LIVRE – Le Grand Entretien avec Lena Rey, auteure de Déwox – 21 réflexions pour se détoxifier du wokisme

Avec Déwox – 21 réflexions pour se détoxifier du wokisme, Lena Rey signe un premier essai original, mêlant analyse, humour et un certain sens de la provocation. Son ambition : proposer une forme de « détox » intellectuelle pour, selon ses propres termes, éliminer la « pollution woke » et donner au lecteur les outils pour ne plus subir les effets de cette idéologie. Journaliste genevoise, formée en sécurité globale et en résolution des conflits, Lena Rey a servi dans la police et dans l’armée. Elle est aussi engagée pour préserver la souveraineté et l’indépendance de la Suisse dans le cadre des relations avec l’Union européenne. Un parcours atypique, à l’image de cet ouvrage autour duquel nous avons souhaité l’interroger.
Propos recueillis par Philippe Pulice
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Le Diplomate : Avec Déwox, vous signez votre premier essai et vous avez choisi de vous attaquer à un sujet particulièrement polarisant, souvent difficile à définir : le wokisme. Pourquoi ce choix ? Quelle est la genèse de ce livre ?
Lena Rey : Je n’avais absolument pas prévu d’écrire un livre sur le wokisme. Je menais juste des recherches sur la masculinité d’aujourd’hui. C’est vous dire à quel point une enquête peut « mal » tourner.
J’avais commencé à observer une hostilité grandissante envers les hommes et je me suis demandé pourquoi une partie des femmes s’était à ce point radicalisée. J’ai donc commencé à faire ce que je fais toujours : me poser beaucoup trop de questions. En travaillant sur le néoféminisme pour une série d’articles consacrée à la place du « il en terrain hostile », je suis tombée pour la première fois sur le mot « wokisme ».
Je voulais simplement faire mon travail de journaliste à contre-courant. J’ai tiré un fil, puis un autre, et à un moment il a bien fallu admettre que je n’avais plus une série d’articles devant moi, mais un livre.
Ce qui était assez embêtant, puisque je ne me sentais absolument pas capable d’en écrire un. Mais cette croyance limitante m’appartient : elle ne vient pas du patriarcat, je tiens à le préciser.
Quant au fait que le sujet soit polarisant, cela m’importe assez peu. Quand une question me travaille, j’ai besoin d’aller voir ce qu’il y a derrière. Le jour où je renoncerai à chercher parce que la réponse risque de déplaire, il faudra surtout que je songe à changer de métier.
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Le titre Déwox et l’idée même de « détox » suggèrent que l’heure n’est plus à la prévention : le wokisme serait déjà profondément installé dans nos sociétés. Un constat réaliste, selon vous, ou une manière de provoquer un électrochoc ? Avons-nous déjà perdu la bataille culturelle ?
Nous n’avons pas perdu la bataille culturelle, car nous ne l’avons même pas commencée. Nous avons vécu des années formidables entre 1980 et 2000 (c’était sûrement super avant aussi, mais je n’étais pas née) et avons naïvement pensé que la vie s’écoulerait ainsi. Comme des vacanciers à la plage, nous n’aurions jamais imaginé ni anticipé le tsunami woke. Nous avions sorti les tongs, pas les gilets de sauvetage.
Le réveil a été brutal. Et comme cela arrive parfois dans un mauvais rêve ou une terreur nocturne, nous ne savons plus très bien où nous sommes. Alors, tétanisés, nous n’agissons pas. Entre-temps, on a réussi à grignoter notre esprit critique à grands coups d’écrans lobotomisants, si bien que le réflexe de combat ne se déclenche même plus.
Je dirais que nous avons eu une fenêtre d’opportunité avant 2022. Mais on nous a tellement présenté le monde de façon manichéenne, avec les gentils d’un côté, les méchants de l’autre — et vous parmi les méchants si vous osez penser autrement — que cela s’est engrammé en nous. Aujourd’hui, le wokisme est si bien implanté dans la société que, parfois, nous ne savons même plus le déceler.
Si vous avez bu trop d’alcool, généralement votre foie finit par vous envoyer une réclamation. Si vous manquez de sommeil, votre corps vous adresse quelques signaux assez difficiles à ignorer. Mais si vous êtes intoxiqué au wokisme, comment le déceler et comment s’en affranchir ? Il n’existe malheureusement pas encore d’éthylotest idéologique. Vous pouvez être à 2,8 grammes de wokisme par litre de sang et continuer à expliquer très sérieusement que le problème vient de « l’hétéronormativité ».
C’est précisément pour cela que j’ai parlé de détox. Avant de combattre quoi que ce soit, encore faut-il réussir à identifier ce que l’on a fini par considérer comme normal, et avoir quelques conseils pour développer sa propre routine spéciale souveraineté intellectuelle.
Votre style d’écriture ne laisse pas indifférent. Pour qualifier les wokes, vous écrivez par exemple : « Il s’agit de guerriers de la justice sociale avec un godemiché à la place d’une épée, des super héros.ines.x-non-genrés dont le drapeau flotte au vent telle une cape pour voler au secours des opprimés. » Une définition pour le moins provocatrice ! Cette liberté de ton traduit-elle une volonté de casser les codes traditionnels de l’essai ? Au fond, à vouloir ainsi bousculer les conventions — les transgresser —, ne seriez-vous pas vous-même un peu « woke » ?
Casser les codes ferait de moi une woke ? Oui, si on considère que toute transgression est woke. Et dans ce cas, l’histoire de la satire en compte depuis quelques millénaires. Néanmoins, je pense qu’on est toujours le woke de quelqu’un, moi y compris. Certains ont qualifié mon essai de pamphlet, d’autres m’ont reproché de ne pas taper assez fort. Mais le plus souvent, on m’a dit que je surfais habilement entre provocation et humour.
En réalité, je ne cherche pas spécialement à casser les codes de l’essai. Je ne me rends même plus compte que cette façon d’écrire peut sembler particulière. C’est plutôt lorsque je dois écrire dans un registre plus classique que je dois m’appliquer à gommer la satire.
Je crois que c’est devenu ma manière de digérer le réel. Quand quelque chose m’exaspère, j’en vois très vite l’absurdité. Cette absurdité me fait rire, et c’est ce qui ressort dans ce que j’écris. Je transforme probablement plus facilement l’irritation ou l’indignation en matériau comique qu’en colère. La satire n’arrive plus après le raisonnement : elle fait partie du raisonnement. À force, je ne sais même plus quand je provoque. Pour moi, c’est simplement une manière de penser.
J’ai d’ailleurs tout de suite adhéré à l’esprit de South Park. Ses auteurs sont pour moi des maîtres en la matière. Il m’arrive très souvent, devant une situation réelle parfaitement surréaliste, de dire : « C’est comme dans South Park ! » et de ressortir aussitôt l’épisode concerné. Parfois, la réalité semble avoir été écrite par Trey Parker et Matt Stone.
Dans votre réflexion intitulée « Vacances », vous invitez vos lecteurs à voyager, notamment pour découvrir des pays où le wokisme ne s’est pas encore installé. Voilà un conseil que les wokes auront peut-être quelques difficultés à suivre : prendre l’avion, « ce n’est pas bon pour la planète » ! Plus sérieusement, l’extension du wokisme à ces pays n’est-elle qu’une affaire de temps ou certains sont-ils durablement imperméables à cette idéologie ? Et, dans ce cas, qu’est-ce qui, selon vous, les protège ?
Je pense que les problèmes préservent du wokisme. Si on observe bien, le wokisme ne se développe que dans un environnement favorable. Il est très peu probable de développer une mycose en marchant pieds nus dans un désert aride. En revanche, à la piscine, toutes les conditions sont réunies pour que le champignon, qui attend paisiblement dans l’humidité, s’accroche à notre voûte plantaire. Le confort ronronnant de l’Occident est le bassin du wokisme.
Quand on se prend des bombes sur la tête ou qu’on ne sait pas si on pourra manger demain, il est rare d’avoir l’idée de mutiler ses parties génitales. Mais je sais qu’en Ouganda, par exemple, ou dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, il existe régulièrement des pressions extérieures sur ces questions. J’ai d’ailleurs récemment interviewé Jean-Baptiste Bless, qui a travaillé en Afrique. À propos du Sahel, il dit : « On a des États fragiles et des gens solides. Chez nous, c’est un petit peu le contraire. »
En France, en Suisse, tout fonctionne plutôt bien. Il faudrait que la tiermondisation de nos sociétés s’accentue pour que le traitement des besoins vitaux reprenne le dessus sur les tourments métaphysico-wokistes d’une génération perdue.
Mais que les lecteurs se rassurent, je ne conseille à personne de partir en voyage dans ces pays. Il existe des destinations moins dangereuses et pourtant connectées au réel, à condition d’accepter de dépenser, a minima, quelques dizaines de kilos de kérosène et quelques centaines de kilos de CO₂ pour y parvenir.
Vous présentez le wokisme comme « une forme avancée du capitalisme ». Une thèse rarement développée et qui peut sembler profondément paradoxale pour une idéologie qui prétend combattre les rapports de domination. Le wokisme serait-il finalement l’idiot utile du capitalisme ?
Oui, j’ose le dire. Sans engager des moyens considérables, il est extrêmement difficile de faire connaître une cause minoritaire. Il s’agirait de savoir pourquoi nous acceptons cet asservissement volontaire. La majorité courbe l’échine devant la minorité. Cela s’observe particulièrement dans le wokisme. La majorité n’ose plus bouger un cheveu face à une minorité hurlante, dont la caisse de résonance n’est permise que par l’investissement massif de fondations hors sol.
Grand bien leur fasse s’ils s’imaginent que des milliardaires se sentent vraiment concernés par les lesbiennes cul-de-jatte du Kansas. La réalité est qu’ils défendent leurs intérêts et que, pour cela, ils ont besoin de placer des pions. C’est en cela que le wokisme devient une forme avancée du capitalisme : les causes peuvent se présenter comme subversives tout en dépendant, pour leur diffusion et leur puissance, de ceux qui détiennent le capital. Et pendant ce temps, on détourne le regard de problèmes bien réels, comme la concentration des richesses et du pouvoir, sans qu’il soit nécessaire pour autant d’avoir une lecture marxiste du monde.
Les médias, qui prêtent toujours allégeance au plus fort, donnent ensuite l’illusion que, si vous osez penser autrement, c’est vous le mauvais de l’histoire. Alors que si vous retournez au bistrot refaire le monde avec votre voisin plutôt que de garder le nez dans le journal, vous verrez qu’il y a bien plus de gens qui pensent comme vous que comme le torchon posé sur la table.
C’est pourquoi, dans mon livre, je donne l’exemple de Sinon, l’agent grec qui a permis l’infiltration du cheval dans Troie. Il a réussi à manipuler les Troyens au point qu’ils ont eux-mêmes poussé pour faire entrer le « cadeau » dans leurs murs. Ils l’ont tiré jusque dans la ville en chantant durant la procession.
Ironie de l’histoire, dans The Odyssey de Christopher Nolan, Sinon est aujourd’hui interprété par Elliot Page, un acteur trans. Je sais que vous avez vous-même consacré une chronique sévère à ce film. Le cheval de Troie woke jusque dans le cheval de Troie, en somme. C’est un peu Inception.
Idiots peut-être, naïfs surtout. À plaindre certainement. Dindons de la farce à plumes et paillettes, assurément.
Vous évoquez une dimension « prométhéenne » du wokisme, cette volonté de l’homme de s’affranchir des limites qui lui sont imposées par la nature. Vous accordez parallèlement une place importante à la spiritualité, évoquant notamment la transcendance. Cette dimension spirituelle peut-elle constituer un antidote à ce que l’on pourrait considérer comme un premier pas vers le transhumanisme ?
Oui, je le crois. Si l’on considère la vie sur Terre comme un passage, une expérience dans la matière, il faut toutefois s’interdire de jouer aux apprentis sorciers. Nous n’avons pas le recul nécessaire pour savoir quels effets une substance, une technologie ou une manipulation du vivant va finir par produire sur l’organisme à long terme. Lorsqu’on les mesure, il est souvent trop tard.
Quand j’étais enfant, les robots intelligents, ceux qui pensent, apprennent et interagissent avec nous, étaient encore de purs produits de l’imagination qui ne prenaient vie que dans la science-fiction. Aujourd’hui, nous soliloquons avec des intelligences artificielles et, dans des laboratoires, on utilise déjà des organoïdes comme substrats de calcul. En Suisse, FinalSpark développe par exemple des bioprocesseurs à partir de neurones humains dérivés de cellules souches. Ces neurosphères, placées sur des électrodes, sont stimulées expérimentalement pour la recherche en raison de leur efficacité énergétique : le cerveau humain fonctionne avec une vingtaine de watts, alors que les infrastructures nécessaires à l’intelligence artificielle sont particulièrement gourmandes en énergie.
Nous utilisons désormais de la matière humaine et créons des mini-cerveaux que l’on mêle aux machines, alors que nous ne savons toujours pas à partir de quel point se développe la conscience. Et la potentialité de l’émergence d’une forme de conscience est déjà suffisamment sérieuse pour que des bioéthiciens s’interrogent sur leur éventuel statut moral.
Que l’on croie ou non en Dieu n’est pas la question. Mais je constate que, longtemps, l’un des garde-fous les plus efficaces de l’humanité a été la croyance en quelque chose de plus grand que soi, et en une justice divine et immanente : le paradis ou l’enfer, ou simplement cette idée que nos actes portent en eux leurs propres conséquences et que, tôt ou tard, le réel finit par sanctionner nos débordements.
Transidentité, transhumanisme, transcendance… les trois commencent de la même manière, mais une seule nous traverse pour le mieux. Je crois sincèrement que, comme la nature a horreur du vide, l’absence de foi a laissé place à n’importe quoi. Nous nageons en plein dedans.
Parmi les pistes que vous proposez pour se « détoxifier » du wokisme, vous évoquez la création d’un groupe de parole — sur le modèle des Alcooliques anonymes — pour se libérer de ses effets. L’idée est-elle restée sur le papier ou ce groupe existe-t-il ? Et si oui, l’animez-vous ?
Merci de poser cette question, car elle va peut-être m’amener à oser le lancer.
Voulant être cohérente avec les réflexions que j’ai posées dans Déwox, je me suis présentée en politique dans ma ville. Dans le chapitre intitulé « Noix de coco » (il faut lire le livre pour comprendre le clin d’œil), je recommandais justement de s’engager pour essayer de changer les choses lorsqu’on en est insatisfait. Il se trouve que j’ai été élue et que, maintenant, j’ai une vraie occasion de mesurer l’ampleur de la tâche.
Je voudrais mettre sur pied ce groupe de parole, car je sais que le besoin existe. Des gens m’ont contactée en privé pour me confier leurs problèmes ou me demander conseil. Dans le livre, j’ai laissé une adresse mail comme une bouteille à la mer, simplement pour voir si quelqu’un répondrait à ma proposition. J’ai même reçu le message d’une personne trans vivant dans un autre pays, qui souhaitait partager ses regrets. J’ai été très touchée.
Mais mon idée n’est pas de devenir la grande prêtresse d’une secte anti-woke. Je pourrais créer une association, lancer un groupe à Genève, mais seulement si c’est pour donner envie à d’autres de se réapproprier l’idée et de la faire vivre ailleurs. Parce que les besoins existent partout.
Et, surtout, je voudrais que ce groupe finisse par vivre sans moi. Ce serait même la meilleure preuve de sa réussite : créer quelque chose pour apprendre aux gens à ne plus attendre qu’une autorité leur dise quoi penser, puis devenir moi-même inutile : servir et disparaître.
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