ANALYSE – Chasse aux Juifs 2.0 : De Milan à Londres, le retour des listes et de l’intifada mondialisée

ANALYSE – Chasse aux Juifs 2.0 : De Milan à Londres, le retour des listes et de l’intifada mondialisée

lediplomate.media — imprimé le 01/09/2026
Chasse aux Juifs 2.0
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Angélique Bouchard

En Italie, un formulaire anonyme invitait le public à signaler la localisation de touristes israéliens, de Juifs italiens et d’entreprises jugées « sionistes ». À Londres, un homme a couru dans les rues de Golders Green, couteau à la main, à la recherche de Juifs à poignarder. Aux États-Unis, un réseau transnational d’environ 425 organisations mobilise des centaines de manifestations « Nakba 78 ». De Milan à la Floride, de Sydney à Detroit, une même logique se dessine : cartographier, harceler, démoniser — et, parfois, frapper.

Milan : « On revient aux années 1930 »

Les autorités italiennes ont fait fermer un dispositif en ligne anonyme qui demandait de « cartographier le tourisme sioniste », les achats immobiliers et ce qu’il nommait une « néo-colonisation sioniste » en Italie. Le questionnaire invitait à identifier Juifs, Israéliens et personnes liées au sionisme dans les hôtels, locations de vacances, commerces et lieux publics. Selon La Repubblica, des sections ultérieures demandaient de nommer les lieux où des visiteurs juifs ou israéliens avaient été aperçus, et d’indiquer si des organisations locales ou des groupes militants « géraient déjà le phénomène ». Les informations devaient, selon le formulaire, parvenir au Global Sumud Movement — réseau militant associé aux flotilles vers Gaza — rester confidentielles, et servir à coordonner des « initiatives » non précisées, après vérification des sources fournies par les répondants.

« Je pense que nous revenons aux années 1930, à la chasse aux Juifs », a déclaré Walker Meghnagi, président de la Communauté juive de Milan, après la circulation du formulaire sur les réseaux sociaux et les messageries.

Le président du Sénat italien, Ignazio La Russa, a réagi avec une sévérité inhabituelle : « La cartographie en ligne du prétendu “tourisme sioniste”, dénoncée à juste titre par le président de la Communauté juive de Milan, Walker Meghnagi, est une initiative aberrante, en violation directe des droits fondamentaux de la personne et des principes constitutionnels sur lesquels repose notre nation. » Et d’ajouter : « Aucune forme de catalogage de personnes sur la base de leur croyance religieuse ou de leur lien avec Israël n’est acceptable ni justifiable. Derrière tout cela se cache un antisémitisme profond qui doit être rejeté à l’unanimité, fermement et avec détermination. Nous ne pouvons rester immobiles face à des faits aussi graves qui rappellent les fantômes du passé. À la Communauté juive, toute ma proximité. »

Le formulaire a été retiré après l’intervention du général Pasquale Angelosanto, coordinateur national italien de la lutte contre l’antisémitisme. Le Global Sumud Movement a nié en être le commanditaire, auprès de La Repubblica : « Le sionisme est l’un des sujets sur lesquels nous travaillons, mais nous ne chassons pas les Juifs, et nous ne savons rien de ce questionnaire. Nous ne l’avons pas commandé et nous ne l’avions même pas vu avant qu’il ne soit retiré. » Le mouvement a dit avoir découvert l’existence du document par la presse et s’est réservé le droit d’agir, y compris par un communiqué officiel.

Meghnagi a prévenu du danger concret : « Ce qui se passe aujourd’hui montre qu’il y a des individus déséquilibrés, et si ce type de message se répand assez largement, vous êtes certains d’en trouver un prêt à passer à l’acte. Pour cette raison, cartographier où se trouvent les Juifs est extrêmement grave. » Alessandro Morelli, secrétaire d’État adjoint, a qualifié le formulaire d’« abject » et exigé que les responsables ne restent pas impunis.

L’affaire milanaise n’est pas un accident isolé : elle s’inscrit dans un climat où, en Italie même, des flash mobs et manifestations de soutien aux activistes des flotilles Gaza (Global Sumud Flotilla) ont rythmé l’actualité — à Milan, Piazzale Loreto et ailleurs — sur fond de détentions d’activistes et de crispation anti-israélienne. L’Italie figure d’ailleurs explicitement parmi les pays les plus mobilisés du week-end « Nakba 78 », derrière les États-Unis et le Royaume-Uni : le formulaire de Milan n’est pas une anomalie locale, mais un symptôme d’un front européen déjà branché sur le même réseau transnational.

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Nakba 78 : un réseau mondial, un milliard de dollars, une alliance « rouge-verte »

Une enquête de Fox News Digital a identifié environ 425 organisations — groupes communistes, associations de plaidoyer musulmanes, coalitions anti-israéliennes — opérant dans un réseau transnational de protestation, avec une empreinte financière combinée d’environ 1 milliard de dollars de revenus annuels. Quelque 736 événements dans 39 pays ont été recensés pour le week-end « Nakba 78 », l’anniversaire de la fondation d’Israël présenté comme « catastrophe ». Les États-Unis arrivent en tête (187 événements), suivis du Royaume-Uni, de l’Italie, de l’Allemagne, du Canada, de l’Espagne, de la France, de l’Irlande et de l’Australie — des pays dotés de diasporas musulmanes et palestiniennes organisées.

Dalia Ziada, chercheuse moyen-orientale et coordinatrice à l’Institute for the Study of Global Antisemitism and Policy, exilée d’Égypte après avoir critiqué les attentats du 7 octobre, y voit un « mariage coupable entre la gauche radicale et l’islamisme radical, les groupes qui haïssent les démocraties libérales occidentales et désirent les détruire ». Pour elle, les mouvements islamistes, y compris des groupes liés aux Frères musulmans, utilisent depuis des années la cause palestinienne pour tisser des alliances avec d’autres militants en Occident — ce que certains analystes nomment l’alliance « rouge-verte ».

Les flux Singham. Sur près d’une décennie, le magnat technologique marxiste Neville Roy Singham a, selon l’enquête de Fox News Digital, injecté 278 millions de dollars dans un réseau de nonprofits — notamment le People’s Forum (hub activiste pro-communiste à Manhattan), CodePink et BreakThrough BT Media — qui ont organisé une vague continue de manifestations anti-israéliennes aux États-Unis, surtout après le massacre du 7 octobre 2023, et qui soutiennent désormais les mobilisations « Nakba 78 ». L’enquête a retracé le flux de cet argent vers des structures diffusant aussi la propagande du Parti communiste chinois. Le Trésor, le département de la Justice et le département d’État américains examinent les montages de financement et les opérations sur le sol américain ; au Congrès, les commissions Judiciary, Oversight et Ways and Means enquêtent sur d’éventuelles violations des lois exigeant l’enregistrement des agents d’intérêts étrangers (FARA) et d’autres irrégularités. La sénatrice Marsha Blackburn (Tennessee), membre des commissions Judiciary et Finance, alerte : « L’une des choses que nous savons sur le groupe Singham et sur le Parti communiste chinois, c’est qu’ils vont chercher un autre mauvais acteur… et tenter de s’associer à lui pour semer le chaos dans nos villes. » Et d’ajouter : « Il n’y a pas de limite à ce que le Parti communiste chinois fera pour créer le chaos aux États-Unis. »

Le langage et la définition IHRA. L’analyse du langage des documents de mobilisation, par modèle de langage, montre que 85 % du discours reprend les formules d’adversaires des États-Unis : Amérique « fasciste » et « impérialiste », Israël « État colonial génocidaire », « entité sioniste », « projet sioniste », « grand dessein colonial de peuplement » — souvent sans même nommer le pays. Les 15 % restants se présentent comme « solidarité avec la Palestine ». Les slogans unifient « Unité, Libération, Retour », embargo sur les armes, fin de l’aide américaine à Israël, « droit au retour » pour des millions de Palestiniens de la diaspora — revendication que les défenseurs d’Israël jugent incompatible avec le maintien d’un État juif. Le cri « from the river to the sea » revient en boucle.

Selon la définition de travail de l’antisémitisme adoptée par l’International Holocaust Remembrance Alliance (IHRA) — non juridiquement contraignante, mais largement utilisée par les gouvernements, les forces de l’ordre et la société civile comme outil d’analyse et d’éducation —, la critique d’Israël en tant que telle n’est pas antisémite. En revanche, peut relever de l’antisémitisme le fait de « nier au peuple juif son droit à l’autodétermination », notamment en affirmant que l’existence d’Israël est une entreprise « raciste », d’appliquer à Israël des standards qui ne sont pas exigés d’autres pays démocratiques, ou de comparer la politique israélienne contemporaine à celle des nazis. Les organisateurs « Nakba 78 » rejettent cette grille : ils se disent « antisionistes », « anticoloniaux », « anti-impérialistes ». Le fossé est là : ce que l’IHRA permet de distinguer — critique politique vs négation du droit à l’existence — est précisément ce que le discours dominant du réseau efface, en faisant d’Israël une « entité » à démanteler plutôt qu’un État à contester sur des politiques précises.

Au cœur du réseau nord-américain : Palestinian Youth Movement (nœud central avec le People’s Forum à Manhattan), Party for Socialism and Liberation, Freedom Road Socialist Organization, sections des Democratic Socialists of America, American Muslims for Palestine, CAIR, Muslim American Society, Students for Justice in Palestine. Trois pistes parallèles : manifestation de rue, éducation idéologique, et « agitprop » — terme soviétique pour la propagande d’agitation. À New York, « Nakba Week of Action » après des heurts près de synagogues (Park East, Young Israel of Midwood) ; à Los Angeles, rassemblement devant le consulat israélien rebaptisé « consulat sioniste » ; à Boston, teach-in avec le National Iranian American Council ; à Detroit et Dearborn, fusion entre griefs géopolitiques et coût de la vie.

Brooke Goldstein, directrice exécutive du Lawfare Project, prévient : « Quand il y a agressions, vandalisme, intrusion, obstruction, harcèlement ciblé, déni discriminatoire d’accès, ou conduite coordonnée créant un environnement hostile dans les écoles, les lieux de travail ou les institutions financées par le fédéral, ce n’est plus de la parole protégée. C’est de l’action. » Les espaces communautaires juifs sont de plus en plus traités « comme des proxies du gouvernement israélien ». Appliquée au cas italien, cette grille est claire : un formulaire qui cartographie Juifs, Israéliens et commerces « sionistes » pour alimenter des « initiatives » n’est pas un débat d’idées — c’est la fabrication méthodique d’un environnement hostile, la première étape avant le passage à l’acte que Meghnagi redoute. Goldstein résume l’alliance plus large : « Ce que nous voyons, c’est la propagation d’idéologies islamistes radicales, jihadistes et racistes, mariées à un marxisme d’extrême gauche. […] Ils ne sont d’accord sur rien d’autre que détruire l’Amérique et tuer des Juifs. »

Ziada tire la leçon de 1979 en Iran : les islamistes s’étaient alliés aux communistes, puis les avaient sacrifiés une fois le pouvoir pris. « Ils sont d’accord sur une chose : détruire l’Ouest tel que nous le connaissons aujourd’hui et le remplacer par autre chose. Pour les radicaux de gauche, un système marxiste. Pour les islamistes, un système islamiste. » La guerre à Gaza a fourni, selon elle, un « parapluie moral » pour accélérer ce processus.

Floride, Londres, Auschwitz : de la rhétorique au couteau

En Floride, le représentant républicain Randy Fine, seul Juif de la délégation républicaine de l’État au Congrès, est pris pour cible dans une primaire par Dan Bilzerian, candidat d’extrême droite aux tropes ouvertement antijuifs et aux références à Hitler. Fine parle de « pogrom politique » : « C’est un nazi déclaré qui s’est transporté de Las Vegas en Floride pour me prendre pour cible. Ce n’est pas une campagne organique. C’est un pogrom organisé contre les Juifs. Un pogrom politique. » Une vidéo générée par IA montrait Fine avec des cornes — trop nazi classique — et un post affirmait : « Le district 6 comprend le problème juif. » Fine : « Jamais dans mes pires cauchemars je n’aurais imaginé commencer la semaine avec une croix gammée peinte sur l’une de mes pancartes de jardin et la finir avec une vidéo d’un candidat républicain au Congrès me mettant des cornes sur la tête. » Mike Johnson et Hakeem Jeffries ont condamné d’une même voix ; Josh Gottheimer a parlé de « plateforme nazie » et rappelé qu’« face à la haine des Juifs, démocrates et républicains ont l’obligation de le dire à voix haute ».

À Londres, un homme a poignardé deux Juifs — un septuagénaire et un trentenaire — devant une synagogue à Golders Green. Des ambulances d’une association caritative juive avaient été incendiées dans le même quartier ; un mémorial du 7 octobre brûlé. Le gouvernement britannique a relevé le niveau de menace nationale de « substantial » (attaque probable) à « severe » (attaque hautement probable dans les six mois) — niveau atteint pour la dernière fois en novembre 2021. Nitsana Darshan-Leitner, présidente du Shurat HaDin Law Center, estime que le Royaume-Uni a toléré un climat où « globaliser l’intifada » résonne dans les rues, où l’incitation est acceptée, et où la vie juive est traitée comme négociable. « On nous avait dit de ne pas réagir de façon excessive. Les marches n’étaient que des marches. Les mots n’étaient que des mots. Les marches sont devenues de l’incendie. La rhétorique est devenue violence. Et ce matin-là, c’est devenu un homme au couteau chassant des Juifs devant une synagogue à Golders Green. » Keir Starmer a promis des mesures concrètes et 25 millions de livres pour la sécurité de la communauté juive ; Darshan-Leitner prévient : « Les déclarations sans arrestations sont du théâtre. Les hausses de niveau de menace sans poursuites sont de la paperasse. » Des familles juives britanniques envisagent discrètement le départ vers Israël.

À Auschwitz, quelque 130 responsables policiers du monde entier se sont réunis pour l’initiative « Not on Our Watch – The Democratic Policing Initiative », en lien avec la Marche des Vivants. Paul Goldenberg, vétéran de 37 ans des forces de l’ordre : « Ce qui est frappant, c’est que ce ne sont pas des entités étrangères — ce sont des parties intégrantes des sociétés dans lesquelles elles existent. Une synagogue en Belgique est belge. Une synagogue à Londres appartient à Londres. Une synagogue à New York fait partie du tissu de cette ville. […] Du point de vue du maintien de l’ordre, ce qui est profondément inquiétant, c’est l’érosion de la sécurité des communautés vulnérables. C’est un scénario profondément alarmant — qui, à certains égards, fait écho aux schémas des années 1930. » Un protocole d’accord transnational a été signé à Berlin pour renforcer la détection précoce des menaces et le partage de renseignement.

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De la carte Google de Milan aux 736 événements « Nakba 78 », du candidat floridien aux cornes d’IA au couteau de Golders Green, le fil conducteur n’est pas la critique d’une politique israélienne : c’est la mise en fichier, la démonisation et, parfois, la chasse aux Juifs en tant que tels. Meghnagi l’a dit sans détour : cartographier où se trouvent les Juifs, c’est déjà préparer le passage à l’acte. La Russa a rappelé les « fantômes du passé ». Les autorités italiennes ont fermé le formulaire — preuve qu’un État peut agir vite quand il nomme le problème et tranche. À Londres, le niveau de menace a été relevé et des fonds annoncés ; les résultats, eux, restent à prouver. Blackburn et le Congrès enquêtent sur les 278 millions de Singham et d’éventuels manquements au FARA. L’IHRA offre une boussole pour séparer critique et négation du droit à exister — boussole que le réseau « Nakba 78 » refuse. Des policiers marchent à Auschwitz sous la devise « Not on Our Watch ».

Entre le réseau à un milliard de dollars, l’alliance rouge-verte, les listes nominatives et le retour du couteau devant les synagogues, la question n’est plus de savoir si l’antisémitisme « monte ». C’est de savoir si les démocraties occidentales traiteront encore la protection des Juifs comme une obligation non négociable — ou comme une variable d’ajustement face à la rue et aux réseaux qui, de Milan à Manhattan, ont fait de la haine un programme coordonné et financé.

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Angélique Bouchard

Angélique Bouchard

Diplômée de la Business School de La Rochelle (Excelia - Bachelor Communication et Stratégies Digitales) et du CELSA - Sorbonne Université, Angélique Bouchard, 25 ans, est titulaire d’un Master 2 de recherche, spécialisation « Géopolitique des médias ». Elle est journaliste indépendante et travaille pour de nombreux médias. Elle est en charge des grands entretiens pour Le Dialogue.

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