HISTOIRE – AMGOT : De Gaulle contre l’Amérique, ou la bataille oubliée pour la souveraineté française

Par Ulysse Jean Capella
L’excellent second volet de La Bataille de Gaulle, J’écris ton nom, sorti cet été, remet opportunément en lumière un épisode largement oublié de la Libération : en 1944, tandis que les soldats américains, britanniques, canadiens et français combattaient ensemble l’Allemagne nazie, une autre bataille se déroulait dans les coulisses, politique celle-là, entre Charles de Gaulle et Franklin Roosevelt. Washington envisageait de soumettre temporairement la France libérée à une administration militaire alliée, selon le modèle de l’AMGOT déjà appliqué ailleurs. De Gaulle s’y opposa avec une détermination absolue et imposa progressivement le Gouvernement provisoire de la République française comme seule autorité légitime. Derrière cet affrontement se dessinait déjà une question qui traversera toute l’histoire de l’Europe d’après-guerre : comment rester allié des États-Unis sans devenir leur obligé ? De l’AMGOT au plan Marshall, du soutien américain à l’intégration européenne à l’OTAN, puis des tensions avec la Russie à la guerre d’Ukraine, Washington n’a jamais cessé de raisonner comme ce qu’il était devenu en 1945 : une puissance hégémonique défendant prioritairement ses intérêts. De Gaulle, lui, l’avait parfaitement compris…
La mémoire collective européenne conserve du débarquement du 6 juin 1944 une image légitimement héroïque. Des milliers de jeunes Américains, Britanniques, Canadiens et soldats d’autres nations alliées débarquèrent sous le feu allemand pour ouvrir le second front occidental et participèrent, au prix de pertes considérables, à la libération de l’Europe. Cette dette historique ne souffre guère de discussion. Mais la gratitude envers les combattants ne doit jamais se substituer à l’analyse des stratégies des États qui les envoyaient au combat. Les États-Unis n’entrèrent pas en Europe pour offrir charitablement aux Européens la restauration de leur grandeur passée ; pas davantage que Staline ne poussa l’Armée rouge jusqu’à Berlin pour le seul bonheur des peuples d’Europe orientale. Les grandes puissances libèrent, combattent et meurent aussi pour elles-mêmes. C’est l’une des règles les plus élémentaires de la Realpolitik, et Charles de Gaulle fut probablement l’homme d’État français qui la comprit le mieux.
À la fin de la Seconde Guerre mondiale, le rapport de force international a radicalement changé. Les vieilles puissances européennes sortent exsangues d’un conflit commencé sur leur continent. L’Allemagne est détruite et vaincue ; la France, bien que revenue au premier rang grâce au combat de la France libre et de la Résistance, a subi la défaite de 1940 et quatre années d’occupation ; le Royaume-Uni sort victorieux mais ruiné et profondément dépendant de Washington. Deux géants dominent désormais le système international : les États-Unis et l’Union soviétique. L’Europe, qui avait pendant plusieurs siècles projeté sa puissance sur presque toute la planète, devient progressivement l’objet plutôt que le seul sujet de la politique mondiale. Dès lors, pour Washington, la question n’est pas seulement de vaincre Hitler. Elle consiste également à organiser politiquement, économiquement et stratégiquement l’espace occidental qui émergera de la victoire.
AMGOT : libérer la France sans nécessairement reconnaître de Gaulle
C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre l’AMGOT, l’Allied Military Government of Occupied Territories. Le principe répond à une nécessité militaire réelle : lorsqu’une armée alliée libère ou occupe un territoire dont les institutions se sont effondrées, quelqu’un doit assurer immédiatement l’ordre public, l’approvisionnement, la monnaie, les transports, la justice et l’administration jusqu’au rétablissement d’autorités civiles légitimes. Des administrations militaires alliées furent effectivement utilisées en Italie et dans d’autres territoires. Pour Washington, la France posait cependant un problème particulier : Roosevelt refusait longtemps de reconnaître Charles de Gaulle comme représentant incontestable de la souveraineté française.
La méfiance personnelle de Roosevelt envers le Général était profonde. Lors de leur rencontre à Casablanca en janvier 1943, le président américain voyait en lui un militaire autoritaire dont il craignait les ambitions politiques. De Gaulle, de son côté, considérait que la République française n’avait jamais juridiquement cessé d’exister et que la France libre, puis le Comité français de libération nationale et enfin le Gouvernement provisoire, en incarnaient la continuité légitime. Il refusait par conséquent que la France soit traitée comme l’Italie fasciste ou, plus tard, l’Allemagne vaincue. Pour lui, la France n’était pas un pays ennemi à administrer après sa conquête, mais une puissance alliée qui devait reprendre elle-même possession de son territoire à mesure de sa libération.
La confrontation fut très concrète. Les Alliés avaient notamment préparé une monnaie destinée à circuler dans les territoires libérés, les fameux billets alliés ou « billets drapeau ». Pour de Gaulle, leur mise en circulation sans accord du gouvernement français constituait une atteinte intolérable à l’un des attributs essentiels de la souveraineté : battre monnaie. Le conflit peut paraître presque bureaucratique aujourd’hui ; il ne l’était nullement. Celui qui nomme les préfets, contrôle l’administration, assure la sécurité et émet la monnaie exerce de facto le pouvoir. Derrière quelques billets imprimés se cachait donc une interrogation considérable : qui gouvernerait la France au lendemain du débarquement ?
De Gaulle comprit qu’il ne gagnerait cette bataille ni par la sympathie de Roosevelt ni par des discussions juridiques interminables. Il la gagnerait en créant des faits accomplis français. Le Gouvernement provisoire nomma préalablement commissaires de la République, préfets et responsables administratifs destinés à prendre immédiatement leurs fonctions dans les territoires libérés. À Bayeux, le 14 juin 1944, huit jours seulement après le débarquement, de Gaulle apparaît devant une population qui l’acclame et installe les autorités françaises prévues par Alger. À mesure que les Alliés avancent, les administrations issues de la France libre et de la Résistance prennent possession des institutions avant qu’une administration militaire anglo-américaine puisse s’y substituer. Washington finit par reconnaître la réalité qui s’impose sur le terrain. Le 13 juillet, les Américains reconnaissent le CFLN comme autorité de facto pour l’administration civile française ; quelques mois plus tard, la question est définitivement réglée.
De Gaulle avait gagné une bataille sans tirer un coup de feu contre ses alliés.
Une alliance n’est jamais une amitié
L’épisode résume presque toute la conception gaullienne des relations internationales. Il n’était nullement anti-américain. Il savait ce que la France devait à l’effort militaire et industriel américain et mesurait parfaitement l’importance de l’alliance occidentale face à l’Union soviétique après 1945. Mais il distinguait toujours l’alliance de l’alignement. Un allié poursuit ses propres intérêts ; croire qu’il défendra spontanément les vôtres parce qu’il partage vos valeurs relève, à ses yeux, de la naïveté.
C’est aussi ce qui explique la relation presque impossible entre Roosevelt et lui. Les États-Unis avaient désormais les moyens économiques, militaires et financiers d’organiser une grande partie du monde occidental. Ils raisonnaient donc à l’échelle de leur nouvelle puissance. De Gaulle raisonnait à partir d’une autre obsession : empêcher que la faiblesse momentanée de la France en 1940 ne se transforme en déclassement permanent. Là où Roosevelt voyait l’organisation rationnelle de l’après-guerre, de Gaulle voyait le risque d’une tutelle. Là où Washington souhaitait disposer d’interlocuteurs fiables et d’un ordre occidental stabilisé sous leadership américain, le Français cherchait à restaurer une puissance nationale capable, demain, de dire non à Washington aussi bien qu’à Moscou.
La différence est fondamentale. Elle expliquera vingt ans plus tard la force de frappe française, la reconnaissance de la Chine populaire, les critiques adressées à la guerre américaine au Vietnam et surtout la décision de 1966 de retirer la France du commandement militaire intégré de l’OTAN tout en demeurant membre de l’Alliance atlantique. De Gaulle ne voulait pas quitter l’Occident ; il voulait empêcher que l’Occident devienne synonyme d’obéissance aux États-Unis.
Le regard de Roland Lombardi : admiration stratégique, réserves gaulliennes…
Pour Roland Lombardi, historien, géopolitologue et directeur du Diplomate média, cette séquence oblige à distinguer le de Gaulle stratège du de Gaulle d’après 1962. Souverainiste assumé sans se revendiquer pour autant du gaullisme, il considère que le Général demeure incontestablement « le dernier grand homme d’État français à avoir possédé une véritable vision géopolitique globale par rapport, déjà, à la Chine, la Russie ou les États-Unis », tout en soulignant les angles morts et les fautes qui entachent son héritage. Son retour au pouvoir en 1958 correspond réellement à une spectaculaire entreprise de restauration de l’État, de modernisation économique, industrielle, militaire et institutionnelle de la France. En quelques années, de Gaulle rétablit une capacité de décision nationale, accélère la modernisation du pays, construit la dissuasion nucléaire et refuse de réduire Paris au statut de puissance secondaire sous protection américaine. À cet égard, Lombardi établit volontiers un parallèle avec Talleyrand au congrès de Vienne en 1814-1815 : « dans des circonstances évidemment différentes, l’un comme l’autre parviennent à faire revenir à la table des grandes puissances une France sortie profondément affaiblie d’un désastre national ».
Cette reconnaissance n’implique toutefois aucune adhésion sans réserve. Dans un récent éditorial consacré à Maurice Couve de Murville, Lombardi critique précisément plusieurs choix structurants du gaullisme d’après 1962. Il considère notamment que le « pitoyable » règlement de la question algérienne constitua une faute stratégique aux conséquences durables, tant par les modalités de la sortie française que par l’abandon d’une profondeur géostratégique majeure au sud de la Méditerranée. Il estime également que la fameuse « politique arabe » française qui se développera ensuite, souvent présentée rétrospectivement comme l’un des grands succès de la diplomatie gaullienne, fut en réalité largement surestimée et contribua progressivement à un affaiblissement de l’influence française au Moyen-Orient. Son éditorial sur Couve de Murville insiste ainsi sur une diplomatie devenue, selon lui, trop technocratique, trop prudente et insuffisamment attentive aux réalités du terrain, dont les effets se feraient encore sentir aujourd’hui.
À cela s’ajoute, dans la lecture de Lombardi, une seconde faute plus intérieure : le gaullisme aurait modernisé l’État, l’armée et l’économie sans mener avec la même détermination la bataille culturelle. Université, médias, monde intellectuel et production culturelle furent progressivement abandonnés à une gauche qui, après Mai 68 notamment, imposera durablement ses références, ses catégories morales et sa lecture de l’histoire nationale. Là encore, l’analyse est volontairement critique : « de Gaulle reconstruisit la souveraineté matérielle de la France sans toujours percevoir que la souveraineté culturelle deviendrait, quelques décennies plus tard, un enjeu tout aussi décisif ».
Il demeure enfin, selon Lombardi, une autre limite importante : « le Général comprit admirablement la logique des blocs, l’importance de l’indépendance nucléaire et la nécessité de préserver une marge de manœuvre française entre Washington et Moscou, mais il anticipa beaucoup moins bien, ou plutôt mal, les défis futurs qui allaient surgir de la Méditerranée, du monde arabe et de l’Afrique ». Dans son éditorial, Lombardi lui reproche notamment de ne pas avoir pleinement saisi les conséquences à long terme des dynamiques démographiques, migratoires, religieuses et stratégiques qui allaient progressivement transformer l’environnement méridional de la France.
Cette critique ne diminue pourtant pas l’essentiel. À l’échelle de la politique étrangère et de la puissance, de Gaulle reste pour Lombardi « un personnage exceptionnel précisément parce qu’il savait qu’une nation qui ne définit pas elle-même ses intérêts finit toujours par servir ceux d’un autre ». Après le désastre de 1940, il contribue à replacer la France parmi les vainqueurs ; après 1958, il restaure l’autorité de l’État et tente, souvent contre ses propres alliés, de préserver une indépendance stratégique devenue extrêmement difficile dans un monde dominé par deux superpuissances. Sa politique ne réussit pas partout, certaines de ses décisions produisirent même des conséquences que l’on peut aujourd’hui juger lourdement négatives, « mais il possédait ce qui manque souvent aux dirigeants contemporains, ces véritables nains : une vision globale de la place de la France dans le monde, la conscience du temps long et l’obsession de ne jamais confondre alliance et dépendance ».
C’est peut-être là le paradoxe gaullien : un homme que l’on peut critiquer sévèrement sur une partie de son héritage intérieur, algérien ou méditerranéen, tout en reconnaissant « qu’il fut probablement le dernier président français à penser spontanément comme le chef d’une puissance et non comme l’administrateur d’un pays intégré à un ensemble plus vaste ».
Pourquoi de Gaulle ne célébrait pas le 6 Juin
Cette mémoire explique également son attitude longtemps incomprise à l’égard des commémorations du débarquement de Normandie. De Gaulle privilégia en 1964 les cérémonies du débarquement de Provence, où les forces françaises avaient tenu une place majeure, et ne participa pas aux commémorations du 6 Juin. Les propos rapportés plus tard par Alain Peyrefitte sont particulièrement révélateurs de son état d’esprit. Il considérait que la France avait été tenue à l’écart de la préparation politique du débarquement et restait profondément marqué par le projet d’administration alliée, par la monnaie d’invasion et par le refus initial américain de reconnaître son gouvernement. Les sources officielles françaises confirment qu’en 1964 il choisit bien de privilégier la Provence plutôt que la Normandie.
Son raisonnement ne consistait évidemment pas à mépriser les soldats américains, britanniques ou canadiens morts sur les plages. Il distinguait précisément leur sacrifice de la politique de leurs gouvernements. Derrière son refus se trouvait surtout une bataille mémorielle : il ne voulait pas que les Français finissent par croire que leur liberté leur avait simplement été rendue de l’extérieur et que leur propre Résistance, la France libre, Leclerc, Juin ou la Première Armée n’auraient été que des supplétifs d’une libération anglo-américaine.
Cette obsession paraît parfois excessive. Elle était cohérente avec toute sa philosophie politique : une nation qui finit par croire qu’un autre assurera toujours sa défense finit tôt ou tard par renoncer à sa propre souveraineté.
Paul Valéry avait-il tout vu dès 1931 ?
Treize ans avant le débarquement de Normandie, Paul Valéry avait écrit une formule dont la postérité prend aujourd’hui une saveur presque troublante. Dans Regards sur le monde actuel, publié en 1931, il observait : « L’Europe aspire visiblement à être gouvernée par une commission américaine. Toute sa politique s’y dirige. » Il poursuivait en imaginant des Européens déchargés de leur histoire par des peuples plus jeunes qui finiraient par leur « imposer leur bonheur ». La citation est authentique et son contexte mérite d’être rappelé : Valéry réfléchissait à la décadence relative d’une Europe qui avait dominé intellectuellement et politiquement le monde avant de se déchirer elle-même.
Il serait évidemment artificiel d’y voir la prédiction littérale de l’OTAN, de Bruxelles ou de la Commission européenne. Mais l’intuition était remarquable : l’Europe, en détruisant elle-même les conditions de sa prééminence, ouvrait progressivement la voie à une puissance extérieure capable de l’organiser.
La Seconde Guerre mondiale allait accélérer brutalement cette prophétie.
Le plan Marshall : générosité, intérêt et construction d’un ordre américain
Il serait également caricatural de transformer le plan Marshall en simple opération de colonisation économique. L’Europe de 1947 avait désespérément besoin de capitaux, de matières premières, de machines et de stabilité monétaire. L’aide américaine contribua réellement au redressement occidental, même si les historiens discutent encore l’ampleur exacte de son rôle dans la reprise économique déjà amorcée.
Mais le plan Marshall n’était pas davantage un immense acte philanthropique. Il poursuivait simultanément plusieurs objectifs américains parfaitement rationnels : éviter l’effondrement économique susceptible de favoriser les partis communistes, reconstruire des partenaires commerciaux solvables, stabiliser l’Europe occidentale, encourager sa coopération économique et l’ancrer définitivement dans le camp américain au moment où la guerre froide commençait. L’historien Michael Hogan a ainsi interprété le programme comme une tentative de remodeler partiellement le « vieux monde » selon des méthodes économiques et institutionnelles inspirées de l’expérience américaine.
Autrement dit, l’aide était réelle et bénéfique, mais elle servait aussi celui qui la distribuait. Il n’y a là aucun scandale : c’est précisément ainsi que fonctionne une grande puissance.
Washington avait compris qu’une Europe prospère constituait simultanément un rempart contre Moscou, un immense marché pour l’économie américaine et un partenaire beaucoup plus utile qu’un continent ruiné. Les États-Unis ne souhaitaient donc nullement maintenir l’Europe dans la misère ou la faiblesse économique. Ils voulaient au contraire une Europe suffisamment forte pour produire, consommer et résister au communisme, mais durablement insérée dans un système transatlantique dont Washington conserverait le centre stratégique.
CIA et construction européenne : ce que disent réellement les archives
C’est ici qu’apparaît l’un des dossiers les plus sensibles de l’histoire de la construction européenne. Les archives et les travaux historiques établissent désormais clairement que les États-Unis soutinrent activement les mouvements favorables à l’unification européenne et qu’une partie de ce soutien fut clandestine. L’American Committee on United Europe, créé à la fin des années 1940, était dirigé par des personnalités intimement liées au renseignement américain : William « Wild Bill » Donovan, ancien patron de l’OSS, en fut le président, tandis qu’Allen Dulles, futur directeur de la CIA, occupa une place centrale. L’ACUE finança très substantiellement le Mouvement européen et différentes campagnes fédéralistes ; au cours des années 1950, ce soutien représentait une part considérable du financement de certaines organisations européennes.
Il faut néanmoins être rigoureux, car la réalité est déjà suffisamment intéressante pour ne pas avoir besoin d’être déformée. Les archives ne permettent pas de dire simplement que Jean Monnet ou Robert Schuman étaient personnellement “payés par la CIA”. Ce qu’elles démontrent est à la fois plus subtil et plus considérable : Washington finança et soutint tout un écosystème politique favorable à l’intégration européenne au sein duquel évoluaient les grandes figures de la construction communautaire. Robert Schuman fut l’une des personnalités de premier plan du Mouvement européen ; Jean Monnet entretenait quant à lui des relations exceptionnellement étroites avec les responsables américains, et son Comité d’action pour les États-Unis d’Europe bénéficia de l’environnement politique et financier créé par ce soutien transatlantique. Certaines sources indiquent d’ailleurs que Monnet refusa des financements directs tout en bénéficiant d’un appui politique américain massif.
Les documents diplomatiques américains ne laissent aucun doute sur le fond : Washington considérait l’intégration de l’Europe occidentale comme un objectif stratégique américain. Les États-Unis soutinrent la CECA, Euratom et la future Communauté économique européenne, entretenaient un dialogue direct et régulier avec Monnet et cherchaient à pousser les gouvernements européens vers davantage d’intégration supranationale. Les archives du Département d’État parlent explicitement des efforts américains destinés à promouvoir l’intégration politique et économique de l’Europe occidentale.
Pourquoi ? Parce qu’une Europe divisée avait produit deux guerres mondiales et constituait un terrain idéal pour l’expansion soviétique. Une Europe occidentale intégrée, économiquement dynamique et réconciliée avec l’Allemagne était au contraire un formidable multiplicateur de puissance pour l’ensemble atlantique.
Il n’était nullement nécessaire que cette Europe soit américaine pour qu’elle serve les intérêts américains.
Il suffisait qu’elle demeure atlantique !
La CED : une correction historique indispensable
C’est précisément ici qu’une idée fréquemment répétée doit être corrigée : les États-Unis ne s’opposèrent pas à la Communauté européenne de défense. Ils en furent parmi les soutiens les plus déterminés. Eisenhower et John Foster Dulles exercèrent même une forte pression sur les gouvernements français afin que le traité soit ratifié. Lorsque l’Assemblée nationale française enterra la CED le 30 août 1954, Washington considéra cet échec comme un grave revers stratégique et travailla immédiatement à une solution alternative permettant le réarmement de la République fédérale d’Allemagne et son intégration à l’OTAN.
Cette rectification ne détruit cependant pas l’interprétation géopolitique ; elle la rend plus précise.
Ce que Washington souhaitait n’était pas nécessairement une Europe militairement impuissante. Face à l’URSS, les États-Unis avaient besoin de soldats allemands, français, italiens et européens capables de contribuer à la défense du continent. Ils souhaitaient donc une Europe militairement plus forte, mais articulée au système atlantique et compatible avec le leadership stratégique américain. Une armée européenne intégrée dans l’architecture occidentale était parfaitement acceptable, et même souhaitable. Une Europe devenue puissance stratégique entièrement autonome, capable de définir seule ses ennemis, ses alliances et ses priorités, aurait posé une question d’une tout autre nature.
C’est exactement ce que de Gaulle cherchera plus tard à construire avec son « Europe européenne » : non une Europe anti-américaine, mais une Europe des nations capable de n’être ni américaine ni soviétique.
L’Europe comme puissance économique, l’Amérique comme puissance stratégique
L’ordre occidental d’après-guerre trouva progressivement son équilibre. L’Europe occidentale devint l’une des régions les plus prospères du monde, la CEE un extraordinaire marché intégré, et la réconciliation franco-allemande l’un des succès historiques incontestables du XXᵉ siècle. Parallèlement, sa sécurité resta principalement garantie par l’Alliance atlantique et, en dernier ressort, par la puissance nucléaire américaine.
Ce partage des rôles était extraordinairement avantageux pour les Européens pendant la guerre froide. Ils pouvaient consacrer une proportion relativement limitée de leur richesse à la défense tout en bénéficiant du parapluie stratégique américain. Washington, de son côté, conservait une influence politique et militaire considérable sur le continent qui avait été pendant plusieurs siècles le centre du système international.
De Gaulle voyait précisément le danger caché derrière ce confort. Plus la garantie américaine devenait efficace, plus les Européens risquaient d’oublier que la souveraineté suppose aussi la capacité de se défendre soi-même. Sa politique nucléaire, son refus de la supranationalité militaire et son départ du commandement intégré répondaient à cette crainte.
Il avait compris qu’une dépendance peut être douce, volontaire et même extrêmement profitable.
Elle demeure une dépendance.
Après l’URSS : pourquoi l’OTAN ne disparut-elle pas ?
La disparition de l’Union soviétique aurait pu remettre en cause tout cet édifice. L’adversaire pour lequel l’OTAN avait été créée avait disparu. Pourtant, loin de se dissoudre, l’Alliance se transforma puis s’élargit progressivement vers l’Est. Les documents officiels de l’OTAN présentaient cette politique comme un moyen d’étendre la stabilité démocratique et la sécurité aux anciennes démocraties populaires, en insistant sur le caractère défensif de l’Alliance et sur la volonté d’établir parallèlement une relation de coopération avec la Russie.
Cette présentation ne peut être simplement balayée comme une façade américaine. Les Polonais, les Baltes, les Tchèques ou les Roumains avaient leur propre mémoire de la domination soviétique et réclamèrent activement l’ancrage atlantique. Les réduire à de simples marionnettes de Washington serait leur nier toute autonomie stratégique.
Mais du point de vue américain, l’élargissement présentait également un avantage évident : il pérennisait la présence des États-Unis comme puissance européenne après la disparition de l’Union soviétique. L’Amérique restait indispensable à la sécurité d’un continent qui aurait théoriquement pu commencer à construire un système stratégique beaucoup plus autonome.
C’est ici que ressurgit, pour Roland Lombardi, directeur du Diplomate média : « une constante de la géopolitique anglo-saxonne : empêcher qu’une seule puissance ou combinaison de puissances puisse dominer l’ensemble du continent eurasiatique. Londres avait pendant plusieurs siècles cherché à préserver l’équilibre européen afin qu’aucune puissance continentale — Espagne des Habsbourg, France de Louis XIV ou de Napoléon, Allemagne impériale puis hitlérienne — ne puisse contrôler simultanément les ressources du continent et menacer les îles Britanniques. Les États-Unis héritèrent, à une échelle planétaire, d’une préoccupation comparable ».
Il ajoute : « une association durable entre la puissance industrielle et technologique de l’Europe occidentale et les ressources, l’espace et la puissance militaire russe aurait nécessairement constitué un nouveau centre de gravité majeur en Eurasie ».
Cela ne signifie pas qu’il ait existé dans les années 1990 un mystérieux plan secret ordonnant d’empêcher à tout prix toute relation entre l’Europe et la Russie. L’histoire fut infiniment plus complexe, et Washington coopéra lui-même avec Moscou dans plusieurs domaines. Mais la logique structurelle du rapport de puissance demeurait : les États-Unis avaient davantage intérêt à rester l’arbitre indispensable de la sécurité européenne qu’à voir émerger une architecture continentale capable de fonctionner sans eux.
Pour le directeur du Diplomate média, « c’est précisément cette logique de préservation de la primauté américaine que l’on retrouve, avec des nuances doctrinales importantes mais une remarquable continuité stratégique, chez plusieurs penseurs, responsables et stratèges américains de l’après-guerre froide – certains issus ou proches de la mouvance néoconservatrice – tels Zbigniew Brzezinski, Paul Wolfowitz, Robert Kagan, Victoria Nuland ou encore George Friedman : empêcher l’émergence en Eurasie d’un nouvel équilibre de puissance susceptible de marginaliser les États-Unis, et notamment la constitution d’un axe continental associant durablement la puissance économique et technologique européenne, en particulier allemande, aux immenses ressources et à la profondeur stratégique russes… »
De 2014 à l’Ukraine : le retour brutal de la géographie
La crise ukrainienne ouverte en 2014 puis la guerre déclenchée par l’invasion russe de février 2022 ont replacé cette question au centre du jeu. Washington a joué un rôle majeur dans le soutien militaire, diplomatique et financier à Kiev, tandis que les États européens se sont progressivement engagés dans une confrontation économique et stratégique extrêmement profonde avec Moscou.
Il serait cependant intellectuellement paresseux de réduire la guerre à une manipulation américaine destinée à séparer artificiellement l’Europe de la Russie. La Russie a elle-même pris des décisions qui ont profondément inquiété ses voisins, et l’invasion de 2022 constitue un fait géopolitique que l’on ne peut escamoter. Plusieurs États européens, notamment à l’Est, considèrent Moscou comme une menace beaucoup plus immédiate que ne le font historiquement Paris, Rome ou Madrid.
En revanche, il serait tout aussi naïf de prétendre que Washington n’y défend aucun intérêt propre.
L’opposition américaine au rapprochement énergétique entre l’Allemagne et la Russie à travers Nord Stream 2 fut parfaitement explicite et traversa plusieurs administrations. Les États-Unis considéraient officiellement le gazoduc comme un instrument géopolitique russe susceptible d’accroître la dépendance européenne et d’affaiblir l’Ukraine ; ils allèrent jusqu’à adopter des sanctions contre certaines activités liées au projet. Dans le même temps, la rupture énergétique entre l’Europe et la Russie ouvrait mécaniquement de nouvelles opportunités à d’autres fournisseurs, dont les producteurs américains de gaz naturel liquéfié.
Les deux lectures ne sont nullement incompatibles. Washington pouvait réellement considérer la dépendance au gaz russe comme dangereuse et bénéficier économiquement de sa réduction. C’est précisément cela, la Realpolitik : les considérations de sécurité et les intérêts économiques se renforcent souvent mutuellement.
Il en va de même pour l’industrie de défense. Depuis 2022, les Européens ont considérablement augmenté leurs dépenses militaires et une part importante de leurs achats continue de bénéficier aux industriels américains. Là encore, rien ne permet de réduire la politique européenne à l’action de quelques lobbies à Bruxelles : les gouvernements européens prennent leurs propres décisions et plusieurs d’entre eux souhaitent explicitement une présence américaine renforcée. Mais nier la puissance des réseaux d’influence économiques, industriels et sécuritaires américains dans l’écosystème bruxellois serait tout aussi naïf. Les grandes puissances influencent leurs alliés comme leurs adversaires ; Washington n’a jamais fait exception.
La vraie question européenne n’est donc pas de savoir si les États-Unis conspirent contre l’Europe.
Elle est beaucoup plus inconfortable : pourquoi les Européens laissent-ils si souvent d’autres définir les termes de leurs choix stratégiques ?
Une guerre qui oblige l’Europe à définir enfin ses propres intérêts
La guerre d’Ukraine cristallise aujourd’hui cette interrogation. Certains États membres considèrent la défaite russe comme un intérêt vital européen ; d’autres estiment qu’un conflit prolongé détruit la sécurité, l’économie et la possibilité même d’un futur équilibre continental. Ces deux positions existent réellement et méritent d’être débattues.
Ce qui pose problème est moins le choix lui-même que l’incapacité récurrente de l’Europe à déterminer collectivement ses intérêts indépendamment des priorités américaines.
Une Europe véritablement souveraine pourrait parfaitement conclure que son intérêt exige de soutenir militairement l’Ukraine contre la Russie.
Mais elle devrait le décider parce qu’elle l’a elle-même analysé ainsi.
Elle pourrait tout aussi légitimement considérer qu’une nouvelle architecture de sécurité continentale impliquera tôt ou tard une négociation avec Moscou.
Là encore, elle devrait pouvoir le décider seule.
C’était finalement tout le sens du gaullisme.
De l’AMGOT à Bruxelles : la même question depuis quatre-vingts ans
Il serait historiquement absurde de tracer une ligne droite entre l’AMGOT de 1944, le plan Marshall, la CIA des années 1950, la construction européenne et la politique américaine en Ukraine comme si tout procédait d’un plan unique conçu dans un bureau de Washington. Les administrations changent, les dirigeants meurent, les circonstances évoluent et les Européens disposent eux-mêmes d’une volonté politique.
Mais derrière cette histoire discontinue demeure une constante beaucoup plus simple : les États-Unis se comportent comme une grande puissance.
En 1944, ils voulaient gagner la guerre et organiser efficacement les territoires libérés conformément à leurs propres impératifs militaires et politiques. Après 1947, ils voulaient reconstruire une Europe prospère capable de résister au communisme et intégrée à l’économie occidentale. Dans les années 1950, ils soutinrent activement l’intégration européenne parce qu’elle consolidait le bloc atlantique. Après 1991, ils cherchèrent à préserver une architecture de sécurité dans laquelle leur présence demeurait centrale. Depuis 2014, ils considèrent l’endiguement de la puissance russe et le maintien de l’Ukraine dans l’espace occidental comme conformes à leurs intérêts.
Pourquoi leur reprocher d’agir en Américains ?
Le véritable sujet concerne les Européens.
C’est exactement ce que Charles de Gaulle avait compris dès 1944. Il ne reprochait pas à Roosevelt de défendre les États-Unis ; il refusait simplement que la France oublie de défendre la France.
Son opposition à l’AMGOT fut peut-être l’un de ses plus extraordinaires succès politiques. Sans guerre civile, sans rupture avec les Alliés et sans disposer d’un rapport de force militaire comparable au leur, il parvint à imposer une évidence que Washington n’avait pas initialement acceptée : la France serait gouvernée par des Français.
Paul Valéry avait écrit treize ans auparavant que « l’Europe aspire visiblement à être gouvernée par une commission américaine ». Près d’un siècle plus tard, la formule conserve une force troublante. Non parce que Bruxelles serait littéralement une administration américaine, ce qu’elle n’est évidemment pas, mais parce qu’elle oblige à poser la seule question réellement importante : l’Europe veut-elle redevenir un sujet de l’Histoire ou accepte-t-elle définitivement d’en être un espace administré, protégé et orienté par d’autres ?
L’AMGOT échoua en France parce qu’un homme refusa que la libération militaire de son pays se transforme en dépendance politique.
Il ne haïssait pas l’Amérique. Il la connaissait !
Et il connaissait surtout une règle que l’Europe contemporaine semble parfois avoir oubliée : entre alliés, il n’existe pas d’amitié éternelle ni de protection désintéressée. Il existe des intérêts, des rapports de force et, pour ceux qui veulent rester libres, une obligation permanente de souveraineté…
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