TRIBUNE – La mue diplomatique de Volodymyr

Par Jean Daspry, pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques
« La diplomatie est l’art du secret, de la confidence, de la demi-teinte » (Henri Froment-Meurice).
N’est-ce pas avant tout le résultat d’une expérience vieille comme le monde qui pousse les diplomates du monde entier à adopter une retenue certaine dans leur comportement et dans leur expression qu’elle soit orale ou écrite ? N’est-ce pas ce qui leur vaut d’être régulièrement raillé par les donneurs de leçons de tout poil qui instruisent leur procès en incompétence et en pleutrerie ? Ne parle-t-on pas sur un ton méprisant de la diplomatie à la Norpois, du nom du personnage de La recherche du temps perdu de Marcel Proust ? Ainsi va le monde depuis la nuit des temps. En pareil cas, rien de tel que de confronter la théorie à la pratique pour mieux prendre la mesure du problème. Cela tombe bien ! Nous disposons d’un exemple concret, d’un cas d’école avec l’évolution de la posture adoptée par le jeune Président ukrainien depuis le 24 février 2022. Porté par sa nature profonde et par sa formation de comédien de séries télévisées, l’homme opte pour une brutalisation du langage durant plusieurs années avec le succès que l’on sait. Face au mur du réel sur lequel il se cogne, en particulier dans le bureau ovale un certain 28 février 2025, il est conduit, contraint et forcé, confus mais un peu tard à changer son fusil d’épaule, à tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler. Il est vrai qu’il ne fait pas l’unanimité dans son pays[1].
Le monde d’hier : Une diplomatie rugueuse
« Son langage n’est plus celui de la diplomatie traditionnelle, feutré, tout en nuances ; il est d’une franchise toute bismarckienne » (Maurice Ferro).
Avec la fougue du néophyte désireux de trop bien faire, Volodymyr Zelensky ignore superbement les subtilités du langage diplomatique avec tous les avantages que cela comporte pour son auteur. Il n’en a cure. Il multiplie jugements à l’emporte-pièces et langage inapproprié. Le résultat est là : retour de bâtons de son principal fournisseur d’aide et exclusion du jeu diplomatique.
Jugements à l’emporte-pièces et langage inapproprié
Pas du tout préparé au déclenchement d’une guerre avec son voisin russe, le Président ukrainien est dépassé par le comédien qu’il est. Même si ses demandes d’aide militaire et financière à ses principaux partenaires occidentaux sont parfaitement légitimes pour résister face à l’ours russe, il oublie d’y mettre les formes. Profitant l’occasion de ses shows médiatiques aux quatre coins de l’Europe, y compris devant les Parlements nationaux, voire européens, il joue à la perfection son rôle de procureur implacable face à des partenaires lâches qui compteraient leur aide alors même que les milliards d’euros d’aide de l’Union européenne (les États membres, y compris la très généreuse France, accumulent les déficits budgétaires) et les importantes fournitures de matériel militaire (les États membres en sont souvent dépourvus ou n’ont que très peu de réserves) sont passées par pertes et profits. Il oublie que le discours du diplomate doit concilier la défense des intérêts nationaux particuliers tout en empêchant la guerre. La communication diplomatique est donc le fruit d’un compromis constant entre des exigences contradictoires. On l’aura compris, il s’agit d’un exercice d’équilibriste où chaque mot doit être pesé au trébuchet pour ménager la chèvre et le chou. En dépit des appels à la prudence qui lui sont prodigués ne varietur, l’homme n’écoute que son tempérament volcanique auquel le raccroche une foi inébranlable.
À lire aussi : DÉCRYPTAGE – Zelensky entre pressions américaines, méfiance européenne et avancées russes
Retour de bâtons et exclusion du jeu diplomatique
Or, l’on sait d’expérience qu’un vocabulaire inadapté génère une incompréhension immédiate, voire un phénomène de rejet de la part de ses interlocuteurs, surtout s’ils font partie de vos généreux donateurs qui dépensent sans compter pour satisfaire vos demandes reconventionnelles. Et cela encore plus dans la sphère diplomatique, en particulier et dans les relations internationales en général. Ne dit-on pas que les diplomates semblent se délecter de phrases paradoxales, condensées, antinomiques, mais aussi de jeux de mots ? Ne les accuse-t-on pas de ce qu’ils disent ? Il en va de même de ce qu’ils taisent. Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse. Et cette fâcheuse mésaventure au clash médiatique du 28 février 2025 qui voit Volodymyr Zelenky jouer les « punching balls » entre le 47ème Président des États-Unis, Donald Trump et son vice-Président, J. D. Vance qui n’a pas sa langue dans sa poche. Présente lors de l’entretien historique dans le Bureau Ovale, qui met chaos son patron, l’Ambassadrice d’Ukraine à Washington n’en croit pas ses yeux. Elle en pleure de dépit. On ne crache pas dans la main qui vous nourrit. Il va falloir désormais payer les pots cassés. L’ami américain n’est pas réputé pour son sens inné du pardon. Il a la mémoire longue et la rancœur tenace. Il sert aussitôt les cordons de la bourse et freine les livraisons de la quincaillerie militaire à l’intrépide qui ose faire la leçon à ses mécènes. Un réel crime de lèse-Oncle Sam.
Après le temps des coups d’éclat intempestifs, vient le temps incontournable de la contrition. Il va falloir payer les pots cassés, ravaler son orgueil et changer de look et de langage pour regagner la confiance de son principal allié.
Le monde d’aujourd’hui : Une diplomatie lisse
« Quelle que soit la chose qu’on veut dire, il n’y a qu’un mot pour l’exprimer, qu’un verbe pour l’animer et qu’un adjectif pour la qualifier » (Guy de Maupassant).
Avec le temps qui passe depuis le début de l’offensive russe sur l’Ukraine, Volodymyr Zelensky semble avoir appris de ses bévues, de ses excès, de ses échecs, en particulier de la désormais célèbre pantalonnade de la Maison Blanche. À la lecture de son entretien au quotidien Le Monde, nous serions tentés de le penser[2].
Jugements pondérés et langage adapté
L’avenir est désormais ailleurs. Un nouvel alignement des planètes. Habitué des jugements tranchés, d’un vocabulaire tranché, le lecteur averti découvre le nouveau cru diplomatique Volodymyr. Reprenons quelques-unes de ses remarques tranchant avec la défunte logorrhée ! « La guerre au Moyen-Orient détourne l’attention, c’est absolument évident … d’autant plus que c’est une guerre à laquelle participent les États-Unis, qui, pendant longtemps, ont été le principal donateur de l’Ukraine, puis son fournisseur d’armes avec l’aide des Européens ». On ne saurait être plus précis, plus réaliste. « Nous ne savons pas aujourd’hui ce qu’il en sera à l’avenir ». On ne saurait être plus prudent. « Nous avons reçu des demandes de la part des États-Unis concernant leurs bases dans les pays du Moyen-Orient … Nos équipes sont déjà sur place dans certains pays : elles évaluent la situation et partagent leur expertise, ce qui n’a pas de prix … Quand nous avons été sollicités par Washington, nous n’attendions rien … Bien entendu, nous voudrions aussi que les pays du Moyen-Orient nous permettent de nous renforcer … ». On ne saurait être plus réaliste que cela avec une diplomatie du donnant-donnant. « Le Président Trump et moi avons des relations de travail ». On ne saurait être plus diplomatique en termes de langage. « Ce blocage hongrois, disons-le gentiment, n’est pas tout à fait normal ». On ne saurait être plus langue de bois diplomatique. Et cerise sur le gâteau pour le roi de la com’ : « Aujourd’hui, je ne communique plus ce que je pense à ce sujet ». On ne saurait être plus clair.
À lire aussi : ANALYSE – L’Europe reléguée au second rang : Trump et Poutine redessinent l’ordre mondial
Retour au réel et inclusion
Pour délicate qu’elle soit, cette conversion au réel n’est pas sans avantage concret pour celui qui la pratique dans ces temps mauvais que nous traversons (Cf. guerre au Moyen-Orient avec son cortège de désastres, y compris pour les non-belligérants et autres Ukrainiens[3]). Cette révision de ses jugements peut être pénible mais elle est en tout cas très utile pour l’Ukraine après plus de quatre années de guerre. Il faut apprendre à faire contre mauvaise fortune bon cœur. Le mieux est le mortel ennemi du bien. Le respect de tous ces adages populaires peut rapporter gros à celui qui en fait sa ligne de conduite dans sa pratique quotidienne de la diplomatie à l’ancienne faite de discrétion et de retenue. Elle renforce son crédit et sa crédibilité surtout lorsque pèse sur lui, mais surtout sur son entourage immédiat, de forts soupçons de corruption. Souvenons-nous que certains mots peuvent tuer physiquement mais aussi diplomatiquement celui qui les prononce à mauvais escient ! C’est pourquoi, aujourd’hui, comme il est de règle pour des entretiens de ce genre, chaque mot est soigneusement pesé. Ces faits sont fort peu séduisants mais ce sont bel et bien les faits, et il ne servirait à rien de les nier. Volodymyr Zelensky comprend désormais que, dans un monde où les mots sont faits pour endormir les dormeurs, mieux vaut les éveiller. Ils lui en seront toujours reconnaissants. Si la clairvoyance fait défaut, le peuple périt.
Le courage de la lucidité
« L’art de la diplomatie consiste parfois à trouver les mots justes pour expliquer des choses complexes » (Jean-Marie Guénois).
Rien ne sert de faire du bruit pour exister. Dans une époque où les idées circulent plus vite que la pensée, une époque qui préfère les polémiques à la pensée, le Président ukrainien semble avoir compris – enfin, pourrait-on dire ! – que la discrétion et la retenue sont ses meilleurs alliés dans cette guerre sans fin avec la Russie et dans sa quête d’une poursuite d’une aide massive de ses partenaires. Fini l’état d’urgence médiatique. Vive le positionnement diplomatique nuancé. Car dans la sphère diplomatique, surtout au plus haut niveau, les nuances comptent, elles parlent, elles disent quelque chose. Elles permettent de tenir ensemble la justice et la lucidité, le courage de dire et la peur de déplaire. C’est à cette conversion que le Chef de l’État se livre depuis quelques semaines pour la défense des intérêts bien compris de son pays, de son peuple, avec lucidité et sans complaisance. À juste titre, selon nous, il juge que le courage politique doit remplacer le confort moral. Il y a des situations où la nuance, l’équilibre ne sont ni lâcheté, ni capitulation. Rétrospectivement, on se dit qu’il aurait dû le comprendre plus tôt. Mieux vaut tard que jamais ! Une chose est certaine. Nous assistons, sidérés pour certains, éveillés pour d’autres, à une véritable mue diplomatique de Volodymyr … Zelensky.
À lire aussi : EXCLUSIF – TRUMP, Le pouvoir des mots : Le grand entretien avec Alain Bauer
Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur
[1] Thomas d’Istria, Ukraine : vent de fronde dans le parti de Zelensky, Le Monde, 5-6-7 avril 2026, p. 6.
[2] Thomas d’Istria (propos recueillis par), Volodymyr Zelensky : « La pression sur la Russie est insuffisante », Le Monde, 27 mars 2026, pp. 1-2-3.
[3] Éditorial, La guerre contre l’Iran ne doit pas faire oublier l’Ukraine, Le Monde, 29-30 mars 2026, p. 30.
#Zelensky, #Ukraine, #Diplomatie, #Geopolitique, #RelationsInternationales, #GuerreUkraine, #AnalysePolitique, #Leadership, #CommunicationPolitique, #Strategie, #Realpolitik, #USAUkraine, #Trump, #UnionEuropeenne, #ConflitRussoUkrainien, #DiplomatieModerne, #Pouvoir, #Influence, #PolitiqueInternationale, #CriseGeopolitique, #SoftPower, #HardPower, #DiscoursPolitique, #StrategieDiplomatique, #AnalyseGeopolitique, #Europe, #OTAN, #MaisonBlanche, #PolitiqueEtrangere, #Narratif, #Opinion, #Tribune, #LeadershipPolitique, #CommunicationDeCrise, #InfluenceGlobale, #PolitiqueMondiale, #EquilibreDesPuissances, #DecisionPolitique, #GuerreEtPaix, #DiplomatieClassique
