ANALYSE – Riyad contre Abou Dhabi : Le Yémen pris en otage par deux ambitions rivales

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À al-Mukalla, les habitants n’ont pas compris tout de suite qui bombardait qui. « Nos fenêtres ont été brisées, les portes cassées, les enfants et les femmes étaient terrifiés », raconte Abdallah Bazouhair. La scène est rapportée par Le Figaro, dans un article signé Le Figaro avec AFP, publié il y a quelques jours, au lendemain des frappes aériennes menées par l’Arabie saoudite sur ce port stratégique du sud-est yéménite.

Ce témoignage, brut, presque banal dans un pays ravagé par dix ans de guerre, marque pourtant une rupture historique : pour la première fois depuis le début de l’intervention militaire au Yémen en 2015, l’Arabie saoudite a frappé indirectement des positions liées à son allié émirati. Le conflit yéménite vient de changer de nature. Il n’oppose plus seulement un gouvernement à des rebelles houthis. Il met désormais aux prises deux puissances du Golfe, jadis unies, aujourd’hui rivales.

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Al-Mukalla, ou la fin de l’ambiguïté

Dans son article intitulé « Nos fenêtres ont été brisées, les portes cassées : le Yémen acte l’état d’urgence après les dernières avancées des séparatistes »Le Figaro décrit avec précision le moment où l’alliance a craqué. Selon l’agence officielle saoudienne SPA, les frappes ont visé « une grande quantité d’armes et de véhicules de combat » destinés aux séparatistes du Conseil de transition du Sud (STC), livrés depuis des navires en provenance du port émirati de Fujairah.

Riyad parle alors d’agissements « extrêmement dangereux ». Le ministère saoudien des Affaires étrangères accuse directement Abou Dhabi d’être derrière l’avancée fulgurante des séparatistes dans les provinces d’Hadramout et d’al-Mahra. Le ton est celui d’une mise en accusation publique, rarissime entre deux capitales qui ont longtemps affiché une unité sans faille.

Les Émirats arabes unis démentent « attiser le conflit ». Ils affirment, toujours selon Le Figaro, que la cargaison ne contenait « aucune arme » et que les véhicules étaient destinés à leurs propres forces, avec une arrivée coordonnée avec Riyad. Mais dans la guerre du Golfe, les démentis comptent parfois moins que les perceptions.

Le STC, instrument d’une stratégie parallèle

Depuis début décembre, le STC — pourtant membre du gouvernement yéménite — s’est emparé « de vastes portions de territoire, sans rencontrer de grande résistance », écrit Le Figaro. Soutenu par Abou Dhabi, ce mouvement séparatiste appelle ouvertement à la restauration d’un État du Sud, disparu en 1990 lors de l’unification yéménite.

Pour les Émirats, le STC est un outil stratégique : il permet de sécuriser ports, routes maritimes et zones d’influence le long du golfe d’Aden. Pour l’Arabie saoudite, il représente au contraire une menace existentielle : celle d’un Yémen éclaté, ingouvernable, et potentiellement hostile à sa frontière méridionale.

Ce désaccord, longtemps contenu, éclate au grand jour lorsque le STC refuse de se retirer des territoires conquis malgré les demandes répétées de Riyad. « La coalition a été contrainte d’agir, les efforts diplomatiques ayant été ignorés », confie une source proche de l’armée saoudienne, citée par Le Figaro.

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L’état d’urgence, symptôme d’un État fantôme

Face à l’escalade, le chef du Conseil présidentiel yéménite, Rachad al-Alimi, soutenu par Riyad, décrète l’état d’urgence et annonce l’annulation d’un pacte de défense avec les Émirats arabes unis. Une décision lourde de symboles, mais immédiatement contestée : la moitié des membres de ce Conseil, proches d’Abou Dhabi, dénoncent des « décisions unilatérales ».

Le pouvoir yéménite apparaît alors pour ce qu’il est devenu : une construction fragile, traversée de loyautés contradictoires, incapable d’imposer une ligne claire. Comme souvent au Yémen, la décision politique révèle moins une autorité qu’un éclatement.

Un impact régional en cascade

L’impact de cette crise dépasse largement le théâtre yéménite.

Elle fragilise d’abord le Conseil de coopération du Golfe, déjà affaibli par les rivalités internes. Elle révèle ensuite une opposition stratégique assumée entre deux modèles :

– Riyad, puissance territoriale, obsédée par la stabilité de ses frontières et son statut symbolique ; 

– Abou Dhabi, puissance de projection, pragmatique, fondée sur le contrôle des ports, des milices alliées et des flux commerciaux.

Cette divergence se retrouve ailleurs : au Soudan, dans les arbitrages pétroliers de l’OPEP+, dans la normalisation avec Israël. Le Yémen n’en est que le révélateur le plus brutal.

Le Yémen, encore sacrifié

« Qui va nous indemniser pour les dégâts causés ? », demande le témoin interrogé par Le Figaro à al-Mukalla. La question reste sans réponse. Comme souvent, le Yémen paie le prix des rivalités qui le dépassent.

Derrière les communiqués, les démentis et les appels à la désescalade, une réalité s’impose : l’alliance saoudo-émiratie n’est plus un bloc, mais un rapport de forces. Et dans ce nouveau jeu, le Yémen demeure un champ de bataille, plus que jamais instrumentalisé.

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