ANALYSE – La Turquie en Libye : l’affirmation d’une puissance méditerranéenne aux portes du Sahel

Par Imen Chaanbi, Experte en géopolitique et veille stratégique
Introduction
Dans une Libye morcelée, privée d’élections et dominée par la rivalité de deux gouvernements, le jeu des milices et les trafics en tout genre, la Turquie déploie depuis 2019 une stratégie d’influence multidimensionnelle. Ne se contentant plus d’assurer la survie tactique du gouvernement de Tripoli, Ankara dialogue désormais avec l’ensemble des parties prenantes libyennes, y compris les autorités de l’Est et les réseaux issus de l’ancien régime Kadhafi, tout en consolidant sa présence militaire, économique, énergétique et diplomatique.
Cette recomposition s’inscrit dans une ambition géopolitique globale. L’objectif prioritaire d’Ankara réside dans la transformation de la Libye en un point d’ancrage opérationnel majeur. Ce repositionnement vise d’une part à sanctuariser la doctrine maritime turque de la Mavi Vatan (« Patrie bleue ») en Méditerranée, et d’autre part à projeter la puissance d’Ankara au cœur de l’espace sahélo-saharien.
Dans un contexte de rivalités internationales exacerbées par l’effacement des mécanismes multilatéraux traditionnels, la Turquie déploie une stratégie hybride mêlant hard power et soft power. Cette nouvelle forme d’ingénierie d’influence multidimensionnelle suscite autant de craintes pour la sécurité régionale que de réalignements géopolitiques dans la région.
En quoi l’influence turque en Libye permet-elle à Ankara d’étendre son rôle en Méditerranée centrale et au Sahel, face aux puissances régionales et européennes ?
Cette analyse montre d’abord comment la Libye s’est transformée en un espace stratégique en crise permanente. Elle détaille ensuite les leviers de l’influence turque, avant d’analyser les rivalités internationales qu’elle suscite. Enfin, elle évalue trois scénarios prospectifs à l’horizon 2026-2030, soulignant l’urgence d’une relance euro-africaine du dossier libyen.
La Libye, un espace stratégique en crise permanente
L’annulation du scrutin présidentiel prévu fin 2021 illustre l’incapacité du pays à sortir de ce statu quo, abandonnant le contrôle effectif du territoire à un réseau de milices rivales.
Cette fragmentation politique alimente une économie prédatrice centrée sur les flux migratoires et les réseaux informels. Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), la Libye abrite en permanence entre 650 000 et 700 000 migrants[1]. Le contrôle des points de passage stratégiques génère d’importantes rentes, captées par les groupes armés et estimées à plusieurs centaines de millions de dollars par an[2]. Dans l’Ouest et à Tripoli, des structures comme la Brigade 444 ou la Force de dissuasion Radaa exploitent ce désordre institutionnel[3].
En outre, la région du Fezzan représente une vulnérabilité stratégique dans le Sud libyen. Les carrefours régionaux de Kufra et de Sebha s’y sont imposés comme les plaques tournantes d’économies criminelles transfrontalières. Des réseaux criminels y orchestrent le passage clandestin de migrants venus d’Afrique subsaharienne, mais aussi la contrebande de carburant subventionné, le trafic de drogue (notamment le captagon et le cannabis) et la circulation d’armes légères[4].
La porosité des 4 300 km de frontières terrestres avec le Niger, le Tchad, le Soudan et l’Algérie permet à des groupes armés transfrontaliers à l’instar des rebelles tchadiens du FACT ou de mercenaires soudanais de circuler librement dans la région. Ce vide sécuritaire et institutionnel offre un terrain d’ancrage idéal sur lequel la Turquie s’appuie pour consolider son influence géopolitique.
La stratégie turque : une ingénierie d’influence multidimensionnelle
Hard power : bases militaires, drones et restructuration sécuritaire
Sur le plan militaire, l’intervention turque de janvier 2020 s’est progressivement muée en un dispositif stratégique pérenne[5]. Ce maillage territorial repose sur trois installations majeures. Ainsi, la base d’Al-Watiya constitue une plate-forme aérienne avancée destinée au déploiement des drones militaires (Bayraktar TB2 et Anka-S) et des systèmes de guerre électronique[6]. Quant au pôle de Misrata, celui-ci offre un complexe logistique doté d’installations navales destiné à assurer la présence continue de la marine turque en Méditerranée centrale. De son côté, la base de Mitiga à Tripoli sert de nœud aéroportuaire névralgique pour garantir une liaison aérienne directe avec Ankara.
Toutefois, Ankara ne limite plus son action au seul gouvernement de l’Ouest libyen et fait preuve d’une évolution « diplomatique pragmatique ». Entre 2024 et 2025, la diplomatie turque a intensifié ses contacts officiels avec les autorités de l’Est à travers plusieurs initiatives marquantes. Ainsi le chef des renseignements turcs (MİT), İbrahim Kalın, a effectué une visite officielle à Benghazi pour s’entretenir directement avec les responsables locaux. En parallèle, les autorités turques recevaient à Istanbul les fils du maréchal Haftar, Saddam et Belgassem Haftar, lors de réunions consacrées aux questions sécuritaires et à la reconstruction. Enfin, le gouvernement turc a concrétisé ce rapprochement diplomatique par la réouverture officielle du consulat de Turquie à Benghazi.
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Mavi Vatan : la doctrine maritime au cœur du dispositif
Par ailleurs, le mémorandum de délimitation maritime signé en novembre 2019 entre la Turquie et le gouvernement de Tripoli a redessiné la carte géopolitique de la région en créant un couloir maritime direct entre les côtes turques et libyennes. Ce traité a verrouillé les ambitions territoriales grecques et chypriotes. Sa mise en œuvre s’est matérialisée dès octobre 2022 par la signature d’un nouvel accord-cadre sur les hydrocarbures entre Ankara et Tripoli. Celui-ci accorde à la compagnie nationale turque TPAO (Türkiye Petrolleri Anonim Ortaklığı) un droit exclusif pour mener des prospections sismiques et des forages pétroliers et gaziers dans les zones offshore libyennes[7].
Cette manœuvre permet non seulement à la Turquie de légitimer sa souveraineté énergétique sur les Zones Économiques Exclusives (ZEE) voisines, mais elle lui offre également un levier d’action direct sur la gestion des ressources stratégiques en Méditerranée orientale.
Soft power économique : BTP et flux commerciaux
Concernant le volet économique, cette présence militaire garantit directement l’ancrage commercial et industriel d’Ankara en Libye. L’emprise des acteurs économiques turcs s’appuie en premier lieu sur une dynamique commerciale soutenue. Ainsi, les échanges bilatéraux ont ainsi dépassé les 3,2 milliards de dollars[8]. Le Conseil des affaires turco-libyen (DEİK) cible désormais le seuil des 5 milliards de dollars[9].
Dans ce contexte, le BTP et les infrastructures sont les secteurs privilégiés par les industriels turcs tels que Karakaya ou Kalyon. Ces derniers ont pu relancer leurs chantiers suspendus depuis 2011, tout en sécurisant le recouvrement de plus d’un milliard de dollars de créances impayées. Cette dynamique s’illustre aussi dans le secteur énergétique, où la modernisation et la gestion de centrales électriques clés à Misrata et à Tripoli ont été confiées aux groupes turcs Aksa Enerji et ENKA
Diplomaties multi-niveaux et projection saharienne
En gardant son influence à Tripoli tout en dialoguant avec le camp de Benghazi, la Turquie transforme la Libye en base de projection vers le Sahel[10]. Grâce à ses bases militaires de Misrata et d’Al-Watiya, Ankara fait transiter du matériel, des munitions et des techniciens vers le Niger, le Mali et le Burkina Faso. Ce réseau logistique permet à la Turquie d’accélérer la vente de ses armes dans la région. Les drones Bayraktar TB2 et Anka, testés sur le théâtre libyen, ont été exportés vers le Sahel notamment au Niger (2022), au Mali puis complétés par des Akinci en 2024, et au Burkina Faso. Ils sont aujourd’hui déployés pour la surveillance de zones sensibles comme le Tillabéri au Niger ou pour appuyer les opérations de contre‑insurrection dans le Gourma malien et burkinabè.
Cette stratégie s’inscrit dans la dynamique d’essor rapide des exportations turques d’équipements de défense, illustrant la montée en puissance de son industrie nationale de sécurité sur les marchés émergents. En utilisant la Libye comme carrefour logistique, la Turquie profite du départ des forces occidentales du Sahel et concurrence la présence russe, devenant ainsi un partenaire de sécurité en Afrique.
3. Rivalités internationales : le terrain de jeu des puissances
Cette présence militaire turque s’insère dans un jeu d’équilibres complexes avec les autres acteurs clés de la région. Face à la Russie, qui maintient entre 1 800 et 2 000 hommes au sein de l’Africa Corps (ex-groupe Wagner) sur les bases d’Al-Jufra, Sirte et Brak El-Shati, Ankara privilégie une « déconfliction tactique ».
Ce partage de fait des zones d’influence permet aux deux puissances de marginaliser les initiatives occidentales. En parallèle, la normalisation diplomatique historique avec l’Égypte marquée par la visite d’Erdoğan au Caire en février 2024 a désamorcé le risque de confrontation directe, orientant les deux pays vers une « cogestion pragmatique du dossier ».
De son côté, l’Union européenne reste paralysée par les rivalités franco-italiennes. Limitée à des opérations de surveillance comme l’opération EUNAVFOR MED IRINI, l’Union européenne subit sa propre marginalisation face à l’axe turco-russe, maître des leviers stratégiques majeurs que sont l’énergie et la gestion des flux migratoires.
Perspectives et scénarios prospectifs à l’horizon 2026-2030[11]
Au regard de ces rapports de force et de cet ancrage multidimensionnel, l’évolution du rôle de la Turquie en Libye peut s’articuler autour de trois trajectoires prospectives principales.
Tout d’abord, le scénario de l’ancrage turc et du condominium régional[12]. Dans cette hypothèse centrale, la Turquie sanctuarise son influence militaire et économique. Elle y parvient en instaurant un partenariat tripartite pragmatique avec l’Égypte et les Émirats arabes unis, figeant ainsi la Libye dans un statut de protectorat économique partagé entre puissances régionales.
Ensuite, le scénario de la partition de facto et de l’instabilité au Fezzan[13]. Cette seconde trajectoire envisage l’incapacité prolongée des acteurs locaux à réunifier les institutions, ce qui débouche sur une fragmentation territoriale (Tripolitaine, Cyrénaïque, Fezzan). Face au risque d’embrasement dans le Sud, Ankara est alors contrainte d’adopter une posture strictement défensive, concentrant ses moyens sur la protection de ses bases stratégiques de la côte.
Enfin, le scénario d’un sursaut souverainiste et d’une redistribution des cartes[14]. Dans cette dernière perspective, la conclusion d’un accord politique libyen post-transition contraint au retrait coordonné de l’ensemble des forces étrangères du territoire. Une telle dynamique restreindrait nettement l’emprise turque, la cantonnant à la seule sphère commerciale et à l’exécution de ses contrats de BTP.
L’urgence d’un sursaut euro-africain via une Union pour la Méditerranée élargie au Sahel
En Libye, la stratégie hybride d’Ankara a progressivement converti un foyer d’instabilité en pivot d’influence régionale. Ce succès turc révèle surtout l’impuissance des mécanismes multilatéraux traditionnels, l’inefficacité des médiations euro-africaine et la « paralysie chronique » de l’ONU, incapable de produire un cadre politique durable.
Dans ce contexte, l’Union européenne comme les organisations africaines ne peuvent plus rester en retrait. L’espace sécuritaire Afrique–Europe est désormais indivisible, et la crise libyenne diffuse ses effets jusqu’au cœur du Sahel, alimentant les trafics, les flux migratoires et l’expansion de groupes terroristes. Pour reprendre l’initiative, la résolution du dossier libyen passe par une refondation de l’Union pour la Méditerranée (UpM), qui doit évoluer d’un forum économique vers une plateforme géopolitique intégrant les pays sahélo‑sahariens. Une UpM élargie permettrait de traiter le continuum sécuritaire Rome–Niamey, d’offrir une alternative multilatérale crédible face aux logiques de puissance turques ou russes, et de bâtir un partenariat d’égal à égal sur le développement, la sécurité des frontières et l’énergie.
Sans une initiative euro‑africaine structurée, Méditerranée et Sahel risquent de basculer sous l’influence de puissances extérieures, au détriment de la stabilité régionale, de la souveraineté des États africains, et des intérêts stratégiques européens.
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[1] Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), Libya-Migrant Report Round 48 (June – July 2023), Displacement Tracking Matrix (DTM), Tripoli, OIM Libye, 2023.
[2]Les réseaux de passeurs opérant sur la route de la Méditerranée centrale génèrent environ 150 à 200 millions de dollars par an en Libye (ONUDC / Global Initiative).
Le détournement des subventions étatiques sur le pétrole rapporte plus de 1 à 2 milliards de dollars par an à l’ensemble des réseaux mafieux et miliciens locaux (Rapports des experts des Nations Unies).
[3] Chaanbi Imen, « La Libye fragmentée : le règne des milices », revue Cairn.info, 17 mars 2026
https://shs.cairn.info/revue-eismena-2026
[4] Selon le Small Arms Survey (2015), entre 400 000 et 1 000 000 d’armes issues des arsenaux de l’ancien régime circulaient hors de tout contrôle en Libye après 2011.
[5] Megerisi, T. (2020, 20 mai). It is Turkey’s Libya now. European Council on Foreign Relations.
[6] International Crisis Group, « Turkey Wades into Libya’s Troubled Waters », Report N°257, 30 avril 2020.
[7] CHAANBI, Imen, « Libye : un levier pour asseoir l’influence turque en Afrique du Nord et en Méditerranée centrale ? », Diplomatie, Les Grands Dossiers n° 86 (« Géopolitique de la Turquie »), juin-juillet 2025.
[8] DEİK (Conseil des relations économiques extérieures de Turquie), Rapport du Conseil d’affaires Turquie-Libye, Ankara, 2020-2022 ; Ministère du Commerce de la République de Turquie, Memorandum of Understanding on Construction and Infrastructure Projects in Libya, août 2020.
[9] Foreign Economic Relations Board of Türkiye (DEİK). (2020-2023). Turkey-Libya economic and trade relations report. DEİK Publications.
[10] International Crisis Group, « La Turquie au Sahel », Rapport Afrique, 2021; Atlantic Council, « The Sahel is pivoting toward Turkey », AfricaSource, 2024.
[11] Outil Geopol, Géopolitique prédictive
https://www.strategikia.com/services
[12] Probabilité forte.
[13] Probabilité : Moyenne.
[14] Probabilité : Faible.
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