DÉCRYPTAGE – Les douze milliards d’Assad et la Syrie transformée en patrimoine familial

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Les mémoires de Khaddam rouvrent le dossier de la mort de Mahmoud al-Zoubi et révèlent la nature personnelle du pouvoir syrien
Douze milliards de dollars appartenant à l’État syrien auraient été déposés à l’étranger, non pas au nom de la Banque centrale, mais au nom personnel de Hafez al-Assad. Telle est l’accusation la plus grave contenue dans les mémoires de l’ancien vice-président Abdul Halim Khaddam, qui fut pendant des décennies l’un des principaux dirigeants du système baasiste avant de devenir, après sa rupture avec Bachar al-Assad, un opposant au régime depuis son exil français.
Cette révélation doit être considérée avec prudence. Aucun document bancaire authentifié permettant de la vérifier de manière indépendante n’a été publié. Mais le récit de Khaddam conserve une grande importance politique, car il provient de l’un des gardiens du pouvoir syrien et non d’un adversaire extérieur.
La question ne consiste pas seulement à établir si ces douze milliards existaient réellement. Elle concerne la manière dont l’État était conçu et administré : non comme un ensemble d’institutions autonomes, mais comme le prolongement de la présidence et de la famille dominante.
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La signature falsifiée et les 65 millions
Selon Khaddam, Assad reçut de la banque une communication concernant un transfert qu’il ne se souvenait pas avoir autorisé. Il demanda les documents et découvrit que la signature figurant sur l’ordre aurait été falsifiée. La somme, qui s’élevait à 65 millions de dollars, était liée au Premier ministre de l’époque, Mahmoud al-Zoubi.
Assad aurait ordonné à al-Zoubi de restituer immédiatement l’argent, en le menaçant de conséquences extrêmes. La somme aurait été reversée sur le compte, mais la carrière politique du Premier ministre, qui dirigeait le gouvernement depuis 1987, était désormais terminée.
En mars 2000, al-Zoubi fut démis de ses fonctions. Deux mois plus tard, il fut exclu du Parti Baas et visé par une enquête pour corruption. Lorsque la police se présenta à son domicile pour le conduire à un interrogatoire, il se tira une balle dans la tête. Les sources divergent d’une journée sur la date exacte, le 24 ou le 25 mai. Le 10 juin, Hafez al-Assad mourut à son tour.
La succession des événements est impressionnante, mais elle ne constitue pas, à elle seule, la preuve d’un lien direct entre le transfert d’argent et le suicide. Khaddam lui-même affirme n’avoir appris les détails financiers qu’après la mort d’al-Zoubi. La prudence historique demeure donc indispensable.
Un État sans frontière entre le public et le privé
Si elle était confirmée, l’inscription personnelle des réserves démontrerait à quel point la transformation de la République syrienne en un État patrimonial était avancée. Les ressources publiques n’auraient pas été confiées à un mécanisme institutionnel, soumis au moins formellement à des contrôles, mais à la personne du président.
Dans un tel système, la corruption n’est pas un accident. Elle devient un instrument de gouvernement. Le chef distribue l’accès à l’argent, les fonctions et les protections ; les subordonnés accumulent des richesses tant qu’ils restent fidèles ; lorsqu’ils perdent leur protection politique, les accusations de corruption deviennent le moyen de les éliminer.
L’affaire concernant l’achat d’avions civils européens, décrite par Khaddam, répond elle aussi à cette logique. Plusieurs responsables exprimèrent des doutes sur le contrat, mais l’accord fut approuvé après avoir laissé croire aux ministres qu’il avait déjà reçu l’aval présidentiel. Après la mort d’al-Zoubi, deux des hommes qui avaient contesté l’opération furent précisément arrêtés et condamnés.
Il ne s’agissait donc pas seulement d’enrichissement personnel. C’était un système dans lequel l’opacité protégeait le sommet, tandis que la justice était utilisée de manière sélective contre ceux qui tombaient en disgrâce.
La valeur économique des réserves
Douze milliards de dollars représentaient, pour la Syrie de la fin des années 1990, une réserve considérable. Ces ressources auraient pu financer des investissements, moderniser les infrastructures, soutenir la monnaie et réduire la vulnérabilité du pays face aux crises extérieures. Si une part importante de cette somme avait été soustraite à la gestion ordinaire de la Banque centrale, le gouvernement aurait renoncé à la transparence nécessaire à une véritable politique économique.
La conservation personnelle de ces fonds à l’étranger pouvait toutefois répondre à une logique précise : mettre l’argent à l’abri des changements politiques, des sanctions, des conflits internes et des contrôles administratifs. Une réserve secrète et directement contrôlée par le président constituait une garantie de survie pour le régime, mais non pour l’État.
C’est là que réside la différence essentielle. Les réserves d’une nation servent à protéger son économie. Les réserves contrôlées par une famille servent à protéger son pouvoir.
Argent, appareils militaires et sécurité
La gestion des ressources financières possédait également une dimension stratégique. La Syrie de Hafez al-Assad entretenait un vaste appareil militaire et sécuritaire, soutenait des organisations alliées au Liban et en Palestine et cherchait à préserver un rôle régional supérieur à ses capacités économiques.
Disposer de fonds à l’étranger, soustraits aux procédures ordinaires, aurait permis à la présidence de financer des achats sensibles, des opérations secrètes, des réseaux de fidélité et des structures de sécurité sans dépendre entièrement du budget public.
Mais ce modèle comportait une faiblesse. Une armée fondée sur la fidélité personnelle et une machine étatique dépendante de circuits financiers opaques peuvent paraître solides, mais elles deviennent fragiles lorsque la chaîne de commandement se brise. La puissance militaire protège le régime ; elle ne renforce pas nécessairement l’État.
La géopolitique du patrimoine
Sur le plan géopolitique, le récit de Khaddam permet de comprendre comment la Syrie a pu exercer pendant des années une influence régionale considérable malgré la faiblesse de son économie. Le système associait appareils coercitifs, alliances extérieures, contrôle des ressources et capacité d’intervention dans les pays voisins.
Sur le plan géoéconomique, cette concentration produisait toutefois une dépendance. L’argent placé à l’étranger exposait le pays aux décisions des banques et des gouvernements étrangers. Ce qui garantissait la sécurité personnelle de la présidence pouvait devenir, en période de crise, un instrument de pression entre les mains de puissances extérieures.
Les mémoires de Khaddam n’apportent pas encore de preuve définitive. Elles offrent autre chose : le témoignage d’un homme qui connaissait de l’intérieur le fonctionnement du pouvoir syrien. Elles posent surtout une question qui demeure entière : si ces douze milliards appartenaient à la Syrie, pourquoi portaient-ils le nom de Hafez al-Assad ?
La réponse se trouve peut-être dans la nature même de ce régime : l’État appartenait formellement aux Syriens, mais le pouvoir considérait la Syrie comme une propriété personnelle.
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