DÉCRYPTAGE – Israël bombarde la Syrie, mais la véritable cible est la Turquie…

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Huit frappes pour empêcher l’arrivée d’Ankara
Les huit bombardements israéliens contre la base aérienne d’Abou al-Douhour, dans la province syrienne d’Idlib, ne représentent pas seulement une nouvelle violation de la souveraineté syrienne. Ils constituent un avertissement direct à la Turquie, accusée par Israël de préparer le déploiement de ses forces sur cette installation militaire.
La base se trouve à environ soixante-dix kilomètres de la frontière turque et n’est plus utilisée comme aéroport militaire depuis 2013. Israël a frappé la piste et les entrepôts, apparemment sans faire de victimes. Le choix des objectifs révèle le caractère préventif de l’opération : empêcher la remise en service de l’infrastructure et son utilisation par Ankara pour l’entraînement, la surveillance, la défense aérienne ou des opérations menées avec des aéronefs sans pilote.
Le message est clair. Israël n’entend pas accepter que la protection turque accordée au nouveau gouvernement syrien se transforme en une présence militaire permanente susceptible de limiter la liberté d’action de l’aviation israélienne.
La doctrine israélienne de la liberté d’action
Depuis la chute de Bachar al-Assad, en décembre 2024, Israël a détruit une partie importante des armements lourds et des infrastructures militaires syriennes. Il a également occupé de nouvelles portions de territoire dans le sud-ouest du pays, affirmant vouloir créer une zone de sécurité le long de sa frontière.
Lorsque Assad était au pouvoir, les bombardements israéliens visaient principalement les forces iraniennes, les dépôts d’armes et les voies d’approvisionnement destinées au mouvement libanais Hezbollah. Avec la nouvelle Syrie dirigée par Ahmed al-Charaa, la cible stratégique a changé : il ne s’agit plus seulement de l’Iran, mais de toute puissance susceptible de reconstruire un appareil militaire syrien échappant au contrôle israélien.
La demande israélienne de rétablir l’ancien dispositif de sécurité signifie, dans les faits, que Damas devrait renoncer à accueillir des forces turques sans le consentement d’Israël. Cette prétention transforme la supériorité militaire israélienne en un droit de surveillance sur la politique étrangère et la défense syriennes.
Ankara construit la nouvelle Syrie
La Turquie est désormais le principal soutien du gouvernement d’al-Charaa. Elle a entraîné les forces syriennes, participé à la reconstruction des institutions et fourni un appui politique, économique et militaire. Après des années de soutien aux formations qui combattaient Assad, Ankara peut enfin transformer son influence dans le nord de la Syrie en une présence structurée à l’échelle nationale.
Pour le président Recep Tayyip Erdogan, la Syrie remplit plusieurs fonctions. Elle doit empêcher la création d’une entité kurde armée le long de la frontière turque, permettre le retour au moins partiel des réfugiés syriens, offrir de nouveaux marchés aux entreprises turques et garantir à Ankara une position dominante au Levant.
La remise en activité éventuelle d’Abou al-Douhour s’inscrirait dans cette stratégie. Une base turque dans la province d’Idlib permettrait de protéger le gouvernement syrien, de contrôler l’espace aérien septentrional et de créer un réseau militaire directement relié au territoire turc. C’est précisément pour cette raison qu’Israël a décidé de la frapper avant que le déploiement ne devienne opérationnel.
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L’évaluation militaire
Sur le plan militaire, l’attaque israélienne a été soigneusement mesurée. Frapper les pistes et les entrepôts sans causer de pertes turques réduit le risque d’une riposte immédiate, tout en démontrant qu’Israël possède les renseignements et les capacités nécessaires pour détruire les infrastructures destinées à Ankara.
La Turquie, cependant, n’est pas la Syrie. Elle possède la deuxième armée la plus nombreuse de l’Alliance atlantique, une industrie militaire en pleine expansion, des systèmes de défense aérienne, des missiles, des aéronefs sans pilote et des capacités de guerre électronique. Elle a également signé un pacte de défense avec l’Arabie saoudite et le Pakistan, renforçant ainsi son poids stratégique.
Un affrontement direct serait dangereux pour les deux pays. Israël conserve une nette supériorité aérienne et dans le domaine du renseignement, mais Ankara pourrait déployer des dispositifs capables de rendre les opérations israéliennes au-dessus de la Syrie beaucoup plus risquées. La présence de militaires turcs obligerait également Israël à distinguer les objectifs syriens des positions turques, augmentant la possibilité d’incidents.
Le précédent canal de communication entre les deux armées avait été établi précisément pour éviter cette éventualité. L’attaque contre Abou al-Douhour montre cependant que ce mécanisme de prévention ne supprime pas le conflit politique qui en constitue la cause.
Washington entre deux alliés
Les critiques de l’envoyé américain Tom Barrack illustrent l’embarras de Washington. Les États-Unis considèrent Israël comme leur principal allié militaire dans la région, mais ils ne peuvent ignorer la Turquie, membre de l’Alliance atlantique et puissance indispensable pour la gestion de la Syrie, de la mer Noire, du Caucase et du Moyen-Orient.
Washington souhaite stabiliser le gouvernement syrien et empêcher une nouvelle fragmentation du pays. Les bombardements israéliens affaiblissent au contraire Damas et peuvent convaincre Ankara d’accélérer son déploiement militaire.
Les États-Unis se trouvent ainsi confrontés à deux conceptions incompatibles. Israël veut une Syrie faible, désarmée et incapable de limiter les opérations de son aviation. La Turquie souhaite au contraire un État syrien suffisamment fort pour contrôler le territoire, contenir les forces kurdes et rester politiquement dépendant d’Ankara.
Reconstruction et intérêts économiques
La rivalité concerne également la reconstruction. La Syrie a besoin de capitaux, d’énergie, de routes, d’aéroports, de logements et d’installations industrielles. Les entreprises turques sont les mieux placées pour obtenir une partie considérable de ces marchés, tandis que l’Arabie saoudite et d’autres pays du Golfe pourraient fournir les financements.
Une Syrie stabilisée sous protection turque pourrait rouvrir les voies commerciales entre l’Anatolie, l’Irak, la Jordanie et la Méditerranée, devenant ainsi un carrefour économique régional. Elle pourrait également réduire l’influence de l’Iran et de la Russie, tout en offrant à Ankara une expansion commerciale vers le monde arabe.
Israël redoute toutefois que la reconstruction économique entraîne également une reconstruction militaire. Les aéroports, les routes, les réseaux de communication et les infrastructures énergétiques peuvent soutenir aussi bien le développement civil que la mobilisation des forces armées. La destruction de la base d’Abou al-Douhour possède donc également une dimension géoéconomique : entraver la consolidation de la sphère d’influence turque.
Une collision seulement différée
Israël et la Turquie ne recherchent pas ouvertement la guerre, mais poursuivent des objectifs difficilement conciliables. Israël veut conserver sa supériorité militaire sur l’ensemble du territoire syrien. Ankara entend transformer la Syrie en un allié protégé et en une profondeur stratégique tournée vers le monde arabe.
Le gouvernement de Damas cherche un accord de sécurité avec Israël, mais il ne peut accepter que sa politique militaire soit décidée depuis l’étranger. Dans le même temps, sans l’appui turc, il ne dispose pas des moyens nécessaires pour reconstruire l’État et défendre le territoire.
Le bombardement d’Abou al-Douhour ne met donc pas fin à une crise : il l’inaugure. Pour le moment, Israël a frappé une piste vide. La prochaine fois, des soldats turcs pourraient se trouver sur cette même piste. La guerre syrienne cesserait alors définitivement d’être une guerre seulement syrienne.
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