DÉCRYPTAGE – Gaza : La reconstruction commence par une base militaire

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
De la ville du futur aux tentes pour les soldats
Le premier marché attribué par le Conseil de paix voulu par Donald Trump pour la reconstruction de Gaza ne concerne ni des logements, ni des hôpitaux, ni des écoles, ni des réseaux d’eau ou d’électricité. Il porte sur une base militaire destinée à accueillir 150 soldats marocains.
Le contrat, qui n’a pas encore été définitivement signé, aurait été attribué à Arkel International, une entreprise américaine installée en Louisiane et ayant déjà réalisé des travaux pour le gouvernement des États-Unis en Irak. La base devrait être construite à environ deux kilomètres de la frontière israélienne, dans la partie de Gaza directement contrôlée par l’armée israélienne.
L’ordre des priorités est politiquement révélateur. Avant de reconstruire la société palestinienne, on construit le dispositif chargé de la contrôler. Avant les habitations arrivent les positions défensives ; avant les infrastructures civiles sont prévues les voies permettant d’évacuer les militaires.
Une présence limitée, mais loin d’être symbolique
L’installation devrait mesurer seulement cent mètres sur cent vingt et comprendre des tentes, des lits de camp, des toilettes chimiques, des équipements élémentaires pour l’hygiène et un remblai défensif. Il s’agirait donc d’une structure provisoire, adaptée à des déploiements de courte durée. Dans les projets précédents, elle ne représentait toutefois que la première étape d’une base destinée à accueillir cinq mille membres de la Force internationale de stabilisation.
Le choix du Maroc n’est pas fortuit. Rabat entretient des relations avec Israël, bénéficie de liens solides avec Washington et peut se présenter comme un interlocuteur arabe et musulman. Mais cette position pourrait précisément transformer le contingent marocain en cible politique avant même d’en faire une cible militaire. Pour une partie des Palestiniens, ces soldats risqueraient d’apparaître non comme des garants neutres, mais comme la composante arabe d’un système de sécurité conçu par les États-Unis et protégé par Israël.
Le contingent effectuerait en outre des rotations depuis une base située en Israël et disposerait d’un itinéraire d’évacuation rapide. Ces éléments montrent combien la confiance dans la stabilité de l’opération demeure limitée. Une force chargée de pacifier Gaza est ainsi conçue dès le départ en fonction de la possibilité de devoir l’évacuer.
Le problème du désarmement du Hamas
Trump a annoncé que le Hamas aurait accepté de déposer les armes. Mais il existe une distance considérable entre une déclaration politique et un désarmement effectif. Le Hamas n’est pas seulement une organisation militaire : il constitue également une structure politique, administrative, sociale et clandestine profondément implantée dans le territoire.
La collecte des armes légères serait déjà difficile. Il serait encore plus complexe de localiser les dépôts souterrains, de neutraliser les structures restantes, d’empêcher le réarmement et de remplacer les fonctions exercées par le mouvement. Israël s’est par ailleurs opposé au projet et a intensifié ses bombardements après l’annonce américaine. La contradiction est décisive : la force internationale devrait stabiliser Gaza sans pouvoir compter ni sur le plein consentement d’Israël ni sur une capitulation vérifiable du Hamas.
Avec seulement 150 hommes, le contingent marocain ne pourrait pas contrôler une population d’environ deux millions de personnes. Il pourrait défendre une installation, escorter des responsables, protéger certains couloirs et remplir une fonction démonstrative. Pour assumer de véritables missions de sécurité, il faudrait plusieurs milliers de soldats, des règles d’engagement précises, une chaîne de commandement commune et une autorité politique clairement définie.
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La reconstruction réduite à un projet expérimental
Le programme initial présenté par Trump et Jared Kushner imaginait une « Nouvelle Gaza » composée de tours, de quartiers résidentiels, d’activités industrielles et d’un front de mer transformé en destination internationale. Ce projet s’est progressivement réduit à une opération expérimentale dans le sud de la bande de Gaza.
L’écart entre les images d’immeubles étincelants et la réalité des tentes militaires résume le problème. Au moins 80 % des bâtiments de Gaza ont été endommagés ou détruits, tandis qu’une grande partie des deux millions d’habitants continue de vivre dans des camps précaires dépourvus de services sanitaires adaptés. Dans ces conditions, même une reconstruction limitée exigerait des dizaines de milliards, plusieurs années de travaux, l’enlèvement des décombres, la neutralisation des munitions non explosées, le rétablissement des réseaux d’eau et des garanties contre de nouvelles destructions.
Aucun investisseur sérieux ne financera des bâtiments susceptibles d’être de nouveau bombardés. La sécurité constitue donc une condition économique indispensable. Mais si elle est organisée sans légitimité palestinienne reconnue, elle risque de produire l’effet inverse : transformer chaque chantier en zone fortifiée et chaque infrastructure en cible potentielle.
Qui gouvernera réellement Gaza ?
Le Conseil de paix est présidé par Trump et dirigé par une équipe comprenant Jared Kushner et Steve Witkoff. Sur le terrain devrait intervenir le Comité national pour l’administration de Gaza, composé de techniciens palestiniens.
La question fondamentale demeure néanmoins sans réponse : qui exercera la souveraineté ? Si les décisions stratégiques sont prises par le Conseil, si la sécurité dépend d’Israël et de contingents étrangers, tandis que les Palestiniens ne reçoivent que des fonctions administratives, il ne s’agira pas d’un véritable gouvernement de Gaza. Il s’agira d’une administration locale subordonnée à une forme de protectorat international.
La répartition territoriale est elle aussi problématique. La base serait construite dans les 60 % de la bande de Gaza directement contrôlés par l’armée israélienne, auxquels s’ajoute une autre zone de sécurité. La reconstruction risque ainsi de consolider une nouvelle géographie : des secteurs palestiniens surpeuplés, des zones sous contrôle israélien et de petites enclaves administrées et protégées par des forces internationales.
La paix réduite à une opération immobilière
En février 2025, Trump avait déclaré que les États-Unis prendraient le contrôle de Gaza et en deviendraient propriétaires. L’accord instituant le Conseil de paix n’est pas allé aussi loin sur le plan juridique, mais cette conception reste visible : le territoire est principalement considéré comme un espace à sécuriser, administrer et valoriser économiquement.
Cette approche confond reconstruction matérielle et solution politique. Les villes peuvent être rebâties, mais aucun projet immobilier ne peut remplacer le consentement, la souveraineté et la reconnaissance des droits.
La première base marocaine sera peut-être limitée et provisoire. Elle contient pourtant déjà tout le paradoxe de la « Nouvelle Gaza » : un projet présenté comme une promesse de prospérité qui commence par des tentes, des remblais, des positions militaires et une voie d’évacuation vers Israël. La reconstruction ne commence pas par la vie des Palestiniens, mais par la protection de ceux qui devraient les surveiller.
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