DÉCRYPTAGE – Kostiantynivka, la bataille qui mesure la solidité de l’Occident

DÉCRYPTAGE – Kostiantynivka, la bataille qui mesure la solidité de l’Occident

lediplomate.media — imprimé le 22/07/2026
Kostiantynivka
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

La porte du Donbass et le poids de la réalité militaire

Kostiantynivka n’est pas seulement une ville disputée de l’est de l’Ukraine. Elle constitue l’un des pivots de tout le dispositif défensif protégeant Kramatorsk et Sloviansk, les dernières grandes places fortes ukrainiennes dans la partie du Donbass encore contrôlée par Kiev. Sa perte offrirait aux forces russes une base avancée à partir de laquelle exercer une pression croissante sur le cœur politique, logistique et militaire de la région de Donetsk.

Les troupes russes sont entrées dans la ville. Il reste à déterminer quelle portion du territoire urbain elles contrôlent réellement et quelles capacités conservent les unités ukrainiennes encore présentes. Mais le point décisif n’est ni le nombre des derniers défenseurs ni la possibilité de montrer quelques soldats devant une caméra. Une force encerclée ou presque isolée peut continuer à combattre, mais une bataille urbaine se juge à la capacité de ravitailler les hommes, de remplacer les unités épuisées, d’évacuer les blessés et de maintenir les liaisons avec l’arrière.

Lorsque ces conditions disparaissent, la résistance peut conserver une valeur symbolique, mais elle ne modifie plus l’issue opérationnelle. Kostiantynivka semble précisément s’approcher de cette phase : Kiev peut encore contester l’annonce russe d’une conquête totale, mais il devient de plus en plus difficile d’imaginer un renversement substantiel de la situation.

La guerre des récits

La bataille se joue également sur le terrain de l’information. Moscou a intérêt à présenter la ville comme déjà conquise, afin de démontrer que l’avancée dans le Donbass se poursuit et que les lignes ukrainiennes sont condamnées à céder. Kiev doit au contraire montrer que la résistance continue, à la fois pour soutenir le moral intérieur et pour rassurer ses alliés.

Le problème apparaît lorsque le récit remplace l’analyse. La présence de quelques unités à l’intérieur d’une ville ne signifie pas nécessairement que le défenseur en conserve le contrôle opérationnel. De la même manière, l’annonce russe d’une victoire ne garantit pas que chaque quartier ait été occupé et sécurisé.

Avec le temps, cette distinction devient toutefois de moins en moins importante. Ce qui compte est la tendance générale : la Russie continue d’exercer une pression constante, tandis que l’Ukraine doit consommer des hommes et du matériel pour ralentir une progression qui s’effectue sans grandes percées, mais avec régularité.

C’est là le caractère essentiel d’une guerre d’usure. Moscou n’a pas besoin de conquérir rapidement toute l’Ukraine. Il lui suffit d’imposer à Kiev des coûts supérieurs à sa capacité de remplacement et d’attendre que la dégradation militaire produise des conséquences politiques.

Les promesses occidentales et le temps de la guerre

Les alliés de l’Ukraine répondent par de nouvelles annonces. Les États-Unis envisagent d’accorder les autorisations nécessaires à la production, sur le territoire ukrainien, de systèmes de défense aérienne de conception américaine. L’Europe promet d’accélérer la fabrication d’intercepteurs, de renforcer la protection de l’espace aérien et de transférer des technologies liées aux missiles à longue portée.

La France et l’Italie misent sur leur système commun de défense antiaérienne. Paris a également promis de nouveaux avions de combat et la possibilité de produire en Ukraine certains armements avancés. Londres participe au soutien financier européen, tandis que plusieurs gouvernements discutent d’exercices militaires aux frontières ukrainiennes et d’un éventuel contingent à déployer après une trêve.

Le problème est celui du temps. Les usines européennes peuvent être agrandies, les autorisations peuvent être accordées et les chaînes de production transférées. Mais tout cela exige des mois, parfois des années. La bataille de Kostiantynivka, elle, se déroule aujourd’hui.

L’écart entre le temps industriel de l’Occident et le temps opérationnel du front constitue l’une des principales faiblesses de la stratégie occidentale. Un système qui entrera en service dans deux ans peut améliorer la position future de l’Ukraine, mais il ne remplace ni les hommes ni les munitions nécessaires au cours des prochaines semaines.

Une unité proclamée, des divisions réelles

La prétendue coalition des volontaires affiche une cohésion davantage photographique que stratégique. La France et le Royaume-Uni défendent une ligne plus interventionniste et n’excluent pas l’envoi de militaires européens en Ukraine après un cessez-le-feu. L’Allemagne conserve une position plus prudente et ne paraît pas disposée à participer à des initiatives jugées militairement trop limitées ou politiquement trop risquées.

Moscou a déjà averti que toute présence militaire occidentale sur le territoire ukrainien serait considérée comme une cible légitime. Par conséquent, une force européenne présentée comme une garantie de paix pourrait devenir le mécanisme d’une nouvelle escalade.

Sur le terrain des sanctions également, l’unité demeure incomplète. Certains États européens redoutent les effets économiques de nouvelles restrictions, tandis qu’à Washington on envisage de frapper non seulement la Russie, mais aussi les pays qui continuent d’acheter son pétrole, son gaz et ses matières premières.

Les sanctions secondaires pourraient affecter la Chine, l’Inde, la Turquie et d’autres partenaires de Moscou. Elles auraient toutefois également des conséquences sur le commerce mondial, les prix de l’énergie et les relations des États-Unis avec des puissances qui n’entendent pas se soumettre à la discipline occidentale.

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Le coût économique d’une guerre longue

L’Europe a déjà engagé des dizaines de milliards d’euros pour soutenir Kiev et se prépare à de nouveaux prêts. Ces financements sont nécessaires pour maintenir l’État ukrainien en fonctionnement, payer les salaires, soutenir la production militaire et réparer les infrastructures détruites.

Mais le crédit ne remplace pas la croissance économique. L’Ukraine accumule de la dette tout en perdant de la population, des territoires productifs, des centrales électriques et des capacités industrielles. Plus la guerre se prolonge, plus la reconstruction future dépendra des gouvernements occidentaux et des investisseurs étrangers.

Les coûts augmentent également pour l’Europe. La production de missiles, de munitions et de systèmes de défense exige de nouvelles dépenses publiques, alors que les gouvernements doivent déjà faire face à l’endettement, au ralentissement économique et aux tensions sociales. La guerre d’usure ne consume donc pas seulement l’armée ukrainienne, mais aussi la volonté politique et les ressources financières de ses soutiens.

La Russie subit de lourdes pertes et supporte des coûts considérables, mais elle a adapté plus rapidement son économie au conflit, développé sa production militaire et conservé l’accès à d’importants marchés extérieurs. L’objectif occidental d’isoler complètement Moscou n’a pas été atteint.

Une bataille au sens géopolitique

Kostiantynivka compte parce qu’elle révèle l’écart entre les promesses occidentales et les résultats sur le terrain. Si la ville tombe, la Russie n’aura pas gagné la guerre. Elle aura toutefois accompli un nouveau pas vers Kramatorsk et Sloviansk, obligeant Kiev à préparer de nouvelles lignes défensives et à engager d’autres réserves.

Chaque ville perdue réduit la profondeur stratégique de l’Ukraine. Chaque mois de guerre augmente le coût pour l’Europe. Chaque annonce qui n’est pas suivie de livraisons rapides accroît la distance entre le discours politique et la réalité militaire.

L’Occident continue d’affirmer que l’Ukraine doit être soutenue aussi longtemps que nécessaire. La véritable question est désormais différente : soutenue pour atteindre quel résultat ?

Kostiantynivka ne décidera pas, à elle seule, de l’avenir du conflit. Mais elle oblige Washington et les capitales européennes à affronter ce qu’ils ont trop longtemps préféré repousser : une stratégie ne se mesure pas au nombre de promesses formulées, mais à sa capacité de modifier le rapport de forces. Or, aujourd’hui, dans le Donbass, ce rapport continue lentement de se déplacer.

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Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
 
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