TRIBUNE – Habiter le silence – Musique, exégèse et responsabilité : De Beethoven au Talmud

TRIBUNE – Habiter le silence – Musique, exégèse et responsabilité : De Beethoven au Talmud

lediplomate.media — imprimé le 22/07/2026
Photo Hagay Sobol
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Par Hagay Sobol

Le silence est-il seulement une pause, ou constitue-t-il le lieu même où naît le sens, et peut-être aussi la responsabilité ? De la musique à l’exégèse talmudique pour apprendre à habiter nos silences.

En musique pure ou à la scène, le silence est partie intégrante du langage musical : il structure, il rythme. En mettant en abyme le son ou la parole, il est porteur de sens, parfois même après la dernière note. Ce qu’illustre magnifiquement l’interprétation historique de la sixième symphonie de Beethoven par Carlos Kleiber, où public, orchestre et chef communient dans un silence suspendu avant de laisser éclater l’émotion. Une dynamique que la tradition juive éclaire depuis des siècles : la Torah est faite du « feu noir » des lettres et du « feu blanc », l’espace qui les sépare. C’est de leur combinaison que naît le sens, laissant libre cours à l’interprétation. 

Le silence comme élément du langage

A Munich en 1983, le chef d’orchestre Carlos Kleiber, à la tête du Bayerisches Staatsorchester, donne une interprétation légendaire de la sixième symphonie de Beethoven, « la Pastorale ». Ce soir-là, il livre une vision organique, un flux ininterrompu de musique, alors que les cinq mouvements de l’œuvre sont le plus souvent joués comme des tableaux indépendants. C’est un grand arc qui se tend jusqu’à son dénouement final. La tension se relâche non pas à la dernière sonorité, mais dans le silence qui lui succède. Les notes s’estompent, le silence s’installe – à peine comblé par de timides et respectueux applaudissements – puis, éclatent 3 minutes et 41 secondes d’ovation en vagues successives, tel un tsunami… 

Un instant si rare qu’il a été capturé et conservé par le label Orfeo. Un tel moment soulève un questionnement essentiel : qu’est-ce qu’une œuvre musicale ? Où s’achève-t-elle ? A la dernière note, ou dans le silence qui la prolonge ? Que s’est-il passé dans cet espace d’où la musique semble s’être retirée ? 

« Les notes s’estompent, le silence s’installe… puis, éclatent 3 minutes et 41 secondes d’ovation »

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Le silence comme source du sens

Ce que la musique donne à entendre, la tradition juive le donne à lire et à penser. Pour les sages du Talmud, la Torah, c’est « le feu noir sur le feu blanc[1] » : un sens qui naît autant des signes eux-mêmes que de l’espace qui les relie. Une lettre n’a de valeur rituelle et d’existence que si elle est entièrement entourée du blanc du parchemin. L’intervalle entre les lettres crée les mots, transformant une série interrompue de caractères en un texte lisible et intelligible. 

« Ce que la musique donne à entendre, la tradition juive le donne à lire et à penser »

Quant aux marges, elles ouvrent l’indispensable entre-deux, entre le texte et le lecteur, obligeant à l’interprétation plutôt qu’à une assimilation stérile. L’espace est ce silence matriciel d’où surgit la parole. Le texte ne se réduit pas à une interprétation unique. Il réside dans l’ensemble des sens issus de toutes les combinaisons possibles des lettres et des blancs. La « version lue » n’est qu’une manifestation, dont l’universalité est révélée par l’exégèse de chacun. Parce que le texte s’adresse à l’humanité dans toute sa diversité, il déploie un espace fini permettant une infinité de significations. 

« L’espace est ce silence matriciel d’où surgit la parole »

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Le silence comme expérience esthétique

Dans cette perspective, l’interprétation de Carlos Kleiber ne se termine pas à la dernière mesure. Elle éclot véritablement dans la conscience du public durant cet intervalle de silence. Pour les musicologues, ce moment de stupeur correspond au point de saturation esthétique[2]. Par la profondeur de sa vision, le chef d’orchestre parvient à intégrer l’auditeur dans l’œuvre elle-même. Les acclamations ne sont plus de simples remerciements, mais la vocalisation du sens qui a germé dans le silence précédent.

L’œuvre d’art devient un processus vivant plutôt qu’un objet clos. Comme la vie, elle est fragile. Ce moment unique – rare interprétation connue de la « Pastorale » par le Maître autrichien – aurait pu ne jamais nous parvenir : la bande officielle ayant été endommagée, le disque a été reconstitué à partir d’une cassette privée enregistrée par Marko, le fils du musicien, depuis la salle !

« Les acclamations… la vocalisation du sens qui a germé dans le silence précédent » 

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Le silence comme enjeu éthique

Le silence est toujours signifiant et dépend de l’usage qu’on en fait. Certains ne protègent plus le sens, ils l’étouffent. Il y a le silence imposé par la tyrannie, comblant chaque espace libre pour limiter la pensée ; il y a celui, coupable, qui enferme. Il y a enfin, le déni de drames réels masqués par la fureur des propagandes et du mensonge. 

Quand le blackout ou l’effacement bâillonnent les victimes, le monde regarde trop souvent ailleurs. Dès lors, comment opposer nos valeurs à la barbarie si nos consciences ne se mesurent qu’au prix d’indignations sélectives ou de l’essence ? Quand les silences deviennent indifférence face à la souffrance et l’injustice, ils cessent d’être des espaces de liberté pour se dévoyer en renoncement. Ces silences-là doivent impérativement être rompus.  

« Quand les silences deviennent indifférence… ces silences-là doivent impérativement être rompus »

Le silence comme condition de la liberté

Dans la Kabbale, le concept du « Tsimtsoum » enseigne que Dieu s’est retiré du monde pour laisser à l’homme un espace où exister, exercer son libre arbitre et ainsi co-construire un monde inachevé – « créé pour faire[3] ». Ce retrait est comparable au blanc du texte et au silence de la musique : il n’est pas un vide mais le lieu de tous les possibles. Le feu du sens et non le feu destructeur. 

Dans l’interprétation de Carlos Kleiber, les auditeurs, pourtant tous différents, ont fait corps, non par l’uniformisation, mais par l’addition de leurs nuances singulières. Chacun a laissé à l’Autre sa place, sans autre contrainte que l’acceptation mutuelle.

Face au tumulte du monde, habiter le silence n’est pas se taire, c’est accepter que dans cet intervalle fragile, se jouent à la fois le sens de l’œuvre, la place de l’Autre et la mesure de notre responsabilité.

« Habiter le silence… c’est accepter que dans cet intervalle fragile, se jouent à la fois le sens de l’œuvre, la place de l’Autre et la mesure de notre responsabilité »

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Lien vers l’interprétation

https://music.youtube.com/playlist?list=OLAK5uy_mMqzwnHij6Gb0xDmqRJEh7rKW6sT6YDcM

Illustration « Le son, le silence et le sens »  Palimpseste herméneutique : création originale (avec IA) s’inspirant de la structure talmudique où les caractères sacrés s’allient aux notes de musique. En lien avec l’article, les références Talmudiques pourraient être le texte de la Mishna : Avot 3 :13 ; pour la symphonie Pastorale de Beethoven : la cadence des oiseaux du IIe mouvement et le chant des bergers du Ve mouvement.

Encadré 1 : Musicologie de la sixième Symphonie dite « Pastorale »

Une œuvre révolutionnaire : créée en 1808, en même temps que la cinquième symphonie, elle rompt avec la tradition. Ce n’est pas une œuvre descriptive ou à programme. Beethoven précise : « Plutôt expression de la sensation que peinture sonore ». La musique ne décrit pas un ruisseau, mais ce que l’on ressent face au ruisseau. Le Maître de Bonn cherche à traduire l’état intérieur de l’homme face à la nature. 

Symphonie constituée de 5 mouvements et non pas 4 comme il était d’usage, les trois derniers s’enchaînant sans interruption. Carlos Kleiber pousse à son paroxysme cette continuité grâce à des tempi très vifs – plus proches des intentions originales – créant une « unité organique » où le silence ne peut intervenir qu’à la toute fin, comme une libération.

Encadré 2 : Biographie de Carlos Kleiber et la figure du Père

Le Maître du retrait : Carlos Kleiber fuyait les médias. Il était connu pour son répertoire extrêmement réduit et ses annulations fréquentes. Il ne dirigeait que lorsqu’il sentait qu’il pouvait atteindre un « état de grâce ». Ses interprétations étaient d’un équilibre rare entre émotion, respect des intentions du compositeur et cette capacité inouïe à faire entendre tous les détails d’une orchestration. Après des répétitions infinies, il opérait comme un effacement lors des concerts, avec une gestuelle libre, laissant l’orchestre déployer la musique et la partager avec le public.  

L’ombre d’Erich : Son père, Erich Kleiber, ayant fui le nazisme pour l’Argentine, était l’un des plus grands chefs du XXe siècle (créateur de Wozzeck). Erich avait déconseillé à Carlos de devenir chef : « Un Kleiber suffit ». Toute la carrière de Carlos peut se lire comme une quête de dépassement de cette figure paternelle, transformant la technique rigoureuse héritée de son géniteur en une danse à la fois dionysiaque et spirituelle. Exigeant jusqu’à l’extrême, il préférait ne pas enregistrer tant qu’il n’avait pas atteint ce niveau de perfection. Chacun de ses témoignages, même non officiels, est unique.

Discographie idéale : Carlos Kleiber et Beethoven

Rare au disque, chaque enregistrement officiel ou « pirate » est considéré comme un monument de l’histoire de la musique.

Symphonie N° 4 en si bémol majeur, Op. 60, Orfeo, 1982

Symphonie N° 5 en ut mineur, Op. 67, Wiener Philharmoniker, DG, 1975

Symphonie N° 6 en fa majeur, Op. 68, Bayerisches Staatsorchester, Orfeo, 1983

Symphonie N° 7 en la majeur, Op. 92, Wiener Philharmoniker, DG, 1976

Ouverture de Coriolan, Op. 62, Wiener Philharmoniker, « Captation de concert », 1978

Ouverture d’Egmont, Op. 84, Orchestre Symphonique de la Radio de Stuttgart, « Captation de concert », 1972

Bibliographie

Guide des indispensables du disque compact. Jean-Charles Hoffele, Piotr Kaminski, Fayard, 1994-96

Feu noir sur feu blanc : Essai sur l’herméneutique juive. Betty Rojtman, Verdier, 1986

Lire aux éclats : Eloge de la caresse. Marc-Alain Ouaknin. Seuil, Points, 1994

Le livre brûlé : Philosophie du Talmud. Marc-Alain Ouaknin. Seuil, Points, 1993

Tsimtsoum : Introduction à la méditation hébraïque. Marc-Alain Ouaknin. Albin Michel, 1992

Pourquoi traduire est un acte de liberté et de vérité. Hagay Sobol, Le Diplomate Media, 2026 

La résilience culturelle, une boussole pour une humanité en crise : L’exemple du peuple juif. Hagay Sobol, Le Diplomate Media, 2026 

Art&Facts, le magazine où l’art rencontre l’éthique et l’actualité – N° 9 : Le silence et ses étoffes.

https://www.calameo.com/artetfacts/read/007962039590dc067b92c


[1] L’idée trouve sa source originelle dans le Midrash Tanhouma (parachat Bereshit) et est commentée dans le Talmud de Jérusalem (Shekalim 6:1).

[2] Le point de saturation esthétique (ou de saturation sensorielle) est un concept musicologique et psychologique correspondant au moment où la conscience de l’auditeur est si intensément sollicitée par l’œuvre musicale que l’esprit s’en trouve temporairement frappé de stupeur entrainant la suspension de toute réaction immédiate.

[3] Genèse, Chapitre 2, Verset 3 (Bereshit 2:3)


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Hagay Sobol

Hagay Sobol

Hagay Sobol, Professeur de Médecine est également spécialiste du Moyen-Orient et des questions de terrorisme. A ce titre, il a été auditionné par la commission d’enquête parlementaire de l’Assemblée Nationale sur les individus et les filières djihadistes. Ancien élu PS et secrétaire fédéral chargé des coopérations en Méditerranée. Il est Président d’honneur du Centre Culturel Edmond Fleg de Marseille, il milite pour le dialogue interculturel depuis de nombreuses années à travers le collectif « Tous Enfants d’Abraham ».

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