DÉCRYPTAGE – Trump dans l’impasse entre Ormuz et la mer Rouge

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Une guerre régionale qui relie l’Iran, le Yémen et l’Arabie saoudite
La crise au Moyen-Orient n’est plus une succession de conflits séparés. Le golfe Persique, le détroit d’Ormuz, la mer Rouge et Bab el-Mandeb sont devenus les composantes d’un même espace stratégique, dans lequel chaque attaque produit des conséquences militaires, économiques et énergétiques bien au-delà du lieu directement touché.
La reprise des hostilités entre l’Arabie saoudite et les forces yéménites a ouvert un nouveau front au moment même où les États-Unis cherchent à maintenir la pression sur l’Iran. La controverse autour de l’aéroport de Sanaa, aggravée par la tentative d’empêcher l’atterrissage d’un appareil iranien, a fourni le prétexte à une nouvelle escalade. Les autorités yéménites ont attribué à Riyad une responsabilité directe et ont réagi en menaçant les navires saoudiens et en frappant les infrastructures énergétiques du Royaume.
La trêve informelle qui, depuis 2022, avait réduit l’intensité de la guerre au Yémen risque ainsi de disparaître. Pour l’Arabie saoudite, cette perspective est particulièrement dangereuse, car elle rouvre un conflit que le Royaume n’avait pas réussi à gagner malgré des années de bombardements, des dépenses militaires considérables et le soutien occidental.
Jizan et Yanbu, des cibles dont la valeur dépasse les dégâts matériels
Les attaques contre les installations pétrolières de Jizan et de Yanbu revêtent une signification qui va bien au-delà de l’ampleur concrète des destructions. Jizan abrite une importante raffinerie et constitue un nœud essentiel de l’économie saoudienne sur la mer Rouge. Yanbu est encore plus importante, car elle représente le terminal occidental de l’oléoduc qui traverse l’Arabie saoudite d’est en ouest.
Cet oléoduc est la principale solution de remplacement stratégique au détroit d’Ormuz. Si le trafic pétrolier dans le Golfe était interrompu ou limité, Riyad pourrait continuer à exporter une partie de son pétrole brut en l’acheminant vers la mer Rouge. Frapper Yanbu signifie donc menacer non seulement un port, mais aussi la voie d’évacuation énergétique construite par l’Arabie saoudite pour contourner un éventuel blocage iranien.
Le projet stratégique apparaît clairement. L’Iran peut exercer une pression sur Ormuz, tandis que les forces yéménites peuvent menacer Bab el-Mandeb et les terminaux saoudiens donnant sur la mer Rouge. L’énergie du Golfe se retrouve ainsi prise entre deux passages obligés.
Il n’est pas nécessaire de détruire complètement les raffineries, les ports et les oléoducs. Il suffit de démontrer qu’ils peuvent être atteints. Chaque attaque augmente le coût des assurances, pousse les compagnies maritimes à modifier leurs itinéraires, ralentit le trafic commercial et affaiblit la perception de sécurité sur laquelle reposent les investissements saoudiens.
La supériorité militaire américaine face au problème de l’usure
Les États-Unis conservent une supériorité militaire écrasante. Ils disposent de porte-avions, de bombardiers, de bases régionales, de satellites, de systèmes de surveillance et d’armes de précision. Mais cette supériorité ne supprime pas le problème fondamental : Washington doit défendre un très grand nombre de cibles réparties entre le Golfe, l’Irak, la Syrie, l’Arabie saoudite, les Émirats, le Qatar et la mer Rouge.
L’Iran et le Yémen peuvent, au contraire, choisir le moment, le lieu et les modalités de leurs attaques. Les missiles et les appareils sans pilote, même lorsqu’ils sont abattus, obligent les États-Unis et leurs alliés à consommer des intercepteurs beaucoup plus coûteux. Une arme relativement bon marché peut contraindre le défenseur à utiliser un missile antiaérien sophistiqué, à maintenir les bases en état d’alerte et à disperser ses batteries.
Le problème n’est pas l’épuisement immédiat des arsenaux américains, mais le rythme de consommation. Les intercepteurs les plus avancés nécessitent de longs délais de production et doivent également être conservés pour d’autres scénarios, de l’Europe à l’Asie. Une guerre prolongée au Moyen-Orient risque donc de réduire les réserves nécessaires pour soutenir les alliés et faire face à de futures crises.
La guerre d’usure ne vise pas à détruire la puissance militaire américaine, mais à rendre son emploi toujours plus coûteux.
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Les quatre options défavorables de la Maison-Blanche
Le président américain se trouve confronté à des choix tous problématiques.
Poursuivre les bombardements signifie accroître la consommation de munitions, exposer les bases régionales aux représailles et élargir le conflit. Intensifier les attaques contre les infrastructures iraniennes pourrait pousser Téhéran à frapper les ports, les raffineries, les centrales électriques et les installations militaires des alliés des États-Unis.
Une intervention terrestre serait encore plus risquée. L’Iran possède un territoire immense, une population nombreuse, une géographie difficile et des forces armées préparées à une guerre défensive. Les difficultés rencontrées par les États-Unis en Irak paraîtraient limitées par rapport à celles d’une opération contre Téhéran.
La quatrième possibilité consisterait à accepter une trêve. Mais une suspension des hostilités sans capitulation iranienne serait interprétée comme la reconnaissance de l’échec des objectifs initiaux. Washington aurait supporté des coûts élevés sans obtenir ni un changement politique à Téhéran ni la destruction définitive des capacités militaires iraniennes.
La Maison-Blanche est donc prise entre l’impossibilité de gagner rapidement et le risque de perdre politiquement une guerre longue.
L’Arabie saoudite a davantage à perdre que le Yémen
Riyad est l’acteur le plus vulnérable à la poursuite de l’affrontement. L’économie saoudienne dépend de la sécurité de ses infrastructures pétrolières, de la continuité de ses exportations et de sa capacité à attirer les capitaux, les entreprises et le tourisme.
Les grands projets de transformation économique nécessitent la stabilité. Chaque missile qui atteint une raffinerie ou un port démontre, au contraire, que le Royaume demeure exposé. Les attaquants n’ont pas besoin d’occuper le territoire saoudien : il leur suffit de fissurer l’image d’invulnérabilité du pays.
Le Yémen, en revanche, combat depuis des années dans des conditions de destruction, d’isolement et de pauvreté. Il a donc beaucoup moins à perdre sur le plan des infrastructures. Cette asymétrie explique pourquoi une nouvelle guerre pourrait se révéler économiquement plus dommageable pour l’Arabie saoudite que pour ses adversaires.
Le rapprochement entre Riyad et Téhéran risque lui aussi d’être compromis. Les deux parties avaient intérêt à réduire le coût des guerres indirectes, mais la réouverture du front yéménite limite les marges de la diplomatie et replace le Royaume au cœur de la compétition régionale.
Une guerre dirigée contre l’idée même de contrôler l’escalade
La question décisive ne concerne pas seulement la quantité d’armes disponibles. Elle concerne la capacité de transformer le temps, le coût économique et la vulnérabilité des infrastructures en instruments politiques.
Les États-Unis peuvent frapper plus durement, mais ils ne peuvent pas empêcher automatiquement l’extension de la guerre. Chaque nouveau bombardement peut entraîner une riposte contre un allié, une base, un navire ou une installation énergétique.
La stratégie de l’Iran et du Yémen ne vise pas nécessairement une victoire militaire spectaculaire. Elle cherche à multiplier les fronts, à épuiser les ressources occidentales, à exercer une pression sur les marchés énergétiques et à réduire progressivement les options disponibles pour Washington.
La véritable cible n’est pas seulement une raffinerie saoudienne ou un navire en mer Rouge. C’est la conviction américaine qu’il est possible d’élargir la guerre sans en perdre le contrôle.
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