DÉCRYPTAGE – Kaboul et Douchanbé face à la menace djihadiste du Nord

DÉCRYPTAGE – Kaboul et Douchanbé face à la menace djihadiste du Nord

lediplomate.media — imprimé le 02/08/2026
Kaboul et Douchanbé
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Le dialogue entre les talibans et le Tadjikistan naît de la peur, non de la confiance

La rencontre du 20 juillet entre Mawlawi Noor-ul-Rahman Nasrat, responsable des opérations militaires du ministère taliban de la Défense, et l’ambassadeur tadjik Saadi Sharifi ne constitue pas une normalisation des relations entre Kaboul et Douchanbé. Elle représente plutôt la reconnaissance, par les deux parties, qu’une menace trop vaste pour être ignorée est en train de se former le long de la frontière septentrionale de l’Afghanistan.

Le Tadjikistan continue d’observer le gouvernement taliban avec une profonde méfiance, l’accusant de tolérer ou de protéger des organisations armées hostiles aux pays voisins. De leur côté, les talibans ont intérêt à démontrer qu’ils sont capables de contrôler le territoire afghan et d’empêcher qu’il soit utilisé comme base pour des opérations dirigées contre l’Asie centrale.

Derrière le langage diplomatique demeure toutefois une question fondamentale : le gouvernement de Kaboul contrôle-t-il réellement toutes les formations djihadistes présentes dans le pays, ou bien cohabite-t-il avec certaines d’entre elles, n’en réprimant d’autres que lorsqu’elles deviennent des concurrentes directes ?

Une mosaïque armée difficile à gouverner

L’Afghanistan accueillerait aujourd’hui environ vingt-deux organisations djihadistes reconnues au niveau international. Parmi elles figurent l’État islamique dans la province du Khorasan, les réseaux liés à Al-Qaïda, le Mouvement islamique d’Ouzbékistan, le Mouvement des talibans pakistanais, les talibans tadjiks, Jamaat Ansarullah et plusieurs formations séparatistes ouïghoures.

Il ne s’agit pas d’un front unifié. Certains groupes collaborent avec les talibans, d’autres ne reconnaissent que partiellement leur autorité, tandis que d’autres encore, comme l’État islamique au Khorasan, considèrent le gouvernement de Kaboul comme un ennemi à abattre.

Cette fragmentation rend la situation particulièrement dangereuse. Les montagnes du Badakhchan, les vallées du Nord et les zones désertiques les plus reculées offrent des refuges naturels, des voies de passage et des bases difficiles à surveiller. La faiblesse des structures administratives afghanes permet en outre aux groupes armés de se déplacer grâce à des réseaux familiaux, à des trafics illicites et à des alliances locales.

Le problème ne réside pas seulement dans le nombre des organisations, mais aussi dans leur capacité à survivre à l’intérieur d’un système de sécurité divisé entre ministères, commandants locaux, services de renseignement et factions talibanes poursuivant des intérêts différents. Kaboul dispose d’une force militaire nombreuse, mais pas nécessairement d’un appareil d’État centralisé et discipliné.

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Le dilemme militaire des talibans

Sur le plan stratégique, le gouvernement taliban doit affronter une contradiction. Pour obtenir une reconnaissance internationale, des investissements et des aides économiques, il doit prouver qu’il combat le terrorisme transnational. Mais une répression indiscriminée contre les formations djihadistes risquerait de rompre d’anciennes alliances, de provoquer des défections et de renforcer l’État islamique au Khorasan.

De nombreux combattants étrangers ont partagé pendant des années des refuges, des camps d’entraînement et des opérations avec les talibans. Les expulser ou les désarmer signifierait remettre en cause des liens idéologiques et militaires construits durant la guerre contre les États-Unis et contre l’ancien gouvernement afghan.

C’est pourquoi Kaboul préfère souvent une politique d’endiguement : déplacer certains groupes loin des frontières, limiter leur visibilité, empêcher des actions trop provocatrices et promettre aux pays voisins que le territoire afghan ne sera pas utilisé contre eux. Cette stratégie reste toutefois fragile, car elle suppose que les organisations armées acceptent durablement les conditions imposées par les talibans.

Le Tadjikistan craint surtout Jamaat Ansarullah et les formations tadjikes accueillies en Afghanistan, considérées comme une menace directe pour la stabilité du gouvernement d’Emomali Rahmon. Une attaque transfrontalière, même limitée, pourrait provoquer une réponse militaire tadjike, un renforcement de la présence russe et de nouvelles tensions le long d’une frontière déjà difficile à contrôler.

La Russie, la Chine et le Pakistan observent la frontière

La sécurité du nord de l’Afghanistan intéresse directement la Russie, qui considère l’Asie centrale comme une composante essentielle de son espace stratégique. Moscou maintient des bases militaires au Tadjikistan et pourrait utiliser l’expansion djihadiste pour consolider sa présence régionale.

La Chine surveille elle aussi avec attention les formations ouïghoures présentes en Afghanistan. Pékin craint que des groupes armés ne soutiennent des activités séparatistes au Xinjiang et demande aux talibans des garanties concrètes en échange d’investissements, d’infrastructures et d’un accès aux ressources minières afghanes.

Le Pakistan se trouve dans une position encore plus délicate. Islamabad a soutenu pendant des années les talibans afghans, espérant obtenir leur coopération contre le Mouvement des talibans pakistanais. Le résultat a été inverse : les combattants pakistanais ont étendu leurs activités et utilisent le territoire afghan comme profondeur stratégique.

L’Afghanistan est ainsi devenu le point de rencontre des craintes du Tadjikistan, de l’Ouzbékistan, du Pakistan, de la Chine, de la Russie et de l’Iran. Tous cherchent à dialoguer avec Kaboul, mais aucun ne fait pleinement confiance à ses promesses.

L’économie clandestine de la guerre

La présence djihadiste ne survit pas uniquement grâce à l’idéologie. Le trafic de drogue, la contrebande, les extorsions, la fiscalité informelle, le commerce des armes et le contrôle des routes montagneuses alimentent une économie clandestine impliquant des commandants, des responsables et des intermédiaires locaux.

Tant que l’Afghanistan restera isolé, pauvre et dépourvu de solutions économiques de remplacement, les organisations armées pourront recruter des jeunes, acheter des protections et s’insérer dans les trafics régionaux. Les sanctions et l’absence de reconnaissance du gouvernement taliban limitent les ressources de Kaboul, mais renforcent en même temps les circuits illicites dont dépendent les formations djihadistes.

Le risque géoéconomique concerne également les projets de liaison entre l’Asie centrale et l’Asie méridionale. Les chemins de fer, les gazoducs, les corridors commerciaux et les investissements miniers exigent de la stabilité. Un nord afghan transformé en sanctuaire djihadiste rendrait chaque infrastructure plus coûteuse, plus vulnérable et politiquement plus incertaine.

Une rencontre qui révèle la faiblesse de tous

L’entretien entre les représentants talibans et l’ambassadeur tadjik montre que le dialogue est désormais inévitable. Mais il met aussi en lumière la faiblesse des protagonistes. Le Tadjikistan ne peut pas sécuriser seul la frontière. Les talibans ne peuvent pas éliminer facilement les organisations avec lesquelles ils ont partagé des décennies de guerre. La Russie et la Chine ne veulent pas intervenir directement, mais redoutent que l’instabilité n’atteigne leurs propres territoires.

Kaboul tente donc de se présenter comme une barrière contre le terrorisme, alors même qu’il se trouve au centre de l’environnement qui l’alimente. Douchanbé dialogue avec un gouvernement qu’il ne reconnaît pas pleinement, parce que l’alternative serait de laisser la frontière exposée.

La véritable question n’est pas de savoir si les talibans connaissent la position des groupes djihadistes, mais s’ils possèdent la volonté politique et la capacité militaire de les neutraliser. Tant que la réponse restera incertaine, la frontière septentrionale de l’Afghanistan continuera d’être l’une des lignes de fracture les plus dangereuses de toute l’Eurasie.

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Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
 
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