DÉCRYPTAGE – Ukraine, le laboratoire de la puissance américaine

DÉCRYPTAGE – Ukraine, le laboratoire de la puissance américaine

lediplomate.media — imprimé le 11/08/2026
Ukraine, le laboratoire de la puissance américaine
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Derrière la guerre par procuration, l’alliance entre industrie militaire, technologie et finance

La thèse avancée par Jeffrey Sachs et Sybil Fares est sans ambiguïté : la guerre en Ukraine ne serait pas seulement un affrontement entre Moscou et Kiev, mais le produit d’une stratégie américaine élaborée depuis une trentaine d’années. Une stratégie qui aurait transformé le territoire ukrainien en principal terrain d’expérimentation de la guerre technologique contemporaine, tandis que le pays continue de payer le prix humain, économique et territorial du conflit.

Le point de départ est l’avertissement lancé en 1961 par Dwight Eisenhower contre le pouvoir du complexe militaro-industriel. Aujourd’hui, cet appareil ne se limite plus aux généraux et aux fabricants d’armes. Il réunit des entreprises informatiques, des fonds financiers, des sociétés énergétiques, des services de renseignement et de grands groupes technologiques. Il ne se contente plus d’influencer la politique étrangère des États-Unis : il tend à en déterminer les objectifs, les instruments et la durée.

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L’Ukraine comme pivot décisif de l’Eurasie

Cette conception ne naît pas avec le conflit actuel. Dans son ouvrage Le Grand Échiquier, Zbigniew Brzezinski présentait l’Ukraine comme l’un des principaux pivots géographiques de l’Eurasie. Sans Kiev, estimait-il, la Russie aurait davantage de difficultés à conserver son statut de grande puissance.

Dans cette perspective, l’élargissement de l’Alliance atlantique ne fut pas seulement un processus d’intégration politique des pays d’Europe orientale. Il constitua également une avancée progressive de l’infrastructure stratégique occidentale vers les frontières russes. Bill Clinton lança l’expansion ; George W. Bush ouvrit la voie à une future adhésion de l’Ukraine et de la Géorgie ; Barack Obama soutint le nouvel équilibre politique apparu à Kiev en 2014 ; Donald Trump fournit des armes antichars ; Joe Biden rejeta les demandes russes en faveur d’une nouvelle architecture de sécurité européenne.

Des présidents différents, des discours variés, mais une remarquable continuité stratégique : empêcher Moscou de reconstruire une zone d’influence autonome dans l’espace postsoviétique.

De la guerre de position à la guerre des données

La véritable transformation concerne toutefois le domaine militaire. L’Ukraine est devenue un immense laboratoire où sont expérimentés des drones, des systèmes de reconnaissance automatisée, des techniques de guerre électronique, des liaisons satellitaires et des logiciels capables d’identifier des cibles grâce au traitement de très grandes quantités de données.

Dans ce dispositif, Palantir occupe une place centrale. Cette entreprise, développée notamment grâce au soutien financier des services américains, participe aujourd’hui à l’analyse du champ de bataille ukrainien. Les informations recueillies au cours de millions de missions alimentent des programmes destinés à accélérer la sélection des objectifs et à automatiser davantage la conduite des opérations.

Sur le plan militaire, l’avantage est évident : les États-Unis peuvent observer le comportement des armes russes, expérimenter des contre-mesures, perfectionner leurs propres systèmes et entraîner leurs algorithmes sans engager directement de grandes unités américaines. Mais un risque apparaît également. Plus Washington participe à la sélection des cibles, à la planification des itinéraires et à la transmission des renseignements, plus la frontière entre assistance militaire et participation directe à la guerre devient fragile.

La grande affaire de la guerre permanente

Sur le plan économique, le conflit a entraîné une nouvelle expansion des dépenses militaires occidentales. Les arsenaux européens doivent être reconstitués, les infrastructures numériques modernisées et les usines de munitions agrandies. Les entreprises qui produisent des armes, des satellites, des logiciels et des drones bénéficient ainsi d’un marché appelé à durer pendant des années.

L’Europe finance une grande partie de cette transformation, mais demeure dépendante des technologies, des systèmes de renseignement et des plateformes américaines. Le résultat géoéconomique est paradoxal : alors qu’il proclame son ambition d’autonomie stratégique, le continent accroît sa dépendance industrielle et militaire à l’égard de Washington.

L’Ukraine elle-même est progressivement intégrée à ce système. Ses ressources minières, ses infrastructures énergétiques, ses compétences informatiques et l’expérience acquise sur le terrain deviennent les éléments d’une nouvelle économie de guerre. Kiev reçoit des armes et des financements, mais accumule les dettes, perd une partie de sa population et voit se réduire les marges de sa souveraineté politique.

De l’Ukraine à l’Iran, une même logique impériale

Le lien avec l’Iran n’est pas secondaire. Brzezinski considérait également Téhéran comme un pivot essentiel, car contrôler l’espace iranien signifie exercer une influence sur le golfe Persique, la mer Caspienne, les routes énergétiques et les communications entre l’Asie centrale, la Russie, la Chine et le Moyen-Orient.

Les technologies testées contre la Russie peuvent être transférées aux pays du Golfe afin de contrer les drones iraniens. L’Ukraine devient ainsi le lieu d’expérimentation, tandis que le Moyen-Orient représente à la fois un marché et un second front de la compétition.

Sur le plan géopolitique, Washington cherche à empêcher la consolidation d’un bloc continental susceptible d’unir la Russie, la Chine et l’Iran. Sur le plan géoéconomique, il tente de conserver le contrôle des routes énergétiques, des technologies décisives et des systèmes financiers internationaux.

Un pays sacrifié à la stratégie des autres

La contradiction finale concerne l’Ukraine elle-même. Présentée comme la bénéficiaire de la protection occidentale, elle se retrouve avec des territoires perdus, des infrastructures détruites, des millions de citoyens partis à l’étranger et une vie politique subordonnée aux exigences de la guerre.

La paix supposerait un compromis sur la neutralité de l’Ukraine et sur la sécurité européenne. Mais un tel accord réduirait l’utilité stratégique du pays comme avant-poste contre la Russie et interromprait un cycle économique extrêmement rentable.

C’est là le nœud de l’analyse proposée par les auteurs : la guerre se poursuit non seulement parce que Moscou et Kiev ne parviennent pas à conclure un accord, mais aussi parce qu’un système d’intérêts s’est construit autour du conflit et considère la paix comme moins avantageuse que la prolongation des hostilités. Eisenhower redoutait que l’appareil militaire et technologique ne prenne le contrôle de la politique. En Ukraine, cette prophétie semble avoir trouvé son champ de bataille.

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Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
 
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