DÉCRYPTAGE – Vance et Rubio, le Liban comme champ de bataille de l’après-Trump

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
La succession républicaine passe par le Moyen-Orient
Les crises du Moyen-Orient ne relèvent plus seulement de la politique étrangère américaine. Elles sont devenues le terrain sur lequel se mesure la compétition interne au Parti républicain pour la succession de Donald Trump, dans l’hypothèse où l’actuel président ne tenterait pas, une nouvelle fois, de forcer les limites politiques et institutionnelles des États-Unis.
D’un côté, le vice-président J.D. Vance, qui a associé son nom au mémorandum d’entente entre Washington et Téhéran, à l’origine d’une fragile suspension des hostilités dans le golfe Persique. De l’autre, le secrétaire d’État Marco Rubio, promoteur de l’accord tripartite signé le 26 juin entre les États-Unis, Israël et le Liban.
Les deux accords sont présentés comme des instruments de stabilisation, mais ils servent également de titres de crédibilité présidentielle. Le Moyen-Orient devient ainsi une sorte de primaire anticipée : le succès ou l’échec de ces trêves pourra renforcer ou affaiblir les ambitions des deux principaux prétendants républicains pour 2028.
La trêve iranienne et le calcul des stocks
L’accord soutenu par Vance a permis aux États-Unis de réduire temporairement la tension dans le Golfe, de freiner la hausse des prix de l’énergie et d’accorder aux forces américaines le temps nécessaire pour reconstituer leurs stocks de munitions.
Il ne s’agit donc pas d’une paix, mais d’une pause opérationnelle. Washington pourrait avoir accepté soixante jours de trêve non pour modifier sa stratégie à l’égard de l’Iran, mais pour se préparer à une éventuelle reprise des hostilités dans des conditions plus favorables.
Sur le plan économique, la suspension des combats sert à contenir le prix du pétrole, à protéger les routes commerciales et à réduire la pression inflationniste sur les économies occidentales. Sur le plan militaire, elle offre aux États-Unis le temps nécessaire pour repositionner leurs moyens, ravitailler leurs bases et restaurer leurs capacités balistiques entamées par les opérations précédentes.
Téhéran peut néanmoins considérer l’accord comme un résultat politique, puisqu’il a réussi à relier la trêve dans le Golfe à la question libanaise, démontrant que les différents fronts régionaux ne peuvent être artificiellement séparés.
Un accord libanais déséquilibré dès l’origine
Rubio a répondu par l’accord sur le Liban, présenté comme la première étape vers une paix durable. Mais derrière le langage diplomatique de la réciprocité se cache une structure profondément asymétrique.
Les forces armées libanaises devraient reprendre le contrôle du territoire et procéder au désarmement vérifié du Hezbollah. Ce n’est qu’ensuite qu’Israël évaluerait la possibilité de réduire sa présence militaire. Le problème est que ce serait précisément Israël qui disposerait du pouvoir de juger si les conditions ont été remplies.
Aucun organisme véritablement indépendant n’est prévu pour certifier la démilitarisation des deux zones expérimentales retenues, l’une au nord et l’autre au sud du fleuve Litani. La partie militairement la plus forte devient ainsi juge du respect des engagements par la partie la plus faible.
Plus significatif encore, les documents ne définissent pas de manière contraignante le retrait israélien. La présence des forces israéliennes risque donc de passer d’une occupation déclarée à un dispositif militaire réglementé, sans échéance certaine.
La Ligne jaune et le droit d’intervention israélien
L’accord reconnaît également aux forces israéliennes la possibilité d’agir contre des menaces considérées comme immédiates à l’intérieur du territoire libanais. La Ligne jaune ne serait donc pas une simple bande défensive, mais une base avancée à partir de laquelle Israël pourrait continuer à intervenir militairement.
Du point de vue stratégique, Tel-Aviv obtiendrait trois résultats : maintenir une profondeur défensive, empêcher la reconstitution des capacités militaires du Hezbollah et conserver sa liberté d’action dans le sud du Liban.
Le Liban, en revanche, ne récupérerait qu’une souveraineté formelle. Son armée serait appelée à accomplir une mission presque impossible : désarmer le Hezbollah sans provoquer une fracture interne et sans disposer ni de la force militaire ni du consensus politique nécessaires.
Le risque est que les forces armées libanaises soient transformées en instrument par lequel les États-Unis et Israël cherchent à obtenir un résultat qu’ils ne peuvent atteindre directement sans rouvrir une guerre de grande ampleur.
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Le secret qui révèle la faiblesse de Beyrouth
La demande libanaise de maintenir confidentielle l’annexe sécuritaire montre à quel point le gouvernement de Beyrouth est conscient de sa vulnérabilité. La publication intégrale des clauses aurait probablement alimenté l’accusation d’avoir cédé une partie de la souveraineté nationale en échange d’une promesse israélienne dépourvue de calendrier précis.
Le Hezbollah et Amal ont rejeté l’accord, dénonçant le danger d’une division politique et militaire du pays. Il ne s’agit pas seulement de propagande. Un accord qui exclut la principale organisation politico-militaire chiite peut être signé, mais il est difficilement applicable sans risque de confrontation interne.
Les manifestations à Beyrouth et les bombardements israéliens dans la région de Markaba, survenus immédiatement après la signature, montrent à quel point la frontière entre stabilisation et nouvelle guerre civile reste ténue.
Le coût économique de l’instabilité permanente
L’impasse libanaise entraîne des conséquences économiques immédiates. Sans sécurité, les investissements n’arriveront pas, la reconstruction ne redémarrera pas et les projets énergétiques en Méditerranée orientale resteront bloqués.
Le Liban continuera de dépendre des aides extérieures, des transferts financiers de sa diaspora et du soutien des monarchies arabes. Israël, à l’inverse, conservera le contrôle stratégique de sa frontière nord, mais devra supporter des coûts militaires élevés et vivre avec un conflit de basse intensité potentiellement permanent.
Sur le plan géoéconomique, les États-Unis veulent empêcher l’Iran de consolider son corridor politique et militaire vers la Méditerranée. Téhéran considère le Hezbollah comme un instrument de dissuasion indispensable. Israël exige sa neutralisation. Le Liban est donc le territoire sur lequel s’affrontent des intérêts régionaux bien supérieurs aux capacités de l’État libanais.
Une paix sans l’acteur décisif
L’accord comporte certains éléments positifs : il reconnaît formellement la souveraineté des parties, prévoit des groupes de travail et confie à l’armée libanaise davantage de responsabilités territoriales. Mais ces avancées de procédure ne résolvent pas la question centrale.
Aujourd’hui, aucune force politique ou militaire n’est en mesure de désarmer le Hezbollah sans provoquer une nouvelle guerre. Les autorités libanaises ne peuvent pas le faire. Israël ne peut pas y parvenir sans réoccuper de vastes portions du pays. Les États-Unis ne peuvent pas davantage atteindre cet objectif sans assumer directement le poids d’un conflit régional.
C’est pourquoi l’accord promu par Rubio ressemble moins à un traité de paix qu’à la légalisation d’un état de suspension. Israël conserve sa supériorité militaire et sa liberté d’intervention ; Beyrouth reçoit des promesses de souveraineté ; le Hezbollah garde ses armes ; Washington revendique un succès diplomatique.
Le Liban demeure ainsi prisonnier d’une paix que personne n’est capable d’imposer et d’une guerre que personne ne parvient réellement à terminer. Même la rivalité entre Vance et Rubio risque d’être tranchée non par la solidité de leurs accords, mais par la durée des trêves qu’ils ont contribué à mettre en place.
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