PORTRAIT – Khalil al-Hayya à la tête du Hamas : Le négociateur façonné par la guerre

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Figure historique du mouvement, proche de l’Iran et interlocuteur du Qatar comme de l’Égypte, il recueille l’héritage de Sinwar alors que Gaza est dévastée et que le mouvement palestinien cherche une nouvelle stratégie politique
Le Hamas a choisi Khalil al-Hayya comme nouveau chef de son bureau politique. Il succède à Yahya Sinwar, tué en octobre 2024 lors d’un affrontement avec les forces israéliennes dans la bande de Gaza, et met fin, au moins formellement, à la phase de direction collégiale instaurée après l’élimination des principaux responsables du mouvement.
Cette nomination ne relève pas seulement d’une réorganisation interne. Al-Hayya hérite d’un mouvement décimé dans ses structures dirigeantes, affaibli sur le plan militaire, largement chassé des institutions de gouvernement de la bande de Gaza et soumis à une pression régionale sans précédent. Mais il hérite également d’un réseau politique et militaire qui, malgré les pertes, conserve des capacités opérationnelles, des alliances internationales et un enracinement profond dans la société palestinienne.
Des Frères musulmans aux sommets du Hamas
Né à Gaza en 1960, al-Hayya appartient à la génération qui a précédé la fondation officielle du Hamas. Au début des années 1980, il rejoint les Frères musulmans aux côtés de figures comme Ismaïl Haniyeh et Yahya Sinwar. Il intègre ensuite le mouvement islamiste palestinien dès sa création en 1987, pendant la première Intifada.
Sa formation est à la fois religieuse et politique. Il étudie à l’Université islamique de Gaza et mène des activités au sein des organisations étudiantes et syndicales. En 2006, il est élu au Conseil législatif palestinien lors des élections remportées par le Hamas. À partir de 2017, il devient l’un des principaux responsables adjoints du bureau politique du mouvement dans la bande de Gaza.
À la différence de Sinwar, surtout identifié à l’appareil militaire et sécuritaire, al-Hayya a construit son influence à travers l’organisation politique, les relations internationales et les négociations indirectes avec Israël.
Il ne peut toutefois pas être qualifié de modéré au sens occidental du terme. Il a toujours défendu la lutte armée, présenté l’attaque du 7 octobre 2023 comme un tournant pour la cause palestinienne et soutenu que le Hamas ne pouvait renoncer à ses armes en l’absence d’une solution politique globale.
Le visage des négociations
Ces dernières années, al-Hayya est devenu le principal négociateur du Hamas dans les pourparlers menés sous médiation qatarie et égyptienne. Il avait déjà participé aux accords ayant contribué à mettre fin à la guerre de 2014 et a occupé depuis une place centrale dans les discussions sur les trêves, les échanges de prisonniers et le cessez-le-feu à Gaza.
Sa nomination montre donc que le Hamas souhaite s’appuyer sur une personnalité capable de dialoguer à la fois avec l’aile militaire, avec Téhéran et avec les médiateurs arabes.
Al-Hayya maîtrise le langage de la diplomatie régionale, mais il la considère comme un prolongement de la lutte politique. Pour lui, la négociation ne remplace pas la résistance armée : elle doit en consolider les résultats, obtenir la libération de détenus palestiniens et garantir la survie de l’organisation.
Cette double fonction, militante et diplomatique, explique pourquoi il a pris l’avantage sur Khaled Mechaal, autre figure historique de la direction extérieure. La compétition entre les deux hommes représentait aussi l’affrontement entre deux sensibilités : d’un côté, une ligne davantage liée à Gaza, à l’Iran et aux conséquences directes de la guerre ; de l’autre, une direction plus enracinée dans la diaspora et plus prudente dans ses rapports avec les monarchies arabes.
Le lien avec l’Iran
Al-Hayya est considéré comme l’un des dirigeants du Hamas entretenant les relations les plus solides avec la République islamique d’Iran, principale source de soutien financier, militaire et technologique du mouvement. En 2022, il a également dirigé une délégation à Damas afin de rétablir les relations avec le gouvernement syrien, rompues après que le Hamas eut soutenu le soulèvement contre Bachar al-Assad.
La réconciliation avec Damas visait à reconstruire l’axe régional soutenu par Téhéran et comprenant le Hezbollah, la Syrie et plusieurs autres groupes armés.
Le choix d’al-Hayya peut donc être interprété comme une réaffirmation de l’appartenance du Hamas à ce système d’alliances. Mais le nouveau dirigeant devra éviter que le mouvement n’apparaisse comme un simple instrument iranien. Sa survie politique dépend aussi du Qatar, qui accueille une partie de la direction du Hamas, de l’Égypte, qui contrôle l’accès méridional à Gaza, et de la Turquie.
Sa tâche consistera à préserver l’appui iranien sans perdre les interlocuteurs arabes indispensables à tout accord.
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Une famille frappée par la guerre
La biographie d’al-Hayya est marquée par des pertes familiales qui ont renforcé son prestige au sein du Hamas. En 2007, un bombardement israélien contre sa résidence dans le quartier de Choujaïya tue plusieurs membres de sa famille. Pendant la guerre de 2014, une autre frappe provoque la mort de son fils aîné Oussama, de l’épouse de celui-ci et de trois de leurs enfants.
En septembre 2025, al-Hayya figure également parmi les responsables visés par une attaque israélienne à Doha. La délégation engagée dans les négociations survit, mais l’épisode montre que même le territoire qatari ne garantit plus une protection absolue à la direction du Hamas.
Cette histoire personnelle lui permet de se présenter non comme un dirigeant éloigné de la population, mais comme un homme directement touché par le même conflit qui a ravagé Gaza.
Une reconstruction impossible sans choix politique
La première difficulté d’al-Hayya sera de déterminer quel Hamas doit survivre à la guerre. Le mouvement peut chercher à conserver une structure militaire clandestine, tout en maintenant un contrôle indirect sur une partie de la bande de Gaza, ou bien accepter une séparation progressive entre aile politique, administration civile et appareil armé.
L’abandon formel du gouvernement de Gaza pourrait permettre la création d’une administration technique soutenue par plusieurs pays arabes. Mais aucune reconstruction réelle ne sera possible tant que demeureront irrésolus le désarmement, le retrait israélien, la libération des otages et l’avenir politique de la bande de Gaza.
Al-Hayya pourrait se montrer plus souple sur les formes du pouvoir, mais il acceptera difficilement la dissolution de l’organisation. Sa stratégie pourrait consister à céder la gestion quotidienne, tout en conservant le réseau politique, social et militaire du mouvement.
Une succession qui ne change pas la nature du conflit
Israël considérera cette nomination comme le remplacement d’une cible par une autre. L’élimination de Haniyeh et de Sinwar n’a pas entraîné la disparition du Hamas, mais elle a transformé sa direction, désormais plus dispersée et plus prudente.
Le choix d’un négociateur ne signifie donc pas que le mouvement a choisi la paix. Il signifie que le Hamas recherche une personnalité capable d’assurer sa continuité politique après la destruction matérielle de Gaza et la disparition d’une grande partie de son ancienne direction.
Al-Hayya devra maintenir ensemble l’aile militaire, les responsables installés à l’étranger, l’Iran, les médiateurs arabes et une population palestinienne qui a payé un prix immense.
C’est un équilibre presque impossible. Mais c’est précisément cette capacité à se mouvoir entre guerre et négociation qui explique pourquoi le Hamas lui a confié sa propre survie.
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