DÉFENSE – Après Berlin, New Delhi : L’avion du futur sera-t-il franco-indien ?

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
La fin de l’illusion franco-allemande
Le Système de combat aérien du futur devait être la démonstration volante de l’autonomie stratégique européenne. Il est devenu un monument supplémentaire aux incompréhensions entre Paris et Berlin. La France et l’Allemagne ont abandonné en juin leur projet commun, après des années de désaccords entre Dassault Aviation et Airbus sur la direction industrielle, la propriété des technologies et la répartition des tâches. Il ne s’agissait pas de divergences secondaires, mais de la substance même du programme. « La décision franco-allemande » (https://www.leparisien.fr/politique/defense-macron-et-merz-se-mettent-daccord-pour-arreter-le-scaf-le-projet-du-futur-avion-de-combat-europeen-08-06-2026-TTR6WCQLOZGMTOTBKYZPQPBYX4.php)
La France avait besoin d’un appareil capable d’opérer depuis un porte-avions, d’emporter l’arme nucléaire et de s’insérer dans la chaîne nationale de dissuasion. L’Allemagne recherchait une machine différente, principalement destinée à la défense aérienne européenne et intégrée à une structure industrielle partagée. On prétendait construire le même avion en partant d’exigences stratégiques différentes.
La séparation rend à Paris sa liberté de conception, mais la facture risque d’être lourde. Un système de nouvelle génération ne comprend pas seulement l’avion : il faut des moteurs, des capteurs, des armements, des liaisons protégées, une faible détectabilité, des capacités automatisées de traitement des données et des appareils sans pilote coordonnés par un réseau numérique de combat. Même pour une puissance aéronautique comme la France, assumer seule des coûts d’une telle ampleur serait possible, mais économiquement dangereux.
L’Inde ne veut pas rester un simple client
C’est ici que New Delhi entre en scène. Le ministère indien de la Défense a indiqué au Parlement avoir engagé des démarches pour participer au programme désormais dirigé par la France. La commission parlementaire compétente a demandé une feuille de route et des échéances précises. Nous sommes encore dans une phase exploratoire : aucun accord n’existe sur le partage des coûts, la direction industrielle ou le transfert des technologies. Mais l’intérêt politique est désormais concret. « La position indienne » (https://timesofindia.indiatimes.com/defence/news/india-steps-up-sixth-gen-fighter-push-moves-to-co-join-french-led-fcas/articleshow/133046320.cms)
Les raisons indiennes sont évidentes. La Chine expérimente de nouveaux avions avancés, le Pakistan renforce sa coopération militaire avec Pékin et l’armée de l’air indienne doit remplacer de nombreux appareils vieillissants. Le projet national d’avion de combat moyen avancé reste indispensable, mais il pourra difficilement garantir à lui seul toutes les capacités nécessaires après 2040.
L’Inde n’entend toutefois pas acheter une machine française en se contentant d’y peindre ses propres insignes. Elle veut participer à sa conception, produire sur son territoire et acquérir des compétences dans les moteurs, les capteurs et les programmes informatiques. Autrement dit, New Delhi souhaite utiliser la coopération avec la France pour réduire progressivement sa dépendance envers la France.
Tel est le premier paradoxe de cette entente possible : Paris cherche un partenaire qui contribue aux dépenses sans affaiblir la souveraineté technologique française ; New Delhi cherche un partenaire disposé à lui transmettre précisément les connaissances qui lui permettraient, demain, de devenir un concurrent.
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Le pont des 114 Rafale
La possible acquisition par l’Inde de 114 Rafale supplémentaires offre au projet une base industrielle considérable. Dassault Aviation a présenté une proposition technique et commerciale prévoyant qu’une part importante de la production soit réalisée en Inde. Si l’opération aboutissait, elle garantirait la continuité des chaînes de fabrication, la formation des techniciens, la création d’infrastructures de maintenance et la constitution d’un réseau de fournisseurs susceptible d’être également mobilisé pour l’appareil suivant. « La proposition concernant les 114 Rafale » (https://timesofindia.indiatimes.com/defence/news/india-a-step-closer-to-procure-114-rafale-fighters-as-dassault-submits-its-proposal/articleshow/133021589.cms)
Pour la France, cela permettrait de répartir les coûts de recherche et de développement sur une base industrielle plus large. Pour l’Inde, il s’agirait de transformer une commande majeure en instrument d’industrialisation. Safran pourrait trouver sur le marché indien les ressources nécessaires au développement d’un moteur plus puissant ; Thales pourrait élargir la coopération dans les capteurs et les communications ; Dassault pourrait conserver la maîtrise de l’architecture générale tout en obtenant un volume de commandes suffisant pour assurer la viabilité du programme.
Mais le danger se trouve précisément là. Si New Delhi exigeait une direction strictement paritaire, un transfert presque intégral des technologies et une production majoritairement nationale, les mêmes conflits qui ont fait échouer la coopération avec Berlin réapparaîtraient sous d’autres drapeaux.
Une convergence militaire encore imparfaite
Les besoins opérationnels français et indiens sont plus proches que ne l’étaient ceux de la France et de l’Allemagne, mais ils ne coïncident pas. La France doit protéger sa dissuasion nucléaire et conserver une composante embarquée. L’Inde recherche une grande autonomie pour contrôler l’océan Indien, des capacités de pénétration contre les défenses chinoises et des performances adaptées à des bases situées en altitude. Les deux pays souhaitent un avion polyvalent, mais pourraient en imaginer différemment les dimensions, les moteurs et les armements.
La solution la plus réaliste serait une architecture commune déclinée en versions nationales : même cellule de base, même moteur et une partie des capteurs en commun, mais des systèmes de mission, des armements et des configurations adaptés aux besoins de chaque pays. Si l’on cherchait, au contraire, à intégrer toutes les exigences dans une seule machine, le résultat risquerait d’être trop lourd, trop coûteux et déjà en retard avant même son premier vol.
Un axe stratégique, pas un mariage
Sur le plan géopolitique, cette coopération renforcerait une relation construite au cours des dernières décennies sans l’intrusion politique qui caractérise souvent les rapports de l’Inde avec les États-Unis et la Russie. La France obtiendrait un point d’appui industriel et stratégique dans l’Indo-Pacifique ; l’Inde diversifierait ses dépendances militaires et accéderait à des technologies occidentales sans entrer dans une alliance formelle.
Il ne s’agirait cependant pas de la naissance d’un bloc franco-indien. New Delhi continuera de défendre son autonomie, en achetant et en développant des systèmes provenant de plusieurs pays. Paris ne devra donc pas confondre convergence industrielle et fidélité géopolitique.
Le projet peut réussir, mais seulement si l’on détermine dès le départ qui décide, qui finance, quelles technologies sont partagées et lesquelles restent nationales. L’échec franco-allemand a démontré que l’ambiguïté politique ne produit pas de coopération : elle produit des retards, des dépenses et des communiqués solennels. La France et l’Inde disposent d’une grande occasion. Elles réunissent également tous les ingrédients nécessaires pour la transformer en un nouveau et très coûteux malentendu.
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