ÉCONOMIE – Charles de Gaulle, l’État stratège et l’Économie (1958-1974) : Quelles inspirations pour la France en 2027 ?

ÉCONOMIE – Charles de Gaulle, l’État stratège et l’Économie (1958-1974) : Quelles inspirations pour la France en 2027 ?

lediplomate.media — imprimé le 04/09/2026
François Souty, PhD
Intervenant en géopolitique à Excelia Business School, La Rochelle et Paris-Cachan
Intervenant en droit et politique de la concurrence de l’UE à la Faculté de droit de Nantes
De Gaulle
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par François Souty

François Souty, PhD en histoire économique, ancien chargé d’affaires internationales à la Direction générale de la concurrence de la Commission européenne (2021-2024), a été membre du Comité d’experts de l’OCDE sur la politique de la concurrence de 1996 à 2024. Il enseigne les institutions européennes et la géopolitique au groupe Excelia Business School (La Rochelle-Paris Cachan) ainsi que le droit et la politique de la concurrence européenne à la Faculté de droit de l’Université de Nantes. Il est responsable de la section économie chez Le Diplomate Media.

« Grandir sa force à la mesure de ses desseins, ne pas attendre du hasard ni des formules ce qu’on néglige de préparer, proportionner l’enjeu et les moyens : l’action des peuples, comme celle des individus, est soumise à ces froides règles. Inexorables, elles ne se laissent fléchir ni par les plus belles causes ni par les principes les plus généreux. »

Charles de Gaulle, La France et son armée, Paris, Plon, 1938

Résumé exécutif

Le présent article propose une relecture du gaullisme économique à la lumière des profondes transformations intervenues depuis un demi-siècle dans l’économie mondiale. Son objet n’est ni de célébrer une période révolue ni de plaider pour un retour aux politiques économiques conduites entre 1958 et 1969, voire 1974. Il vise à démontrer que le gaullisme économique constitue moins une doctrine économique qu’une méthode de gouvernement, fondée sur la souveraineté nationale, la vision stratégique de long terme, la planification indicative, l’investissement productif, l’innovation scientifique et technologique ainsi que l’évaluation permanente de l’action publique. Le gaullisme économique a reposé sur deux piliers, une méthode de gouvernement et quelques instruments principaux soulignant que l’État était moins un gestionnaire qu’un organisateur des capacités collectives de la Nation. Une rupture est intervenue à partir de 1974. Cette évolution a contribué à une désindustrialisation durable, à la dégradation du commerce extérieur, à la perte de nombreuses capacités industrielles, au recul de la souveraineté dans plusieurs secteurs critiques, à l’accroissement des dépendances énergétiques, numériques et sanitaires, ainsi qu’à une protection insuffisante des entreprises innovantes, de leurs savoir-faire et de leurs droits de propriété intellectuelle. Les politiques de réindustrialisation engagées depuis les années 2010 traduisent une prise de conscience réelle, mais demeurent encore incomplètes faute d’une doctrine cohérente de l’État stratège. Les transformations actuelles de l’économie mondiale invitent moins à un « retour au gaullisme » qu’à une réactualisation de sa méthode.

La désindustrialisation française résulte moins d’une fatalité économique que de l’affaiblissement progressif des capacités stratégiques de l’État depuis le milieu des années 1970. Les principales puissances industrielles – Japon, Corée du Sud, Taïwan, États-Unis et Inde – ont, chacune selon leurs institutions, renforcé leurs instruments d’État stratège afin de répondre aux nouveaux enjeux de sécurité économique, de compétition technologique, de robotisation, d’intelligence artificielle et de souveraineté industrielle. Enfin, aujourd’hui, l’enjeu n’est plus de reproduire les politiques publiques des années gaulliennes, mais d’en adapter la méthode aux réalités économiques, technologiques et géopolitiques de 2027. Plusieurs orientations destinées à reconstruire un État stratège adapté au XXIᵉ siècle: rétablir une véritable capacité nationale de planification stratégique, renforcer l’administration économique, protéger les entreprises et les technologies critiques, développer les instruments de financement de long terme, rapprocher la recherche, l’innovation et l’industrie, accélérer la diffusion des technologies numériques et robotiques, réhabiliter la formation scientifique, technique et professionnelle, replacer la dimension sociale au cœur de la politique industrielle. En outre, il faut mieux articuler les politiques nationales avec l’échelle européenne. Le rapport Draghi confirme que l’Union européenne souffre désormais d’un retard préoccupant dans les domaines du numérique, de la robotisation, de l’intelligence artificielle, du financement de l’innovation et de la diffusion des technologies avancées. Sans s’opposer radicalement à l’Union européenne, celle-ci ne retrouvera néanmoins pleinement sa légitimité que dans sa capacité à renforcer l’innovation, la compétitivité, la souveraineté technologique, la sécurité économique et la puissance industrielle de ses États membres. L’échelle européenne doit ainsi compléter les capacités stratégiques nationales, et non s’y substituer.

En définitive, l’actualité du gaullisme économique réside moins dans les instruments utilisés entre 1958 et 1969 que dans la méthode qu’ils traduisaient. L’héritage le plus fécond du gaullisme économique est ainsi moins un ensemble de politiques publiques qu’une méthode de gouvernement fondée sur le réalisme, l’anticipation, la souveraineté et le temps long. C’est cette méthode qu’il convient aujourd’hui d’adapter aux défis de la France et de l’Europe du XXIᵉ siècle.

Introduction

Entre la fin des années 1950 et le milieu des années 1970, la France connaît l’une des plus profondes transformations économiques, industrielles, scientifiques et technologiques de son histoire contemporaine interne. En moins de deux décennies, parallèlement à son désengagement colonial compte tenu des aspirations des peuples et du fait d’un système dépassé trop onéreux pour toutes les anciennes puissances impériales, elle restaure la stabilité monétaire, rétablit l’équilibre de ses finances publiques, modernise son appareil productif, développe l’enseignement supérieur et la recherche et engage de grands programmes industriels — nucléaire, spatial, aéronautique, télécommunications ou défense — qui constituent encore aujourd’hui plusieurs des fondements de sa puissance.[1]

Cette réussite ne surgit cependant pas ex nihilo. Elle prolonge les transformations engagées à la Libération avec la création du Commissariat général au Plan, les nationalisations, le développement des entreprises publiques et la mise en place d’instruments destinés à orienter l’investissement et la reconstruction.[2] Le gaullisme économique n’invente donc pas l’intervention stratégique de l’État ; il lui donne une cohérence nouvelle en l’ordonnant à un objectif central : garantir à la France les moyens économiques de son indépendance politique.

La singularité du gaullisme réside moins dans l’extension du rôle de l’État que dans l’articulation qu’il établit entre stabilité monétaire, discipline budgétaire, planification indicative, modernisation industrielle et grands investissements technologiques. La puissance économique n’y constitue jamais une fin en soi, comme dans les économies socialistes planifiées ; elle est conçue comme la condition de l’indépendance nationale et de la liberté de décision de l’État. La formule de Charles de Gaulle placée en exergue de cette étude — « Grandir sa force à la mesure de ses desseins, ne pas attendre du hasard ni des formules ce qu’on néglige de préparer, proportionner l’enjeu et les moyens » — résume cette philosophie de l’action publique.[3] Une nation ne peut poursuivre une politique ambitieuse sans disposer des ressources économiques, financières, industrielles, scientifiques et humaines correspondant à ses objectifs.

Cette conception éclaire les réformes conduites à partir de 1958. Le plan Rueff-Pinay, le rétablissement de la stabilité monétaire et financière, la maîtrise des finances publiques et la modernisation des structures économiques ne constituent pas des politiques indépendantes les unes des autres. Elles participent d’un même projet visant à restaurer la capacité stratégique de l’État. De même, la planification française ne procède nullement d’une économie administrée : elle repose sur une planification indicative destinée à coordonner les acteurs publics et privés, à orienter les investissements et à concentrer les ressources nationales sur les secteurs jugés déterminants pour l’avenir, avec un souci d’économie et de bonne gestion dans la gestion des ressources aux emplois et dépenses.[4]

Les résultats furent considérables. Durant les Trente Glorieuses, la France connaît une forte progression de sa productivité, transforme son agriculture, développe ses infrastructures et fait émerger plusieurs filières industrielles de rang mondial. Les programmes nucléaires, spatiaux, navals, aéronautiques ou de télécommunications illustrent une politique industrielle associant État, recherche publique et entreprises dans une stratégie de long terme de rayonnement et de plein emploi. Cette réussite s’inscrit naturellement dans le contexte exceptionnel de croissance, reconstruction et modernisation de l’après-guerre ; elle ne saurait être attribuée au seul volontarisme étatique. L’originalité française tient plutôt à la capacité de ses institutions à orienter cette croissance vers le renforcement durable des capacités nationales puissamment inspirée de la vision historique du général de Gaulle.[5]

L’historiographie a montré que cette expérience ne peut être réduite à l’opposition classique entre dirigisme et libéralisme. Les travaux des Américains Richard F. Kuisel, ou Stanley Hoffmann ou des Français Michel Margairaz, Pierre Rosanvallon ou Élie Cohen soulignent au contraire la complexité d’un système dans lequel l’État agit simultanément comme régulateur, investisseur, coordinateur et stratège. Le gaullisme économique apparaît ainsi moins comme une doctrine figée que comme une méthode d’action fondée sur la définition de priorités nationales, la mobilisation de l’ensemble des instruments de l’État et l’inscription de l’action publique dans le temps long, structurée par une grande ambition pour le pays.[6]

Cette réflexion ne s’inscrit nullement dans une perspective hostile à la construction européenne. Au contraire, l’intégration européenne peut constituer un puissant levier de développement industriel, technologique et stratégique lorsqu’elle renforce effectivement les capacités de production, d’innovation et de décision des États qui la composent. Des réalisations telles qu’Airbus ou Ariane démontrent qu’une coopération européenne interétatique, fondée sur des objectifs industriels clairement définis, peut devenir un véritable multiplicateur de puissance. La question européenne ne saurait donc être posée en termes d’alternative abstraite entre souveraineté nationale et intégration européenne.

Le présent article part ainsi de l’idée que la construction européenne peut et doit apporter des solutions aux problèmes concrets des citoyens français et renforcer la capacité collective des Européens à défendre leurs intérêts dans le monde. Mais elle ne saurait être considérée comme une fin en soi : sa légitimité dépend de sa capacité à renforcer les capacités de production, d’innovation, de décision et de puissance nécessaires à l’avenir des nations qui la composent. Coopération européenne et souveraineté nationale ne sont donc contradictoires que lorsqu’elles sont conçues comme telles ; elles peuvent au contraire se renforcer mutuellement lorsqu’elles sont ordonnées à des objectifs communs de puissance, d’efficacité et d’indépendance, dans le respect de chaque Nation.[7]

Cette interrogation retrouve aujourd’hui une actualité particulière. Depuis le début du XXIe siècle, la montée en puissance de la Chine, le retour des politiques industrielles américaines, les stratégies technologiques et numériques du Japon, de la Corée du Sud et de Taïwan, ainsi que l’évolution récente de l’Union européenne vers une conception plus stratégique de sa politique industrielle témoignent d’un retour généralisé de l’État stratège. L’entrée de la Chine dans l’Organisation mondiale du commerce, le 11 décembre 2001, a notamment accéléré son intégration dans l’économie mondiale tout en lui permettant de poursuivre une politique active de développement industriel et technologique.[8] Les États-Unis ont, pour leur part, renoué avec des politiques industrielles assumées, notamment avec le CHIPS and Science Act de 2022 et l’Inflation Reduction Act de la même année, dont la politique économique du « Make America Great Again » du Président Trump marque la forte continuité.[9]

L’Union européenne elle-même, longtemps davantage identifiée à la construction du marché intérieur et à la politique de concurrence, a progressivement réintroduit dans son vocabulaire les notions d’autonomie stratégique ouverte, de souveraineté technologique, de sécurité économique et de politique industrielle. L’European Chips Act, les initiatives relatives aux matières premières critiques, les politiques énergétiques et industrielles ainsi que le rapport Draghi de septembre 2024 témoignent de cette inflexion.[10] Le retour contemporain de l’État stratège n’est donc pas un phénomène exclusivement français : il constitue l’une des caractéristiques majeures de la recomposition de l’économie mondiale depuis la crise financière de 2008 et, plus encore, depuis les bouleversements géopolitiques des années 2020.

L’expérience française des années 1958-1974 acquiert ainsi une portée qui dépasse largement son seul contexte historique. Il ne s’agit évidemment ni de restaurer les instruments d’une époque révolue ni de céder à la nostalgie des Trente Glorieuses. Les conditions économiques, sociales et internationales ont profondément changé : l’économie est mondialisée, les chaînes de valeur sont européennes et internationales, les technologies numériques ont transformé les rapports de production, le capital est beaucoup plus mobile et les contraintes environnementales sont devenues centrales. En revanche, les principes qui ont guidé cette politique — cohérence entre les ambitions nationales et les moyens disponibles, stabilité financière, vision de long terme, investissement dans les secteurs stratégiques et continuité de l’action publique — conservent une remarquable actualité.

L’objet de cette étude est donc double. Il s’agit, d’une part, de reconstituer les fondements intellectuels, institutionnels et opérationnels du gaullisme économique entre 1958 et 1974 afin d’en dégager les principes directeurs ; il s’agit, d’autre part, d’apprécier dans quelle mesure ces principes peuvent encore inspirer une réflexion sur les conditions de la puissance économique française au XXIe siècle. Cette démarche implique de dépasser aussi bien la nostalgie d’un prétendu « âge d’or » que la condamnation rétrospective du dirigisme. Les tensions entre État, marché, efficacité économique, solidarité et liberté, mises en évidence notamment par Pierre Rosanvallon et Élie Cohen, invitent à considérer l’expérience gaullienne comme une construction historique complexe plutôt que comme un modèle aisément transposable.[11]

La question centrale devient alors celle de la cohérence entre les ambitions nationales et les moyens qui leur sont consacrés. C’est précisément le sens du propos de Charles de Gaulle placé en exergue. Une nation qui prétend conserver son rang de puissance doit disposer des moyens économiques, industriels, scientifiques, technologiques, financiers et humains correspondant à cette ambition. À l’inverse, une nation qui renonce progressivement à ces capacités, notamment par des formules ou par des envolées lyriques déconnectées ou en divorce avec les réalités, peut conserver les apparences institutionnelles de la puissance tout en perdant les moyens réels de son indépendance.

L’enjeu de cette réflexion dépasse ainsi largement la seule histoire économique. Il touche à la conception même de l’État, à la définition de la souveraineté et à la place de la France dans le monde. Le gaullisme économique mérite d’être étudié non comme une doctrine figée appartenant au passé, mais comme une expérience historique du XXe siècle permettant de poser à nouveau une question devenue centrale au XXIe siècle : comment une démocratie de marché comme la France peut-elle organiser ses ressources, ses institutions et ses capacités productives de manière à demeurer effectivement maîtresse de ses choix essentiels ?

I – Les racines historiques et intellectuelles du gaullisme économique : une doctrine française de la puissance publique

Le gaullisme économique ne naît pas en 1958. Lorsque le général de Gaulle revient au pouvoir, la France dispose déjà d’une longue expérience d’intervention de l’État dans l’économie, d’une administration profondément renouvelée par la guerre et la Libération, d’un secteur public important, d’institutions de planification et d’une génération d’économistes, de hauts fonctionnaires et d’ingénieurs engagés dans la modernisation nationale, après avoir souvent risqué avec le plus grand courage leurs vies sur des champs de bataille titanesques ou dans l’ombre au risque des pires épreuves de la Résistance, face à un ennemi sauvage et barbare. La singularité de la Ve République tient donc moins à l’invention de ces instruments qu’à leur rassemblement, sous l’autorité politique du Général, dans une conception cohérente de la puissance, de la souveraineté et de la modernisation, dotée d’une remarquable volonté collective d’intelligence.

Cette construction s’inscrit dans une histoire plus ancienne. Sans assimiler le colbertisme du XVIIe siècle aux politiques industrielles du XXe siècle, on peut discerner une permanence de la pensée publique française : certaines activités, infrastructures, technologies ou capacités productives sont considérées comme suffisamment déterminantes pour la puissance nationale pour ne pas être abandonnées aux seules forces du marché. Les transformations du XIXe et du début du XXe siècle, puis les deux guerres mondiales, la crise des années 1930 et l’économie de guerre donnent progressivement à cette intervention une dimension nouvelle.

La Libération constitue à cet égard un moment décisif. Nationalisations, reconstruction, création du Commissariat général au Plan, modernisation des infrastructures et renouvellement de l’appareil administratif traduisent une même conviction : une puissance industrielle doit être capable de connaître, d’orienter et, lorsque cela est nécessaire, de mobiliser ses ressources économiques. La planification française n’est toutefois ni soviétique ni administrée ; elle vise à coordonner les investissements, à organiser les choix collectifs et à rapprocher l’État et les entreprises autour d’objectifs communs.[12]

Au cours des années 1950 se constitue ainsi une véritable culture de la modernisation. Économistes, inspecteurs des Finances, ingénieurs, hauts fonctionnaires du Plan et dirigeants des grands établissements publics élaborent des instruments nouveaux de prévision, de programmation, de financement et d’orientation de l’économie. Ils ne forment pas une école homogène et divergent parfois sur le rôle de la monnaie, du marché, de la planification ou de la propriété publique. Mais ils partagent l’idée que la modernisation ne peut être abandonnée au seul jeu des mécanismes spontanés et exige une capacité de décision publique inscrite dans le long terme.

Lorsque le général de Gaulle revient au pouvoir, il rencontre donc moins un terrain vierge qu’un ensemble d’institutions, d’expériences et de compétences déjà constituées. Son apport essentiel est de leur donner une finalité politique supérieure. L’économie doit fournir à la France les moyens de son indépendance, de son rayonnement et de son action internationale. Stabilité monétaire et financière, modernisation industrielle, énergie, transports, télécommunications, recherche, grands programmes technologiques, aménagement du territoire et défense participent dès lors d’une même conception : une nation ne peut prétendre exercer une influence à la mesure de ses ambitions si elle ne possède les capacités économiques et technologiques correspondantes.

C’est pourquoi le gaullisme économique ne saurait être réduit au dirigisme. Il associe rigueur financière et intervention publique, économie de marché et planification, liberté de l’entreprise et grands programmes publics, ouverture internationale et volonté d’indépendance nationale. Il est soucieux de justifications régulières et de résultats dans l’usage des moyens de l’État.  Cette combinaison, loin d’être contradictoire, constitue précisément son originalité : faire du marché un instrument de prospérité tout en réservant à l’État la responsabilité des choix qui engagent la puissance nationale. C’est cette recherche d’une troisième voiefrançaise qui donne son unité à une doctrine dont les racines sont à la fois historiques, intellectuelles et institutionnelles.

Il faut d’abord revenir aux héritages français de l’État stratège, pour distinguer les véritables continuités des ruptures et comprendre comment s’est progressivement constituée l’idée d’une puissance publique responsable des conditions de la puissance économique. Il faudra ensuite suivre les hommes et les idées qui, de la guerre à la reconstruction puis au Plan, ont transformé cette expérience en instruments et en propositions. Enfin, l’analyse des principes de cette troisième voie française permettra de comprendre comment le gaullisme a ordonné ces héritages autour de quelques exigences essentielles : souveraineté, stabilité monétaire, responsabilité financière, planification indicative, politique industrielle, investissement scientifique et technologique, association du capital et du travail et constitution de capacités nationales dans les secteurs stratégiques.

Cette première partie ne mesure donc pas encore les résultats du gaullisme économique et n’examine pas davantage les causes de son déclin ultérieur. Elle cherche d’abord à en reconstituer les fondations : les expériences qui l’ont rendu possible, les hommes qui en ont élaboré les instruments et la conception de la Nation qui leur a donné leur cohérence.

A. Les héritages français et québécois de l’État stratège

Lorsque le général de Gaulle revient au pouvoir en 1958, la France possède déjà une longue expérience de l’intervention publique dans les domaines économique, industriel, financier et technologique, ainsi qu’un appareil administratif profondément renouvelé par la guerre et la Libération. Sa singularité tient moins à l’invention de ces instruments qu’à leur rassemblement autour d’une conception cohérente de la puissance, de la souveraineté et de la modernisation. Cette histoire est ancienne. Depuis plusieurs siècles, l’État français intervient lorsque certaines infrastructures, industries, ressources ou technologies paraissent essentielles à la puissance nationale. Mais il serait artificiel de voir dans cette tradition une doctrine économique continue. Ce qui se perpétue est plutôt une interrogation : comment une puissance politique peut-elle disposer des capacités économiques et productives correspondant à ses ambitions?Pierre Rosanvallon a ainsi montré que les interventions successivement qualifiées de « colbertistes » répondent en réalité à des logiques historiques différentes.[13]

1. De Colbert à la modernisation : une culture française de la puissance publique. L’expérience de Colbert constitue un premier jalon. Dans la France de Louis XIV, manufactures, commerce extérieur, infrastructures portuaires, arsenaux et marine sont envisagés comme des éléments interdépendants de la puissance du royaume. Il serait anachronique d’y voir une préfiguration directe du gaullisme économique ; on peut néanmoins y discerner une idée appelée à conserver une certaine permanence : la puissance politique suppose une base productive, commerciale, financière, technologique et humaine à sa mesure.[14]

L’intérêt du colbertisme réside également dans une méthode : identifier des secteurs essentiels, concentrer les moyens disponibles, organiser les compétences et inscrire l’action publique dans le long terme. Mais cette expérience rappelle aussi que l’intervention peut devenir contre-productive lorsqu’elle se transforme en réglementation excessive ou en rigidité administrative. L’État stratège ne saurait donc être confondu avec l’État réglementaire : le premier cherche à créer des capacités, le second risque de multiplier les contraintes.

Au XIXe siècle, l’industrialisation, le chemin de fer, les banques, les grands réseaux, les ports et les industries lourdes transforment profondément les rapports entre l’État et l’économie privée. L’État ne se substitue pas nécessairement à l’entreprise ; il crée des infrastructures, facilite le financement et intervient lorsque l’ampleur ou le caractère stratégique des investissements dépasse les capacités immédiates du secteur privé.[15]

L’expérience du Second Empire est à cet égard particulièrement révélatrice. Les ouvrages d’Éric Anceau et Pierre Branda et auparavant le livre très politique et érudit de Philippe Séguin,[16] ont montré la cohérence d’une politique associant infrastructures, crédit, développement ferroviaire, modernisation des ports, ouverture commerciale et industrialisation.[17] Napoléon III ne cherche pas à substituer l’État à l’économie privée, mais à utiliser la puissance publique pour accélérer une transformation jugée nécessaire à la modernisation et au rayonnement de la France.[18] L’expansion spectaculaire du réseau ferroviaire, le renouvellement du système bancaire, le développement des grands établissements de crédit, la modernisation des ports et le traité franco-britannique de 1860 témoignent de cette articulation entre ouverture internationale, capitalisme privé et impulsion publique.[19] L’expérience connaît naturellement ses contradictions et ses crises ; elle n’en montre pas moins qu’une politique de puissance économique peut chercher à orienter la transformation du pays sans supprimer le marché.

Une autre expérience, beaucoup plus éloignée dans le temps et l’espace, mais qui appartient authentiquement à un esprit français en héritage, permet d’éclairer cette même logique sous un angle différent : celle du Québec du Premier ministre Provincial Lomer Gouin. Premier ministre du Québec de 1905 à 1920, Lomer Gouin cherche à attirer les capitaux canadiens et américains tout en faisant en sorte que le territoire québécois bénéficie davantage de la transformation de ses propres ressources. L’objectif n’est pas d’évincer l’initiative privée, mais d’en modifier les conditions afin de favoriser l’industrialisation locale, abandonnée par l’échelon fédéral très anglophone et francophobe.[20] La politique de la pâte à papier en fournit une illustration significative. En 1910, le gouvernement interdit l’exportation du bois à pâte provenant des terres de la Couronne afin d’inciter à sa transformation sur place. De même, la création de la Commission des eaux courantes de Québec en 1910 vise à développer le potentiel hydroélectrique de la province et à favoriser son utilisation industrielle.[21] Dans les deux cas, la puissance publique cherche moins à posséder qu’à faire émerger sur le territoire les capacités industrielles permettant d’en accroître la valeur.

Cette politique ne concerne cependant pas seulement les ressources et les infrastructures. Elle porte aussi sur les hommes appelés à conduire cette modernisation. C’est ici que l’action d’Athanase David, secrétaire de la Province de Québec de 1919 à 1936, prend toute son importance. David considère l’éducation comme un instrument de dépassement de l’infériorité économique des Canadiens français et cherche à diversifier une formation encore largement dominée par les humanités classiques.[22] La création des Écoles des Beaux-Arts de Québec et de Montréal, en 1922 et 1923, avec un premier directeur français s’inscrit dans cette politique. Au-delà de l’enseignement artistique, ces établissements contribuent à former des architectes et des professionnels capables de participer à la transformation matérielle de la province. Le recours à des compétences françaises, notamment Emmanuel Fougerat et Jean Bailleul, illustre en outre le rôle des transferts de compétences et de modèles institutionnels dans cette entreprise de modernisation.[23]

L’expérience québécoise permet ainsi d’élargir la notion d’État stratège : la puissance publique ne construit pas seulement des infrastructures ou des entreprises ; elle construit aussi les compétences nécessaires à leur conception, à leur financement, à leur gestion et à leur développement. Éducation, formation technique, architecture, science et culture peuvent dès lors participer directement à la constitution de capacités économiques.[24]

Il serait évidemment anachronique d’attribuer à Gouin ou à Athanase David une doctrine « d’État stratège » au sens contemporain. Mais leur politique présente plusieurs de ses traits : diagnostic d’une faiblesse structurelle, identification des capacités manquantes, volontarisme notamment dans l’investissement dans les infrastructures et les compétences, recours au capital privé et recherche d’une plus grande maîtrise de la valeur créée sur le territoire.

Cette logique trouve un prolongement particulièrement intéressant trente ans plus tard avec la Révolution tranquille, avec des générations de jeunes dirigeants autour du Premier ministre Provincial René Levesque formées par les institutions créées dans le premier tiers du XXe siècle. À partir des années 1960, le Québec accroît considérablement le rôle de l’État, réorganise son système éducatif et utilise les entreprises publiques et la nationalisation de l’électricité comme instruments de développement. La maîtrise de l’hydroélectricité devient ainsi, comme le nucléaire en France, un moyen de transformer une ressource en capacité industrielle et en instrument de souveraineté économique.

Le rapprochement franco-québécois des années 1960 s’inscrit dans cette dynamique. La rencontre de Jean Lesage et du général de Gaulle en 1961, la création de la Maison du Québec à Paris et les premières ententes franco-québécoises ouvrent une relation institutionnelle nouvelle.[25] En 1965, la nomination d’un délégué général du Québec à Paris et la conclusion d’une première entente sur l’éducation, puis la formulation de la « doctrine Gérin-Lajoie », renforcent cette volonté du Québec d’exercer ses compétences dans les relations internationales.[26] La visite de Charles de Gaulle au Québec en juillet 1967 révèle combien cette évolution intéresse le Général. Au-delà de la dimension politique de son voyage, il observe la constitution au Québec «d’élites, des usines, des entreprises, des laboratoires » : autant de capacités qu’il considère comme les fondements concrets d’une puissance durable.[27] La relation franco-québécoise apparaît ainsi comme un espace de circulation d’idées et d’expériences autour d’une même interrogation : comment moderniser une économie, former ses élites, maîtriser ses ressources et préserver une capacité de décision dans un environnement dominé par des puissances plus importantes ? La relation privilégiée du Québec et de la France tant sur ce plan interculturel qu’économique et politique a été célébrée au Canada lors des commémorations des 400 ans de présence française au Québec en 2008. [28] Il serait toutefois excessif d’en déduire une influence directe du Québec sur la politique économique française. L’intérêt de la comparaison est ailleurs. Elle montre que l’ouverture internationale et la souveraineté économique ne sont pas nécessairement contradictoires, à condition que l’ouverture s’accompagne de capacités propres. Le Québec attire les capitaux étrangers tout en cherchant à renforcer sa capacité de décision ; la France développe ses échanges internationaux tout en constituant des filières industrielles et technologiques nationales.

De Colbert au Second Empire, de Gouin et Athanase David à la Révolution tranquille, se dessine ainsi moins une doctrine continue qu’une même préoccupation : transformer des ressources disponibles en capacités durables de développement et de puissance. La Libération donnera à cette préoccupation des instruments beaucoup plus puissants : planification, entreprises publiques, grands programmes technologiques, infrastructures, recherche, énergie et formation. C’est sur ce socle que le gaullisme économique pourra effectuer sa propre synthèse. Il ne constitue donc pas une création ex nihilo de 1958, mais l’aboutissement d’une culture française de la puissance publique, enrichie par les expériences de l’État industriel et modernisateur et, plus largement, par des échanges avec d’autres sociétés confrontées au même problème de construction des capacités.

L’État stratège peut dès lors être défini plus précisément : non par la taille de l’administration, le volume de la dépense publique ou l’importance du secteur public, mais par sa capacité à identifier les faiblesses structurelles, hiérarchiser les priorités, mobiliser les compétences, concentrer les ressources et obtenir des résultats mesurables. Cette dernière exigence est essentielle. L’État stratège ne se juge pas à l’abondance de ses procédures, mais aux capacités nouvelles qu’il contribue effectivement à créer : infrastructures, entreprises, compétences, technologies, recherche, énergie, productivité et, en définitive, capacité collective à décider de son avenir. C’est cette exigence de résultat qui permettra, plus loin, de distinguer le véritable État stratège de ce qu’on peut nommer un « État machiniste », capable de conserver des moyens considérables tout en perdant progressivement la capacité de les transformer en puissance réelle.

2. Les crises du XXe siècle et la conversion progressive de l’État français. La Première Guerre mondiale constitue une rupture majeure dans les rapports entre l’État et l’économie. L’économie de guerre impose une coordination sans précédent des ressources productives, des matières premières, des transports, de l’énergie et de la main-d’œuvre. Elle révèle aux pouvoirs publics que certaines capacités industrielles, logistiques et technologiques revêtent une importance stratégique qui dépasse largement la seule sphère privée.

La crise des années 1930 approfondit cette évolution. L’effondrement du commerce international, le chômage, la déflation et les déséquilibres monétaires favorisent le développement d’instruments d’observation, de régulation et d’intervention économiques. Comme l’a montré Michel Margairaz, il ne s’agit cependant pas d’une rupture brutale mais d’une « conversion » progressive de l’État, dont les structures et les pratiques se transforment entre 1932 et 1952.[29] La guerre accélère donc des mutations déjà engagées davantage qu’elle ne crée ex nihilo un nouvel appareil économique. La Libération donne à cette évolution une orientation nouvelle. L’intervention publique est désormais mise au service de la reconstruction, mais surtout de la modernisation et de l’indépendance nationale. Nationalisations, création d’institutions économiques et financières, modernisation des infrastructures et planification constituent les principaux instruments de cette transformation.[30] Le premier Plan de modernisation et d’équipement, élaboré sous l’autorité de Jean Monnet, ne cherche pas seulement à remettre en état l’économie détruite : il entend concentrer les moyens disponibles sur les secteurs dont le développement conditionne celui de l’ensemble de l’économie — charbon, électricité, sidérurgie, transports, carburants et machinisme agricole.[31]

Cette logique est fondamentalement stratégique. Dans une économie pauvre en capitaux, on ne peut pas tout financer simultanément. Le Plan consiste donc à hiérarchiser les priorités, à coordonner les investissements et à rechercher les effets d’entraînement les plus importants. Les arbitrages opérés en 1946 montrent que cette sélectivité n’était pas un simple principe théorique : certaines enveloppes furent fortement réduites afin de concentrer les ressources sur les goulets d’étranglement essentiels.[32]

Les premiers résultats furent rapides. En mars 1949, le niveau maximal de production industrielle atteint avant-guerre, celui de 1929, était dépassé.[33] Cette performance ne saurait évidemment être attribuée au seul Plan : elle résultait également de l’effort des entreprises, de l’aide américaine et de la reprise européenne. Mais le Plan avait permis de concentrer les ressources sur les principaux obstacles à la modernisation.

Son originalité tient précisément à cette fonction de coordination plutôt que d’administration générale de l’économie. Les commissions de modernisation réunissaient représentants de l’administration, entreprises, syndicats, agriculteurs et experts autour d’objectifs communs. Le premier Plan fut ainsi élaboré avec le concours de plus d’un millier de participants.[34] L’État stratège apparaît ici non comme un État qui décide seul, mais comme celui qui sait organiser l’intelligence collective et transformer cette intelligence en priorités d’action.

3. De la reconstruction à la modernisation : l’État stratège avant de Gaulle. Au cours des années 1950, cette architecture se consolide. Le deuxième Plan de modernisation et d’équipement, pour 1954-1957, ne vise plus principalement à réparer les destructions de guerre : il cherche à accroître la productivité, moderniser les équipements, renforcer la compétitivité et préparer les transformations futures.[35] La planification française devient ainsi progressivement un instrument de prospective et de coordination, plutôt qu’un simple programme d’investissements publics.

Cette évolution est essentielle pour comprendre le gaullisme économique. Lorsque de Gaulle revient au pouvoir en 1958, il trouve déjà le Plan, les grands établissements publics, les administrations économiques et une culture de la programmation. Le Commissariat général au Plan avait d’ailleurs été créé dès le 3 janvier 1946, sur proposition de Jean Monnet, par le général de Gaulle lui-même, alors président du Gouvernement provisoire.[36] Son apport de 1958 sera donc moins de créer ces instruments que de les inscrire dans une conception politique plus explicite de la puissance nationale. Cette conception suppose une sélection rigoureuse. L’État stratège accepte de concentrer ses moyens sur certaines priorités, de renoncer à d’autres et d’évaluer les résultats obtenus. Il ne mesure pas sa puissance à l’étendue de son appareil administratif, mais à sa capacité à transformer des ressources limitées en capacités nouvelles : infrastructures, compétences, technologies, entreprises et filières industrielles.

C’est ce qui le distingue d’un simple État administrateur. La multiplication des administrations, des normes, des procédures ou des dépenses ne constitue pas, en elle-même, un accroissement de la puissance. Une formule peut résumer cette distinction : l’État stratège se juge à ses résultats ; l’État bureaucratique tend à se juger à ses moyens et à la permanence de ses procédures.

Le succès du modèle français de modernisation tient ainsi moins à l’ampleur quantitative de l’intervention publique qu’à sa sélectivité. Le Plan ne prétend pas organiser chaque décision économique ; il cherche à agir sur les secteurs dont le développement doit entraîner celui des autres. Les arbitrages du Plan Monnet illustrent concrètement cette concentration des moyens.[37]

4. Un État stratège qui ne se contente pas de célébrer ses succès. L’État stratège possède enfin une caractéristique souvent négligée : il ne confond pas réussite et autosatisfaction. Les responsables de la modernisation française continuent à mesurer les retards, les insuffisances et les écarts de productivité malgré les progrès accomplis. Le Plan, les statistiques économiques et les travaux des commissions servent autant à identifier les faiblesses qu’à constater les succès.

Cette logique explique la continuité de l’effort : le premier Plan doit être prolongé par le deuxième, puis par les suivants ; l’amélioration de la production appelle de nouveaux gains de productivité ; l’industrialisation exige des infrastructures nouvelles ; la croissance impose de développer la recherche, l’enseignement supérieur et les technologies. Pierre Massé, qui prend la direction du Commissariat général au Plan en 1959, donnera à cette conception une formulation particulièrement éclairante dans Le Plan ou l’anti-hasard. La planification n’a pas pour objet de supprimer l’incertitude, mais de préparer les choix collectifs en explorant les futurs possibles et leurs conditions de réalisation. Elle transforme ainsi l’incertitude en une forme « d’aventure calculée ».[38]

L’État stratège est donc, par définition, insatisfait de lui-même. Il ne se satisfait ni d’avoir créé une institution, ni d’avoir voté un programme, ni d’avoir mobilisé des crédits : il demande à ces instruments de produire des transformations observables. Cette exigence permet de mieux comprendre la dynamique de la période 1945-1974 et, surtout, la place du gaullisme économique dans cette histoire. De Gaulle ne crée pas ex nihilo l’État stratège ; il hérite d’une architecture construite pendant la guerre, la Libération et la IVe République. Mais il lui donne une orientation politique nouvelle en faisant de la modernisation économique l’un des instruments de la puissance nationale. L’héritage français ne réside donc pas dans l’intervention publique en elle-même. Il réside dans une conception plus exigeante : la puissance n’est réelle que lorsqu’elle se traduit par des capacités effectivement construites. Cette distinction entre l’État qui construit des capacités et celui qui entretient des dispositifs constituera le fil directeur de la suite de notre analyse.

Elle permet notamment de comprendre pourquoi le véritable État stratège ne cherche pas à tout faire. Il doit savoir ce qui doit être fait, pourquoi, avec quels moyens, dans quel délai et selon quels critères de réussite. C’est cette culture de la sélection, de la compétence et du résultat qui conduit naturellement à examiner maintenant les hommes et les idées qui, des années trente aux années soixante, ont donné à cette tradition ses instruments intellectuels et opérationnels.

B. Les économistes et les hauts fonctionnaires du Général : conception et auteurs de la doctrine

L’héritage historique de l’État stratège ne suffit pas à expliquer la singularité du modèle français de l’après-guerre. Encore fallait-il qu’il soit repris et transformé en instruments de gouvernement par une génération d’économistes, d’ingénieurs et de hauts fonctionnaires formée par les crises de l’entre-deux-guerres, la guerre et la reconstruction. C’est de cette rencontre entre une tradition politique de la puissance et une nouvelle culture économique et administrative que naît progressivement la doctrine à laquelle le général de Gaulle donnera sa cohérence politique.

1. De la crise des années 1930 à la reconstruction : la formation d’une nouvelle génération. La rupture essentielle se situe moins en 1958 qu’entre les années 1930 et le début des années 1950. La crise mondiale, la guerre, la défaite, la Résistance, la Libération et la reconstruction bouleversent la représentation traditionnelle des rapports entre l’État et l’économie. Une nouvelle génération acquiert la conviction que la puissance publique doit être capable de prévoir, investir, coordonner, planifier et mobiliser les ressources nationales lorsque les circonstances l’exigent.[39]Cette transformation ne procède toutefois d’aucune école unique. Elle résulte de la rencontre du saint-simonisme, du planisme des années 1930, du keynésianisme, de l’expérience du New Deal, de l’économie de guerre et, après 1945, de certains instruments techniques de la planification soviétique. Le modèle français sera donc moins idéologique que pragmatique : il s’agit de déterminer où, comment et dans quelle mesure l’État doit intervenir pour favoriser la croissance et la puissance.[40]

La création du Commissariat général du Plan en janvier 1946 et la nomination de Jean Monnet, venu de l’entreprise privée, à sa tête constituent l’aboutissement institutionnel de cette évolution. Le Plan français n’est pas une économie administrée : il repose sur la concertation, la programmation et la mobilisation des acteurs autour de quelques priorités. Le premier Plan retient ainsi six secteurs : charbon, électricité, acier, ciment, transports et machinisme agricole.[41] Ce choix traduit une conception déjà stratégique de la reconstruction. Il ne s’agit pas seulement de restaurer les capacités détruites, mais de construire les infrastructures matérielles de la croissance future. Jean Monnet apporte à cette démarche son expérience internationale et sa méthode fondée sur la fixation d’objectifs, la concentration des moyens et la recherche du consensus entre administrations, entreprises et partenaires sociaux.[42]

Autour du Plan, des ministères économiques, des entreprises publiques et des corps techniques se constitue ainsi une véritable technostructure de développement, associant ingénieurs, inspecteurs des Finances, économistes, statisticiens et administrateurs. La création de l’INSEE en 1946 complète cette transformation : l’État moderne doit désormais disposer d’une connaissance quantitative de la production, de l’emploi, de l’investissement, des revenus et des échanges pour établir ses diagnostics et fixer ses objectifs.[43]

2. Les économistes, ingénieurs et hauts fonctionnaires : construire les instruments du développement. Cette génération ne se contente pas d’organiser la reconstruction ; elle élabore les instruments intellectuels qui permettront de penser le développement sur le long terme.

Le démographe et économiste Alfred Sauvy, polytechnicien, fondateur de l’Institut national d’études démographiques, contribue à diffuser une conception dynamique de l’économie articulant population, emploi, productivité et transformation sectorielle. L’économiste Jean Fourastié, ingénieur de l’Ecole Centrale et docteur en droit, contrôleur général des assurances au ministère des finances puis enseignant universitaire réputé au plan mondial, fournit, avec Les Trente Glorieuses, une interprétation globale de la croissance française fondée sur les gains de productivité, le progrès technique et la transformation de la structure économique.[44] Ces analyses confortent l’idée que l’action publique doit accompagner et, lorsque cela est nécessaire, accélérer la transformation productive.

Pierre Massé, polytechnicien, ingénieur des ponts et chaussées, docteur ès sciences, industriel électricien avant-guerre, nommé par le Général de Gaulle commissaire général au Plan à partir de 1959, donne à cette démarche une formulation particulièrement élaborée. Dans Le Plan ou l’anti-hasard, il présente la planification comme une méthode de préparation collective de l’avenir face à l’incertitude. L’objectif n’est pas de supprimer celle-ci, mais de construire les capacités permettant d’affronter plusieurs futurs possibles.[45] La planification devient ainsi un instrument de décision stratégique plutôt qu’un mécanisme d’administration de l’économie.

François Bloch-Lainé, inspecteur des finances avant-guerre, grand résistant, banquier et électricien, directeur du Trésor après-guerre, incarne pour sa part la réflexion sur la modernisation de l’État, des finances publiques et des entreprises publiques. La nationalisation peut, dans cette perspective, constituer un instrument de maîtrise collective de secteurs stratégiques, mais elle n’a de sens qu’accompagnée d’exigences de gestion, de productivité et de responsabilité.[46]

Avec Louis Armand, ingénieur des Mines avant-guerre, fondateur du grand réseau « Résistance-fer » durant la guerre, Compagnon de la Libération, fondateur et premier président de la Communauté européenne de l’énergie atomique, de l’EURATOM, la culture stratégique prend une dimension technologique. L’ingénieur considère que la puissance française suppose la maîtrise des technologies déterminantes pour l’avenir et la souveraineté, spécialement dans le domaine énergétique et les transports. Le nucléaire illustre particulièrement cette conception : il associe indépendance énergétique, recherche scientifique, industrie de haute technologie et capacité exportatrice.[47]

La même logique va s’étendre aux transports, à l’aéronautique, au spatial, aux télécommunications et à l’aménagement du territoire, avec d’autres ingénieurs, officiers généraux, avec la participation du prodigieux réseau des Compagnons de la Libération né dans les combats. Paul Delouvrier, inspecteur des finances, docteur en droit, résistant proche de François Bloch-Lainé, préfet et président d’EDF, engagé dans la construction des institutions européennes comme la plupart des collègues précités, montre notamment que la modernisation doit aussi organiser l’espace national : infrastructures, pôles de développement, décentralisation industrielle et métropoles régionales participent d’une même recherche d’efficacité productive et de cohésion.[48]

3. La rencontre avec le général de Gaulle : de la modernisation à la politique de puissance. Il serait toutefois historiquement inexact de qualifier cette génération de « gaulliste ». Monnet, Bloch-Lainé, Massé, Sauvy ou Fourastié ne relèvent pas d’une même famille politique. Leur contribution tient précisément à leur professionnalisme d’État et à leur capacité à inscrire leur action dans la durée, au-delà des alternances gouvernementales.Cette continuité administrative constitue l’une des caractéristiques essentielles du modèle français des années 1950-1970. Les corps techniques, les administrations économiques, le Plan, les entreprises publiques et les organismes de recherche assurent une certaine permanence aux politiques stratégiques.[49]

Charles de Gaulle apporte à cet ensemble ce qui lui manquait encore : une doctrine politique explicite de la puissance. Il ne raisonne pas d’abord en économiste, mais en homme d’État : la France doit demeurer capable de décider par elle-même et doit donc disposer des moyens économiques, scientifiques, industriels, militaires et diplomatiques correspondant à ses ambitions. C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre la formule placée en exergue de cette étude : « Grandir sa force à la mesure de ses desseins […] proportionner l’enjeu et les moyens ».[50] La logique est fondamentale, tant dans le contexte que dans sa permanence encore aujourd’hui : les ambitions nationales doivent être proportionnées aux capacités effectivement construites.

La rencontre entre cette vision politique et les instruments élaborés par la haute administration transforme alors la modernisation économique en politique de programmes : nucléaire, aéronautique, spatial, électronique, télécommunications, infrastructures, agriculture et aménagement du territoire. Il apparaît ainsi moins une « économie gaulliste » au sens doctrinal qu’un système de gouvernement économique, dans lequel le pouvoir politique fixe les orientations et mobilise administrations, entreprises publiques, ingénieurs et entreprises privées pour les réaliser.

4. De la modernisation à la doctrine : les principes d’une politique économique de puissance. Le gaullisme économique résulte donc de la rencontre de deux traditions : d’une part, celle de la souveraineté et de la puissance ; d’autre part, celle de la programmation, de la statistique, de la planification et de l’investissement. De Gaulle donne à la seconde une finalité politique ; les économistes, ingénieurs et hauts fonctionnaires fournissent à la première les instruments de sa réalisation.Ceci explique la singularité de la période 1958-1974. Elle n’est ni le produit d’une théorie économique unique, ni celui d’un appareil bureaucratique autonome, mais une construction pragmatique, fondée sur la capacité de l’État à sélectionner les secteurs dans lesquels son intervention peut créer des capacités nouvelles.

Les résultats sont considérables : développement du nucléaire civil et militaire, consolidation de l’aéronautique, participation au programme spatial européen, modernisation des transports et des télécommunications, transformation de l’agriculture, développement des infrastructures et élévation des qualifications.[51] Mais cette réussite ne tient pas à une intervention indifférenciée de l’État. Elle repose précisément sur sa sélectivité : l’État intervient là où les investissements sont lourds, les horizons longs, les externalités importantes et les enjeux de souveraineté clairement identifiés. Le marché demeure ainsi le mécanisme ordinaire d’allocation des ressources ; l’État intervient lorsque les mécanismes spontanés ne suffisent pas à construire les capacités jugées nécessaires à l’avenir collectif. L’État stratège n’est donc pas celui qui fait tout ; c’est celui qui sait ce qu’il doit faire, ce qu’il peut laisser faire et surtout ce qu’il ne doit pas laisser disparaître.

Le véritable héritage de cette génération réside moins dans la multiplication des institutions que dans une méthode de décision publique : penser le temps long, hiérarchiser les priorités, mesurer les réalités économiques, investir, coordonner les compétences publiques et privées, construire puis évaluer les résultats. C’est cette méthode — largement perdue par certains de ceux qui se réclament pourtant aujourd’hui de cet héritage — qui distingue l’État stratège du simple État gestionnaire. Derrière la diversité des hommes et des institutions apparaît ainsi une troisième voie française, refusant à la fois le laisser-faire absolu et l’économie administrée, faisant du marché un instrument plutôt qu’un dogme et de l’État un stratège plutôt qu’un gestionnaire universel.

Cette synthèse doctrinale de troisième voie gaullienne, fondée sur la stabilité monétaire, la responsabilité budgétaire, la concurrence, la planification indicative, l’investissement de long terme, la politique industrielle, l’innovation et la souveraineté est maintenant examinée dans ses principes.

C. Les quatre principes fondateurs d’une troisième voie française

Les hommes et les institutions étudiés précédemment ont progressivement fait émerger une conception particulière des rapports entre l’État et l’économie. Celle-ci ne relève ni du libéralisme classique, qui réserve à l’État un rôle essentiellement régalien, ni de l’économie administrée, qui substitue la décision publique aux mécanismes du marché. Elle repose sur une idée plus exigeante : laisser au marché ce qu’il sait faire, mais ne pas lui abandonner ce qui engage la puissance, l’avenir et l’indépendance de la Nation. Cette conception, issue des expériences de la crise, de la guerre et de la reconstruction, trouve sous la Ve République sa formulation politique la plus cohérente. Elle constitue le cœur de ce que l’on peut appeler unetroisième voie française.

1. L’État stratège n’est pas l’État administrateur : restaurer la primauté de la décision et du temps long. Le premier principe tient à la distinction entre l’État qui dirige toutet l’État qui fixe les orientations essentielles. Le gaullisme économique ne prétend pas abolir le marché ni administrer quotidiennement les entreprises. Il considère en revanche que certaines décisions ne peuvent être abandonnées aux seules anticipations privées lorsqu’elles engagent des investissements lourds, des horizons très longs ou des intérêts collectifs majeurs.[52]

Cette conception prolonge directement la planification française de l’après-guerre. Le Plan n’avait pas vocation à remplacer les décisions des entreprises par celles de l’administration, mais à identifier les besoins, hiérarchiser les priorités, organiser la concertation et favoriser la convergence des investissements publics et privés. Le Commissariat général du Plan constituait ainsi moins un centre de commandement qu’un instrument de coordination stratégique.[53]

L’État stratège n’a pas à connaître mieux que l’entrepreneur la demande future ou les conditions particulières d’une innovation. Il doit en revanche pouvoir déterminer que l’indépendance énergétique, la maîtrise d’une technologie critique, une infrastructure essentielle ou une capacité industrielle présentent une valeur collective supérieure à leur rentabilité immédiate. C’est ici qu’intervient le temps long. Le marché est efficace pour orienter rapidement les capitaux et sanctionner les entreprises inefficaces ; il ne garantit pas nécessairement la constitution des capacités dont une nation aura besoin dans dix ou vingt ans. La puissance publique intervient précisément lorsque les coûts initiaux sont élevés, les rendements incertains et les horizons trop éloignés pour que le marché suffise à susciter l’investissement. Pierre Massé en donne une formulation particulièrement éclairante dans Le Plan ou l’anti-hasard : la planification ne vise pas à supprimer l’incertitude, mais à préparer plusieurs futurs possibles et à préserver des marges de décision.[54] Le Plan devient ainsi un instrument de réduction de la vulnérabilité collective.

Les grands programmes — nucléaire, aéronautique, espace, télécommunications, transports — illustrent cette logique. Ils sont moins considérés comme des secteurs ordinaires que comme des capacités structurantes, capables d’entraîner recherche, formation, sous-traitance, innovation, productivité et exportations.[55] L’État stratège se définit donc moins par le volume de son intervention que parla qualité de ses choix. La question n’est pas seulement combien l’État intervient, mais sur quoi, pourquoi, pendant combien de temps et avec quels résultats. Cette dernière exigence implique une véritable culture de l’évaluation : un programme peut échouer, une technologie devenir obsolète et une politique devoir être abandonnée.

La distinction avec l’État machinisteprend ici tout son sens. L’État stratège juge l’action publique à ses résultats et accepte d’en modifier les instruments ; l’État machiniste risque de mesurer son efficacité à la permanence de ses procédures et de ses structures. Le premier repose sur l’obligation de résultat, le second sur la conservation des moyens.

2. Le marché demeure le principe ordinaire de l’économie : concurrence, propriété et initiative privée. Le deuxième principe est tout aussi essentiel : l’État stratège n’est pas l’ennemi du marché. La France gaullienne n’a jamais cherché à supprimer l’économie de marché. Malgré des nationalisations importantes et un secteur public puissant, la période connaît une modernisation profonde du capitalisme français, une progression de l’investissement privé et une ouverture croissante aux échanges internationaux.[56]

La propriété publique est donc conçue comme un instrument, non comme une fin idéologique. Elle se justifie lorsque la maîtrise publique d’un secteur permet d’atteindre un objectif difficilement réalisable par le seul marché : indépendance énergétique, infrastructures essentielles, recherche stratégique ou constitution d’une capacité industrielle. Inversement, les entreprises privées sont indispensables à la réussite de cette politique. L’État peut financer une recherche, soutenir un programme ou garantir une commande initiale ; il ne peut se substituer durablement à l’entreprise. Le soutien public n’a de sens que s’il favorise la productivité, l’innovation et, à terme, la capacité à affronter la concurrence internationale.

Cette logique conduit à distinguer le marché comme mécanismeet le marché comme idéologie. Comme mécanisme, il demeure indispensable à l’allocation des ressources, à la sélection des entreprises et à l’incitation à l’innovation. Comme idéologie, il ne saurait déterminer seul les choix collectifs concernant l’énergie, la défense, les infrastructures critiques, la recherche fondamentale ou les technologies stratégiques. C’est l’un des apports essentiels du « colbertisme high tech » analysé ultérieurement par Élie Cohen : dans les secteurs caractérisés par de lourds coûts fixes, des externalités technologiques et des économies d’échelle, l’intervention publique peut contribuer à faire émerger des entreprises capables d’affronter la compétition mondiale.[57] La troisième voie française ne consiste donc pas à choisir entre l’État et le marché, mais à déterminer la frontière entre l’initiative décentralisée et la décision collective de long terme.

3. Planifier, investir, innover : concentrer la puissance publique sur les secteurs décisifs. Le troisième principe est celui de la concentration des moyens. Un État stratège ne peut pas tout faire : il doit choisir. La planification française s’est historiquement construite sur cette logique de sélection des secteurs prioritaires et de recherche d’effets de levier sur l’investissement privé.[58]

L’investissement public doit dès lors être distingué de la dépense courante. Routes, ports, voies ferrées, réseaux électriques, télécommunications, universités, centres de recherche ou infrastructures scientifiques constituent des formes de capital collectif, susceptibles d’accroître durablement le potentiel productif national. La discipline budgétaire ne consiste donc pas nécessairement à réduire indistinctement la dépense publique, mais à distinguer ce qui entretient le fonctionnement courant de ce qui prépare les capacités futures.

La politique scientifique prolonge cette logique. La recherche fondamentale, la formation des ingénieurs et les grands programmes technologiques deviennent des instruments de puissance. Le nucléaire en constitue l’exemple emblématique : il s’agit de maîtriser non seulement une technologie, mais une chaîne scientifique, industrielle et humaine complète.[59] La même logique apparaît dans l’aéronautique, le spatial et les télécommunications. La coopération internationale peut d’ailleurs renforcer la puissance lorsqu’elle permet de partager les risques et d’accroître les capacités technologiques. La souveraineté n’implique donc pas nécessairement l’autosuffisance.

L’enjeu décisif est la capacité à distinguer les secteurs stratégiques des secteurs ordinaires. Tout secteur peut être économiquement important pour ceux qui y travaillent ; une politique de puissance doit cependant identifier les technologies, infrastructures, compétences et chaînes de valeur dont la disparition créerait une vulnérabilité disproportionnée. Il existe ainsi implicitement un seuil de souveraineté : certains actifs peuvent être laissés au marché sans compromettre la liberté de décision nationale ; d’autres ne doivent pas disparaître sans solution de remplacement. Cette question, qui concernait hier l’énergie, l’électronique ou les infrastructures, se pose aujourd’hui pour les semi-conducteurs, les données, le cloud, l’intelligence artificielle, les batteries, les médicaments ou les minerais critiques.

4. Souveraineté, ouverture et puissance : une troisième voie entre autarcie et abandon de puissance. Le quatrième principe concerne la dimension internationale. Le gaullisme économique ne repose nullement sur l’autarcie. Il repose sur l’idée que l’ouverture n’est bénéfique que si elle ne détruit pas la capacité de décision de celui qui s’ouvre. Une nation peut commercer, attirer des capitaux, importer des technologies et coopérer avec ses partenaires tout en conservant la maîtrise des capacités qu’elle considère essentielles. La souveraineté économique ne signifie donc pas l’autosuffisance : elle signifie la capacité de choix.[60]

Cette conception permet également de comprendre pourquoi l’Europe n’est pas, par principe, contradictoire avec l’État stratège. Lorsqu’elle permet de réunir des ressources, d’élargir les marchés, de partager les risques et de développer des capacités qu’un État ne pourrait construire seul, la coopération européenne peut devenir un multiplicateur de puissance. Le problème n’est donc pas l’Europe en tant que telle, mais la nature des capacités qu’elle permet de construire.

L’histoire de l’après-guerre montre d’ailleurs que la France n’a pas retrouvé sa puissance en se retirant du commerce international, mais en modernisant suffisamment son appareil productif pour participer à la compétition internationale dans de meilleures conditions. Planification, politique industrielle, investissement scientifique et ouverture européenne pouvaient ainsi être complémentaires.[61] La troisième voie française peut dès lors être résumée par une équation simple : un État fort dans ses fonctions stratégiques, un marché libre dans ses fonctions ordinaires, une concurrence effective pour sélectionner les meilleurs, une planification indicative pour préparer le long terme et une ouverture internationale compatible avec la préservation des capacités essentielles.

Cette synthèse ne saurait cependant être transposée mécaniquement au XXIe siècle. Les technologies, les chaînes de valeur, les règles européennes et la nature de la puissance ont profondément changé. Il serait aussi vain de reconstituer les institutions des années 1960 que de prétendre reproduire leurs grands programmes à l’identique. Les principes, en revanche, demeurent pertinents : hiérarchiser les priorités, investir dans le temps long, préserver les compétences critiques, soutenir l’innovation, utiliser la concurrence comme instrument d’efficacité, évaluer les politiques publiques, préserver la stabilité monétaire et budgétaire et, surtout, proportionner les ambitions aux moyens effectivement disponibles.

La troisième voie française n’est donc pas un modèle économique figé, mais une méthode de gouvernement de la puissance. Son enseignement essentiel n’est pas que l’État doit intervenir davantage, mais qu’il doit intervenir mieux, là où son intervention est décisive, et se retirer lorsque le marché est plus efficace que lui. La distinction avec l’État machiniste retrouve ici toute sa portée : l’État stratège se juge à la transformation qu’il produit et accepte la sélection, l’évaluation et la suppression des dispositifs devenus inutiles ; l’État machiniste risque de confondre la permanence des moyens avec la réussite des politiques. L’expérience gaullienne invite donc moins à restaurer un « État fort » qu’à reconstruire un État capable de choisir, de préparer et d’obtenir des résultats. C’est là, plus que dans les institutions ou les instruments propres aux années 1960, que réside l’actualité véritable de cette troisième voie française.

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II. Le gaullisme économique en action : reconstruire une puissance industrielle (1958-1974)

La doctrine ne vaut toutefois que par les résultats qu’elle permet d’obtenir. Après avoir retracé les racines historiques de l’État stratège français et montré comment, des années 1930 à la Ve République, économistes, ingénieurs et hauts fonctionnaires en ont élaboré les instruments, il faut désormais confronter cette doctrine à l’épreuve des faits. Entre 1958 et 1974, le gaullisme économique devient une méthode de gouvernement et une politique de transformation de l’économie française.

Lorsque le général de Gaulle revient au pouvoir en 1958, la reconstruction est engagée, le Plan fonctionne et les grandes entreprises publiques ont commencé à moderniser leurs secteurs. Mais la France demeure confrontée à plusieurs fragilités : instabilité monétaire, inflation, insuffisance de l’investissement, appareil industriel encore fragmenté, dépendance énergétique, retards technologiques et déséquilibres territoriaux. Elle doit en outre financer sa modernisation tout en assumant le coût de la décolonisation et en retrouvant une capacité autonome d’action internationale. Le premier enjeu est donc celui de la remise en ordre des conditions de la puissance. La politique majeure de stabilisation monétaire et financière engagée à partir de 1958 avec le Plan Rueff-Pinay n’est pas étrangère à la stratégie industrielle : elle en constitue l’une des conditions. Une monnaie crédible, des finances publiques maîtrisées et une capacité suffisante d’épargne et d’investissement permettent de dégager les ressources nécessaires à la transformation de long terme. Avec cette politique monétaire du tandem concepteur Rueff-Pinay, la politique économique gaullienne associe ainsi discipline financière, rigueur budgétaire et ambition industrielle.[62]

Cette stabilisation doit cependant servir une transformation plus profonde de l’appareil productif. Les instruments hérités de la IVe République — Plan, entreprises publiques, grands corps techniques, crédit et recherche publique — sont conservés et mobilisés dans une perspective plus explicitement stratégique. Il ne s’agit plus seulement de reconstruire : il faut faire franchir à la France les seuils technologiques et industriels qui conditionnent son rang de puissance. C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre la politique des grands programmesse déroulant durant une quinzaine d’années avec forte constance: nucléaire militaire et civil, aéronautique, spatial, électronique, télécommunications, transports et équipements énergétiques. L’État concentre les moyens, coordonne les compétences scientifiques et industrielles et crée, lorsque les conditions sont réunies, les capacités susceptibles de produire des effets d’entraînement sur l’ensemble de l’économie. Mais cette politique dépasse les seuls secteurs de haute technologie : agriculture, infrastructures, logement, transports et aménagement du territoire participent également à la modernisation de l’environnement productif.

La France de 1974 n’est ainsi plus celle de 1958. La population active agricole a fortement diminué, la productivité et les qualifications ont progressé, l’urbanisation s’est accélérée, les infrastructures se sont développées et l’industrie a gagné en concentration et en capacité technologique. La croissance a donc profondément transformé la structure économique et sociale du pays, conformément à la dynamique décrite par Jean Fourastié sous le terme de « Trente Glorieuses ».[63] Cette transformation doit toutefois être replacée dans son environnement international. Au détour des années 1960-1970, la construction européenne progresse, le Marché commun s’élargit et la concurrence internationale s’intensifie. La question devient alors de savoir comment utiliser l’ouverture internationale et européenne sans laisser disparaître les capacités industrielles jugées essentielles. La réponse gaullienne n’est ni l’autarcie ni le retrait : elle consiste à rechercher, lorsque cela est possible, une maîtrise française ou européenne des technologies et capacités stratégiques. L’aéronautique et, progressivement, le spatial illustrent cette possibilité d’utiliser la coopération pour accroître plutôt que diminuer la puissance.

La période 1958-1974 doit donc être appréciée non seulement à travers les programmes lancés, mais à travers leurs résultats : gains de productivité, capacités technologiques, exportations, indépendance énergétique, développement des infrastructures et effets d’entraînement industriels. L’État stratège ne se définit pas par l’ampleur de son intervention, mais par les capacités qu’il parvient à construire. Cette exigence d’évaluation permettra également de distinguer le véritable État stratège de «l’État machiniste ». Le premier sélectionne, concentre les moyens et mesure son action aux résultats ; le second risque de multiplier structures et procédures sans vérifier suffisamment les capacités effectivement créées. L’enjeu n’est donc pas de célébrer rétrospectivement toute l’action de l’État gaullien, mais d’identifier ce qui, dans sa méthode, a effectivement produit de la puissance pour mieux apprécier enfin ce qui a évolué de manière préjudiciable au maintien de la dynamique.

La démonstration suivra quatre dimensions complémentaires. On examinera d’abord la remise en ordre monétaire, financière et budgétaire, qui constitue la condition de la politique de transformation. On étudiera ensuite le Plan, l’investissement et la modernisation de l’appareil productif, afin de mesurer comment les ressources sont sélectionnées et orientées. On analysera en outre les grands programmes industriels et technologiques, du nucléaire à l’aéronautique, au spatial, aux télécommunications et aux infrastructures, en confrontant leurs ambitions à leurs résultats, leurs coûts et leurs limites. On considérera enfin la dimension territoriale, sociale et européenne de cette transformation : aménagement du territoire, modernisation agricole, formation, qualifications et ouverture internationale.

Ces dimensions forment un même système : la stabilité financière rend l’investissement possible ; le Plan organise les priorités ; les grands programmes transforment les ressources en capacités industrielles et technologiques ; la formation, l’aménagement du territoire et l’ouverture européenne permettent leur diffusion et leur valorisation.

La période 1958-1974 apparaît ainsi comme une expérience particulièrement instructive. Elle montre qu’un État démocratique peut, sans abolir le marché ni renoncer à l’ouverture internationale, définir des priorités, mobiliser des ressources et construire des capacités que le secteur privé ne pourrait toujours assumer seul. Elle montre aussi que cette action n’est efficace qu’à condition de sélectionner, d’arbitrer et de corriger : tous les programmes ne furent pas des succès, toutes les entreprises publiques ne furent pas exemplaires et toutes les décisions industrielles ne se révélèrent pas pertinentes. La véritable leçon du gaullisme économique ne réside donc pas dans la reproduction des instruments des années 1960, mais dans la compréhension de la méthode qui permit, dans certaines conditions, de transformer une ambition de puissance en capacités réelles. C’est cette méthode en action qu’il convient maintenant d’examiner.

A. Restaurer les fondements économiques de la souveraineté

Lorsque le général de Gaulle revient au pouvoir en juin 1958, la France dispose déjà d’un appareil productif profondément transformé par la reconstruction et les premiers plans de modernisation. Mais cette modernisation demeure fragile : inflation persistante, déficits extérieurs, déséquilibres budgétaires et faiblesse récurrente du franc limitent les marges de manœuvre de l’État. La crise de 1958 révèle ainsi une contradiction essentielle : la France entend exercer une politique de puissance sans disposer encore de tous les instruments économiques permettant de la financer durablement. Le premier acte du gaullisme économique consiste donc à restaurer ces instruments.

1. La crise de 1958 : restaurer la capacité de décision. Depuis 1945, la croissance et la reconstruction ont profondément modernisé l’économie française, mais les finances publiques restent fragiles et la balance des paiements régulièrement déficitaire. Les dépenses liées aux conflits coloniaux, l’inflation et les dévaluations successives réduisent la capacité d’action du gouvernement. La crise de mai-juin 1958 donne à ces difficultés une dimension politique : la France doit simultanément rétablir son autorité, résoudre la question algérienne et restaurer sa crédibilité financière.[64] La stabilisation monétaire devient dès lors une question de souveraineté. Pour de Gaulle, une puissance qui dépend périodiquement de concours extérieurs pour défendre sa monnaie ne dispose pas d’une pleine liberté de décision. Le gouvernement confie à Antoine Pinay et à Jacques Rueff la préparation d’un programme de redressement. Le plan Rueff-Pinay, présenté à l’automne 1958, associe réduction des déficits, réforme fiscale, limitation des mécanismes inflationnistes, libéralisation de certains échanges et rétablissement de la compétitivité. Le franc est dévalué de 17,55 % en décembre 1958 et le nouveau franc entre en vigueur le 1er janvier 1960.[65]

L’essentiel n’est toutefois pas chacune de ces mesures, mais leur cohérence. Il s’agit de rompre avec les ajustements successifs et de rétablir un cadre monétaire, budgétaire et extérieur suffisamment stable pour permettre une politique de long terme. La discipline financière n’est donc pas conçue comme une fin austéritaire : elle doit restaurer les marges de manœuvre nécessaires à l’investissement et à la modernisation.

Encadré n° 1 — De Napoléon III au général de Gaulle : deux conceptions convergentes de la modernisation française

À près d’un siècle d’intervalle, Napoléon III et le général de Gaulle présentent des conceptions étonnamment proches de la modernisation économique, même si elles s’inscrivent dans des contextes politiques très différents. Tous deux arrivent au pouvoir dans un pays confronté à une crise profonde de ses institutions et de son économie. Tous deux considèrent que le premier devoir de l’État consiste à rendre à la France sa capacité d’action, sa confiance et sa puissance. Cette ambition est exposée dès les premiers grands discours de leur exercice du pouvoir.

Le discours de Bordeaux du 9 octobre 1852, prononcé par Louis-Napoléon Bonaparte quelques semaines avant la proclamation du Second Empire, constitue un véritable programme de gouvernement. Le futur Empereur y affirme que « l’Empire, c’est la paix », mais précise aussitôt que cette paix doit être mise au service d’une vaste politique de modernisation. Il annonce le développement des chemins de fer, des ports, des canaux, des voies navigables, des grands travaux urbains, de l’agriculture, du commerce et du crédit, convaincu que la prospérité nationale repose sur l’investissement productif et sur la circulation des hommes, des capitaux et des marchandises. L’État doit fixer les orientations, créer les conditions favorables et mobiliser les capitaux privés au service de l’intérêt général.[66]

Le général de Gaulle adopte une démarche comparable après son retour au pouvoir en 1958. Dans ses allocutions radiodiffusées et télévisées, puis lors de ses conférences de presse, il présente la restauration financière, la modernisation industrielle, la planification, l’indépendance technologique et le redressement économique comme les conditions du rétablissement de la puissance française. Le plan Rueff-Pinay, la stabilisation monétaire, le développement du Commissariat général au Plan, les grands programmes nucléaires, aéronautiques et spatiaux procèdent d’une même logique : donner à la France les capacités nécessaires pour maîtriser son avenir plutôt que subir les évolutions internationales.[67]

Les moyens employés diffèrent naturellement selon les époques. Napoléon III accompagne l’industrialisation par le développement du crédit moderne, l’essor des banques d’affaires, la construction des infrastructures et une ouverture commerciale progressive, illustrée par le traité Cobden-Chevalier de 1860. De Gaulle agit dans une économie déjà industrialisée en mobilisant la planification, les entreprises publiques, les investissements de long terme et les grands programmes scientifiques et technologiques. Mais, dans les deux cas, l’État n’a pas vocation à se substituer aux entrepreneurs : il oriente, coordonne et accélère le développement économique en créant les conditions de l’investissement et de l’innovation.[68] Cette parenté explique que plusieurs historiens voient dans le gaullisme économique moins une rupture qu’une nouvelle étape de la tradition française de modernisation par l’État. Dans les deux cas, la puissance publique n’est pas conçue comme une fin en soi, mais comme l’instrument d’une ambition nationale associant stabilité financière, développement industriel, progrès technique et affirmation de la puissance.[69]

Au-delà des différences de régime, d’époque et de contexte international, Napoléon III comme le général de Gaulle considèrent que la puissance économique ne procède ni du seul marché ni de la seule administration. Elle résulte de la capacité de l’État à donner une direction, à mobiliser les initiatives privées et à inscrire l’action publique dans le temps long. C’est cette conception de l’État stratège que le présent article se propose d’interroger à la lumière des défis du XXIᵉ siècle.

Plus d’un siècle après, de Gaulle reprend une logique comparable dans un environnement technologique et institutionnel radicalement différent. L’objectif n’est plus de construire les infrastructures de la première industrialisation, mais de maîtriser les systèmes complexes qui conditionnent désormais la puissance : énergie, nucléaire, aéronautique, spatial, électronique, télécommunications et recherche scientifique. Dans son allocution du 8 mai 1961, il demande ainsi que le Plan associe science, économie, technique et travail et qu’il détermine les objectifs du pays et de ses régions.[70] Dans les deux cas, l’État stratège ne prétend pas tout faire : il identifie les capacités structurantes que le marché ne peut construire seul à l’horizon requis et mobilise autour d’elles les ressources publiques et privées. La comparaison rappelle surtout que l’ouverture internationale n’est pas incompatible avec la souveraineté : elle devient un instrument de puissance lorsqu’elle renforce les capacités productives nationales.

2. Le franc et les finances publiques au service de l’investissement. La politique de 1958-1960 marque ainsi une rupture avec une gestion essentiellement défensive de la monnaie. Jacques Rueff joue un rôle intellectuel majeur dans cette évolution en faisant de la stabilité monétaire et de l’équilibre extérieur des conditions de la croissance durable. Mais le gaullisme économique ne saurait pour autant être assimilé au libéralisme de Rueff. Il retient de celui-ci l’exigence de discipline financière tout en maintenant une conception volontariste de la planification, de l’investissement public et de la politique industrielle.[71] Cette combinaison constitue l’une des caractéristiques essentielles du modèle gaullien : la stabilité monétaire et financière fournit le socle ; l’État stratège utilise ensuite ce socle pour investir et transformer l’économie. Les ressources ainsi préservées doivent pouvoir être orientées vers les infrastructures, l’énergie, la recherche, la formation et les grands programmes industriels. La souveraineté économique suppose donc une souveraineté financière minimale : un État incapable de maîtriser durablement ses équilibres fondamentaux ne peut soutenir des investissements dont les résultats ne seront perceptibles qu’à long terme.

Cette conception apparaît clairement dans les déclarations du général de Gaulle. Le 28 décembre 1958, il présente le redressement financier comme la condition d’un effort accru dans le logement, les écoles, les hôpitaux, l’énergie, l’équipement et les communications. En septembre 1959, il constate le rétablissement de « l’équilibre des finances, des échanges, de la monnaie » et le rattache immédiatement au développement de la formation et de la recherche. En janvier 1963, il présente enfin le Plan comme « l’essentiel de notre politique économique et sociale ».[72] La chronologie est donc significative : assainir pour pouvoir investir, puis organiser l’investissement en fonction d’objectifs de long terme.

3. Stabiliser pour moderniser. Le véritable paradoxe de la période apparaît alors le gouvernement qui restaure la rigueur financière est aussi celui qui amplifie l’effort d’investissement public et industriel. La croissance des années 1960 ne repose pas sur une diminution générale de l’intervention de l’État, mais sur une transformation de son usage. Les ressources sont davantage orientées vers les infrastructures, l’énergie, la recherche, les équipements collectifs, la formation et les grands programmes susceptibles d’accroître le potentiel productif.

La distinction entre dépense et investissement devient ici essentielle. L’État n’a pas vocation à se substituer systématiquement aux entreprises ; il doit créer les conditions qu’elles ne peuvent réunir seules à la même échelle : réseaux autoroutiers, système électrique, infrastructures scientifiques, télécommunications, ports ou équipements collectifs. Ces investissements produisent des externalités de développement qui justifient l’intervention publique.

La France connaît ainsi, entre 1959 et 1973, une croissance soutenue, une forte progression de la productivité et une transformation profonde de sa structure économique. L’industrie se modernise, l’agriculture connaît une mutation productive et les services se développent rapidement.[73] Il serait toutefois excessif d’attribuer cette dynamique au seul gaullisme : elle s’inscrit dans le mouvement plus large des « Trente Glorieuses », porté également par le contexte international, le Marché commun et le rattrapage technologique européen.[74] La spécificité française réside davantage dans la capacité de l’État à utiliser cette conjoncture favorable pour franchir des seuils industriels et technologiques.

4. De la stabilité retrouvée à la politique de puissance. Le premier volet du gaullisme économique peut dès lors être résumé en une séquence cohérente : restaurer la monnaie et les finances, libérer les capacités d’investissement, puis utiliser ces capacités pour transformer l’économie nationale. La souveraineté ne repose ni sur la seule solidité monétaire ni sur la seule puissance industrielle : elle suppose leur articulation.

Cette logique permet également de comprendre pourquoi la politique gaullienne ne se réduit pas à la création de « champions nationaux ». Ceux-ci ne peuvent apparaître que sur un socle composé d’épargne, de formation, de recherche, d’infrastructures, de commandes publiques et de stabilité macroéconomique. Le premier objectif de l’État est donc moins de désigner les gagnants que de reconstituer les conditions dans lesquelles des capacités compétitives peuvent émerger.

Cette première étape conduit naturellement au point suivant : une fois les fondements monétaires et financiers restaurés, il faut organiser l’allocation des ressources, définir les priorités et accélérer la transformation de l’appareil productif. Le Plan, les commissions de modernisation, les instruments de financement et la politique d’investissement deviennent alors les leviers d’un État qui ne se contente plus de rétablir les équilibres, mais entend orienter méthodiquement le développement.

B. L’État stratège au service de la mobilisation nationale

La restauration des équilibres monétaires et financiers n’est, dans la conception gaullienne, que le préalable à une entreprise plus vaste : mobiliser les forces économiques, scientifiques, techniques et humaines de la Nation afin d’accélérer sa modernisation. Le gaullisme économique ne repose donc pas sur la seule intervention directe de l’État, mais sur l’organisation d’une coopération entre l’administration, les entreprises, les corps techniques, les scientifiques, les salariés et les institutions financières. Le Plan, les entreprises publiques, les grands corps de l’État et les mécanismes de crédit constituent les principaux instruments de cette mobilisation.

1. Le Plan, instrument de mobilisation et de coordination. Héritée de la Libération, la planification indicative est conservée et renforcée sous la Ve République. Elle ne vise pas à substituer les décisions administratives au marché, mais à donner aux acteurs économiques une représentation commune des objectifs nationaux et des moyens nécessaires à leur réalisation. Le Plan permet ainsi de concentrer les ressources rares sur les secteurs susceptibles de produire les effets d’entraînement les plus importants.[75]

Cette conception, déjà présente dans le Premier Plan de 1947-1952, prend une dimension nouvelle avec le IVe Plan (1962-1965) puis le Ve Plan (1966-1970). Il ne s’agit pas de prévoir mécaniquement l’avenir, mais de réduire l’incertitude, de coordonner les investissements, d’orienter les financements et de donner aux entreprises une visibilité suffisante pour engager des décisions de long terme.[76]

Les analyses de Pierre Massé traduisent bien cette philosophie : le Plan constitue moins une prévision qu’une méthode de choix collectif sous contrainte, permettant de confronter les objectifs, les ressources disponibles et les arbitrages nécessaires.[77] L’État fixe ainsi le cap sans prétendre « ramer à la place » de l’ensemble des acteurs économiques.

Les commissions de modernisation donnent à cette planification une dimension particulière : hauts fonctionnaires, industriels, ingénieurs, universitaires et représentants des salariés y confrontent leurs analyses. Le Plan devient dès lors non seulement un instrument de programmation, mais un lieu de mobilisation des compétences nationales. Cette articulation distingue le modèle français d’une économie administrée : l’entreprise conserve son autonomie et les mécanismes du marché subsistent, mais l’environnement dans lequel s’exercent les décisions privées est volontairement structuré par la puissance publique.

2. Entreprises publiques, grands corps et financement de l’investissement. Cette mobilisation repose également sur le secteur public industriel et financier issu de la Libération. EDF, GDF, Renault, Charbonnages de France, les banques nationalisées et les établissements financiers spécialisés offrent à l’État des instruments permettant d’engager des investissements dont les horizons et les risques excèdent parfois ceux que le capital privé peut spontanément accepter. EDF en fournit l’un des exemples les plus significatifs, avec la constitution progressive d’un système électrique capable d’accompagner l’industrialisation puis le développement du nucléaire.[78]

Le secteur public ne constitue toutefois qu’un des leviers d’un dispositif plus large. Les grands corps techniques de l’État, notamment les Mines, les Ponts et Chaussées, les Télécommunications et l’Armement, apportent à la puissance publique une compétence scientifique et industrielle qui lui permet de dialoguer avec les entreprises, d’apprécier les choix technologiques et d’assurer la continuité des programmes. La force du modèle réside ainsi moins dans le volume de l’intervention publique que dans la capacité de l’État à savoir où, pourquoi et comment engager les ressources collectives.

Cette capacité est complétée par une politique active de mobilisation de l’épargne et du crédit. La Caisse des dépôts et consignations, le Crédit national, le Crédit foncier, les banques nationalisées et les mécanismes de financement spécialiséspermettent d’orienter une partie des ressources vers les priorités du Plan.[79] Le financement devient ainsi le prolongement naturel de la planification : les priorités définies collectivement doivent pouvoir trouver une traduction financière.

L’originalité du système apparaît surtout lorsque ces instruments sont combinés : commande publique, crédit, recherche, formation et infrastructures peuvent simultanément réduire le risque initial, favoriser l’apprentissage technologique et permettre à l’entreprise de conquérir ensuite des marchés extérieurs. L’État accepte une partie du risque et crée les conditions permettant au secteur privé de prendre progressivement le relais.

Le dispositif n’est évidemment pas exempt de faiblesses. Les entreprises publiques peuvent accumuler des rigidités, les grands corps favoriser une concentration excessive des décisions et certains choix industriels se révéler contestables. Mais son ambition fondamentale demeure claire : transformer l’épargne nationale en capacités productives et technologiques plutôt qu’en seule consommation immédiate.

3. Une mobilisation qui associe puissance économique et progrès social. La mobilisation nationale ne peut cependant se réduire au capital, aux infrastructures et aux technologies. Elle suppose également de mettre les hommes et les femmes en situation de contribuer pleinement au développement national. Le gaullisme économique comporte ainsi un volet social qui ne constitue pas un appendice de la politique industrielle, mais l’une de ses conditions.

L’amélioration de l’accès aux soins, la consolidation du système de retraite, le développement de l’enseignement, de la formation et des qualifications répondent à une même logique : une économie moderne ne peut être durablement productive si elle ne garantit pas à sa population un niveau suffisant de santé, de sécurité et de compétences. Le progrès social est donc conçu comme un investissement dans le capital humain et la cohésion nationale.

Cette conception rejoint également la place accordée par de Gaulle à la participation. Celle-ci devait permettre d’associer davantage les salariés aux résultats et à la marche de l’entreprise, en dépassant l’opposition traditionnelle entre capital et travail. Le gaullisme économique entend ainsi concilier efficacité économique et association des travailleurs à la prospérité collective.

L’originalité de cette politique sociale tient enfin à son articulation avec la croissance. Il ne s’agit pas, dans la conception gaullienne, de multiplier indéfiniment les prélèvements pour financer l’expansion des prestations : le progrès social doit autant que possible être rendu compatible avec l’accroissement des ressources produites par l’économie. La croissance élargit les disponibilités ; celles-ci permettent ensuite de financer la santé, les retraites, l’éducation, les infrastructures et l’amélioration des conditions de vie. La puissance économique et le progrès social ne sont donc pas conçus comme deux objectifs concurrents, mais comme les deux dimensions d’une même dynamique de modernisation.

Cette conception explique également l’importance accordée à la recherche scientifique, à l’enseignement supérieur et à la formation technique. Le développement du nucléaire, de l’aéronautique, du spatial ou des télécommunications suppose une continuité entre recherche, ingénierie, formation et production industrielle. La modernisation agricole obéit à la même logique : mécanisation, diffusion des techniques, transformation des exploitations et formation des agriculteurs participent d’une même politique d’élévation de la productivité.[80]

Le gaullisme économique apparaît ainsi comme une forme française de capitalisme organisé : le marché demeure le mécanisme ordinaire de l’économie, tandis que l’État assume la responsabilité des conditions de long terme de la puissance, en intervenant là où les investissements sont trop longs, trop risqués ou trop interdépendants pour être spontanément réalisés par le seul marché.

4. De la mobilisation générale à la sélection stratégique. La mobilisation nationale n’a toutefois de sens que si elle s’accompagne d’une sélection des priorités. Un État qui prétend soutenir simultanément tous les secteurs, toutes les technologies et tous les territoires disperse ses moyens et perd précisément ce qui fait sa force stratégique.

Le modèle gaullien atteint ici sa cohérence : le Plan identifie les priorités, les administrations et les grands corps apportent leur expertise, les entreprises publiques et le système financier mobilisent les ressources, tandis que la recherche, la formation et les politiques sociales fournissent les compétences et les conditions humaines nécessaires. Lorsque ces instruments convergent, l’État peut faire franchir à l’économie française des seuils industriels et technologiques qu’elle n’aurait probablement pas franchis au même rythme par le seul jeu du marché.

L’État stratège n’est donc pas celui qui prétend tout faire, mais celui qui sait ce qu’il veut construire et concentre ses moyens sur quelques objectifs décisifs. C’est précisément cette sélection qui conduit au point suivant : les grands programmes par lesquels la France va transformer cette mobilisation en capacités industrielles, scientifiques et technologiques concrètes.

C. Les grands programmes industriels et technologiques

La mobilisation nationale ne prend tout son sens que lorsqu’elle se traduit par des réalisations capables de modifier durablement les capacités productives et technologiques du pays. Entre 1958 et 1974, la France engage ainsi des programmes caractérisés par leur durée, leur intensité capitalistique, leur risque technologique et la nécessité d’une continuité de l’action publique. Nucléaire, aéronautique, spatial, télécommunications, informatique et grands équipements deviennent les terrains privilégiés d’un État qui accepte de mobiliser des ressources importantes pour franchir des seuils technologiques que le seul marché n’aurait pas nécessairement permis d’atteindre.

1. Le nucléaire : l’énergie comme instrument de souveraineté. Le programme nucléaire constitue l’expression la plus aboutie de cette conception de l’État stratège. Il répond à une contrainte fondamentale : la France dispose de ressources énergétiques limitées et reste dépendante des importations de charbon puis de pétrole. Dans le contexte de la guerre froide, l’énergie apparaît ainsi comme une composante de la puissance industrielle et militaire.

La politique nucléaire n’est toutefois pas née en 1958. Elle plonge ses racines dans la création du Commissariat à l’énergie atomique en 1945, puis dans les travaux scientifiques et industriels de l’après-guerre. Charles de Gaulle, qui avait participé à cette création, réactive cette orientation après son retour au pouvoir. Le nucléaire militaire, avec l’explosion de la première bombe française en 1960, constitue un instrument majeur de l’indépendance stratégique ; le nucléaire civil poursuit une logique complémentaire : disposer d’une énergie maîtrisée technologiquement et moins dépendante des aléas géopolitiques.[81]

La création d’EDF en 1946, la concentration des compétences scientifiques au CEA et l’existence de grands corps techniques fournissent à l’État les instruments nécessaires à cette politique. La première génération de centrales repose sur la filière graphite-gaz, avant que la France ne s’oriente progressivement vers les réacteurs à eau pressurisée. Le lancement du plan Messmer en 1974, à la limite de la période étudiée, constitue l’aboutissement de cette accumulation de compétences.[82] Le résultat dépasse la seule production d’électricité. Le nucléaire contribue à structurer un vaste ensemble associant recherche, ingénierie, métallurgie, construction mécanique et électrotechnique. Il illustre ainsi une conception de la souveraineté fondée non sur l’autarcie, mais sur la maîtrise des compétences permettant de conserver une liberté de choix. La France coopère avec Euratom et entretient des relations technologiques internationales, mais cherche à éviter toute dépendance qui la priverait de sa capacité de décision.

2. L’aéronautique et le spatial : atteindre les frontières technologiques. L’aéronautique constitue un deuxième pilier de cette stratégie. La restructuration engagée après la Libération a permis de reconstituer une industrie capable de conduire des programmes complexes. Sous la Ve République, l’enjeu devient triple : préserver une capacité militaire autonome, maintenir une industrie de haute technologie et conquérir les marchés internationaux.

La famille des avions de chasse Mirage, développée par Dassault, illustre cette volonté d’autonomie. La France conserve une capacité complète de conception et de production d’avions de combat, contribuant directement à sa liberté d’action militaire.[83] Mais l’ambition s’étend rapidement à l’aéronautique civile. Le Concorde, réalisé avec le Royaume-Uni, montre que coopération internationale et souveraineté industrielle ne sont pas incompatibles lorsque les partenaires conservent des compétences technologiques substantielles. Le premier vol de 1969 manifeste une ambition qui excède largement les seuls critères de rentabilité immédiate.

La même logique s’applique à l’espace. La création du Centre national d’études spatiales (CNES) en 1961, puis le lancement de la fusée Diamant en 1965, permettent à la France d’acquérir une capacité autonome d’accès à l’espace.[84] Cette compétence prépare ensuite les coopérations européennes au sein de l’ELDO et de l’ESRO,[85] puis la création de l’Agence spatiale européenne (ESA) en 1975. L’expérience française montre ici que la coopération peut constituer un multiplicateur de puissance lorsqu’elle repose sur des capacités nationales réelles. L’enseignement est essentiel : coopérer ne signifie pas renoncer à sa souveraineté ; encore faut-il disposer des compétences qui permettent de négocier la coopération en position de force.

3. Télécommunications et informatique : identifier les technologies d’avenir. Les télécommunications et l’informatique illustrent une autre dimension de l’État stratège : sa capacité à identifier des technologies dont l’importance stratégique est encore en devenir. Dans les années 1960, la France entreprend un effort considérable de modernisation de son réseau téléphonique et de ses infrastructures électroniques.[86] Le Plan Calcul, lancé en 1966, traduit ensuite la volonté de ne pas laisser l’informatique devenir un domaine entièrement dominé par les entreprises américaines. L’État soutient notamment la Compagnie internationale pour l’informatique (CII) afin de faire émerger un acteur national capable de participer à la compétition internationale.

Le résultat sera plus incertain que dans le nucléaire ou le spatial :  hélas, la CII ne deviendra pas un champion mondial et sera finalement intégrée à Honeywell Bull en 1976.[87] Mais cet échec industriel ne signifie pas que le diagnostic stratégique était erroné. L’informatique était bien appelée à devenir une infrastructure essentielle de la puissance économique et technologique. Cette distinction est importante : un État peut identifier correctement un secteur stratégique tout en se trompant sur l’entreprise, la technologie ou le calendrier. La politique industrielle doit donc être jugée non seulement à ses résultats commerciaux immédiats, mais aussi à sa capacité à créer des compétences, des infrastructures et des effets d’apprentissage. La commande publique joue ici un rôle déterminant. En soutenant les premières applications, en garantissant des débouchés et en rapprochant recherche et industrie, elle permet de réduire le risque initial et de favoriser l’émergence d’une base technologique nationale. L’objectif n’est pas de remplacer durablement l’entreprise privée, mais de lui permettre de franchir des seuils qu’elle ne pourrait atteindre seule.

Encadré n° 2 — Le Plan Calcul et la CII : un échec de l’État stratège ou un succès inachevé ?

Le Plan Calcul, lancé en 1966 à l’initiative du général de Gaulle, constitue l’une des manifestations les plus ambitieuses du volontarisme industriel de la Ve République. Sa création répond à une double préoccupation. D’une part, la prise de contrôle de Bull par General Electric fait craindre la disparition d’une capacité nationale dans un secteur appelé à devenir stratégique. D’autre part, les restrictions américaines concernant l’accès à certains calculateurs de haute performance, indispensables aux programmes nucléaires français, révèlent combien la souveraineté technologique conditionne désormais l’indépendance nationale. La création de la Compagnie internationale pour l’informatique (CII) en décembre 1966 vise ainsi à doter la France d’un constructeur capable de rivaliser avec les grands groupes américains et à préserver son autonomie dans un domaine appelé à structurer l’économie de demain.[88] Si la CII ne parvient finalement pas à s’imposer sur le marché mondial, cet échec ne saurait être réduit à une prétendue incapacité de l’État à conduire une politique industrielle. Plusieurs facteurs, étroitement liés, expliquent les difficultés rencontrées.

Le premier tient à la domination écrasante d’IBM, qui contrôle alors l’essentiel du marché mondial des ordinateurs, à une époque où l’Europe ne dispose pas de l’outil stratégique essentiel de la politique de la concurrence pour contrôler les pratiques abusives de position dominante. Son avance technologique, la puissance de ses capacités de recherche, l’ampleur de son réseau commercial et les économies d’échelle dont elle bénéficie rendent extrêmement difficile l’émergence d’un concurrent européen isolé.

Le second facteur réside dans la rapidité exceptionnelle des évolutions technologiques. Les investissements nécessaires à la conception d’une gamme complète d’ordinateurs, de systèmes d’exploitation, de logiciels et de services exigent une continuité financière sur plusieurs décennies, alors que les innovations se succèdent à un rythme qui rend rapidement obsolètes les générations précédentes de matériels.

À ces contraintes industrielles s’ajoutent des fragilités politiques et institutionnelles. Les inflexions de la politique industrielle après 1974, l’abandon du projet européen Unidata, qui devait rapprocher la CII, Siemens et Philips, puis la fusion avec Honeywell-Bull, modifient profondément la stratégie initiale. L’entreprise perd progressivement la stabilité dont une industrie de haute technologie a besoin pour amortir des investissements particulièrement lourds.[89]

Pour autant, le Plan Calcul ne peut être regardé comme un échec complet. Il a profondément transformé l’écosystème scientifique et technologique français. Il favorise la création de l’IRIA, devenu INRIA, accélère le développement de l’enseignement supérieur en informatique, soutient l’apparition d’une filière nationale de mini-ordinateurs avec le Mitra 15, encourage les travaux du réseau Cyclades, dont plusieurs principes inspireront ultérieurement Internet, et contribue à former une génération d’ingénieurs, de chercheurs et de développeurs qui joueront un rôle majeur dans l’économie numérique française.[90]

L’enseignement de cette expérience dépasse ainsi largement le cas de la CII. Il montre que l’État stratège ne peut être jugé à l’aune du seul succès commercial d’une entreprise, mais à sa capacité à créer durablement des compétences, des infrastructures scientifiques, des technologies et des écosystèmes d’innovation. Sous cet angle, le Plan Calcul a laissé un héritage beaucoup plus important que ne le laisse supposer la disparition de la CII.

Il révèle également les conditions auxquelles une politique industrielle peut réussir dans les secteurs de haute technologie. La continuité des choix publics, la stabilité des financements, l’adaptation permanente aux ruptures technologiques, l’existence d’un marché suffisamment vaste et la coopération entre recherche, industrie et finance apparaissent comme des facteurs aussi décisifs que l’intervention de l’État elle-même.

Cette dernière observation conduit à une réflexion qui demeure d’une grande actualité. L’histoire de la CII met moins en évidence les limites de l’État stratège que celles d’un État stratège agissant seul dans une industrie désormais mondiale. Dès les années 1970, l’informatique exigeait des investissements, des capacités de recherche et des marchés qu’une puissance moyenne ne pouvait mobiliser isolément. Les difficultés rencontrées par la France annonçaient déjà celles auxquelles sont aujourd’hui confrontées toutes les politiques de souveraineté technologique.

La leçon conserve une portée directe pour le XXIᵉ siècle. Dans les domaines des semi-conducteurs, de l’intelligence artificielle, du cloud, des technologies quantiques, des batteries ou encore de la cybersécurité, la question n’est plus de choisir entre le marché et l’État. Elle consiste à déterminer à quelle échelle celui-ci peut agir efficacement. L’État stratège contemporain ne peut plus être pensé dans un cadre exclusivement national : il doit articuler les capacités françaises avec une véritable politique industrielle européenne, seule susceptible d’atteindre la masse critique nécessaire face aux grands ensembles américains et chinois.

En définitive, le Plan Calcul apparaît moins comme l’échec du volontarisme gaullien que comme une expérience pionnière révélant les exigences nouvelles de la souveraineté technologique. Il rappelle qu’une politique industrielle ne se mesure ni au nombre de subventions accordées ni au volume des dépenses publiques, mais à sa capacité à inscrire l’investissement, la recherche, l’industrie et les compétences dans une stratégie cohérente et durable. Soulignons en 2026, que l’épisode de la CII annonçait déjà les problématiques qui sont aujourd’hui au cœur du rapport Draghi, du CHIPS Act américain ou encore de l’European Chips Act.[91] 

4. Des programmes dispersés à un système industriel intégré. La véritable portée des grands programmes apparaît lorsqu’on les considère comme les composantes d’un système technologique interdépendant. Le nucléaire mobilise l’ingénierie, la métallurgie et l’électromécanique ; l’aéronautique stimule les matériaux, l’électronique et les moteurs ; le spatial accélère les télécommunications et l’informatique ; la défense fournit enfin un marché initial à des technologies susceptibles de trouver ensuite des applications civiles.

L’État ne soutient donc pas seulement des entreprises isolées : il cherche à construire des chaînes de compétences. Les commandes publiques, les grands opérateurs nationaux, les établissements scientifiques et les entreprises privées forment un écosystème dans lequel la puissance publique accepte d’assumer une partie du risque initial afin de permettre ensuite à l’industrie de prendre le relais.[92]

Le bilan doit néanmoins être nuancé. Certains programmes connaissent des dépassements de coûts, des retards ou des échecs commerciaux ; le Plan Calcul en fournit l’exemple. Le système peut aussi favoriser une concentration excessive des décisions entre administration, grands corps et grandes entreprises. Mais ces limites ne doivent pas conduire à une appréciation purement comptable de la stratégie. La question décisive est de savoir si l’ensemble des programmes a accru les capacités de la Nation.

Sous cet angle, le bilan de 1958-1974 est significatif : la France dispose désormais d’une industrie nucléaire puissante, d’une industrie aéronautique militaire autonome, de compétences spatiales reconnues, d’une industrie aéronautique civile engagée dans des coopérations internationales, de télécommunications profondément modernisées et d’une base scientifique et technique renforcée.[93]

Plusieurs de ces investissements produiront d’ailleurs leurs effets les plus importants après la période gaullienne : Concorde, Airbus, Ariane ou le développement ultérieur du parc nucléaire témoignent de cette dissociation entre le moment de la décision et celui du rendement. Une politique industrielle de long terme doit donc être appréciée à l’aune des capacités cumulatives qu’elle engendre : ingénieurs, infrastructures, fournisseurs, savoir-faire, recherche, réputation internationale et possibilités d’exportation.

C’est finalement ce qui distingue l’État stratège de « l’État machiniste » : le premier accepte de prendre des risques pour créer des capacités nouvelles ; le second peut multiplier les procédures sans accroître réellement les moyens d’action de la Nation. La période 1958-1974 montre ainsi qu’un État peut intervenir fortement dans l’économie sans abolir le marché, à condition de concentrer son action sur les infrastructures, la recherche, les technologies critiques et les investissements de long terme. Sa fonction n’est pas de se substituer durablement aux entreprises, mais de catalyser les capacités privées et scientifiques, en concentrant les ressources sur un nombre limité de priorités.

Cette dernière condition conduit directement à la question suivante : quels furent les résultats économiques, industriels et sociaux globaux de cette stratégie, quels furent ses coûts et ses contradictions, et pourquoi un modèle qui avait produit des capacités aussi importantes allait-il progressivement s’essouffler ?

D. Georges Pompidou, prolongateur et adaptateur du gaullisme économique

La disparition du général de Gaulle de la scène politique en avril 1969 ne signifie pas celle du modèle économique construit depuis 1958. Avec Georges Pompidou, la Ve République en conserve les principaux instruments, mais les adapte à une économie désormais plus ouverte, plus européenne et plus concurrentielle. Premier ministre pendant près de six ans, Pompidou connaît parfaitement les mécanismes de l’État stratège ; devenu président, il entend moins les remettre en cause que préserver l’objectif de puissance en donnant davantage de place à l’entreprise, à la compétitivité et à l’ouverture internationale.[94]

1. De Gaulle et Pompidou : continuité et inflexion. L’accession de Georges Pompidou à la présidence en juin 1969 ne constitue donc pas une rupture doctrinale. Il entend poursuivre la modernisation engagée depuis 1958 et maintenir les grands programmes industriels, l’effort d’équipement et l’indépendance nationale. Mais son approche diffère sensiblement de celle de Charles de Gaulle : là où celui-ci insiste prioritairement sur la souveraineté et le rang international de la France, Georges Pompidou accorde une place croissante à la compétitivité des entreprises françaises.[95] Cette inflexion ne signifie nullement l’abandon de l’État stratège. Elle traduit plutôt une évolution de sa fonction. L’État ne doit pas seulement financer les infrastructures et conduire les grands programmes ; il doit aussi permettre aux entreprises françaises d’atteindre une taille et une efficacité suffisantes pour affronter la concurrence internationale.

L’entreprise devient ainsi une composante à part entière de la puissance nationale. Le Président Pompidou encourage la modernisation, l’investissement, les exportations et les concentrations industrielles nécessaires à l’émergence de groupes de dimension internationale. La souveraineté économique passe désormais aussi par la capacité des entreprises françaises à conquérir les marchés extérieurs.

La continuité demeure cependant très forte dans les secteurs stratégiques. Georges Pompidou poursuit les programmes nucléaire, spatial, aéronautique et militaire, accompagne le développement de Concorde et soutient la coopération industrielle européenne qui conduira à Airbus. L’objectif est désormais de faire reposer la puissance française sur la combinaison de l’État, des grands programmes et d’entreprises compétitives.

2. L’entreprise au cœur du nouveau capitalisme français. Cette évolution donne à l’entreprise une place plus centrale dans le modèle économique. Georges Pompidou ne se convertit pas pour autant au libéralisme anglo-saxon : l’État conserve d’importants leviers économiques et le secteur public demeure considérable. Mais l’État ne saurait se substituer durablement aux entreprises. Sa fonction est de créer les conditions de leur développement, de leur investissement et de leur internationalisation.

Au début des années 1970, cette orientation favorise les regroupements et les concentrations destinés à faire émerger des groupes capables de rivaliser avec les entreprises américaines, allemandes et japonaises.[96] La politique industrielle évolue ainsi progressivement du soutien à des secteurs prioritaires vers la constitution de champions industriels. Cette mutation répond à une transformation profonde de l’environnement économique. La croissance des multinationales américaines, l’essor du Japon et l’élargissement du marché européen rendent insuffisante une stratégie fondée sur le seul marché intérieur. La France doit désormais disposer d’entreprises capables de produire, investir, maîtriser leurs technologies et exporter à l’échelle internationale.

L’exportation devient ainsi un instrument de puissance. Mais cette internationalisation introduit une contradiction nouvelle : plus les entreprises françaises s’insèrent dans les marchés mondiaux, plus elles deviennent dépendantes de capitaux, de technologies et de débouchés extérieurs. La puissance économique suppose donc désormais une articulation plus subtile entre autonomie nationale et insertion internationale.

3. L’Europe comme multiplicateur de puissance. C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre la politique européenne de Georges Pompidou. Loin de remettre en cause la construction européenne, il cherche à la réorienter afin qu’elle puisse servir les intérêts économiques et industriels français. La conférence de La Haye de décembre 1969 relance la construction européenne, tandis que l’élargissement de 1973 et les coopérations industrielles ouvrent de nouveaux espaces à l’économie française.

Le Président Pompidou comprend en effet que certaines industries ne peuvent plus atteindre une taille mondiale sur le seul marché français. L’Europe est alors considérée comme capable de devenir un multiplicateur de puissance, à condition que la coopération permette d’additionner des compétences nationales plutôt que de les dissoudre. Le programme Airbus en constitue l’exemple le plus significatif. Engagé à la fin des années 1960, il vise à permettre aux Européens de concurrencer les constructeurs américains en mettant en commun des capacités industrielles nationales. La France y conserve une position majeure, tandis que l’Allemagne fédérale, puis l’Espagne et d’autres partenaires apportent leurs propres compétences.[97]

La logique est identique à celle qui avait présidé aux coopérations spatiales : coopérer pour atteindre une masse critique sans renoncer aux capacités nationales. Cette conception conserve une dimension profondément gaullienne. L’Europe n’est pas envisagée comme un substitut aux politiques industrielles nationales, mais comme un espace permettant de les amplifier. Cette approche vaut également pour les relations franco-allemandes. La coopération industrielle peut accroître considérablement la puissance européenne, mais elle suppose des capacités nationales réelles et une répartition suffisamment équilibrée des responsabilités. L’Europe économique de Pompidou demeure ainsi subordonnée à une conception de la puissance nationale.

4. Le choc de 1973 et la fin d’un cycle. Le contexte dans lequel Georges Pompidou exerce la présidence diffère toutefois profondément de celui de la décennie précédente. L’économie française est devenue plus moderne et plus ouverte, mais aussi plus exposée aux déséquilibres internationaux. Les tensions inflationnistes s’accroissent tandis que le système monétaire international issu de Bretton Woods commence à se désagréger avec la suspension de la convertibilité du dollar en or en août 1971.[98]

Le choc pétrolier d’octobre 1973 révèle brutalement la vulnérabilité énergétique des économies occidentales. Pour la France, il confirme l’importance stratégique d’une politique énergétique nationale. Le plan Messmer de mars 1974, décidé quelques mois avant la mort du Président Pompidou, accélère ainsi massivement le développement du nucléaire civil.[99] Cette décision est particulièrement révélatrice : au moment où le modèle économique international entre dans une nouvelle phase, la France répond encore par ungrand programme industriel de long terme. Le choc pétrolier ne signifie donc pas la disparition immédiate du modèle gaullien ; il marque plutôt la fin de l’environnement favorable dans lequel celui-ci avait pu fonctionner.

Georges Pompidou meurt en avril 1974. Son successeur, Valéry Giscard d’Estaing, modifiera progressivement les priorités économiques françaises. Mais une grande partie des capacités constituées depuis 1958 — nucléaire, aéronautique, spatial, télécommunications, infrastructures et grands groupes industriels — continuera de produire ses effets pendant plusieurs décennies. Le bilan de la période doit donc être nuancé. Avec Georges Pompidou, le gaullisme économique évolue d’un modèle principalement centré sur l’État constructeur de puissance vers un modèle dans lequel la puissance doit également passer par la compétitivité des entreprises et l’utilisation de l’Europe comme espace de projection, avec parfois la substitution d’une politique d’action à une politique plus idéologique, réthorique et parfois théorique.

Cette évolution fait apparaître une difficulté qui deviendra centrale dans les décennies suivantes : plus l’économie française s’internationalise, plus les instruments de souveraineté doivent être repensés. L’État dispose encore de puissants leviers en 1974, mais la mondialisation financière, la montée des multinationales, l’approfondissement du marché européen et les mutations technologiques vont progressivement réduire sa capacité d’action directe.

Le gaullisme économique aura ainsi réussi à transformer la France en une puissance industrielle et technologique plus solide, mais il laisse à ses successeurs une question nouvelle : comment préserver l’autonomie stratégique d’une économie désormais insérée dans des marchés et des chaînes de production de plus en plus internationaux? C’est cette tension entre puissance nationale, ouverture européenne, compétitivité et autonomie qui structurera la suite de notre étude.

III. De la doctrine de l’autonomie stratégique industrielle à la défaisance et la désindustrialisation

Le modèle économique construit depuis la Libération et porté à son expression la plus ambitieuse entre 1958 et 1974 ne disparaît pas avec le général de Gaulle. Ses principaux instruments — planification indicative, grands programmes, entreprises publiques, grands corps techniques, mobilisation de l’épargne et politique scientifique — continuent longtemps à produire leurs effets. La France dispose encore, au milieu des années 1970, d’un appareil industriel modernisé, de grandes entreprises, de compétences scientifiques et de plusieurs filières technologiques de premier rang. Pourtant, la doctrine qui avait permis de constituer ces capacités va progressivement perdre sa cohérence, ses instruments et sa légitimité intellectuelle.

Cette évolution ne procède pas d’une décision unique et concerne plusieurs gouvernements. Elle résulte aussi pour une bonne part de la rencontre entre une transformation de l’environnement international et une modification progressive des choix économiques français. Le premier choc pétrolier, la fin du système de Bretton Woods, le ralentissement de la productivité (dont probablement le décrochage brutal lié au passage des 35 heures hebdomadaires payées 40 heures soit une augmentation de salaire brutale de plus de 10% la première année en 2001), l’inflation « inconsciente » (par le passage du franc français à l’euro également en 2001) et l’apparition du chômage de masse mettent fin aux conditions exceptionnellement favorables des Trente Glorieuses. L’État doit désormais agir dans une économie plus instable, plus ouverte et davantage soumise aux contraintes monétaires et financières internationales.[100]

La crise ne condamnait pourtant nullement, par elle-même, l’État stratège. Elle pouvait conduire à en renouveler les instruments. La France choisit progressivement une autre voie : priorité à la stabilité monétaire, développement des marchés financiers, ouverture internationale et transformation du rôle de l’État. Celui-ci ne disparaît pas de la sphère économique ; il intervient toujours fortement, mais tend de plus en plus à agir comme régulateur, financeur ou correcteur du marché, plutôt que comme constructeur direct de capacités industrielles.[101]

Il serait toutefois excessif de situer une rupture absolue en 1974 ou en 1981. La France poursuit encore des politiques industrielles ambitieuses : le nucléaire, l’aéronautique, le spatial, les télécommunications et les infrastructures bénéficient de grands investissements publics, tandis que les nationalisations de 1981-1982 témoignent d’un volontarisme économique hélas plus fondé sur l’idéologie que sur le souci d’efficacité industrielle qui avait gouverné dans les années 1960. La défaisance est donc un processus, non une rupture. Elle réside moins dans l’abandon immédiat de toute politique industrielle que dans la transformation progressive de ses finalités, de ses instruments et de son horizon temporel.

Le tournant des années 1980 est à cet égard décisif. La priorité donnée à la stabilité monétaire, puis la désinflation et l’ancrage européen, restaurent la crédibilité financière de la France mais réduisent également certains instruments de son autonomie économique. Dans le même temps, le marché unique européen accroît la concurrence et élargit les débouchés des entreprises françaises. L’Europe peut ainsi être alors, comme Georges Pompidou l’avait déjà compris, un multiplicateur de puissance ; mais elle introduit également des contraintes nouvelles sur les politiques industrielles nationales. La question n’est donc pas de rendre l’Europe responsable de la défaisance française, mais de comprendre comment la puissance nationale et la puissance européenne ont progressivement été articulées — ou insuffisamment articulées.[102]

La mondialisation des années 1990, puis l’entrée de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce en 2001, accentuent cette transformation. L’organisation internationale des chaînes de valeur, la montée des économies asiatiques, la libéralisation financière et l’internationalisation des entreprises modifient profondément les conditions dans lesquelles avait été conçu le modèle français.[103] Dans le même temps, les privatisations et la montée des logiques financières transforment le rapport entre l’État et les grandes entreprises. La temporalité industrielle, souvent décennale ou générationnelle, entre de plus en plus en tension avec la temporalité financière.

C’est dans ce nouvel environnement que s’affirme la désindustrialisation française. Celle-ci résulte de facteurs multiples — gains de productivité, tertiarisation, évolution de la demande, concurrence internationale, délocalisations, stratégies d’entreprise et choix de politique économique. Mais elle traduit également l’affaiblissement progressif de certaines capacités productives qui avaient été considérées comme stratégiques. Le paradoxe est alors que la France conserve un État puissant par ses dépenses, ses prélèvements et ses réglementations, tout en éprouvant davantage de difficultés à transformer cette puissance administrative et financière en capacités productives nouvelles.[104]

C’est ici que prend tout son sens la distinction entre l’État stratège et ce que nous avons appelé « l’État machiniste » en lieu et place d’un Etat dynamique. L’État stratège se définit moins par l’ampleur de son intervention que par sa capacité à identifier des priorités, concentrer des ressources, assumer des risques, développer des compétences et produire des capacités nouvelles. L’État machiniste peut, à l’inverse, multiplier les procédures, les normes, les agences et les dispositifs sans obtenir une augmentation comparable des capacités économiques, industrielles ou technologiques du pays. La différence n’est donc pas plus ou moins d’État, mais quel État, pour quels objectifs et avec quels résultats.

Cette distinction interdit également toute lecture nostalgique. L’évidence impose de souligner que le monde de 2027 n’est plus celui des années 1960 : les chaînes de valeur sont mondialisées, les marchés financiers intégrés, les technologies évoluent beaucoup plus rapidement, l’Union européenne constitue un cadre essentiel de l’action économique et les contraintes environnementales ont changé d’échelle. Il ne s’agit donc pas de restaurer mécaniquement le modèle gaullien, mais de retrouver sa capacité fondamentale à penser et à construire la puissance dans la durée.

La présente partie cherchera dès lors à comprendre comment et pourquoi la France est passée d’une doctrine de construction des capacités à une politique progressivement moins capable de les renouveler. Elle examinera d’abord le tournant engagé après 1974 et la transformation progressive du modèle économique et industriel puis elle analysera ensuite l’érosion des instruments de l’État stratège — désengagement, financiarisation, privatisations et transformation du rapport entre l’État et l’entreprise — ainsi que ses conséquences sur la capacité industrielle. Enfin, on étudiera l’effet combiné de la construction européenne et de la mondialisation, afin de déterminer dans quelle mesure la France a su utiliser ces nouveaux espaces comme des multiplicateurs de puissance ou, au contraire, a progressivement accepté de perdre la maîtrise de certaines capacités stratégiques.

L’enjeu n’est donc pas de dresser le procès des politiques conduites depuis 1974, mais d’identifier le moment et les mécanismes par lesquels la France a progressivement cessé de penser sa puissance économique comme une politique de long terme. Cette interrogation conduira naturellement à la quatrième partie : non pas le retour au passé, mais la recherche des conditions d’une reconstruction contemporaine de l’État stratège, compatible avec l’économie de marché, l’Europe et les interdépendances mondiales.

La question centrale devient alors celle qui traverse toute cette étude : comment rester ouvert au monde sans devenir dépendant de lui, coopérer avec l’Europe sans renoncer à ses capacités propres, et laisser jouer le marché sans abandonner à d’autres le soin de déterminer les conditions de sa puissance ?

Encadré n° 3 — Le double choc des 35 heures et de l’euro pour la compétitivité: une singularité française ?

À la fin des années 1990, l’économie française a dû absorber presque simultanément deux transformations majeures : l’entrée dans la monnaie unique européenne et la réduction de la durée légale du travail à trente-cinq heures. Si tous les États de la future zone euro ont dû s’adapter à la disparition de leur souveraineté monétaire, la France fut pratiquement la seule grande économie européenne à devoir conduire, dans le même temps, une réforme aussi profonde de l’organisation du travail.[105]

L’introduction de l’euro constituait une rupture majeure. À compter du 1er janvier 1999 pour les opérations financières, puis du 1er janvier 2002 avec la mise en circulation des billets et des pièces, les ajustements de compétitivité ne pouvaient plus être obtenus par des dévaluations nationales. Les entreprises françaises devaient désormais améliorer leur position concurrentielle par les seuls gains de productivité, l’innovation, la qualité des produits, l’investissement et la maîtrise durable des coûts.[106] C’est dans ce contexte qu’intervinrent les lois Aubry des 13 juin 1998 et 19 janvier 2000 instituant la durée légale du travail à trente-cinq heures. La réforme reposait sur un équilibre complexe : la diminution du temps de travail devait favoriser les créations d’emplois, tandis que les entreprises étaient invitées à réorganiser leur production afin de préserver leur compétitivité. Les allégements de cotisations sociales et les gains de productivité attendus devaient compenser une partie du surcoût lié à la réduction du temps de travail.[107]

Les premières évaluations ont effectivement mis en évidence plusieurs centaines de milliers de créations d’emplois ainsi qu’une progression sensible de la productivité horaire dans les entreprises ayant engagé une réorganisation profonde du travail.[108] Toutefois, ces effets favorables furent progressivement contrebalancés par des interrogations croissantes sur leurs conséquences à moyen et long terme. Plusieurs rapports parlementaires, travaux académiques et analyses économiques ont souligné que la hausse du coût horaire du travail dans certains secteurs, conjuguée à l’impossibilité de recourir aux ajustements monétaires, avait pu contribuer à l’érosion progressive de la compétitivité française, en particulier dans les activités industrielles les plus exposées à la concurrence internationale.[109]

D’autres économistes contestent toutefois cette lecture. Ils estiment que le recul industriel français s’explique avant tout par des facteurs plus profonds : insuffisance de l’investissement productif, retard dans la diffusion des technologies numériques, spécialisation industrielle moins favorable, faiblesse des dépenses de recherche privée ou encore défaut de montée en gamme de nombreuses productions.[110]

Quelles que soient les interprétations retenues, une singularité française demeure. Alors que l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne ou les Pays-Bas devaient principalement intégrer les contraintes nouvelles de la monnaie unique, la France engageait simultanément une réforme structurelle de son marché du travail. Ce double ajustement, monétaire et social, a profondément modifié les conditions de fonctionnement de son appareil productif au moment même où s’accéléraient la mondialisation, l’entrée de la Chine dans l’Organisation mondiale du commerce et l’intensification de la concurrence internationale.[111]

Cette concomitance ne suffit évidemment pas à expliquer, à elle seule, les difficultés économiques françaises observées depuis le début des années 2000. Celles-ci résultent d’un ensemble de facteurs plus complexes. Il n’en demeure pas moins qu’elle constitue une variable explicative importante de la trajectoire française et mérite d’être intégrée à toute réflexion sur la désindustrialisation, la compétitivité et les conditions d’une future réindustrialisation.

 

A. La rupture doctrinale de 1974

Le tournant de 1974 ne saurait être réduit à la succession de Georges Pompidou par Valéry Giscard d’Estaing. Il correspond à une transformation progressive de la représentation française de la politique économique. Le premier choc pétrolier, l’inflation et la fin du système de Bretton Woods imposent certes de nouvelles contraintes, mais celles-ci n’impliquent pas mécaniquement un retrait de l’État. Le choix décisif réside dans la manière d’y répondre. Alors que la génération gaullienne voyait dans la contrainte extérieure une raison supplémentaire d’investir et de renforcer les capacités nationales, une nouvelle doctrine va progressivement privilégier l’adaptation de l’économie française, la stabilité monétaire, la concurrence et l’ouverture internationale.

1. 1974 : deux réponses à la crise. L’année 1974 présente à cet égard un caractère presque symbolique. Le 6 mars, Pierre Messmer annonce un programme nucléaire d’une ampleur exceptionnelle : treize centrales doivent être lancées en 1974 et 1975, pour un investissement annoncé de 13 milliards de francs. La décision répond au choc pétrolier, mais traduit surtout une logique déjà caractéristique du gaullisme économique : identifier une vulnérabilité stratégique, concentrer les moyens publics et industriels et accepter un investissement massif dont les bénéfices seront principalement futurs.[112]

Quelques mois plus tard, le discours de Valéry Giscard d’Estaing exprime une inflexion différente. Le 25 septembre 1974, le nouveau président évoque « une autre époque de la croissance économique » et la nécessité d’une « nouvelle croissance », fondée sur un effort « d’adaptation et de redéploiement ». Il ne renonce nullement à l’action publique ni à la planification, mais le référentiel commence à changer.[113]

La différence est significative : le Premier ministre Pierre Messmer répond à la crise par une accélération de la transformation productive ; le Président Giscard d’Estaing entend davantage adapter l’économie française à un environnement devenu durablement plus contraint. La rupture n’est donc pas encore un désengagement de l’État, mais une modification de la question centrale : il s’agit moins de déterminer quelles capacités nouvelles la France doit construire que de savoir comment son économie peut s’adapter aux nouvelles contraintes internationales. Cette inversion progressive du raisonnement constitue la véritable rupture de 1974.

2. De l’adaptation à la priorité donnée aux équilibres. La dégradation de la situation économique à partir de 1974-1975 approfondit cette inflexion. La France entre dans une période de stagflation, combinant ralentissement de la croissance, inflation élevée et montée du chômage. Les gouvernements de Jacques Chirac puis de Raymond Barre placent progressivement la lutte contre l’inflation, l’équilibre extérieur et la stabilité monétaire au premier rang des priorités. Le plan Barre de 1976 constitue à cet égard une étape importante.[114]

Cette orientation répond à des difficultés réelles : l’inflation fragilise l’épargne, perturbe l’investissement et détériore la compétitivité. La question n’est donc pas de contester la nécessité de la stabilisation, mais d’en observer les conséquences sur la hiérarchie des objectifs économiques. Dans le modèle antérieur, les équilibres financiers constituaient principalement les conditions de la stratégie de développement ; ils tendent désormais à devenir eux-mêmes des objectifs structurants de la politique économique.

Le même déplacement affecte la planification. Le Plan n’est pas supprimé, mais son rôle se transforme progressivement : d’instrument de mobilisation des ressources nationales autour de priorités industrielles, il devient davantage un outil de prévision, de réflexion et de concertation. Le Plan subsiste ; il cesse progressivement d’être le centre de gravité de la politique économique.[115]

La politique industrielle évolue parallèlement. L’État continue à intervenir et à soutenir certains secteurs, mais il privilégie de plus en plus les conditions générales de compétitivité et l’adaptation des entreprises plutôt que la détermination directe des filières et des technologies prioritaires. Il ne disparaît donc pas : il passe progressivement d’un État constructeur de capacités à un État davantage chargé d’organiser les conditions de leur « adaptation au marché », quitte à laisser progresser la désindustrialisation en principe au profit de la financiarisation et du secteur tertiaire (mais sans souci pour la compétitivité pourtant remise en cause).

3. 1981-1983 : le dernier volontarisme et le changement de paradigme. L’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 semble d’abord interrompre cette évolution. Les nationalisations de 1981-1982 et l’extension du secteur public manifestent un retour spectaculaire du volontarisme économique, malheureusement sur un fondement très teinté d’idéologie ouvriériste forgée au XIXe siècle. Les nationalisations visent, par principe, à donner à l’État les moyens de maîtriser le crédit, de restructurer les grands groupes et de conduire une politique industrielle plus directement volontariste.[116]

Mais l’expérience se heurte rapidement aux contraintes d’une économie ouverte : déficits extérieurs, sorties de capitaux, inflation et tensions sur le franc rendent difficile la poursuite d’une politique autonome de relance. Le choix de mars 1983 de rester dans le Système monétaire européen et de privilégier la stabilisation marque dès lors un tournant décisif.[117]

La France choisit ainsi de s’adapter durablement à un environnement monétaire européen et international contraignant plutôt que de rechercher une autonomie complète de politique économique. Ce choix est économiquement compréhensible et contribue à restaurer la crédibilité monétaire du pays ; mais sa portée doctrinale est considérable. La stabilité monétaire, la compétitivité et l’insertion européenne deviennent désormais les cadres à l’intérieur desquels la politique industrielle doit être pensée.

Le changement de paradigme est alors engagé. La politique industrielle ne disparaît pas : grands programmes technologiques, nucléaire, aéronautique, spatial, défense, TGV ou télécommunications continueront de mobiliser fortement l’État. Mais ces interventions ne s’inscrivent plus avec la même évidence dans une doctrine générale faisant de la transformation productive et de la constitution de capacités nationales de long terme le principe organisateur de la politique économique.

L’État devient progressivement davantage arbitre, régulateur, accompagnateur et incitateur. Les privatisations de 1986-1988, la libéralisation financière et la construction du marché unique européen prolongeront cette évolution.[118]

La rupture de 1974 doit donc être comprise moins comme la fin de l’État stratège que comme le commencement de sa transformation doctrinale. Le volontarisme économique ne disparaît pas ; il perd progressivement son statut de principe directeur. La politique industrielle continue d’exister, mais elle tend à être pensée de moins en moins comme une politique générale de puissance et de plus en plus comme une politique d’adaptation et de compétitivité.

C’est cette érosion progressive des instruments et de la cohérence de l’État stratège qu’il convient maintenant d’examiner.

B. Une réindustrialisation tronquée : les ambiguïtés d’un paradigme néolibéral appliqué sans véritable doctrine industrielle

La rupture doctrinale engagée à partir de 1974 n’a pas entraîné la disparition de l’État économique français. Elle a progressivement transformé sa fonction : à l’État industriel, organisateur de filières et constructeur de capacités, s’est substitué un État davantage chargé de créer les conditions générales de fonctionnement du marché. La politique industrielle n’a donc pas disparu ; elle a muté vers la compétitivité, l’attractivité, la réduction des coûts, l’ouverture des marchés et l’adaptation des entreprises à la concurrence internationale. Cette évolution n’est pas propre à la France. La désindustrialisation a touché l’ensemble des économies développées, sous l’effet conjugué des gains de productivité, de la tertiarisation, de l’évolution de la demande et de la mondialisation. Mais son ampleur française demeure remarquable : depuis 1980, les branches industrielles ont perdu près de la moitié de leurs effectifs, soit environ 2,2 millions d’emplois, tandis que la part de l’industrie manufacturière dans la valeur ajoutée est passée de niveaux supérieurs à 20 % à moins de 10 % depuis 2018.[119] Cette évolution traduit non seulement une transformation sectorielle, mais aussi la perte de capacités productives, de compétences et de certaines maîtrises technologiques.

1. De la politique des filières à la politique horizontale

Le véritable changement s’opère dans les années 1980. Après l’expérience des nationalisations et de la relance de 1981, le tournant de 1982-1983 privilégie durablement la stabilité monétaire, la compétitivité et l’insertion dans une économie européenne et mondiale plus ouverte.[120] L’État ne renonce pas à intervenir, mais il assume progressivement moins directement la responsabilité de la structure productive du pays.

La politique industrielle devient ainsi plus « horizontale » : recherche, formation, infrastructures, fiscalité, financement et amélioration de l’environnement des entreprises. Cette orientation repose sur une conviction devenue dominante : l’État serait moins capable que le marché d’identifier les secteurs d’avenir et devrait éviter de « choisir les gagnants ».[121]

Cette évolution répond à des échecs réels. Certains grands programmes technologiques français ont montré que la mobilisation de moyens publics ne garantissait ni la réussite commerciale ni la pérennité industrielle.[122] Mais ces échecs ne démontraient pas que toute politique sectorielle était vouée à l’échec. Ils soulignaient plutôt la nécessité d’une sélection plus rigoureuse des projets, d’une évaluation des résultats et d’une capacité d’abandon lorsque les objectifs ne sont pas atteints.

La différence avec l’État stratège tient donc moins à l’opposition entre intervention et non-intervention qu’à la capacité de définir des priorités. Un État stratège n’a pas vocation à se substituer durablement aux entreprises ; il doit en revanche pouvoir identifier les capacités essentielles, mobiliser les financements, coordonner les acteurs et raisonner dans un horizon que le marché ne peut toujours assumer.

Les privatisations engagées à partir de 1986 illustrent cette évolution. Elles ne sont pas en elles-mêmes incompatibles avec une politique de puissance : une entreprise stratégique peut être privée tout en demeurant soumise à une doctrine de contrôle des actifs essentiels. Le problème apparaît lorsque le transfert de propriété s’accompagne d’un affaiblissement de la capacité publique à définir et protéger les intérêts stratégiques.[123]

La France conserve ainsi un État économiquement puissant, mais progressivement moins capable de penser son appareil productif comme un ensemble cohérent. Il intervient encore dans les restructurations, le financement de la recherche ou le soutien aux entreprises, mais davantage pour corriger ou accompagner les évolutions du marché que pour organiser une transformation industrielle de long terme.

2. La compétitivité ne peut tenir lieu de politique industrielle

Cette transformation s’est accompagnée de la montée en puissance d’une notion centrale : la compétitivité. Celle-ci est indispensable à toute économie ouverte, mais elle ne saurait constituer à elle seule une politique industrielle.

Une politique de compétitivité cherche principalement à améliorer les conditions dans lesquelles les entreprises produisent et affrontent la concurrence. Une politique industrielle pose une question plus large : quelles capacités productives la France entend-elle conserver, développer ou créer à dix, vingt ou trente ans, et quels moyens faut-il mobiliser pour y parvenir ?

La distinction est décisive. Les baisses de charges, les mesures fiscales, la simplification administrative ou le soutien général à l’investissement peuvent améliorer l’environnement des entreprises ; ils ne suffisent pas à reconstituer une filière industrielle disparue, une compétence technologique ou une chaîne d’approvisionnement. Le CICE, puis les allégements pérennes de cotisations, ont ainsi pu contribuer à la compétitivité des entreprises sans pouvoir, à eux seuls, reconstruire les écosystèmes industriels perdus.[124]

La mondialisation a amplifié cette difficulté. L’entrée de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce en 2001 a accéléré la fragmentation des chaînes de valeur et offert aux entreprises européennes de nouveaux marchés et des coûts de production plus faibles. Mais cette ouverture a également accru la vulnérabilité des économies qui ne protégeaient pas suffisamment certaines capacités stratégiques. La France a longtemps bénéficié des gains immédiats de l’ouverture sans mesurer suffisamment certains de ses coûts différés : dépendance aux importations, disparition de fournisseurs, perte de compétences et dégradation de la balance commerciale.[125] Le problème n’est donc pas d’opposer abstraitement compétitivité et politique industrielle. Il est de comprendre que la compétitivité constitue un moyen, non une doctrine de puissance.

3. Europe et mondialisation : l’enjeu d’une articulation stratégique. Il serait toutefois excessif d’imputer la désindustrialisation française à la seule construction européenne ou à la mondialisation. Ces transformations auraient profondément affecté l’industrie française quelles qu’aient été les institutions européennes. La responsabilité nationale réside plutôt dans la difficulté à articuler l’ouverture européenne et mondiale avec une stratégie de puissance économique.

L’Union européenne a longtemps privilégié le marché intérieur, la concurrence et la limitation des aides d’État. Ce cadre a produit des gains considérables d’intégration et d’efficacité, mais il a également limité certains instruments nationaux de politique industrielle.[126] La France aurait pu davantage utiliser l’échelon européen pour constituer des marchés, mutualiser les investissements et bâtir des filières communes, plutôt que de considérer l’Europe comme une contrainte extérieure à laquelle il convenait principalement de s’adapter. Le problème ne fut donc pas d’avoir choisi l’Europe, mais de ne pas avoir suffisamment défini ce que la France voulait obtenir de l’Europe. Une stratégie de puissance contemporaine doit précisément articuler trois niveaux : préserver au niveau national certaines fonctions souveraines ; construire au niveau européen des marchés et des filières capables de rivaliser à l’échelle mondiale ; maintenir enfin l’ouverture internationale nécessaire aux exportations, à l’investissement et à l’innovation. La période 1980-2010 a trop souvent privilégié ce troisième niveau sans consolider suffisamment les deux premiers.

4. De la désindustrialisation à la réindustrialisation : un changement tardif. Les crises de 2008, puis surtout la pandémie et la guerre en Ukraine, ont révélé les limites de cette approche. Les pénuries de médicaments, de composants électroniques, d’équipements, de matières premières ou d’énergie ont rappelé que la capacité productive constitue elle-même une capacité stratégique.

La souveraineté industrielle revient alors au cœur des politiques publiques. France 2030, les politiques de relocalisation, les Territoires d’industrie, le soutien aux industries vertes et les mesures de sécurité économique témoignent de cette réorientation. Doté de 54 milliards d’euros, France 2030 vise notamment à soutenir l’innovation, l’industrialisation, la recherche et la formation.[127] La France connaît également, depuis quelques années, une inflexion favorable des implantations industrielles : la Direction générale des Entreprises recensait plus de 400 ouvertures ou extensions nettes d’usines entre 2022 et le milieu de 2024.[128] Le changement est donc réel. Mais cette réindustrialisation demeure tronquée.

Elle l’est d’abord parce qu’elle ne reste largement que réparatrice : relocaliser, reconstruire des capacités perdues et réduire certaines dépendances ne suffit pas à déterminer les technologies et les chaînes de valeur que la France et l’Europe veulent maîtriser dans vingt ou trente ans. Elle l’est ensuite parce que la multiplication des aides, crédits d’impôt, subventions et appels à projets ne constitue pas, à elle seule, une doctrine industrielle. Sans hiérarchisation des priorités, la politique publique risque de juxtaposer des programmes répondant à des urgences successives plutôt que de construire des capacités cohérentes. Elle l’est enfin parce que les obstacles à la réindustrialisation ne sont pas seulement financiers. Énergie, compétences techniques, recherche appliquée, foncier industriel, infrastructures, financement de long terme et capacité des entreprises à atteindre une taille mondiale sont autant de conditions de la reconstruction productive.

La situation française présente ainsi un paradoxe : l’État redécouvre les vertus de l’intervention stratégique après avoir perdu une partie de la doctrine qui lui permettait de la structurer. Le vocabulaire a changé — souveraineté, résilience, relocalisation, réindustrialisation, autonomie stratégique — mais une large part des instruments demeure issue du paradigme précédent : incitations, subventions, appels à projets et soutien horizontal à l’investissement.

C’est pourquoi la notion de « défaisance » paraît plus juste que celle de « démantèlement ». L’État n’a pas détruit en quelques années l’appareil industriel construit depuis 1945 ; il a progressivement défait les articulations institutionnelles, financières et doctrinales qui permettaient de le penser comme un ensemble stratégique. Certaines entreprises sont devenues des champions mondiaux, certaines compétences scientifiques demeurent remarquables et les infrastructures constituent encore des atouts majeurs. Mais l’ensemble est devenu plus fragmenté, plus dépendant et moins maîtrisé. En outre, par son inflation normative, il n’est pas certain que l’Etat soit au clair sur ses objectifs industriels malgré les propos répétés parfois de manière plus incantatoire qu’opérationnelle.

La question n’est bien évidemment pas de revenir au modèle industriel des années 1960, devenu impossible dans son ancienne forme. Elle est de savoir si la France peut reconstruire une doctrine industrielle adaptée au XXIe siècle, conciliant marché et puissance, initiative privée et investissement public, ouverture internationale et sécurité économique, appartenance européenne et souveraineté nationale.

Soulignons qu’en vue des années 2030, le gaullisme économique ne fournit pas à cet égard un catalogue d’instruments immédiatement transposable. Il offre plutôt une méthodeidentifier les intérêts essentiels de la nation, fixer un horizon de long terme, concentrer les moyens sur les capacités décisives et organiser autour de ces objectifs la complémentarité de l’État, des entreprises, de la recherche et du financement.

La réindustrialisation ne deviendra véritablement une politique de puissance qu’à cette condition : que l’État ne se borne plus à favoriser l’émergence de capacités, mais qu’il sache déterminer lesquelles sont essentielles, pourquoi elles le sont et comment leur maîtrise peut être assurée dans la durée.

C. Les conséquences économiques et stratégiques de la défaisance

La « défaisance » de l’État stratège ne se mesure pas seulement à la disparition progressive de certains instruments de politique industrielle. Elle se mesure surtout à ses conséquences cumulatives sur la capacité de la France à produire, innover, commercer, maîtriser ses technologies et, finalement, décider librement de son avenir économique. Désindustrialisation, dégradation du commerce extérieur, perte de compétences scientifiques et techniques, dépendances croissantes et prises de contrôle étrangères constituent les différentes manifestations d’une même fragilisation de la base productive de la puissance française.

La France demeure pourtant une économie développée, dotée de grands groupes mondiaux, d’une recherche scientifique de haut niveau et d’infrastructures performantes. Mais elle a progressivement perdu une partie de la maîtrise de l’écosystème permettant à ces actifs de se renouveler. Une puissance économique ne se réduit pas à la valeur de ses entreprises ; elle dépend aussi de la capacité à conserver les compétences, les technologies, les capitaux, les centres de décision et les droits de propriété intellectuelle nécessaires à leur développement.

1. Une perte de substance industrielle. La première conséquence est la désindustrialisation. Elle résulte moins d’une décision unique que de plusieurs décennies durant lesquelles la France a davantage accompagné les transformations de son appareil productif qu’elle n’en a maîtrisé la trajectoire. La diminution de la part de l’industrie dans la valeur ajoutée n’est que l’indicateur le plus visible. Derrière les emplois et la production disparaissent également des chaînes de sous-traitance, des compétences, des bureaux d’études, des équipements spécialisés et des capacités de formation. Une usine qui ferme peut ainsi entraîner la disparition d’un ensemble de savoir-faire difficilement reconstituable.[129]

La désindustrialisation devient alors auto-entretenue : contraction d’une filière, perte de débouchés et d’économies d’échelle, désaffection des jeunes générations pour les métiers concernés, disparition des formations et recul des investissements. Dans les secteurs technologiques, la perte de production peut même entraîner celle de capacités d’innovation, car l’expérience industrielle et les interactions entre recherche, bureaux d’études et production constituent elles-mêmes des facteurs d’innovation. L’enjeu n’est donc pas seulement de conserver des usines, mais de préserver des écosystèmes productifs complets.

2. L’affaiblissement du commerce extérieur et les dépendances. La deuxième conséquence est la dégradation de la position commerciale française. Une économie ouverte peut naturellement importer une partie de ce qu’elle consomme. La situation devient stratégique lorsque les importations concernent des biens essentiels ou des productions que le pays maîtrisait auparavant. La crise sanitaire a révélé cette vulnérabilité pour les médicaments et les équipements médicaux ; la guerre en Ukraine l’a mise en évidence pour l’énergie et certaines matières premières ; la compétition autour des semi-conducteurs a montré que les technologies critiques étaient désormais directement liées à la puissance. La dépendance n’est donc plus seulement une question de compétitivité : elle devient une question de sécurité économique.

La France conserve des champions mondiaux dans l’aéronautique, le luxe, les transports, la défense ou certains services, mais cette excellence coexiste avec des déficits importants dans de nombreuses branches industrielles. La concentration des exportations sur quelques secteurs ne suffit pas à compenser l’érosion de la base productive. La souveraineté économique ne signifie évidemment pas l’autarcie. Elle consiste à distinguer ce qui peut être librement acquis sur les marchés mondiaux de ce qui doit demeurer maîtrisé en France ou, à défaut, dans un espace européen suffisamment intégré et fiable. Une nation qui dépend durablement de l’extérieur pour des biens indispensables à son fonctionnement réduit nécessairement sa liberté de décision.

3. La perte du capital technologique. Une conséquence moins visible concerne le capital immatériel accumulé par les entreprises : brevets, logiciels, procédés, données, secrets industriels, marques et compétences humaines. Une acquisition étrangère peut donc déplacer non seulement le capital physique, mais aussi une partie du capital intellectuel. L’ouverture aux investissements étrangers reste souhaitable ; la question est de savoir dans quelles conditions une entreprise détenant des actifs technologiques critiques peut être cédée lorsque cette opération risque d’affecter durablement la souveraineté économique.

Pendant longtemps, l’approche française a principalement privilégié l’emploi et la localisation des établissements. Or une entreprise peut conserver une usine en France tout en transférant progressivement ses centres de décision, ses brevets, ses logiciels, ses équipes de recherche ou ses investissements hors du territoire. La souveraineté industrielle doit donc être conçue comme une souveraineté sur les capacités, et non seulement comme une souveraineté sur les emplois.

Le Sénat a récemment souligné cette double menace : les rachats étrangers constituent une « menace capitalistique », tandis que la captation de propriété intellectuelle et d’informations stratégiques constitue une menace informationnelle. Le SISSE recensait ainsi 694 alertes de sécurité économique en 2022, soit 45 % de plus qu’en 2021.[130]

La France a progressivement renforcé son dispositif : décret du 14 mai 2014, loi PACTE de 2019 et décret du 31 décembre 2019 ont élargi le contrôle des investissements étrangers et les moyens d’intervention de l’État.[131] Cette évolution traduit toutefois une prise de conscience relativement tardive.

4. Les rachats étrangers : de la réaction à l’anticipation. Le problème n’est pas que toute entreprise française acquise par un investisseur étranger constitue une erreur. Certaines opérations apportent capitaux, marchés et capacités de développement. La difficulté tient à l’absence, pendant longtemps, d’une doctrine suffisamment précise permettant de distinguer une opération financière ordinaire d’une opération affectant durablement les capacités stratégiques du pays.

Alstom constitue un exemple emblématique. Lors de la cession des activités énergétiques à General Electric en 2014, l’État dut mettre en place des garanties concernant notamment les activités nucléaires, la technologie des turbines Arabelle et l’accès d’EDF à certains éléments de propriété intellectuelle.[132] La protection fut donc élaborée alors que le processus de cession était déjà engagé.

Le cas de Photonis montre à l’inverse qu’une intervention publique déterminée est possible. En 2020, le Gouvernement privilégia une solution de reprise nationale plutôt que le rachat par l’américain Teledyne, en raison du caractère stratégique de certaines activités de l’entreprise pour la défense française.[133]

Mais entre l’entreprise directement liée à la défense et l’entreprise ordinaire existe tout un continuum d’entreprises technologiquement critiques : composants, robotique, matériaux, logiciels industriels, cybersécurité, biotechnologies ou technologies duales. Ce sont ces « pépites » qui peuvent, par leur disparition, fragiliser progressivement une filière entière.

5. Latécoère : le coût différé d’une perte de contrôle. Le cas de Latécoère illustre particulièrement bien cette difficulté. Créé à Toulouse en 1917, le groupe constitue un acteur historique de l’aéronautique française. En 2019, Searchlight Capital Partners, fonds d’investissement américain, en prit le contrôle, après examen de l’opération au titre du contrôle des investissements étrangers. L’État autorisa l’opération sous conditions.[134]

Il serait donc inexact d’affirmer qu’il n’a pas réagi. Mais le cas est précisément instructif : le contrôle de l’investissement étranger ne signifie pas nécessairement le maintien d’une capacité industrielle sous maîtrise française. Dès décembre 2019, le Sénat avait alerté sur les risques liés à l’opération et interrogé le Gouvernement sur les garanties relatives aux emplois, aux activités et aux technologies de Latécoère. Celui-ci confirmait l’existence de conditions imposées à l’investisseur, dont certaines demeuraient confidentielles.[135]

La suite révèle les limites de cette protection. En 2023, Latécoère annonça la fermeture industrielle du site de Toulouse-Montredon, inauguré quelques années auparavant comme une « usine du futur », avec transfert des équipements vers la République tchèque et le Mexique. Environ 110 emplois industriels étaient concernés.[136]

Le cas Latécoère permet ainsi de distinguer la protection d’une entreprise de la protection durable d’une capacité stratégique. Une autorisation assortie de garanties ponctuelles ne suffit pas si l’actionnaire peut ensuite réorganiser la production, déplacer les équipements ou réorienter les investissements. Le paradoxe fut renforcé par la situation financière du groupe : en 2023, l’État dut de nouveau intervenir par l’intermédiaire du CIRI. L’actionnaire apporta 100 millions d’euros supplémentaires, après 450 millions déjà investis, tandis que les banques acceptèrent une réduction de leurs créances de 188 millions d’euros, dont 128 millions de prêts garantis par l’État. En contrepartie, l’actionnaire s’engagea à maintenir l’ancrage français du groupe et les emplois.[137]

L’État pouvait donc être conduit à soutenir financièrement une entreprise dont il ne maîtrisait plus le capital, après avoir accepté quelques années auparavant son passage sous contrôle étranger. C’est précisément ce type de situation qu’une véritable doctrine d’État stratège devrait chercher à prévenir.

Encadré n°4 — Latécoère : le coût différé d’une perte de contrôle

Le cas Latécoère illustre une distinction essentielle entre la protection d’une entreprise et la protection d’un actif stratégique. En 2019, l’État a autorisé sous conditions la prise de contrôle de Latécoère par Searchlight Capital Partners. En 2023, le même groupe, devenu majoritaire, annonçait la réorganisation de son appareil productif et le transfert de machines de Toulouse-Montredon vers la République tchèque et le Mexique. L’État dut parallèlement intervenir, via le CIRI, pour accompagner les difficultés financières de l’entreprise.

Le problème n’est donc pas seulement celui du « rachat étranger ». Il est celui de la perte progressive de maîtrise d’une capacité industrielle et technologique. Une politique de souveraineté devrait être capable d’identifier, avant la cession, les actifs qui ne doivent pas pouvoir sortir du périmètre national ou européen : brevets critiques, centres de recherche, logiciels, données industrielles, procédés, compétences rares, moyens d’essai, équipements spécialisés et chaînes de production qui sont indispensables.

L’objectif ne serait pas nécessairement de maintenir le capital français à 100 %. Il pourrait être, plus pragmatiquement, de garantir que les actifs stratégiques demeurent sous une forme de souveraineté française ou européenne, par exemple au moyen de droits spécifiques, de clauses de localisation, de licences perpétuelles, de conservation obligatoire de certains centres de recherche, de droits de veto sur les transferts d’actifs critiques ou, lorsque cela est justifié, d’une participation publique ou européenne au capital.

6. De l’indépendance industrielle à l’autonomie technologique. Les crises récentes ont fait apparaître des dépendances multiples : industrielles, énergétiques, sanitaires, technologiques, financières et parfois militaires. La souveraineté économique du XXIe siècle ne peut donc plus être définie uniquement par la propriété du capital. Elle doit intégrer la maîtrise des technologies critiques et des chaînes de valeur.

L’entreprise stratégique n’est plus nécessairement un grand groupe public ou une infrastructure essentielle. Elle peut être une ETI détenant un procédé industriel unique, un brevet déterminant ou une technologie duale. Le développement du SISSE, avec l’identification d’entreprises stratégiques, de technologies critiques et de laboratoires de recherche, traduit cette évolution.[138]

L’enjeu est désormais d’intervenir en amont : l’État ne doit pas seulement attendre qu’une opération de rachat soit déposée ; il doit identifier les entreprises susceptibles de devenir des proies et organiser suffisamment tôt des solutions françaises ou européennes. Cette politique suppose une cartographie permanente des actifs stratégiques, une surveillance des mouvements de capitaux et un financement permettant de proposer des alternatives crédibles aux investisseurs étrangers.

7. Énergie, santé, défense : quand la dépendance devient stratégique. Certains secteurs illustrent directement le lien entre dépendance économique et liberté d’action.

L’énergie en constitue un premier exemple. La France avait précisément développé son parc nucléaire à partir des années 1970 pour réduire sa dépendance et renforcer sa souveraineté. Or la souveraineté énergétique ne repose pas seulement sur la possession des centrales : elle suppose la maîtrise des technologies, des équipements, de la maintenance et des compétences nécessaires à leur fonctionnement.

La santé obéit à la même logique : la capacité à produire certains médicaments, principes actifs et équipements médicaux constitue une assurance collective en période de crise. La défense pousse encore plus loin cette exigence : une armée moderne ne peut être véritablement autonome si elle dépend durablement de fournisseurs étrangers pour des composants, logiciels, capteurs, munitions ou systèmes de communication critiques.

La question fondamentale devient donc : que devons-nous absolument continuer à savoir produire ?

8. La conséquence ultime : une moindre capacité de décision. La défaisance industrielle a enfin une conséquence institutionnelle : elle réduit la capacité effective de l’État à agir. Un État qui ne possède plus les entreprises, technologies, compétences ou capacités financières nécessaires à une politique donnée doit agir indirectement, par la réglementation, la subvention ou la négociation. Ces instruments peuvent être efficaces, mais leur portée diminue lorsque les capacités matérielles sur lesquelles ils reposaient ont disparu.

Le véritable enjeu du gaullisme économique n’était donc pas la propriété publique en elle-même, mais la capacité effective de l’État à orienter le destin économique du pays.

La souveraineté contemporaine doit ainsi être pensée comme une souveraineté des capacités. Elle suppose de répondre à cinq questions : quelles productions devons-nous maîtriser ? quelles technologies devons-nous conserver ? quelles compétences devons-nous transmettre ? quels actifs devons-nous empêcher de sortir du périmètre français ou européen ? quels moyens financiers devons-nous mobiliser pour offrir une alternative crédible au capital étranger ?

La France a commencé à répondre à ces questions, mais encore largement de manière réactive. La véritable rupture doctrinale consisterait à passer d’une politique de contrôle des pertes à une politique d’anticipation des actifs stratégiques.

La souveraineté économique n’est donc pas la fermeture au monde. Elle est la faculté de choisir dans quels domaines une dépendance est acceptable, dans quels domaines elle doit être réduite et dans quels domaines elle doit être refusée. La France ne retrouvera pas sa capacité stratégique en reconstruisant mécaniquement l’État industriel des années 1960. Elle devra en revanche en retrouver le principe directeur : identifier les intérêts essentiels, anticiper les risques, mobiliser les financements, conserver les compétences et organiser dans la durée la cohérence entre industrie, recherche, énergie, défense et commerce extérieur. C’est cette capacité qu’il faudra précisément repenser pour 2027.

IV. Repenser l’État stratège : quelles inspirations gaulliennes pour 2027 ?

Les cinquante années qui séparent 1974 de 2026 ont progressivement éloigné la France d’une conception de l’État dans laquelle la politique économique s’inscrivait dans une vision de long terme de la puissance nationale. La « défaisance » analysée dans la troisième partie n’a pas supprimé l’État économique ; elle a surtout affaibli sa capacité à penser, anticiper et organiser durablement les conditions de cette puissance.

Ce constat ne saurait toutefois conduire à une conclusion nostalgique. Il ne s’agit ni de restaurer l’État des années 1960, ni de ressusciter le Plan, ni de reproduire mécaniquement les instruments du gaullisme économique. Le monde de 2026 n’est plus celui de 1960 : mondialisation des chaînes de valeur, révolution numérique et intelligence artificielle, transition énergétique, compétition technologique sino-américaine, retour de la guerre en Europe et mutations démographiques imposent de repenser les formes de l’action publique. La question pertinente n’est donc pas de savoir comment revenir au gaullisme économique, mais ce que sa méthode peut encore nous apprendre pour reconstruire une capacité d’action économique et stratégique adaptée au XXIe siècle.

Le gaullisme économique ne constitue pas, à cet égard, un modèle économique directement transposable. Il renvoie davantage à une conception de l’État et de la puissance : savoir où conduire le pays, identifier les capacités essentielles à son indépendance, accepter le temps long, organiser la complémentarité entre recherche, industrie, financement et compétences, et conserver la capacité de décider lorsque le marché ne suffit pas à garantir les intérêts fondamentaux de la nation.

Cette conception conduit à réhabiliter un principe simple : une nation ne peut durablement déléguer à d’autres le soin de déterminer les conditions de sa propre puissance. Elle peut commercer, coopérer, attirer des capitaux et participer aux chaînes de valeur mondiales ; elle doit néanmoins conserver la maîtrise des fonctions dont la perte compromettrait sa liberté de décision. La souveraineté n’implique donc pas l’autarcie, mais la capacité à distinguer les dépendances acceptables de celles qui doivent être réduites ou refusées, qu’il s’agisse d’énergie, de technologies critiques, de données, de santé, de défense, d’infrastructures ou de capacités industrielles.

Cette réflexion conduit nécessairement à réexaminer la relation entre la France et l’Europe. Le propos de cette partie n’est nullement anti-européen.L’Europe peut constituer un puissant multiplicateur de puissance grâce à son marché, sa monnaie, ses capacités scientifiques et industrielles et sa politique commerciale commune. Mais la construction européenne ne peut être une fin en soi : elle trouve sa justification politique lorsqu’elle permet de mieux répondre aux besoins des citoyens et de renforcer la capacité collective du continent à agir dans le monde.

Pour la France, l’Europe ne doit donc pas se substituer à la puissance nationale, mais constituer l’un de ses instruments lorsque l’échelon européen est plus efficace que l’échelon national. Cette complémentarité est particulièrement nécessaire dans la défense, l’énergie, l’aéronautique et le spatial, le numérique, l’intelligence artificielle, les semi-conducteurs, la recherche et le financement de l’innovation. La souveraineté du XXIe siècle sera souvent exercée à plusieurs niveaux ; elle ne sera pas pour autant abandonnée. La reconstruction de l’État stratège doit dès lors éviter deux erreurs symétriques : croire que le marché peut tout organiser ou que l’État peut tout décider. L’enjeu est de retrouver une articulation efficace entre l’État, les entreprises, les investisseurs, les chercheurs, les territoires et les citoyens.

L’État stratège n’est ni celui qui produit à la place des entreprises, ni celui qui distribue indistinctement des aides publiques. C’est celui qui fixe un cap, hiérarchise les priorités, concentre les moyens, évalue les résultats et corrige ou abandonne les politiques qui échouent. Cette définition suppose de retrouver plusieurs principes de l’expérience gaullienne : vision de long terme, souveraineté, innovation, planification indicative, concentration des ressources et continuité de l’action publique.

Elle suppose également des institutions adaptées : une administration économique capable de coordonner les politiques publiques, des compétences techniques suffisamment fortes, une recherche mieux articulée à l’industrie, des financements adaptés à l’innovation et des dispositifs permettant de suivre l’exécution des décisions. La puissance industrielle est en outre une puissance sociale : réindustrialiser implique de traiter simultanément le travail, les compétences, la formation, les rémunérations, les retraites et la mobilité sociale, faute de quoi la politique industrielle resterait incomplète.

Enfin, l’État stratège doit retrouver une véritable culture de l’évaluation. Les grands programmes de la période gaullienne reposaient sur une administration capable de fixer des objectifs, de mobiliser les compétences scientifiques et industrielles et d’en suivre les résultats. L’enjeu contemporain est de restaurer cette capacité à distinguer une politique efficace d’un simple empilement de dépenses et de dispositifs.

Ainsi comprise, la référence au gaullisme économique cesse d’être une nostalgie pour devenir une méthode de réflexion sur l’avenir. La question de 2027 n’est pas de savoir si la France doit redevenir celle de 1962, mais si elle peut redevenir, dans les conditions du XXIe siècle, une nation capable de définir ses intérêts, de hiérarchiser ses priorités, de mobiliser ses ressources et de maîtriser les technologies dont dépend son avenir.

C’est cette ambition qui conduit à examiner successivement les principes du gaullisme économique qui demeurent pertinents, les instruments qu’il conviendrait de reconstruire et, enfin, les conditions d’exercice d’un État stratège français au sein d’une Europe rénovée et dans un monde désormais structuré par la compétition des grandes puissances.

A. Quels principes demeurent pleinement actuels ?

Si le gaullisme économique ne peut être reproduit à l’identique, certains de ses principes directeurs conservent une étonnante actualité. Ils ne constituent pas un programme économique prêt à l’emploi. Ils forment plutôt une méthode de gouvernement de l’économie, fondée sur une idée simple : une politique économique ne peut être durablement efficace si elle ne s’inscrit pas dans une vision de la puissance nationale et dans un horizon suffisamment long pour permettre aux investissements, aux compétences et aux innovations de produire leurs effets.

Cette méthode repose sur cinq principes qui demeurent particulièrement pertinents pour la France de 2027 : la vision de long terme, la souveraineté, l’innovation, l’évaluation et la planification indicative. Ces principes doivent naturellement être adaptés aux conditions contemporaines. Mais leur cohérence d’ensemble conserve toute sa valeur.

1. La vision de long terme : retrouver le temps de la puissance : La première leçon du gaullisme économique est peut-être la plus simple et la plus difficile à mettre en œuvre : un État doit être capable de penser au-delà de l’horizon électoral ; cette leçon fait cruellement défaut à la période électorale actuelle.

La politique économique française de l’après-guerre avait été marquée par cette capacité à inscrire les choix publics dans des horizons de dix, quinze ou vingt ans. Le Plan ne constituait pas seulement un instrument de programmation économique ; il permettait de donner une cohérence temporelle aux investissements publics et privés. Les grands programmes nucléaires, aéronautiques, spatiaux, ferroviaires ou électroniques reposaient tous sur des décisions dont les résultats ne pouvaient être appréciés à l’échelle d’une législature.[139]

Cette dimension temporelle est fondamentale parce que les principaux actifs de la puissance économique sont des actifs de longue durée. Une centrale nucléaire, une ligne ferroviaire, un avion, un système de défense, un laboratoire de recherche, une université, une usine de semi-conducteurs ou une filière de formation technique exigent souvent plusieurs années avant de produire leurs effets. À l’inverse, les politiques publiques contemporaines sont trop fréquemment évaluées selon des indicateurs immédiats : nombre d’emplois annoncés, montant des investissements promis, évolution trimestrielle de la production ou coût budgétaire annuel. Il en résulte une contradiction : les décisions sont prises à court terme alors que les actifs stratégiques se construisent à long terme.

Retrouver une vision de long terme ne signifie évidemment pas prévoir avec certitude l’économie de 2040. La planification moderne ne saurait prétendre connaître à l’avance les technologies, les marchés ou les rapports de force internationaux. Elle doit plutôt définir des objectifs robustes, identifier les risques majeurs et construire des capacités permettant de s’adapter lorsque les circonstances changent. C’est ici que la notion de stratégie devient essentielle. Une stratégie n’est pas une prédiction ; c’est une capacité à agir dans l’incertitude.

L’État doit donc être capable de distinguer les tendances qu’il peut laisser au marché de celles qui justifient une action publique précoce. La transition énergétique, l’intelligence artificielle, les semi-conducteurs, les biotechnologies, l’industrie de défense, les infrastructures numériques ou les technologies quantiques constituent précisément des domaines dans lesquels l’absence de décision aujourd’hui peut rendre extrêmement coûteuse la correction des erreurs demain. Le temps long si cher au grand historien Fernand Braudel doit ainsi redevenir un critère de décision publique, même si cela est inconnue pour les règles administratives ou comptables de Matignon ou Bercy.

2. La souveraineté : maîtriser les dépendances sans rechercher l’autarcie : Le deuxième principe est celui de la souveraineté. Le terme a parfois été réduit à une opposition entre ouverture internationale et repli national. Ce serait méconnaître la conception gaullienne de la puissance. La souveraineté ne signifie pas que la France doit tout produire elle-même. Elle signifie qu’elle doit conserver la liberté de décider dans les domaines qui conditionnent son indépendance.[140]

Cette distinction est devenue encore plus importante au XXIe siècle. La mondialisation a multiplié les interdépendances ; elle a également créé de nouvelles vulnérabilités. Une dépendance commerciale ordinaire peut être économiquement rationnelle. Une dépendance à un fournisseur unique pour une technologie militaire, un médicament essentiel, un composant électronique ou une ressource énergétique critique peut, en revanche, devenir une vulnérabilité stratégique.

La politique de souveraineté doit donc procéder par hiérarchisation. Tout ne peut être stratégique. Tout ne doit pas être produit en France. Mais certains biens, certaines technologies, certaines infrastructures, certains savoir-faire et certaines données doivent être considérés comme des capacités critiques. Cette conception conduit à distinguer trois niveaux.

Le premier est celui de la souveraineté strictement nationale : certaines capacités doivent demeurer directement maîtrisées par la France parce qu’elles touchent à la défense, à la sécurité, à l’énergie ou à certaines fonctions régaliennes essentielles.

Le deuxième est celui de la souveraineté européenne : lorsque la taille du marché, le coût des investissements ou la compétition internationale rendent l’échelle nationale insuffisante, la France doit rechercher une capacité européenne. L’industrie aéronautique, le spatial, certains équipements de défense, les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle ou certaines infrastructures numériques relèvent de cette logique.

Le troisième est celui de l’interdépendance organisée : dans les secteurs où aucune autonomie complète n’est rationnelle, la France et l’Europe doivent diversifier leurs fournisseurs, sécuriser leurs chaînes d’approvisionnement et conserver des solutions alternatives.

Cette conception permet de résoudre une apparente contradiction, à la condition de disposer d’une forte capacité de discernement : la souveraineté française peut parfois être mieux assurée par l’Europe que par la France seule. C’est pourquoi une politique de souveraineté économique cohérente ne doit pas être anti-européenne. Elle doit au contraire chercher à faire de l’Europe un instrument de puissance. Mais elle doit également refuser que l’intégration européenne conduise mécaniquement à l’abandon de toute capacité nationale. La bonne question n’est pas de choisir entre France et Europe ; elle est de déterminer à quel niveau chaque capacité doit être maîtrisée.

La souveraineté peut ainsi devenir un principe de sélection des dépendances acceptables.

3. L’innovation : ne pas seulement accompagner le progrès, mais le provoquer. Le troisième principe est celui de l’innovation. L’une des caractéristiques les plus remarquables de la politique économique gaullienne résidait dans sa capacité à considérer la recherche scientifique et le progrès technologique comme des instruments de puissance. Le nucléaire, l’aéronautique, le spatial, les télécommunications ou le TGV n’étaient pas seulement des projets économiques : ils étaient conçus comme des investissements dans la capacité future du pays.[141]

Cette conception conserve toute sa pertinence, mais elle doit être profondément modernisée. Le principal enjeu n’est plus seulement de financer la recherche. Il est de transformer la recherche en capacités industrielles.

La France dispose d’une recherche scientifique de haut niveau dans de nombreux domaines, mais elle rencontre encore des difficultés à transformer suffisamment ses découvertes en entreprises, en brevets, en procédés industriels et en produits exportables. L’enjeu du XXIe siècle est donc moins de choisir entre recherche publique et recherche privée que de reconstruire les interfaces entre les deux. Cela suppose de rapprocher laboratoires, universités, grandes écoles, entreprises et investisseurs. Cela suppose également de favoriser la recherche appliquée, les démonstrateurs industriels, les commandes publiques innovantes et le financement des phases de croissance qui précèdent l’industrialisation.

Le cas de l’intelligence artificielle illustre parfaitement ce nouveau défi. La question n’est pas seulement de disposer de chercheurs capables de publier dans les meilleures revues mondiales. Il faut également disposer de modèles, de capacités de calcul, de données, de centres de recherche, d’entreprises capables de passer à l’échelle et d’une industrie susceptible d’utiliser ces technologies. La même logique vaut pour les semi-conducteurs, les biotechnologies, le quantique, les nouveaux matériaux, les batteries ou les technologies énergétiques. L’État stratège doit donc accepter de prendre des risques technologiques. Il ne peut garantir que tous les programmes réussiront. Il doit en revanche accepter que certains échouent pour que d’autres puissent réussir.C’est ici que l’innovation rejoint le principe d’évaluation : prendre des risques ne signifie pas financer indéfiniment les échecs. Cela signifie expérimenter, mesurer, apprendre et réorienter rapidement les ressources.

La loi de programmation de la recherche du 24 décembre 2020 fournit d’ailleurs une illustration contemporaine de cette volonté de renouer avec une programmation pluriannuelle : elle fixe une trajectoire budgétaire jusqu’en 2030 et affirme explicitement le lien entre recherche, innovation, transfert de technologie et compétitivité.[142]

4. L’évaluation : passer de l’État dépensier à l’État responsable. Le quatrième principe est probablement celui qui a été le moins développé dans la tradition gaullienne et qui doit aujourd’hui être considérablement renforcé : l’évaluation. Un État stratège ne peut se contenter de définir des ambitions. Il doit vérifier que les moyens mobilisés produisent effectivement les résultats attendus. Cette exigence est particulièrement importante dans une France où la dépense publique atteint un niveau élevé. La question n’est donc plus seulement : « combien l’État dépense-t-il ? » Elle est : « que produit cette dépense ?»

La distinction est essentielle. Une politique industrielle peut être généreusement financée et néanmoins inefficace. À l’inverse, une intervention publique relativement limitée peut avoir un effet considérable si elle permet de déclencher un investissement privé, de sécuriser une technologie ou de structurer une filière. L’évaluation doit donc porter non seulement sur les dépenses mais également sur les résultats : emplois réellement créés, productivité, exportations, brevets, capacités de production, autonomie technologique, effet d’entraînement sur les PME et ETI, diffusion des innovations, rendement des investissements publics.

Elle doit également comporter une dimension comparative. Une politique française ne doit pas être considérée comme réussie simplement parce qu’elle atteint ses objectifs administratifs. Il faut se demander si d’autres pays obtiennent de meilleurs résultats avec des moyens comparables. Cette culture de l’évaluation implique une conséquence politique importante : accepter l’arrêt d’une politique qui ne fonctionne pas. L’État stratège n’est donc pas l’État qui accumule les dispositifs. C’est l’État qui sait concentrer, mesurer, corriger et, lorsque nécessaire, abandonner. Cette exigence rejoint directement la critique développée dans la troisième partie. La défaisance n’a pas seulement résulté du retrait de l’État ; elle a aussi été favorisée par l’accumulation de politiques publiques insuffisamment évaluées, dont les objectifs, les coûts et les résultats n’ont pas toujours été mis en relation.

L’évaluation doit ainsi devenir une fonction constitutive de l’État stratège. Les travaux de France Stratégie montrent d’ailleurs que l’évaluation des politiques publiques s’est progressivement institutionnalisée en France, tout en soulignant le retard historique du pays par rapport aux États précurseurs.[143]

5. La planification indicative : retrouver la capacité de fixer un cap. Le cinquième principe est celui de la planification. Il faut ici éviter tout malentendu. La planification du XXIe siècle ne peut être la planification impérative d’une économie administrée. Elle doit être indicative, stratégique, souple et révisable, plutôt inspirée de celle qui pratiquée par la Japon, la Corée du sud ou Taïwan depuis vingt-cinq ans.[144]

Le Plan français d’après-guerre avait précisément pour originalité de ne pas être un programme de production imposé à chaque entreprise. Il constituait un instrument de coordination et de mobilisation. Il permettait à l’État, aux entreprises, aux partenaires sociaux et aux institutions financières de partager une représentation des priorités nationales et de coordonner leurs décisions.[145] C’est cette fonction de coordination qu’il faut retrouver.

La planification moderne devrait répondre à quelques questions fondamentales : quelles capacités industrielles voulons-nous posséder dans quinze ans ? quelles infrastructures devons-nous construire ? quelles compétences devons-nous former ? quelles technologies devons-nous maîtriser ? quelles dépendances devons-nous réduire ? quels investissements devons-nous encourager ? quels secteurs doivent être développés à l’échelle européenne plutôt que nationale ? Elle ne devrait pas chercher à déterminer à l’avance la totalité des réponses économiques. Elle devrait plutôt fixer des objectifs de capacité.

Cette distinction est fondamentale. L’État ne devrait pas nécessairement dire quelle entreprise produira telle technologie. Il devrait déterminer qu’une capacité technologique donnée doit exister en France ou en Europe à une échéance donnée, puis organiser les conditions permettant à plusieurs acteurs de concourir à sa réalisation. La planification indicative devient ainsi une méthode de coordination entre puissance publique et initiative privée. Elle pourrait également permettre de réintroduire une dimension trop souvent absente de la politique économique contemporaine : la cohérence entre politiques publiques. Une politique industrielle ne peut être efficace si la politique énergétique renchérit simultanément le coût de production, si la formation ne fournit pas les compétences nécessaires, si la recherche reste éloignée des entreprises, si le financement de long terme fait défaut et si les infrastructures ne suivent pas.  Planifier, c’est donc moins prévoir que coordonner.Cette définition permet de renouer avec l’esprit du Plan sans en reproduire les formes anciennes.

6. Cinq principes pour une nouvelle doctrine de puissance : Ces cinq principes sont en réalité interdépendants.

La vision de long terme donne une direction à l’action publique. La souverainetépermet d’identifier les capacités qu’il faut impérativement maîtriser. L’innovationfournit les moyens technologiques de construire les capacités futures. L’évaluation permet de vérifier que les choix effectués produisent les résultats attendus. La planification indicative assure la cohérence entre ces différentes dimensions. Pris isolément, chacun de ces principes peut conduire à des impasses. Le long terme sans évaluation produit des programmes perpétuels. La souveraineté sans ouverture conduit au protectionnisme. L’innovation sans stratégie industrielle peut produire des découvertes sans industrialisation. L’évaluation sans vision conduit au pilotage à court terme. La planification sans marché conduit à la rigidité. C’est leur combinaison qui constitue la véritable leçon du gaullisme économique.

Cette combinaison conduit à une définition renouvelée de l’État stratège : non pas un État qui se substitue au marché, mais un État qui organise les conditions de la puissance, fixe des priorités, mobilise les acteurs, protège les capacités critiques, accepte le risque technologique, mesure les résultats et inscrit son action dans le temps long. Cette définition permet également de dépasser l’opposition traditionnelle entre interventionnisme et libéralisme. Le véritable enjeu n’est pas la quantité d’État, mais la qualité stratégique de l’État.

Une France de 2027 n’a donc pas besoin de davantage d’État dans tous les domaines. Elle a besoin d’un État plus sélectif, plus compétent, plus prévoyant, plus évaluateur et plus déterminé dans les domaines qui conditionnent sa puissance. C’est précisément cette transformation qualitative qui conduit à la question suivante : si les principes peuvent être réactualisés, quels sont les instruments institutionnels, administratifs, financiers, scientifiques, industriels — mais aussi sociaux — qu’il faut reconstruire pour leur donner une traduction concrète ? C’est l’objet de la sous-partie suivante.

B. Quels instruments devraient être reconstruits ?

La réhabilitation des principes de l’État stratège ne peut rester théorique. Si la France veut retrouver, à l’horizon 2027, une capacité effective de décision économique, elle doit reconstruire les instruments permettant de transformer une vision de long terme en investissements et en capacités durables. Il ne s’agit pas de reconstituer l’appareil économique de l’État gaullien, mais de retrouver les fonctions qu’il remplissait, en les adaptant à une économie ouverte, européenne, numérisée et soumise à une concurrence mondiale intense.

Cette reconstruction devrait porter sur plusieurs ensembles complémentaires : l’État stratège et l’État actionnaire, la planification, l’administration économique, les compétences, la recherche et son transfert vers l’industrie, le financement de l’innovation, la conservation des actifs stratégiques et, enfin, la dimension sociale de la politique industrielle.

1. Reconstituer un véritable État stratège. La première reconstruction est institutionnelle. La France dispose déjà de nombreux organismes intervenant dans l’économie : ministères, France Stratégie, Bpifrance, Agence des participations de l’État, Banque de France, agences spécialisées, organismes de recherche, collectivités territoriales et institutions européennes. Le problème réside donc moins dans leur absence que dans leur dispersion et l’insuffisante continuité des décisions.

La multiplication des programmes — France RelanceFrance 2030, décarbonation, réindustrialisation, soutien à l’innovation — ne saurait tenir lieu de stratégie. France 2030, doté de 54 milliards d’euros, constitue un effort majeur ; son évaluation macroéconomique ex ante publiée en 2026 traduit d’ailleurs une approche plus stratégique et pluriannuelle.[146] Mais l’État doit surtout être capable de hiérarchiser ces instruments et d’en vérifier la cohérence. Il faudrait ainsi renforcer la fonction de stratégie économique placée auprès du Premier ministre. France Stratégie, créée en 2013 dans le prolongement du Commissariat général du Plan, constitue une base institutionnelle pertinente, mais ses capacités de prospective et d’évaluation devraient être davantage articulées avec les décisions budgétaires et industrielles.[147]

L’État stratège devrait pouvoir répondre en permanence à quelques questions essentielles : quelles capacités conserver ? quelles dépendances réduire ? quelles technologies maîtriser ? quelles compétences former ? quelles capacités développer à l’échelle européenne ?Sa fonction serait moins de gérer les programmes que de fixer les objectifs, répartir les responsabilités, contrôler les résultats et corriger les échecs. La reconstruction de l’État stratège serait donc d’abord celle de sa capacité de commandement intellectuel.

 

2. Recréer une fonction de planification à long terme. La France a conservé des capacités de prospective, mais elle a perdu l’instrument permettant de transformer cette prospective en coordination des décisions publiques et privées. Il ne s’agirait pas de ressusciter le Commissariat général du Plan dans sa forme historique, mais de créer un Plan stratégique national à dix ou quinze ans, périodiquement révisé, politiquement approuvé et décliné en objectifs mesurables.

Ce Plan identifierait un nombre limité de priorités — énergie, défense, industrie, numérique et IA, santé, infrastructures, ressources critiques, recherche et compétences — et préciserait, pour chacune, les capacités à atteindre, les investissements nécessaires, les compétences à former et les dépendances à réduire.

La fonction du Plan serait ainsi moins de prévoir la production que de coordonner les anticipations. Il pourrait constituer la matrice commune du budget, des investissements publics, de France 2030, des contrats de filière, de la formation et de la programmation de la recherche. La planification écologique montre d’ailleurs que l’État redécouvre cette nécessité de coordination entre politiques économiques, industrielles, énergétiques et sociales.[148]

 

3. Renforcer une administration économique réellement stratégique. L’État stratège suppose une administration capable de comprendre les entreprises, les technologies, les marchés internationaux et les stratégies des grandes puissances. L’enjeu n’est pas le nombre de fonctionnaires, mais la qualité des compétences stratégiques disponibles au sein de l’État.

Il faut donc reconstruire des filières d’expertise de haut niveau dans les domaines industriel, financier, technologique, énergétique, numérique, commercial et géopolitique. L’État ne peut négocier efficacement avec les grands groupes, les fonds d’investissement ou les puissances étrangères s’il ne dispose pas d’une expertise comparable.

Cette compétence doit également intégrer le renseignement économique. Le développement du SISSE constitue un progrès, mais l’État doit être capable d’identifier en amont les entreprises stratégiques, leurs technologies, les risques de prise de contrôle et les conséquences d’une éventuelle perte de maîtrise.

Chaque grande politique devrait enfin avoir un responsable clairement identifié, des objectifs, un calendrier et des indicateurs. L’État stratège doit être à la fois plus puissant et plus responsable.

 

4. Repenser les compétences, les grandes écoles et la formation. La reconstruction de l’État stratège suppose de rapprocher les cultures administratives, scientifiques et économiques. Les politiques technologiques complexes exigent des ingénieurs capables de comprendre leur environnement économique et géopolitique, des hauts fonctionnaires maîtrisant les réalités scientifiques et industrielles et des dirigeants capables de dialoguer avec chercheurs et administrations.

Les grandes écoles devraient donc renforcer les formations croisées entre ingénierie, économie, science, droit, management et géopolitique, tandis que la formation professionnelle et technique devrait être directement articulée aux besoins identifiés par la planification.

La réindustrialisation exige en effet des ouvriers qualifiés, techniciens, ingénieurs, maintenanciers, spécialistes de la cybersécurité et cadres industriels. France compétences souligne l’importance croissante de ces besoins liés aux transformations numérique et écologique.[149] La politique industrielle doit ainsi redevenir une politique de qualification et d’ascension sociale.

 

5. Reconnecter la recherche, l’innovation et l’industrie. Le principal défi français ne réside pas tant dans la qualité de sa recherche que dans sa capacité à transformer les découvertes scientifiques en innovations industrielles, puis en succès commerciaux à l’échelle internationale. L’État stratège doit ainsi assurer la continuité de l’ensemble de la chaîne de valeur de l’innovation, depuis la recherche fondamentale jusqu’à la recherche appliquée, au développement de démonstrateurs technologiques, à l’industrialisation, au financement de la croissance des entreprises innovantes et, enfin, à leur accès aux marchés mondiaux. C’est de cette articulation entre science, industrie, capital et exportation que dépend désormais la transformation du potentiel scientifique en véritable puissance économique.

La loi de programmation de la recherche pour 2021-2030 a réintroduit une programmation pluriannuelle des moyens ; il faut désormais renforcer le transfert technologique et la valorisation industrielle des résultats.[150] Les chercheurs doivent être davantage encouragés à créer des entreprises lorsque cela est pertinent, les investisseurs à financer les phases les plus risquées et les grands groupes à intégrer les innovations des PME et ETI.

L’objectif est clair : ne plus financer en France la naissance d’une technologie dont la valeur industrielle et la propriété intellectuelle seraient ensuite développées ailleurs.

6. Reconstruire une chaîne française de financement de l’innovation. Le financement constitue l’autre maillon critique. Les entreprises technologiques rencontrent souvent des difficultés entre la création et l’accès aux marchés de capitaux.

Bpifrance constitue à cet égard un instrument majeur, qui doit être conforté comme outil de capital patient dans les secteurs où les investissements sont lourds et les retours longs : défense, énergie, quantique, IA, biotechnologies, semi-conducteurs, nouveaux matériaux, spatial ou robotique.

L’objectif n’est pas de remplacer le capital privé, mais deréduire le risque initial afin de permettre son intervention. Il faudrait également mieux orienter l’épargne longue française vers le capital productif, l’innovation et les infrastructures.

L’État stratège doit donc retrouver une politique du capital à la hauteur de sa politique industrielle.

7. Redéfinir l’État actionnaire : moins nombreux, mais plus stratégique. Il serait incohérent de vouloir retrouver une politique industrielle stratégique tout en refusant par principe à l’État la possibilité de détenir du capital. Mais il serait tout aussi inutile de reconstituer le portefeuille public des années 1980.

La voie pertinente est celle d’un actionnariat public sélectif. L’État devrait conserver ou acquérir des participations lorsqu’une entreprise exerce une activité souveraine, détient une technologie critique, constitue une infrastructure essentielle, joue un rôle déterminant dans une filière ou représente un risque majeur pour l’indépendance nationale ou européenne en cas de disparition du périmètre de souveraineté.

L’Agence des participations de l’État, créée en 2004, constitue déjà l’instrument de cette politique.[151] Son action devrait toutefois être davantage orientée vers la politique de puissance : maintien d’un centre de recherche, conservation d’une propriété intellectuelle, investissement dans une capacité de production, développement d’une filière ou préparation d’une alliance européenne.

La logique patrimoniale doit ainsi être complétée par une logique stratégique.

 

8. Faire de la politique industrielle une politique sociale La réindustrialisation ne peut être réduite aux usines, au capital et aux technologies. Elle doit aussi reconstituer les emplois qualifiés, les carrières, les formations et les perspectives d’ascension sociale détruits par plusieurs décennies de désindustrialisation.

Il faut rompre avec une conception de la compétitivité fondée principalement sur le coût du travail et rechercher la productivité par l’investissement, l’automatisation, la qualification, la recherche et l’innovation. Le travailleur industriel doit être considéré comme un actif stratégique de l’entreprise.

Cela suppose de réhabiliter l’enseignement professionnel, l’apprentissage et les formations techniques, mais aussi d’améliorer les carrières et les rémunérations associées aux qualifications industrielles. Lorsqu’une filière décline, l’État doit organiser suffisamment tôt la reconversion des compétences et des territoires.

La politique industrielle devrait donc comporter un volet social structurel, portant sur les compétences, la formation, les carrières, la mobilité, les rémunérations et les territoires.

 

9. Passer de la protection des entreprises à la conservation des capacités. La défaisance analysée dans la troisième partie conduit enfin à repenser la protection des actifs stratégiques. L’État ne doit plus intervenir seulement lorsqu’une entreprise est sur le point d’être vendue ; il doit identifier en amont les entreprises dont les technologies, brevets, compétences ou capacités de production présentent une importance particulière.

Cela suppose une cartographie permanente des actifs stratégiques et un dispositif d’alerte précoce. Dans certains cas, une participation publique minoritaire suffira ; dans d’autres, des droits spécifiques, des clauses de localisation, la conservation de centres de recherche ou des garanties sur la propriété intellectuelle seront plus appropriés. Le principe devrait être simple : l’État n’a pas vocation à posséder toutes les entreprises ; il doit empêcher que disparaissent les capacités dont dépend la liberté de décision du pays. Le critère pertinent n’est donc pas la taille de l’entreprise, mais le caractère critique de l’actif qu’elle détient. La politique industrielle doit ainsi passer d’une logique de sauvetage à une logique d’anticipation.[152]

10. Construire un système cohérent plutôt qu’empiler les dispositifs. L’ensemble de ces instruments ne prendra toutefois son véritable sens que s’il s’inscrit dans une architecture cohérente. Le principal risque serait en effet de reproduire ce que l’on prétend précisément dépasser : créer un nouveau Haut-Commissariat, une nouvelle agence, un nouveau fonds ou un nouveau plan sans modifier en profondeur les mécanismes de décision. L’État stratège ne doit pas être un État bureaucratique supplémentaire ; il doit être un État capable de donner une direction, de hiérarchiser ses priorités et de concentrer durablement ses moyens.

Cette cohérence suppose d’abord qu’une vision stratégique à dix ou quinze ans puisse déterminer quelques priorités nationales clairement identifiées, auxquelles soient ensuite associés les moyens financiers, industriels, scientifiques et humains nécessaires. La politique de recherche et d’innovation, la formation des compétences, les investissements publics, le soutien aux entreprises et l’actionnariat de l’État doivent ainsi concourir aux mêmes objectifs et être régulièrement confrontés à leurs résultats. L’évaluation ne doit plus intervenir après la dépense ; elle doit permettre d’en orienter la poursuite, la révision ou l’arrêt.

Une telle organisation suppose également une articulation nouvelle entre l’État, les entreprises, les partenaires sociaux, les collectivités territoriales et les institutions européennes. L’État stratège n’a pas vocation à décider seul de tout ; il doit être capable de fixer un cap commun, de mobiliser les acteurs qui disposent des compétences et des capitaux nécessaires, puis de vérifier dans la durée que les objectifs poursuivis sont effectivement atteints.

La France possède déjà une grande partie des instruments nécessaires : France Stratégie, Bpifrance, l’Agence des participations de l’État, le SISSE, les organismes de recherche, les grandes écoles, France 2030 et les différents dispositifs européens. La faiblesse française tient donc moins à l’absence d’instruments qu’à leur dispersion, à leur insuffisante articulation et à l’absence trop fréquente d’une hiérarchie claire des priorités.La véritable rupture doctrinale consisterait dès lors à passer d’une politique de dispositifs à une politique de capacités. Il ne s’agit plus de mesurer la puissance publique au nombre de programmes qu’elle crée, mais à sa capacité à produire des résultats durables : une technologie maîtrisée, une filière consolidée, une compétence préservée, une capacité industrielle reconstruite, une dépendance réduite ou une position stratégique renforcée.

C’est à cette condition que l’État stratège pourra retrouver sa véritable fonction : non pas se substituer aux acteurs économiques, mais organiser dans le temps la convergence des décisions publiques et privées autour des intérêts essentiels du pays. Reste alors à déterminer dans quel cadre cette puissance retrouvée doit s’exercer. Car la France ne peut désormais penser son avenir industriel, technologique, énergétique ou militaire sans tenir compte de l’échelle européenne, pas plus qu’elle ne peut ignorer les contraintes d’un monde ouvert, numérique, écologique et marqué par le retour de la compétition entre grandes puissances

La question devient donc celle de l’adaptation de l’État stratège aux réalités du XXIe siècle : comment concilier puissance nationale et construction européenne, ouverture internationale et protection des intérêts essentiels, transition écologique et réindustrialisation, innovation technologique et cohésion sociale ? C’est l’objet du point suivant.

C. Un État stratège en France adapté aux contraintes du XXIe siècle

La reconstruction de l’État stratège ne saurait consister à reproduire le modèle français des Trente Glorieuses. En 2027, la France appartient à l’Union européenne, son économie est profondément internationalisée et les chaînes de valeur sont mondiales, tandis que le numérique, l’intelligence artificielle, la robotique, les données, les semi-conducteurs et les technologies énergétiques ont profondément transformé les conditions de la puissance économique.

La question n’est donc pas de « revenir » à l’État gaullien, mais de comprendre pourquoi, depuis une vingtaine d’années, les grandes puissances ont elles-mêmes réinventé les instruments de l’État stratège. L’analyse comparative du Japon, de la Corée du Sud, de Taïwan, des États-Unis et de l’Inde montre en effet que la mondialisation n’a pas conduit ces pays à renoncer à l’intervention stratégique de l’État : elle les a conduits à la transformer.[153]

Le Japon est passé du Developmental State à un Economic Security State davantage centré sur les technologies critiques, les chaînes d’approvisionnement et la sécurité économique.[154] La Corée du Sud a adapté son État développeur à la compétition technologique en articulant grands groupes, recherche, innovation, exportations et sécurité économique.[155] Taïwan a concentré sa politique industrielle sur quelques capacités critiques, au premier rang desquelles les semi-conducteurs.[156] Les États-Unis ont, avec le CHIPS and Science Act, l’Inflation Reduction Act, le contrôle des investissements et les restrictions technologiques visant la Chine, réintroduit explicitement la politique industrielle au cœur de leur stratégie de puissance.[157] L’Inde cherche, quant à elle, à utiliser l’État pour accélérer sa montée en puissance manufacturière, attirer les investissements et développer ses chaînes de valeur nationales.[158]

La singularité européenne n’est donc pas le retour de l’État stratège, mais le retard pris à reconnaître que ses principaux concurrents ne l’avaient jamais véritablement abandonné — et à reconstruire, à l’échelle pertinente, les instruments permettant de répondre à cette nouvelle compétition.

1. L’Europe face au changement de paradigme mondial.  C’est dans cette perspective que le rapport de Mario Draghi prend toute son importance. Son intérêt tient d’abord au diagnostic du décrochage européen : l’Union conserve un marché considérable, une épargne abondante, une base scientifique solide et de grandes entreprises industrielles, mais peine à transformer ces atouts en puissance technologique et industrielle.

Le retard est particulièrement marqué dans le numérique. Depuis le milieu des années 1990, la technologie numérique constitue le principal facteur de l’écart de productivité avec les États-Unis. Depuis 2017, environ 70 % des modèles fondamentaux d’intelligence artificielle ont été développés aux États-Unis ; trois grandes entreprises américaines représentent plus de 65 % du marché mondial et européen du cloud, contre environ 2 % pour le premier opérateur européen.[159] Ces chiffres révèlent moins un simple retard sectoriel qu’un problème de modèle de croissance : l’Europe sait encore produire de la recherche et des biens industriels, mais éprouve davantage de difficultés à transformer l’innovation en entreprises capables de changer d’échelle.

Ce constat rejoint les analyses comparatives précédentes : Japon, Corée du Sud, Taïwan, États-Unis et Inde ont chacun développé des mécanismes rapprochant l’État, le capital, la recherche et l’industrie. L’Europe possède ces mêmes ressources, mais les articule encore imparfaitement.[160]

 

2. Le numérique et la diffusion technologique : nouvelle frontière de l’État stratège. Le premier enjeu de l’État stratège du XXIe siècle est donc numérique. Au nucléaire, à l’aéronautique, au spatial, aux télécommunications et à l’électronique qui constituaient les supports technologiques de la puissance gaullienne s’ajoutent désormais les données, le cloud, l’intelligence artificielle, les semi-conducteurs, la cybersécurité, les logiciels et la robotique.

Or l’Europe accuse précisément dans ces domaines un déficit préoccupant. Le rapport Draghi souligne son retard dans l’adoption des technologies avancées et dans leur diffusion au sein du tissu productif ; la Commission européenne fait elle-même de la diffusion de l’intelligence artificielle et de la robotique une condition de la compétitivité future.[161]

La difficulté française est moins celle de la qualité de la recherche que celle de son passage à l’échelle : disposer de chercheurs et d’ingénieurs ne suffit pas si la France ne possède pas simultanément les infrastructures, les capitaux, les données et les entreprises capables de transformer l’innovation en puissance économique. L’enjeu vaut également pour la robotisation, devenue déterminante pour la productivité industrielle dans un contexte de vieillissement démographique et de concurrence internationale.

L’État stratège doit donc désormais poursuivre un double objectif : faire émerger les technologies de demain et assurer leur diffusion dans l’ensemble de l’économie. Il ne suffit plus de financer un laboratoire ; il faut permettre à des milliers d’entreprises d’utiliser les technologies qu’il contribue à développer.

 

3. Les enseignements du Japon, de la Corée du Sud et de Taïwan. Les expériences japonaise, sud-coréenne et taïwanaise apportent à cet égard trois enseignements complémentaires.

Le Japon a adapté son ancien État développeur aux exigences de la sécurité économique, en privilégiant les technologies critiques, les semi-conducteurs, les chaînes d’approvisionnement et la résilience industrielle. La Corée du Sud a conservé sa capacité de coordination entre État, grands groupes, recherche et exportations tout en la réorientant vers les semi-conducteurs, les batteries, l’intelligence artificielle et les industries de défense.[162] Dans les deux cas, l’État ne cherche pas nécessairement à produire lui-même : il crée les conditions permettant aux entreprises nationales de conquérir des positions mondiales.

Taïwan fournit une troisième leçon, celle de la concentration. Sa stratégie n’a pas consisté à rechercher l’autonomie dans tous les secteurs, mais à construire une position dominante dans quelques technologies critiques en rapprochant recherche publique, financement, infrastructures, formation et entreprises.[163]

La leçon commune est essentielle : la souveraineté ne signifie pas tout produire ; elle signifie maîtriser les capacités dont la perte rendrait dépendant. La France et l’Europe doivent donc identifier un nombre limité d’actifs critiques et concentrer sur eux leurs moyens financiers, scientifiques, industriels et réglementaires.

4. Les États-Unis et la fin du mythe du marché autorégulateur. L’expérience américaine confirme cette évolution. Longtemps présentés comme le modèle d’une économie fondée sur le marché et le retrait de l’État, les États-Unis combinent désormais politique industrielle, politique commerciale, sécurité nationale, contrôle des investissements, soutien à la recherche et restrictions technologiques à l’égard de la Chine. Le CHIPS and Science Act et l’Inflation Reduction Act en constituent les manifestations les plus visibles.[164]

L’objectif n’est pas de substituer l’État au marché, mais de reconstruire les capacités nationales dans les secteurs jugés essentiels. Le marché demeure un mécanisme d’allocation ; la puissance publique intervient pour déterminer dans quels domaines il doit être sécurisé, accéléré ou réorienté.

Cette évolution remet en cause une opposition devenue artificielle entre marché et État. Elle montre surtout qu’une politique de concurrence ne peut constituer à elle seule une politique économique. L’Europe doit pouvoir préserver la concurrence tout en se dotant d’une véritable politique industrielle et technologique.

 

5. L’Inde et la nouvelle dimension géoéconomique. L’Inde apporte une autre leçon : une politique industrielle contemporaine peut rechercher simultanément l’ouverture aux investissements étrangers et le renforcement des capacités nationales. Make in India et les dispositifs d’incitation à la production visent ainsi à attirer les capitaux tout en développant les chaînes de valeur et le contenu national de la production.[165]

L’enjeu n’est donc pas de choisir entre protection et ouverture, mais de déterminer si l’ouverture contribue effectivement à l’accumulation de capacités productives, technologiques et humaines sur le territoire. Un investissement étranger est bénéfique lorsqu’il apporte capitaux, technologies, emplois, compétences et accès aux marchés ; il devient beaucoup moins favorable lorsqu’il conduit à transférer hors du pays une technologie, une propriété intellectuelle ou une entreprise prometteuse. La politique d’attractivité doit ainsi être complétée par une politique de captation de la valeur et de conservation des capacités stratégiques.

 

6. De la comparaison internationale à une doctrine française et européenne. Ces expériences ne sont évidemment pas transposables telles quelles en France. Elles permettent néanmoins d’identifier des fonctions communes : définir des priorités, mobiliser le financement, rapprocher recherche et industrie, protéger les actifs stratégiques, sécuriser les chaînes de valeur et évaluer les résultats. C’est précisément ce que montre l’analyse comparative de l’État stratège en Europe et en France depuis l’adhésion de la Chine à l’OMC.[166]

L’échelle européenne devient ici indispensable. La France ne peut seule soutenir certains investissements nécessaires face aux États-Unis ou à la Chine ; mais l’Union Européenne ne peut davantage rester une simple zone de concurrence réglementée entre États membres. Elle ambitionne devenir un espace organisé de puissance économique et technologique, capable de mobiliser son marché, son épargne, sa recherche, ses capacités industrielles et ses instruments commerciaux.

Le rapport Draghi a identifié trois priorités qui résument cette transformation : combler le retard d’innovation, articuler décarbonation et compétitivité, et réduire les dépendances stratégiques.[167] Pour la France, l’enjeu est dès lors double : contribuer à cette reconstruction européenne tout en conservant les capacités nationales qui demeurent indispensables. Il faut donc penser France et Union Européenne, et non France contre UE ou UE contre France.

 

7. L’État stratège comme multiplicateur de puissance. La comparaison internationale permet finalement de préciser la doctrine du nouvel État stratège français. Il ne serait ni l’État propriétaire de l’économie, ni l’État minimal, ni une administration supplémentaire distribuant des subventions. Il serait unmultiplicateur de puissance : un État capable de concentrer les ressources publiques sur les secteurs où elles peuvent entraîner l’investissement privé, de rapprocher recherche et industrie, de faire émerger des entreprises de dimension mondiale, de protéger les actifs critiques, de former les compétences nécessaires et de coordonner ces politiques avec l’échelle européenne.

Il devrait surtout apprendre à agir avant la crise. C’est l’une des principales leçons de la défaisance analysée dans la troisième partie : trop souvent, l’intervention publique française est venue après la fermeture d’une usine, la vente d’une entreprise, la perte d’une technologie ou l’apparition manifeste d’une dépendance. L’État stratège doit au contraire identifier les risques lorsqu’ils sont encore réversibles.

La France de 2027 n’a donc besoin ni de retrouver le Plan de 1960, ni de reproduire le MITI japonais ou le modèle coréen des années 1980. Elle doit retrouver ce qui, derrière ces expériences différentes, demeure une règle permanente de la puissance : un pays ne conserve son rang que s’il sait organiser dans la durée ses ressources, ses compétences, son capital, sa recherche et ses entreprises autour de quelques objectifs stratégiques clairement définis.

Le gaullisme économique peut ainsi être dépassé sans être renié. Ce qui doit en être conservé n’est pas la forme historique de l’État gaullien, mais sa conception de la puissance : savoir ce qui est essentiel, investir avant que le marché ne rende l’investissement rentable, accepter le risque technologique, préserver les capacités critiques et inscrire l’action publique dans le temps long.

L’État stratège ne se mesure finalement ni au nombre de dispositifs qu’il crée, ni au volume des crédits qu’il distribue, mais à sa capacité à transformer les moyens consentis par la Nation en résultats durables. C’est en ce sens que prend toute sa portée l’exigence formulée par le général de Gaulle en 1938 : « proportionner l’enjeu et les moyens ». La véritable ambition d’un État stratège est moins de promettre davantage que de rendre à la France une capacité durable d’initiative et de décision dans l’Europe du XXIe siècle.

Conclusion

Le gaullisme économique appartient désormais à l’histoire. Il est né dans des circonstances exceptionnelles — reconstruction nationale, débuts de la Ve République, guerre froide, décolonisation, Trente Glorieuses et système économique international profondément différent du nôtre — dont aucun paramètre n’est aujourd’hui reproductible à l’identique.

Il serait donc vain de vouloir le restaurer de manière quasi-idolâtre à travers des nationalisations, le Commissariat général au Plan, les grands programmes industriels ou les modalités d’intervention de l’État qui répondaient aux réalités de leur temps. Mais l’erreur inverse serait de conclure que la pensée économique du général de Gaulle aurait perdu toute actualité. Son apport essentiel ne réside pas dans ses instruments, mais dans sa méthode.

Cette méthode repose d’abord sur un refus explicite du dogmatisme. Dans Le Fil de l’épée, Charles de Gaulle met en garde contre une tentation profondément française : « L’esprit français s’efforce sans cesse de construire une doctrine qui lui permette a priori d’orienter l’action et d’en concevoir la forme, sans tenir compte des circonstances qui devraient en être la base. Il y trouve, il est vrai, une sorte de satisfaction, mais dangereuse (…). Croire que l’on est en possession d’un moyen d’éviter les périls et les surprises des circonstances et de les dominer, c’est procurer à l’esprit le repos auquel il tend sans cesse, l’illusion de pouvoir négliger le mystère de l’inconnu. Sans doute l’esprit français y est-il plus particulièrement porté par son goût prononcé de l’abstraction et du système, son culte de l’absolu et du catégorique (…), mais l’exposent à l’erreur dans l’ordre de l’action. »[168] Quelques pages plus loin, il formule ce qui constitue probablement le cœur de sa philosophie politique : « Les principes n’ont de valeur que dans la façon dont ils sont adaptés aux circonstances. Apprécier les circonstances dans chaque cas particulier, tel est donc le rôle essentiel du chef. »[169] On peut considérer que cette philosophie politique est de la plus brulante pertinence pour la France en 2027.

Cette double affirmation éclaire toute l’œuvre du général de Gaulle. Le véritable héritage gaullien n’est donc ni le Plan, ni les nationalisations, ni les entreprises publiques considérés isolément : ces instruments constituaient les réponses d’une époque à des défis précis. Ce qui demeure d’une étonnante modernité est une méthode de gouvernement fondée sur quelques exigences permanentes : définir une vision de long terme ; préserver la liberté de décision nationale ; investir avant que le marché ne révèle spontanément les besoins ; préparer les capacités scientifiques, industrielles et technologiques de demain ; faire prévaloir l’intérêt stratégique sur les seules considérations de court terme ; enfin, évaluer les politiques publiques afin de les adapter aux réalités nouvelles.

L’analyse développée dans cet article montre que les décennies ayant suivi 1974 ont progressivement éloigné la France de cette logique pour la ramener à certains de ses démons historiques antérieurs. Désindustrialisation, inconstance dans les choix, déficits commerciaux structurels, perte de capacités productives, fragilisation de certaines filières stratégiques et accroissement des dépendances technologiques en constituent les principales manifestations. Pour autant, la France n’est nullement condamnée au déclin.

La comparaison internationale montre en effet que les grandes puissances industrielles ont réinventé leurs instruments d’État stratège : le Japon les a adaptés à la sécurité économique, la Corée du Sud aux technologies critiques, Taïwan aux semi-conducteurs, les États-Unis ont réhabilité une politique industrielle assumée, tandis que l’Inde mobilise l’action publique au service de son émergence manufacturière. L’Europe elle-même, notamment depuis le rapport Draghi, redécouvre la nécessité d’une stratégie industrielle, technologique et financière cohérente. La singularité européenne n’est donc plus d’avoir renoncé à l’État stratège, mais d’avoir tardé à comprendre que ses principaux concurrents ne l’avaient jamais véritablement abandonné.

Cette réflexion n’est nullement dirigée contre la construction européenne. Une Europe capable de renforcer l’innovation, la compétitivité, la souveraineté technologique, la sécurité économique et les capacités industrielles de ses États membres constituerait au contraire un puissant multiplicateur de force. Mais l’intégration européenne ne saurait être une fin en soi : elle ne trouve sa pleine légitimité que dans la mesure où elle permet à la France et à l’Europe de mieux agir, innover, produire et protéger leurs intérêts essentiels. L’Europe ne remplace donc pas l’État stratège ; elle en modifie l’échelle et rend nécessaire une articulation plus complexe entre les niveaux national et européen.

Cette articulation devra être appréciée avec réalisme dans les domaines vitaux pour la souveraineté — énergie, défense, numérique, innovation, infrastructures ou technologies critiques. La France devra déterminer, pour chacun d’eux, quelles capacités doivent être conservées au niveau national, lesquelles peuvent être développées dans un cadre européen et à quelles conditions. Cette exigence vaut notamment lorsque les intérêts industriels des États membres divergent ou que certains d’entre eux, au premier rang desquels l’Allemagne, privilégient des stratégies nationales susceptibles d’affecter les intérêts français. La construction européenne ne dispense donc pas d’une définition claire des intérêts nationaux ; elle impose au contraire de mieux les identifier pour déterminer ceux qui peuvent être efficacement poursuivis en commun.

Au fond, l’enseignement majeur du général de Gaulle demeure d’une remarquable actualité : les instruments changent, les technologies évoluent, les rapports de puissance se transforment, mais la responsabilité de l’État reste identique. Elle consiste à préparer l’avenir, préserver la liberté de décision de la Nation et transmettre aux générations suivantes les moyens de leur indépendance. Le gaullisme économique ne doit donc pas être regardé comme un modèle à reproduire, mais comme une méthode d’action.

Être fidèle au général de Gaulle ne consiste pas à refaire en 2027 ce qu’il fit en 1958-1969. Être fidèle à sa pensée consiste, conformément à sa propre leçon, à partir des réalités du temps présent, à refuser les doctrines figées et à construire, avec lucidité, les instruments dont la France a besoin pour demeurer une puissance libre et qui restaure son influence dans le monde du XXIe siècle.

Annexe 1

Vers une redéfinition de l’État stratège : de l’État machiniste à l’État de résultats (1958-1974)

L’analyse développée dans cette étude conduit à distinguer deux conceptions profondément différentes de l’action publique.

Nous proposons de désigner par l’expression d’« État machiniste » une forme d’organisation dans laquelle l’accumulation des structures administratives, des procédures, des normes, des plans, des agences, des appels à projets et des mécanismes financiers tend progressivement à devenir une fin en elle-même. L’action publique s’apprécie alors davantage au regard des moyens mobilisés que des résultats effectivement obtenus. La création d’un dispositif, l’annonce d’un plan, l’adoption d’une nouvelle réglementation ou l’ouverture de crédits supplémentaires peuvent donner l’apparence d’une action résolue sans pour autant modifier durablement les capacités économiques, industrielles, scientifiques ou stratégiques du pays.

Dans cette conception, l’État ne s’efface pas ; il change de nature. Il devient souvent plus volumineux, plus complexe, plus coûteux et plus procédural. Il produit davantage de règles, de mécanismes de contrôle et d’interventions financières, sans que cette croissance de l’appareil administratif se traduise nécessairement par une augmentation proportionnelle de l’efficacité de l’action publique. L’existence de stratégies nationales, de plans sectoriels ou d’obligations réglementaires ne constitue pas, en elle-même, un critère de réussite ; seule leur mise en œuvre effective et les résultats qu’elles produisent permettent d’en apprécier la portée.

L’illustration peut être observée dans des domaines très divers. La prévention des incendies de forêt, l’adaptation aux épisodes climatiques extrêmes, la politique du logement, la réindustrialisation, la simplification administrative ou encore la maîtrise des finances publiques donnent régulièrement lieu à l’adoption de plans, de dispositifs ou de réformes successives. Pourtant, le débat public continue souvent de porter sur l’écart entre les objectifs annoncés et les résultats effectivement atteints. Ce constat n’implique pas que l’État soit inactif ; il invite à s’interroger sur sa capacité à transformer ses décisions en réalisations concrètes et durables.

À l’inversel’État stratège ne se définit ni par le volume de ses dépenses, ni par l’étendue de son appareil administratif, ni même par l’intensité de son intervention dans l’économie. Il se caractérise avant tout par sa capacité à identifier quelques priorités nationales clairement hiérarchisées, à concentrer durablement les moyens nécessaires à leur réalisation et à évaluer son action à partir des résultats effectivement obtenus.

Son efficacité ne se mesure donc ni au nombre de normes adoptées, ni au montant des crédits ouverts, ni au nombre de structures créées. Elle se mesure à la capacité de produire des réalisations durables : infrastructures construites, capacités industrielles restaurées, technologies maîtrisées, compétences développées, souverainetés consolidées, finances publiques assainies et croissance durablement renforcée. Dans cette perspective, les moyens ne constituent jamais une fin ; ils ne prennent leur sens qu’au regard des objectifs qu’ils permettent effectivement d’atteindre. Cette distinction conduit à déplacer le débat traditionnel entre interventionnisme et libéralisme. La véritable question n’est pas de savoir si l’État intervient beaucoup ou peu, mais s’il intervient de manière suffisamment cohérente, sélective et efficace pour accroître durablement les capacités de la Nation. Un État peut être relativement modeste dans son organisation administrative tout en étant profondément stratège ; inversement, un appareil public très développé peut perdre sa dimension stratégique si l’accumulation des procédures finit par se substituer à la recherche des résultats. Cette conception rejoint, en définitive, l’une des intuitions constantes du général de Gaulle : la puissance publique n’a de légitimité que si elle transforme les moyens qu’elle mobilise en réalisations au service de la Nation. À cet égard, la véritable mesure de l’État stratège n’est pas l’ampleur de son intervention, mais sa capacité à produire des effets durables.


[1] Jean Fourastié, Les Trente Glorieuses ou la Révolution invisible de 1946 à 1975, Paris, Fayard, 1979, 299p. V. p. 23-76 et 201-235. L’ouvrage met notamment en évidence l’ampleur de la transformation de la productivité, de la structure de l’emploi et du niveau de vie entre 1946 et 1975 et souligne la réduction de la population active agricole de 36 % à 10 % entre 1946 et 1975 par rapport à la population active d’ensemble.

[2] Michel Margairaz, L’État, les finances et l’économie. Histoire d’une conversion (1932-1952), préf. François Bloch-Lainé, 2 vol., Paris, Comité pour l’histoire économique et financière de la France, 1991, 717 p.

[3] Charles de Gaulle, La France et son armée, Paris, Plon, 1938, p. 196.

[4] Sur la transformation des rapports entre l’État et l’économie et sur l’émergence d’un ordre économique mixte et orienté vers la modernisation, v. Richard F. Kuisel, Le capitalisme et l’État en France. Modernisation et dirigisme au XXe siècle, trad. André Charpentier, préf. Jean-Noël Jeanneney, Paris, Gallimard, 1984, 480 p., Bibl. des histoires, p. 20-21.  Dans cet ouvrage majeur, le professeur de Georgetown University Kuisel souligne précisément que la modernisation et le « dirigisme » se renforcent mutuellement et que l’économie française d’après-guerre demeure une économie mixte dans laquelle l’État intervient pour favoriser la modernisation plutôt que pour se substituer entièrement au marché.

[5] Jean Fourastié, Les Trente Glorieuses, op.cit. ; Philippe Mioche, Les Trente Glorieuses. L’industrie française de 1945 à 1975, Aix en Provence, Presses Univ. de Provence, 2015, 150 p.

[6] Richard F. Kuisel, op.cit., p. 20-21 ; Michel Margairaz, op.cit. ; Pierre Rosanvallon, L’État en France de 1789 à nos jours, Paris, Seuil, 1990, 370 p.

[7] Sur la possibilité d’articuler intégration européenne, politique industrielle et capacités nationales, v. notamment Jean-Louis Quermonne, L’Europe en quête de légitimité, Paris, Presses de Sciences Po, 2001, 128 p. ; sur les grands programmes industriels européens et leur dimension stratégique, v. Élie Cohen, Le Colbertisme « high tech ». Économie des Telecom et du Grand Projet, Paris, Hachette, 1992, col. Pluriel, 404 p. On mesure la rupture stratégique intervenue vers le milieu des années 1970, pour l’instant hélas sans retour.

[8] Nicholas R. Lardy, China in the World Economy, Washington, D.C., Institute for International Economics, 2002, xii+156 p., p. 1-20 ; Barry Naughton, The Chinese Economy. Transitions and Growth, Cambridge (Mass.), MIT Press, 2007, 528 p. : p. 385 s.

[9] Sur le renouvellement de la politique industrielle américaine et la logique des interventions récentes dans les secteurs stratégiques, v. notamment CHIPS and Science Act of 2022, Public Law 117-167, 9 août 2022 ; Inflation Reduction Act of 2022, Public Law 117-169, 16 août 2022.

[10] Commission européenne, An EU Industrial Strategy for a Competitive, Green and Digital Europe, COM(2020) 102 final, Bruxelles, 10 mars 2020, p. 1-6 ; Mario Draghi, The Future of European Competitiveness. Part A: A Competitiveness Strategy for Europe, Bruxelles, European Commission, 9 septembre 2024, p. 1-18.

[11] Pierre Rosanvallon, op.cit. ; Élie Cohen, op.cit.

[12] Sur les transformations de l’État économique français et la mise en place des instruments de planification et de modernisation à la Libération, v. Michel Margairaz, op.cit. ; François Bloch-Lainé et Jean Bouvier, La France restaurée, 1944-1954. Dialogue sur les choix d’une modernisation, Prologue de Jean-Pierre Rioux, Paris, Fayard, 1986, 338 p.

[13] Pierre Rosanvallon, op.cit., p. 199 s.

[14] Jean Meyer, Colbert, Paris, Hachette, 1981, 255 p. ; Michel Vergé-Franceschi, Colbert. La politique du bon sens, Paris, Payot, 2003, 306 p.

[15] Denis Woronoff, Histoire de l’industrie en France du XVIe siècle à nos jours, Paris, Éditions du Seuil, 1994, 656 p., p. 245 s. ; François Caron, Histoire économique de la France, XIXe-XXe siècles, Paris, Armand Colin, 1981, 437 p., p. 165 s.

[16] Philippe Séguin, Louis Napoléon le Grand, Paris, Grasset, 449 p. Ouvrage essentiel pour mettre en perspective historique le gaullisme économique très inspiré des politiques de développement du Second Empire.

[17] Éric Anceau et Pierre Branda (dir.), Napoléon III et l’économie, Paris, CNRS Éditions, 2024, 384 p.

[18] Éric Anceau, « Les idées économiques de Napoléon III », in Éric Anceau et Pierre Branda (dir.), p. 21-33.

[19] Éric Anceau et Pierre Branda (dir.), Napoléon III et l’économie, op.cit.. ; sur l’ouverture commerciale et le développement du crédit, v. les contributions consacrées au libre-échange et à l’industrialisation et not. Éric Anceau et Pierre Branda (dir.), op.cit., David Todd, « Bonapartisme, impérialisme et libre-échange », op.cit. p. 215-245 et table ronde « Les banques et le crédit », p. 95-130.

[20] David Creighton, « Gouin, Sir Lomer », Dictionnaire biographique du Canada, vol. XV, 1921-1930, disponible en ligne ; François Souty, « L’École des Beaux-Arts de Nantes, la fondation des Écoles des Beaux-Arts de Québec et Montréal, 1900-1948 », in Guy Martinière et Éric Monteiro (dir.), Les Échanges culturels internationaux, France, Brésil, Canada-Québec, Les Indes Savantes – Rivage des Cantons, 2013, p. 247-272.

[21] David Creighton, « Gouin, Sir Lomer », op.cit. ; François Souty, « L’École des Beaux-Arts de Nantes, la fondation des Écoles des Beaux-Arts de Québec et Montréal, 1900-1948 », op.cit, p. 247-272.

[22] Fernand Harvey, « La politique culturelle d’Athanase David, 1919-1936 », Les Cahiers des Dix, n° 57, 2003, p. 31-83 ; François Souty, Ibid..

[23] Ibid.

[24] François Souty, « L’École des Beaux-Arts de Nantes, la fondation des Écoles des Beaux-Arts de Québec et Montréal, 1900-1948 », op.cit.., p. 247-272 ; Fernand Harvey, La vision culturelle d’Athanase David, Montréal, Del Busso, 2012, 265 p.

[25] Fondation Charles de Gaulle, « Commémoration du voyage officiel du général de Gaulle au Québec en juillet 1967 », 24 juillet 2017 ; Serge Joyal et Paul-André Linteau (dir.), France-Canada-Québec, 400 ans de relations d’exception, op.cit.

[26] Gouvernement du Québec, Chronologie des relations internationales du Québec, 1960-1967, Québec, ministère des Relations internationales, notamment les événements de 1965 relatifs à la représentation du Québec à Paris, à l’entente franco-québécoise sur l’éducation et à la « doctrine Gérin-Lajoie ». V. aussi de notre part François Souty et Didier Poton, « Les relations commerciales franco-canadiennes : de la culture à l’économie (1763-2008) », in Serge Joyalet Paul-André Linteau (dir.), France-Canada-Québec. 400 ans de relations d’exception, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 2008, p. 183-208, p. 183-190 et 191-201. Cette contribution analysait il y a dix-huit ans, dans une perspective historique de longue durée, les interactions entre commerce international, investissements, transferts de technologies et développement économique. Elle constitue l’un des premiers jalons d’une réflexion poursuivie par l’auteur sur les politiques industrielles, l’État stratège, la souveraineté économique et les conditions de la puissance.

[27] Charles de Gaulle, « Allocution prononcée par le général de Gaulle, président de la République, sur le balcon de l’hôtel de ville de Montréal, Québec, 24 juillet 1967 », Discours et messages, textes relatifs au voyage au Québec.

[28] V. Serge Joyalet Paul-André Linteau (dir.), France-Canada-Québec. 400 ans de relations d’exception, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 2008, 328 p. V. François Souty et Didier Poton, op.cit., à note 26.

[29] M. Margairaz, op.cit.

[30] F. Bloch-Lainé et J. Bouvier, op.cit. ; M. Margairaz, L’État, les finances et l’économie, op.cit., t. II.

[31] P. Griset, Le Plan Monnet. La France dans la modernisation européenne, 1945-1952, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1989, chap. V et VII.

[32] P. Griset, Le Plan Monnet, op.cit., chap. VII. Les travaux préparatoires montrent notamment que les arbitrages de 1946 conduisirent à réduire sensiblement plusieurs enveloppes afin de concentrer les investissements sur les secteurs jugés prioritaires.

[33] « Le plan Monnet et l’économie française en 1950 », L’Information géographique, vol. 14, n° 5, 1950, p. 193-196, p. 194.

[34] Ibid., p. 193-196. La source contemporaine indique que le Plan fut élaboré avec le concours de 25 commissions de modernisation et de plus de 1 000 participants appartenant notamment à l’administration, à l’agriculture, à l’industrie et au monde ouvrier.

[35] Commissariat général du Plan, Deuxième Plan de modernisation et d’équipement, 1954-1957, Paris, Imprimerie nationale, 1954 ; P. Massé, Le Plan ou l’anti-hasard, Paris, Gallimard, coll. « Idées », 1965, 255 p.

[36] Haut-Commissariat à la stratégie et au Plan, « Du Plan à France Stratégie », rappelant la création du Commissariat général au Plan le 3 janvier 1946 par le général de Gaulle, sur proposition de Jean Monnet.

[37] P. Griset, Le Plan Monnet, op.cit., chap. VII. Les arbitrages de 1946 illustrent concrètement la concentration des moyens sur les secteurs considérés comme déterminants pour la modernisation.

[38] P. Massé, Le Plan ou l’anti-hasard, op.cit., chap. I, pp. 11 s. L’auteur développe dès les premières pages la notion d’« aventure calculée », qui résume sa conception d’une planification destinée à préparer rationnellement les choix collectifs face à l’incertitude.

[39] Michel Margairaz, L’État, les finances et l’économie. Op.cit., vol. I, p. 17-45 et 497-535 ; Richard F. Kuisel, op.cit., pp. 1-35. Sur la transformation des rapports entre l’État, les finances et l’économie française entre la crise des années 1930 et la reconstruction, v. aussi M. Margairaz, « De la conversion. Un concept opératoire pour saisir les relations entre État, finances et économie en France (1932-1952) », Les Cahiers de l’Institut d’histoire du temps présent, n° 18, juin 1991, p. 27-32.

[40] Richard F. Kuisel, op. cit., pp. 36-74 ; Michel Margairaz, op.cit., vol. I, p. 497-560 ; Jean-Pierre Rioux, op.cit., p. 147-175. Sur les différents courants du planisme français de l’entre-deux-guerres et leur postérité, v. également Sir Robert Skidelsky, John Maynard Keynes. Fighting for Freedom, 1937-1946, Londres, Macmillan, 2000, 704 p., pour la comparaison internationale.

[41] Jean Monnet, Mémoires, Paris, Fayard, 1976, 642 p.,  p. 315-355 ; Pierre Massé, op.cit., p. 31-55. La méthode du premier Plan français et le choix des secteurs prioritaires sont également analysés dans Michel Margairaz, op.cit., vol. II, p. 735 s. La littérature contemporaine souligne que le Plan français se distingue précisément de la planification impérative par son caractère indicatif, concerté et incitatif.

[42] Jean Monnet, op.cit.., p. 55-76, 315-355 ; François Duchêne, Jean Monnet. The First Statesman of Interdependence, New York, W. W. Norton, 1994, 304 p.,  p. 1-64 ; Eric Roussel, Jean Monnet, 1888-1979, Paris, Fayard, 1996, 854 p., p. 83-151 et 457-512. Sur l’expérience acquise par Monnet dans les mécanismes de coordination économique alliée et sur son rôle dans la reconstruction française, v. également Jean Monnet, op.cit., p. 105 s.

[43] Sur la création de l’Institut national de la statistique et des études économiques par la loi du 27 avril 1946 et la constitution progressive d’un appareil statistique permettant à l’État de disposer d’une connaissance quantitative de l’économie, v. notamment Michel Margairaz, op.cit., vol. II, p. 735-780 ; Alfred Sauvy, La bureaucratie, Paris, Presses universitaires de France, 1956, 268 p. ; Jean Fourastié, Machinisme et bien-être. Le progrès technique du XIXe au XXe siècle, Paris, Les Éditions de Minuit, 1961, 372 p. La constitution de l’appareil statistique apparaît ainsi comme l’une des conditions techniques de la planification souple française.

[44] Alfred Sauvy, Théorie générale de la population, Paris, Presses universitaires de France, 1952-1954, 2 vol., 1 080 p. ; Alfred Sauvy, La Machine et le chômage. Le progrès technique et l’emploi, Paris, Dunod, 1980, 314 p. ; Jean Fourastié, Les Trente Glorieuses op.cit. ; dans l’édition révisée et mise à jour, v. p. 11-35 et 67-101. Sur la place de Sauvy dans la réflexion française sur la population, la productivité et la transformation de la structure de l’emploi, v. également les travaux de l’Institut national d’études démographiques. Aussi, Jean Fourastié, Le Grand Espoir du XXe siècle. Progrès technique, progrès économique, progrès social, Paris, Presses universitaires de France, 1949, 308 p. Le premier ouvrage est devenu la référence classique pour l’analyse de la transformation économique, sociale et culturelle française des décennies d’après-guerre.

[45] Pierre Massé, op.cit., p. 15-32, 65-90 et 177-204. L’ouvrage rassemble plusieurs textes antérieurement publiés ou présentés par Pierre Massé et développe notamment la notion « d’aventure calculée » ainsi qu’une réflexion sur la prospective, la décision et l’incertitude.

[46] François Bloch-Lainé, La France restaurée. 1944-1954. Dialogue sur les choix d’une modernisation, Paris, Éditions du Seuil, 1976, 287 p., p. 31-76 et 151-196 ; François Bloch-Lainé et Francis Jeanson, Le socialisme ouvrier et le socialisme des fonctionnaires, Paris, Éditions du Seuil, 1966 ; Michel Margairaz, op.cit., vol. II, p. 790 s. Sur le rôle de Bloch-Lainé dans la modernisation économique et financière de l’État français, v. également la préface de François Bloch-Lainé à Michel Margairaz, op.cit.

[47] Louis Armand et Michel Drancourt, Plaidoyer pour l’avenir. Propos prospectifs sur les sociétés humaines de notre époque, Paris, Calmann-Lévy, coll. « Questions d’actualité », 1961, 252 p., p. 17-46 et 147-181. L’ouvrage témoigne de la confiance de cette génération d’ingénieurs et de hauts responsables dans le progrès scientifique et technique et dans la nécessité d’adapter les institutions économiques et sociales aux transformations technologiques.

[48] Paul Delouvrier, La politique régionale en France, Paris, La Documentation française, 1966 ; Pierre Grémion, Le pouvoir périphérique. Bureaucrates et notables dans le système politique français, Paris, Éditions du Seuil, 1976, 478 p., spéc. p. 83-125 ; Jean Monod et Philippe de Castelbajac, L’aménagement du territoire, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Que sais-je ? », 1971, 128 p. Sur l’action de Paul Delouvrier dans l’aménagement de la région parisienne et dans la politique de développement régional, v. également les archives et publications du Commissariat général au Plan et de la DATAR.

[49] Richard F. Kuisel, op.cit., p. 170-222 ; Michel Margairaz, op.cit., vol. II, p. 795 s. ; Élie Cohen, op.cit., p. 13-58 et 307-351. Cohen montre notamment comment cette tradition d’intervention technologique s’est prolongée après la période gaullienne dans les grands programmes français de télécommunications, de transport et d’énergie.

[50] Charles de Gaulle, La France et son armée, Paris, Plon, 1938. V. formulation en exergue.

[51] Jean Fourastié, op.cit., p. 67-101 et 173-214 ; Jean-Jacques Becker et Serge Berstein, La France de l’expansion, Paris, Éditions du Seuil, 1989, 2 vol., vol. I, La République gaullienne, 1958-1969, p. 151-240 ; Élie Cohen, Le Colbertisme « high tech », op. cit., p. 45-104. Sur la politique scientifique et technologique française et les grands programmes industriels, v. également M. Margairaz, L’État, les finances et l’économie, op. cit., et les travaux consacrés aux politiques sectorielles du Commissariat général au Plan.

[52] Richard F. Kuisel, op.cit., p. 219-247 ; Michel Margairaz, op.cit.., t. II, p. 1053-1090. Ces travaux montrent que l’évolution vers un État économique plus actif s’inscrit dans une transformation de longue durée et ne peut être réduite à la seule rupture de 1958.

[53] Jean Monnet, op.cit., p. 315-355 ; Pierre Massé, op.cit. p. 15-55 ; Pierre Bauchet, L’expérience française de planification, Paris, Presses universitaires de France, 1958, p. 9-42. Sur la nature indicative, concertée et incitative du Plan français, v. également Michel Margairaz, op.cit., t. II.

[54] Pierre Massé, op.cit., p. 15-32, 65-90 et 177-204. Massé présente la planification comme une méthode de décision collective dans l’incertitude, destinée moins à prévoir exactement l’avenir qu’à préserver des marges de choix.

[55] Élie Cohen, op.cit., p. 45-104 et 307-351 ; Louis Armand et Michel Drancourt, op.cit., p. 147-181. Sur la politique scientifique et technologique et les grands programmes industriels de la période, v. également Jean-Jacques Becker et Serge Berstein, La France de l’expansion, Paris, Éditions du Seuil, 1989, 2 vol., t. I, La République gaullienne, 1958-1969, p. 181-240.

[56] Richard F. Kuisel, op.cit., p. 248-271 ; François Bloch-Lainé, op.cit., p. 151-196 ; Jean-Jacques Becker et Serge Berstein, op.cit., t. I, p. 151-240.

[57] Élie Cohen, op.cit., p. 13-58 et 307-351. Sur l’articulation entre intervention publique, grands programmes technologiques, économies d’échelle et constitution de capacités industrielles, v. également Élie Cohen, Le nouvel âge du capitalisme, Paris, Fayard, 2005, p. 181-215.

[58] Pierre Massé, op.cit., p. 31-55 ; Jean Monnet, op.cit., p. 315-355 ; Michel Margairaz, op.cit., t. II, p. 735-780 et 1237-1355. Sur les mécanismes de sélection et de modernisation des investissements, v. également M. Margairaz, op.cit., t. II.

[59] Louis Armand et Michel Drancourt, op.cit., p. 17-46 et 147-181 ; Pierre Piganiol, La recherche scientifique et technique en France, Paris, La Documentation française, 1967 ; Élie Cohen, op.cit., p. 45-104. Ces travaux permettent notamment de replacer les grands programmes technologiques dans une politique plus générale de maîtrise scientifique et industrielle.

[60] Charles de Gaulle, Mémoires d’espoir, Paris, Plon, 1970, t. I, Le Renouveau, p. 155-190 et 231-265 ; Stanley Hoffmann, Le paradoxe français. Nationalisme, réformisme et intégration européenne, Paris, Albin Michel, 1996, p. 145-202. Sur l’articulation entre indépendance nationale, ouverture internationale et construction européenne, v. également Pierre Gerbet, La construction de l’Europe, Paris, Imprimerie nationale, 1983, p. 285-340.

[61] Élie Cohen, op.cit., p. 13-58 ; Richard F. Kuisel, op.cit., p. 272-298 ; Jean-Jacques Becker et Serge Berstein, La France de l’expansion, op.cit., t. I, p. 241-300. Sur l’articulation entre politique industrielle, ouverture internationale et intégration européenne, v. également Stanley Hoffmann, Le paradoxe français, op.cit., p. 203-245.

[62] Jacques RueffLe redressement, 1958-1962. Entretiens avec André Piettre, Paris, Plon, 1963, 312 p., p. 13-74 ; Jean-Marcel JeanneneyLeçon d’histoire pour une gauche au pouvoir. La faillite du Cartel (1924-1926) et le redressement de 1958, Paris, Seuil, 1977, 286 p., p. 181-246 ; Alain PrateLes Batailles économiques du général de Gaulle, Paris, Plon, 1995, 311 p., p. 41-88 ; Michel-Pierre Chélini, « Le plan de stabilisation Pinay-Rueff, 1958 », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 2001/4, n° 48-4, p. 102-125. On va évoquer plus loin le plan Rueff-Pinay, adopté à la fin de l’année 1958, qui constitue le véritable acte fondateur de la politique économique gaullienne. Conçu pour rétablir les grands équilibres macroéconomiques avant l’entrée en vigueur du Marché commun, il associait une politique de rigueur budgétaire, la lutte contre l’inflation, la dévaluation et la création du nouveau franc, le rétablissement de la convertibilité monétaire, la libéralisation progressive des échanges extérieurs et le renforcement de la compétitivité de l’économie française. Son objectif n’était pas d’instaurer une austérité durable, mais de restaurer la confiance dans la monnaie et dans les finances publiques afin de créer les conditions d’une croissance soutenue, de l’investissement productif et des grands programmes industriels qui caractériseront les années 1960. En ce sens, le plan Rueff-Pinay ne constitue pas une parenthèse de rigueur, mais le préalable indispensable, essentiel, à l’exercice d’un État stratège capable de conduire une politique ambitieuse de modernisation économique

[63] Jean Fourastié, op.cit.

[64] Richard F. Kuisel, op.cit., p. 219-247 ; Jean-Jacques Becker et Serge Berstein, op.cit., t. I, La République gaullienne, 1958-1969, Paris, Éditions du Seuil, 1989, p. 15-55.

[65] Jacques Rueff et Louis Armand, op.cit.. pp. 5-36 ; Jean-Jacques Becker et Serge Berstein, La France de l’expansion, op. cit., t. I, p. 37-55.

[66] Napoléon III, Discours de Bordeaux, 9 oct. 1852, dans Œuvres de Napoléon III, Paris, Plon, t. II ; v. également Éric Anceauet Pierre Branda (dir.), Napoléon III et l’économie, op.cit., p. 13-32 et 55-102.

[67] Charles de GaulleDiscours et Messages, t. III, Avec le renouveau (1958-1962), Paris, Plon, 1970, p. 9-35 ; Philippe SéguinLouis-Napoléon le Grand, Paris, Grasset, 1990, p. 399-441.

[68] Éric Anceau et Pierre Branda (dir.), Napoléon III et l’économie, op.cit.,  p. 103-254 ; Philippe SéguinLouis-Napoléon le Grand, op.cit., p. 401-465 ; Jean BouvierLe Crédit lyonnais de 1863 à 1882. Les années de formation d’une banque de dépôts, Paris, SEVPEN, 1961, t. I, p. 15-63.

[69] Sur cette continuité de la tradition française de modernisation économique par l’État, v. notamment Éric AnceauNapoléon III. Un Saint-Simon à cheval, Paris, Tallandier, 2008, p. 255-322 ; Philippe SéguinLouis-Napoléon le Grand, op.cit., p. 431-465.

[70] Charles de Gaulle, « Allocution prononcée le 8 mai 1961 », dans Discours et messages, t. III, Avec le renouveau, 1958-1962, Paris, Plon, 1970.

[71] Jacques Rueff, L’Âge de l’inflation, Paris, Payot, 1963, 267 p., p. 19-55 ; Richard F. Kuisel, op.cit., p. 219-247.

[72] Charles de Gaulle, « Allocution prononcée à la Radio-Télévision française, le 28 décembre 1958 », dans Discours et messages, t. III, Avec le renouveau, 1958-1962, Paris, Plon, 1970, p. 163-168 ; « Allocution radiodiffusée et télévisée du 16 septembre 1959 », ibid. ; conférence de presse du 14 janvier 1963, dans Discours et messages, t. IV, Pour l’effort, 1962-1965, Paris, Plon, 1970.

[73] Jean Fourastié, Les Trente Glorieuses, op.cit., p. 67-101 ; Jean-Jacques Becker et Serge Berstein, La France de l’expansion, op. cit., t. I, p. 151-240.

[74] Angus Maddison, The World Economy. A Millennial Perspective, Paris, OECD, 2001, p. 125-139 ; Barry Eichengreen, The European Economy since 1945. Coordinated Capitalism and Beyond, Princeton, Princeton University Press, 2007, p. 91-129.

[75] Pierre Massé, op.cit., p. 17-43 ; Richard F. Kuisel, op.cit.., p. 248-285.

[76] Commissariat général du Plan, IVe Plan de développement économique et social, 1962-1965, Paris, Imprimerie nationale, 1962, p. 9-38 ; Ve Plan de développement économique et social, 1966-1970, Paris, Imprimerie nationale, 1966, p. 7-42 ; Jean-Jacques Becker et Serge Berstein, op.cit., t. I, La République gaullienne, 1958-1969, Paris, Éditions du Seuil, 1989, p. 181-215.

[77] Pierre Massé, op.cit., p. 44-71 ; Pierre Massé, Le Plan, la croissance et l’avenir, Paris, Gallimard, 1964, 250 p., p. 19-48.

[78] Richard F. Kuisel, op.cit.., p. 286-321 ; François Bloch-Lainé et Francis Jeanson, L’État et l’entreprise, Paris, Éditions du Seuil, 1976, 280 p., p. 53-93.

[79] François Bloch-Lainé, op.cit., p. 161-190 ; Richard F. Kuisel, op.cit., pp. 286-321.

[80] Antoine Prost, Histoire de l’enseignement en France, 1800-1967, Paris, Armand Colin, 1968, 524 p., p. 455-492 ; Pierre Papon, Histoire de la science et des scientifiques en France, Paris, Le Livre de poche, 1989, p. 243-278 ; Dominique Pestre, « Science, argent et politique dans la France de l’après-guerre », Revue d’histoire moderne et contemporaine, t. 47, n° 2, 2000, p. 359-381.

[81] Bertrand Goldschmidt, Le Complexe atomique. Histoire politique de l’énergie nucléaire, Paris, Fayard, 1980, 449 p., p. 47-89 ; Gabrielle Hecht, The Radiance of France. Nuclear Power and National Identity after World War II, Cambridge, MIT Press, 1998, 476 p., p. 75-118.

[82] Gabrielle Hecht, op. cit., p. 119-166 ; Antoine Beltran et Patrice Griset, Histoire de l’électricité en France, t. III, 1946-1987, Paris, Fayard, 1996, notamment les développements consacrés à EDF et à la politique nucléaire.

[83] Claude Carlier, Dassault. 1916-2000, Paris, Perrin, 2002, 510 p., p. 235-310 ; Emmanuel Chadeau, L’Aviation civile française, 1920-1975, Paris, Economica, 1987, 344 p., notamment p. 217-276.

[84] Jacques Villain, À la conquête de l’espace. De la fusée allemande à Ariane, Paris, Odile Jacob, 1993, 345 p., p. 173-223 ; Philippe Varnoteaux, Les Pionniers de l’espace. Histoire de la naissance de l’espace en France, Paris, Nouveau Monde éditions, 2015, 352 p., p. 193-241.

[85] L’ELDO (European Launcher Development Organisation) et l’ESRO (European Space Research Organisation), créées respectivement en 1962 et 1964, illustrent les premières tentatives européennes de mutualisation des capacités spatiales ; leur fusion donne naissance à l’Agence spatiale européenne (ESA)en 1975, démontrant que certaines technologies stratégiques nécessitent déjà une échelle de coopération dépassant le cadre national.

[86] Pascal Griset, Histoire des télécommunications en France, Paris, La Découverte, 1990, 327 p., p. 219-270

[87] Pierre-Eric Mounier-Kuhn, L’Informatique en France de la Seconde Guerre mondiale au Plan Calcul. L’émergence d’une science, Paris, PUF, 2012, 768 p., p. 473-542.

[88] Pierre E. Mounier-Kuhn, L’Informatique en France de la Seconde Guerre mondiale au Plan Calcul. L’émergence d’une science, Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2010, p. 285-336 ; Pierre E. Mounier-Kuhn, Le Plan Calcul (1966-1976). De Gaulle, Pompidou et l’industrie informatique, Paris, Économica, 1987, op.cit. p. 21-74 ; Alain Beltran, Pascal Griset et al., Histoire des techniques en France. XIXe-XXe siècle, Paris, Armand Colin (pour les développements consacrés au Plan Calcul).

[89] Pierre E. Mounier-Kuhn, Le Plan Calcul, op.cit., p. 145-228 ; Valérie Schafer et Benjamin G. Thierry, Le Minitel. Une histoire de l’innovation française, Paris, Nuvis, 2012, l’introduction ; sur le projet Unidata, v. également Pierre E. Mounier-Kuhn, L’Informatique en France…, op.cit., p. 337-380.

[90] Pierre E. Mounier-Kuhn, L’Informatique en France…, op.cit., p. 381-456 ; Valérie Schafer, Des réseaux et des hommes. Internet en France (années 1970-1990), Paris, Nuvis, 2012, Les développements consacrés au réseau Cyclades ; Gérard Le Lann, « Cyclades and the Internet: Lessons from a French Experiment », divers articles rétrospectifs.

[91] V. également, pour une approche d’ensemble de ces questions, nos précédents travaux François Souty, « L’Union européenne et le rapport Draghi sur l’avenir de la compétitivité européenne : quelles conséquences stratégiques inspirantes pour la France ? », Le Diplomate Média, 9 déc. 2025, 14 p. ; id., « Digital Markets Act européen, politique de la concurrence et souveraineté : conséquences géopolitiques et impact stratégique du droit sur l’économie digitale », Le Diplomate Média, 4 févr. 2026, 30 p. ; id., « L’État stratège en Europe et en France depuis l’accession de la Chine à l’OMC (2001-2026) : réindustrialisation, compétitivité, souveraineté économique et efficacité de l’action publique », Le Diplomate Média, 23 juill. 2026, 70 p. ; id., « La Commission européenne face à Google (2000-2026) : de l’inaction institutionnelle à la tentative de régulation ex ante des plateformes numériques », Le Diplomate Média, juill. 2026, 67 p. Ces quatre études constituent les principaux fondements de la présente analyse consacrée à la recomposition de l’État stratège en France et en Europe, à la souveraineté numérique et à l’articulation entre politique de concurrence, politique industrielle et autonomie stratégique de l’Union européenne.

[92] Élie Cohen, Le Colbertisme « high tech op.cit., p. 21-74 ; Richard F. Kuisel, op.cit., p. 286-321.

[93] Jean-Jacques Becker et Serge Berstein, La France de l’expansion, t. I, La République gaullienne, 1958-1969, Paris, Éditions du Seuil, 1989, p. 239-286 ; Serge Berstein, Histoire du gaullisme, Paris, Perrin, 2001, p. 277-315.

[94] Georges Pompidou, Pour rétablir une vérité, Paris, Flammarion, 1982, 342 p., p. 127-151 ; Serge Berstein, Pompidou, l’héritier, Paris, Éditions du Seuil, 1998, 436 p., p. 247-278.

[95] Georges Pompidou, Le Nœud gordien, Paris, Plon, 1974, 232 p., p. 117-145 ; Jean-Jacques Becker et Serge Berstein, La France de l’expansion, t. II, L’apogée pompidolienne, 1969-1974, Paris, Éditions du Seuil, 1990, p. 115-161.

[96] Jean-Jacques Becker et Serge Berstein, La France de l’expansion, t. II, op. cit., p. 163-213 ; Richard F. Kuisel, op.cit., p. 322-350.

[97] Emmanuel Chadeau, L’Aviation civile française, 1920-1975, Paris, Economica, 1987, p. 277-318 ; Pierre Müller, Airbus, l’ambition européenne. Logique d’État, logique de marché, Paris, L’Harmattan,1989, 220 p., p. 31-72.

[98] Georges-Henri Soutou, L’Alliance incertaine. Les rapports politico-stratégiques franco-allemands, 1954-1996, Paris, Fayard, 1996, p. 329-354 ; Jean-Marie Boisson, Le Franc et la construction européenne, Paris, Economica, 1994, p. 117-153.

[99] Gabrielle Hecht, The Radiance of France., op.cit., p. 201-246 ; Bertrand Goldschmidt, Le Complexe atomique. Histoire politique de l’énergie nucléaire, Paris, Fayard, 1980, p. 283-318 ; Pierre Messmer, Après tant de batailles, Paris, Albin Michel, 1992, 540 p., p. 398-414.

[100] Jean-Jacques Becker et Serge Berstein, La France de l’expansion, t. II, L’apogée pompidolienne, 1969-1974, Paris, Éditions du Seuil, 1990, p. 351-385 ; Georges-Henri Soutou, L’Alliance incertaine. Les rapports politico-stratégiques franco-allemands, 1954-1996, Paris, Fayard, 1996, p. 329-354.

[101] Richard F. Kuisel, op.cit., p. 322-350 ; Serge Berstein, Histoire du gaullisme, Paris, Perrin, 2001, p. 377-414.

[102] Jean-Marie Boisson, Le Franc et la construction européenne, Paris, Economica, 1994, p. 117-153 ; Élie Cohen, La Tentation hexagonale. La souveraineté à l’épreuve de la mondialisation, Paris, Fayard, 1996, notamment p. 67-112.

[103] Élie Cohen, La Tentation hexagonale, op. cit., p. 113-175 ; Robert Boyer, La Théorie de la régulation. Une analyse critique, Paris, La Découverte, 1986, p. 45-83.

[104] Pour une mise en perspective de la désindustrialisation française et de ses déterminants, v. notamment Louis Gallois, Pacte pour la compétitivité de l’industrie française, rapport au Premier ministre, Paris, 2012, pp. 15-39 ; Jean-Louis Beffa, La France doit choisir, Paris, Seuil, 2012, p. 25-67.

[105] L. n° 98-461, 13 juin 1998, d’orientation et d’incitation relative à la réduction du temps de travail, JORF, 14 juin 1998 ; L. n° 2000-37, 19 janv. 2000, relative à la réduction négociée du temps de travail, JORF, 20 janv. 2000 ; Traité sur l’Union européenne (Maastricht), 7 févr. 1992 ; introduction de l’euro le 1er janv. 1999 (monnaie scripturale) et le 1er janv. 2002 (billets et pièces).

[106] Jean Pisani-Ferry, Le Réveil des démons. La crise de l’euro et comment nous en sortir, Paris, Fayard, 2011, p. 19-46 ; Patrick Artus et Marie-Paule Virard, Pourquoi il faut partager les revenus, Paris, La Découverte, 2008, p. 67-96.

[107] Ministère de l’Emploi et de la Solidarité, Les lois Aubry et la réduction du temps de travail, Paris, 2000 ; DARES, Les 35 heures, l’emploi et les salaires, déc. 2000.

[108] INSEE, Économie et Statistique, n° 376-377, 2005, dossier consacré à la réduction du temps de travail ; DARES, 35 heures : trois ans de mise en œuvre du dispositif Aubry I, févr. 2002.

[109] Assemblée nationale, Rapport d’enquête sur l’impact sociétal, social, économique et financier de la réduction progressive du temps de travail, rapp. n° 2436, déc. 2014, p. 93-145 ; Sénat, Le temps de travail : un enjeu pour la compétitivité, l’emploi et les finances publiques, rapp. d’information, 2025.

[110] Mario Draghi, The Future of European Competitiveness. A Competitiveness Strategy for Europe, Bruxelles, Commission européenne, 9 sept. 2024 ; Philippe Aghion, Céline Antonin et Simon Bunel, Le Pouvoir de la destruction créatrice, Paris, Odile Jacob, 2020, p. 245-287 ; François Souty, « L’État stratège en Europe et en France depuis l’accession de la Chine à l’OMC (2001-2026) : réindustrialisation, compétitivité, souveraineté économique et efficacité de l’action publique », Le Diplomate Média, 23 juill. 2026

[111] François Souty, « L’État stratège en Europe et en France», op.cit. ; id., « La Commission européenne face à Google (2000-2026) : politique de concurrence, souveraineté numérique et compétitivité européenne », Le Diplomate Média, 2026 ; Mario Draghi, The Future of European Competitiveness, op.cit.

[112] Pierre Messmer, Après tant de batailles, Paris, Albin Michel, 1992, 540 p., p. 398-414 ; Bertrand Goldschmidt, Le Complexe atomique. Histoire politique de l’énergie nucléaire, Paris, Fayard, 1980, 449 p., p. 283-318. Sur l’annonce du 6 mars 1974 et le lancement du programme nucléaire, v. également Institut national de l’audiovisuel, « 6 mars 1974, le choix du tout-nucléaire avec Pierre Messmer », archives audiovisuelles de l’INA.

[113] Valéry Giscard d’Estaing, déclaration du 25 septembre 1974 à l’issue du déjeuner offert aux ministres et secrétaires d’État à Paris, notamment sur « une autre époque de la croissance économique », la « nouvelle croissance » et le « Conseil central de planification économique ».

[114] Raymond Barre, Une politique pour l’avenir, Paris, Plon, 1981 ; Yasuo Gonjo, « Le plan Barre (1976). Origine historique de l’adaptation de l’économie française à l’environnement international moderne », in Jean-Claude Daumas (dir.), Histoire sociale et politique de l’économie, Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2010, p. 337-348.

[115] Richard F. Kuisel, op.cit.. p. 322-350 ; Serge Berstein, Les Années Giscard. La politique économique, 1974-1981, Paris, Armand Colin, 2009, 192 p.

[116] Jean-François Duhamel, L’Expérience socialiste, 1981-1984, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1984, p. 101-145 ; François Fourquet, Les Comptes de la puissance. Histoire de la politique économique française, Paris, Éditions Recherches, 1980, p. 565-601.

[117] Jean-Marie Boisson, Le Franc et la construction européenne, Paris, Economica, 1994, p. 153-190 ; sur le tournant de 1983 et le maintien dans le Système monétaire européen, v. également Jean-Pierre Patat, Monnaie, institutions et mécanismes monétaires, Paris, Economica.

[118] Vincent Aussilloux, Philippe Frocrain, Mohamed Harfi, Rémi Lallement et Guilhem Tabarly, Les politiques industrielles en France. Évolutions et comparaisons internationales, Paris, France Stratégie, novembre 2020, 591 p., notamment p. 25-74 et 165-243 ; Élie Cohen, op.cit., p. 21-74.

[119] Vincent Aussilloux, Philippe Frocrain, Mohamed Harfi, Rémi Lallement et Guilhem Tabarly, Les politiques industrielles en France. Évolutions et comparaisons internationales, Paris, France Stratégie, novembre 2020, spéc. chap. 1, p. 31-100 ; Franck Esratty, Vincent Hecquet et Nicolas Loaec, « Les entreprises industrielles en 2023 : diverses par leurs activités, plus grandes, productives et internationalisées que les autres », Insee Première, n° 2084, 2025.

[120] Jean-Pierre Rioux, La France de l’expansion. 1958-1973, t. I, Paris, Seuil, 1989 ; François Morin, Le nouveau mur de l’argent, Paris, Seuil, 2006, p. 119-145.

[121] Vincent Aussilloux et al.op.cit., chap. 2, p. 101-122.

[122] Élie Cohen, op.cit., p. 35-61 et 307-351.

[123] Michel Bauer et Élie Cohen, Les grandes manœuvres industrielles, Paris, Belfond, 1985, p. 9-34 et 287-312.

[124] Vincent Aussilloux et al.op.cit., p. 123-167, et chap. 4, p. 169-211.

[125] Ibid., chap. 1, p. 67-100, notamment les développements consacrés à la compétitivité, à la balance commerciale et à l’internationalisation des chaînes de valeur.

[126] Élie Cohen, op.cit., p. 307-351 ; Élie Cohen, Le nouvel État industriel, Paris, Odile Jacob, 2004 ; Vincent Aussilloux et al.op.cit., chap. 10, pp. 531-587.

[127] Gouvernement français, France 2030. Un plan d’investissement pour la France, Paris, 2021.

[128] Direction générale des Entreprises, « Le plan d’action de l’État pour la réindustrialisation », 2 décembre 2024 ; v. également Direction générale des Entreprises, « Baromètre industriel de l’État : un solde net positif avec 89 ouvertures et extensions significatives d’usines en 2024 », 13 mars 2025.

[129] Vincent Aussilloux, Philippe Frocrain, Mohamed Harfi, Rémi Lallement et Guilhem Tabarly, op.cit., p. 31-100.

[130] Marie-Noëlle Lienemann et Jean-Baptiste Lemoyne, Anticiper, adapter, influencer : l’intelligence économique comme outil de reconquête de notre souveraineté, rapport d’information du Sénat, n° 872 (2022-2023), 12 juill. 2023, v. les développements relatifs aux menaces capitalistiques et informationnelles et aux 694 alertes de sécurité économique enregistrées en 2022.

[131] Décr. n° 2014-479, 14 mai 2014, relatif aux investissements étrangers soumis à autorisation préalable ; L. n° 2019-486, 22 mai 2019, relative à la croissance et la transformation des entreprises, dite « loi PACTE » ; décr. n° 2019-1590, 31 déc. 2019, relatif aux investissements étrangers en France.

[132] Assemblée nationale, réponse ministérielle à la question écrite n° 22084 de M. José Evrard, Rachat d’Alstom à General Electric, 3 mars 2020.

[133] Assemblée nationale, réponse à la question écrite n° 32266 de M. Sylvain Waserman, Quelle souveraineté technologique et industrielle pour la France ?, 9 mars 2021 ; Sénat, réponse ministérielle à la question écrite relative à la Situation de Photonis, 10 juin 2021.

[134] Autorité de la concurrence, déc. n° 19-DCC-98, 24 mai 2019, relative à la prise de contrôle exclusif de la société Latécoère par le groupe Searchlight Capital Partners, publiée le 21 juin 2019 ; Direction générale du Trésor, Les investissements étrangers en France, 12 sept. 2019.

[135] Question écrite n° 13500 de Mme Marie-Noëlle Lienemann, Conséquences d’une offre publique d’achat sur Latécoère, Sénat, 19 déc. 2019 ; réponse du ministre de l’Économie et des Finances, 27 févr. 2020, JO Sénat, p. 1031.

[136] Question orale n° 490 de M. Pierre Médevielle, Délocalisation de l’usine Latécoère et remboursement des aides publiques, Sénat, séance du 4 avr. 2023 ; réponse du ministère chargé de l’Industrie, 5 avr. 2023. Le CIRI (Comité interministériel de restructuration industrielle), créé en 1982 et placé auprès de la Direction générale du Trésor, chargé d’accompagner les restructurations des entreprises importantes en difficulté.

[137] Réponse du ministère chargé de l’Industrie à la question écrite relative à la Délocalisation de l’entreprise LatécoèreJO Sénat, 28 sept. 2023, p. 5631.

[138] Direction générale des Entreprises, Consolider notre politique de sécurité économique, 2025, développements relatifs au Service de l’information stratégique et de la sécurité économiques (SISSE), à la liste nationale confidentielle des entreprises stratégiques et à la liste des technologies critiques. Le SISSE (Service de l’information stratégique et de la sécurité économiques), créé par décr. n° 2016-66 du 29 janv. 2016 et rattaché à la Direction générale des Entreprises, chargé de la politique de sécurité économique, de l’identification des secteurs et technologies critiques et de la protection des intérêts économiques stratégiques de la France

[139] Pierre Massé, op.cit. p. 13-35 et 83-108 ; François Fourquet, op.cit.. p. 247-302.

[140] Charles de Gaulle, Mémoires d’espoir, t. I, Le Renouveau, 1958-1962, Paris, Plon, 1970, 314 p., p. 151-177 ; Jean-Pierre Rioux, La France de la Quatrième République, 2. L’Expansion et l’impuissance, 1952-1958, Paris, Seuil, coll. « Points Histoire », 1983, 368 p., p. 287-312. Sur la conception gaullienne de l’indépendance nationale et ses implications économiques, v. également Alain Peyrefitte, C’était de Gaulle, t. II, La France redevient la France, Paris, Fayard, 1997, 645 p., p. 350-390.

[141] Jean-Pierre Gougeon, De Gaulle et les grands projets de la Ve République, Paris, Presses de Sciences Po, 2012, p. 67-108 ; François L’Yvonnet, De Gaulle, la France et la politique industrielle, Paris, Odile Jacob, 2020, p. 91-132. Sur la filiation entre les grands programmes technologiques et la politique de puissance française, v. également François Léotard, Déclaration sur la politique aéronautique et spatiale de la France, Assemblée nationale, 18 janv. 1995, qui souligne que l’industrie aéronautique et spatiale française a fortement bénéficié de la politique technologique conduite dans le contexte gaullien.

[142] L. n° 2020-1674, 24 déc. 2020, de programmation de la recherche pour les années 2021 à 2030 et portant diverses dispositions relatives à la recherche et à l’enseignement supérieur, art. 1er et 2, JORF, 26 déc. 2020 ; v. également le rapport annexé à la loi, qui affirme le lien entre recherche fondamentale, innovation, transfert de technologie et compétitivité et fixe une programmation pluriannuelle des moyens.

[143] Adam Baïz, avec la collaboration de Mathilde Guyot, Marianne Lewandowski et Achille Suty, Quelles évaluations des politiques publiques pour quelles utilisations ?, Paris, France Stratégie, juin 2022, p. 13-28 ; Sébastien Huyghe, Jean-François Eliaou et Laurent Saint-Martin, L’évaluation des politiques publiques en France, Paris, France Stratégie, Document de travail, n° 2019-13, déc. 2019, p. 7-26. France Stratégie relève notamment l’institutionnalisation progressive de l’évaluation en France et le retard historique du pays par rapport aux États-Unis, au Canada et au Royaume-Uni.

[144] François Souty, « La transformation de la politique industrielle japonaise face au défi chinois et à la domination numérique américaine (2001-2025) : du Developmental State à l’Economic Security State », Le Diplomate Média, 17 juin 2026, 53 p. ; id., « La transformation de la politique industrielle sud-coréenne (1997-2025) : de la crise asiatique à la sécurité économique », Le Diplomate Média, 24 juin 2026, 40 p. ; id., « La recomposition de l’État industriel taïwanais depuis l’adhésion de la Chine à l’OMC (2001-2026) : de la mondialisation à la sécurité économique », Le Diplomate Média, 1er juill. 2026, 33 p. Ces trois études montrent, selon des trajectoires nationales différentes, l’évolution d’États développeurs vers de véritables États stratèges de sécurité économique, articulant politique industrielle, innovation, maîtrise des technologies critiques, sécurisation des chaînes d’approvisionnement et protection des intérêts stratégiques face à l’intensification de la concurrence géoéconomique.

[145] Pierre Massé, op.cit. p. 13-35 et 109-135 ; François Fourquet, Les comptes de la puissance, op.cit., p. 247-302 ; Michel Margairaz, op.cit., t. II, p. 907-954.

[146] Direction générale du Trésor, Rapport d’évaluation macroéconomique ex ante du plan d’investissement France 2030, Paris, 20 avr. 2026 ; Gouvernement, France 2030 : un plan d’investissement pour la France, 13 oct. 2023.

[147] Décr. n° 2013-333, 22 avr. 2013, portant création du Commissariat général à la stratégie et à la prospective, JORF, 23 avr. 2013 ; France Stratégie, Présentation de France Stratégie, Paris, 2025.

[148] France Stratégie, Programme de travail 2024, Paris, 2024, « Réussir la planification écologique » et les travaux consacrés à la réindustrialisation à l’horizon 2035.

[149] France compétences, Rapport d’activité 2024, Paris, 26 juin 2025, p. 10-15 ; v. également France compétences, Bilan 2024 de la feuille de route stratégique, 14 avr. 2025.

[150] L. n° 2020-1674, 24 déc. 2020, de programmation de la recherche pour les années 2021 à 2030 ; v. également Antoine Petit, Pour une recherche française plus compétitive, rapport au Premier ministre, Paris, 2023, p. 17-43.

[151] Décr. n° 2004-963, 9 sept. 2004, portant création du service à compétence nationale « Agence des participations de l’État», JORF, 10 sept. 2004 ; décr. n° 2014-915, 19 août 2014, modifiant le décret précité.

[152] Direction générale des Entreprises, Consolider notre politique de sécurité économique, Paris, 2025 ; Agence des participations de l’État, État actionnaire : rapport annuel 2024-2025, Paris, 2025 ; Nicolas Dufourcq, La désindustrialisation de la France (1995-2015), Paris, Odile Jacob, 2022, p. 17-55 et 169-204 ; Pierre Massé, Le Plan ou l’anti-hasard, Paris, Gallimard, 1965, p. 13-35 et 109-135.

[153] François Souty, « La transformation de la politique industrielle japonaise face au défi chinois et à la domination numérique américaine (2001-2025) : du Developmental State à l’Economic Security State », Le Diplomate Média, 17 juin 2026, 53 p. ; id., « La transformation de la politique industrielle sud-coréenne (1997-2025) : de la crise asiatique à la sécurité économique », Le Diplomate Média, 24 juin 2026, 40 p. ; id., « La recomposition de l’État industriel taïwanais depuis l’adhésion de la Chine à l’OMC (2001-2026) : de la mondialisation à la sécurité économique », Le Diplomate Média, 1er juill. 2026, 33 p. ; id., « Le retour de l’État stratège : la politique industrielle des États-Unis entre puissance, sécurité nationale et compétition technologique (2001-2025) », Le Diplomate Média, 11 juin 2026, 45 p. ; id., « La recomposition de l’État industriel de l’Inde depuis l’adhésion de la Chine à l’OMC (2001-2026) : de l’émergence manufacturière à la puissance géoéconomique », Le Diplomate Média, 9 juill. 2026, 38 p. Ces cinq études constituent le socle comparatif de la présente analyse

[154] François Souty, « La transformation de la politique industrielle sud-coréenne (1997-2025) : de la crise asiatique à la sécurité économique », préc. ; Ha-Joon Chang, Kicking Away the Ladder: Development Strategy in Historical Perspective, Londres, Anthem Press, 2002, 187 p. ; Robert H. Wade, Governing the Market: Economic Theory and the Role of Government in East Asian Industrialization, Princeton (N.J.), Princeton University Press, 1990, XIV-438 p.

[155] François Souty, « La transformation de la politique industrielle sud-coréenne (1997-2025)», op.cit.. ; Ha-Joon Chang, Kicking Away the Ladder: Development Strategy in Historical Perspective, Londres, Anthem Press, 2002, 187 p. ; Robert H. Wade, Governing the Market: Economic Theory and the Role of Government in East Asian Industrialization, Princeton (N.J.), Princeton University Press, 1990, XIV-438 p.

[156] François Souty, « La recomposition de l’État industriel taïwanais depuis l’adhésion de la Chine à l’OMC (2001-2026)», op.cit. ; Mariana Mazzucato, The Entrepreneurial State: Debunking Public vs. Private Sector Myths, Londres, Anthem Press, 2013, 266 p.

[157] François Souty, « Le retour de l’État stratège : la politique industrielle des États-Unis entre puissance, sécurité nationale et compétition technologique (2001-2025) », op.cit. ; CHIPS and Science Act of 2022, Pub. L. No. 117-167, 136 Stat. 1366 (2022) ; Inflation Reduction Act of 2022, Pub. L. No. 117-169, 136 Stat. 1818 (2022).

[158] François Souty, « La recomposition de l’État industriel de l’Inde depuis l’adhésion de la Chine à l’OMC (2001-2026) : de l’émergence manufacturière à la puissance géoéconomique », op.cit. ; v. également les développements consacrés à Make in India et aux instruments d’incitation à la production.

[159] Mario Draghi, The Future of European Competitiveness. A Competitiveness Strategy for Europe, Bruxelles, Commission européenne, 9 sept. 2024, part. A, p. 10-12, « Closing the innovation gap » et part. B, chap. 3, « Digitalisation and advanced technologies », p. 67-78.

[160] François Souty, « L’État stratège en Europe et en France depuis l’accession de la Chine à l’OMC (2001-2026) : réindustrialisation, compétitivité, souveraineté économique et efficacité de l’action publique », Le Diplomate Média, 23 juill. 2026

[161] Mario Draghi, The Future of European Competitiveness, op.cit., part. B, chap. 3, « Digitalisation and advanced technologies », p. 67-104, spéc. p. 67-77 ; Commission européenne, Boussole pour la compétitivité de l’UE, COM(2025) 30 final, Bruxelles, 29 janv. 2025, spéc. p. 8-12 ; v. également Commission européenne, « Competitiveness Compass

[162] François Souty, « La transformation de la politique industrielle japonaise face au défi chinois et à la domination numérique américaine (2001-2025) : du Developmental State à l’Economic Security State », préc. ; id., « La transformation de la politique industrielle sud-coréenne (1997-2025) », op.cit. ; Ha-Joon Chang, Kicking Away the Ladder, op.cit. ; Robert H. Wade, Governing the Market, op.cit..

[163] François Souty, « La recomposition de l’État industriel taïwanais depuis l’adhésion de la Chine à l’OMC (2001-2026) :», op.cit.

[164] CHIPS and Science Act of 2022, op.cit. ; Inflation Reduction Act of 2022, op.cit. ; François Souty, « Le retour de l’État stratège : la politique industrielle des États-Unis (2001-2025) », op.cit.

[165] François Souty, « La recomposition de l’État industriel de l’Inde depuis l’adhésion de la Chine à l’OMC (2001-2026) : de l’émergence manufacturière à la puissance géoéconomique », Le Diplomate Média, 9 juill. 2026, 38 p.

[166] François Souty, « L’État stratège en Europe et en France depuis l’accession de la Chine à l’OMC (2001-2026) : réindustrialisation, compétitivité, souveraineté économique et efficacité de l’action publique », Le Diplomate Média, 23 juill. 2026 ; id., « L’Union européenne, le rapport Draghi sur l’avenir de la compétitivité européenne : quelles conséquences stratégiques inspirantes pour la France ? », Le Diplomate Média, 9 déc. 2025, 14 p.

[167] Mario Draghi, The Future of European Competitiveness. op.cit.., part. A, notamment p. 10-15 et 55-70. Les trois impératifs identifiés — combler le retard d’innovation, articuler décarbonation et compétitivité, réduire les dépendances — constituent également les axes du Competitiveness Compass de la Commission européenne.

[168] Charles de GaulleLe Fil de l’épée, Paris, Librairie Plon, 1932 (nombreuses rééd., notamment coll. « 10/18 »), chap. « De la doctrine », p. 112-113 de l’éd. 10/18. Le Général y critique explicitement « les doctrines a priori » et «l’attrait séculaire de l’abstraction et du système » au détriment de l’appréciation des circonstances.

[169] Charles de GaulleLe Fil de l’épée, op.cit., chap. « De la doctrine », p. 118 (éd. 10/18). La formule « Les principes n’ont de valeur que dans la façon dont ils sont adaptés aux circonstances. Apprécier les circonstances dans chaque cas particulier, tel est donc le rôle essentiel du chef » constitue l’un des fondements de la pensée politique et stratégique gaullienne.


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François Souty

François Souty

François Souty est Président exécutif du Cabinet LRACG Conseil en stratégies européennes et droit de la concurrence, enseignant à Excelia Business School (La Rochelle-Tours-Cachan), à l’Université Catholique de l’Ouest (Niort) et chargé d’enseignements à la Faculté de Droit de l’Université de Nantes. Auparavant Expert National Détaché auprès de la Commission Européenne (rapporteur antitrust sur les marchés financier de 2018 à 2021 et chargé d’affaires internationales de concurrence à la DG Concurrence de 2021 à 2024), il a été conseiller économique européen pour la politique de la concurrence auprès du gouvernement de Géorgie à Tbilisi en 2017-2018. Longtemps Directeur départemental de la DGCCRF au ministère de l’Économie et des Finances (1982 à 2024), il a été également professeur-associé à l’Université de La Rochelle (1996-2018). Membre des comités d’experts de la concurrence de l’OCDE et de la CNUCED de 1992 à 2018, il a participé aux travaux de l’OMC sur le commerce international et la politique de la concurrence de 1997 à 2004. Un des fondateurs du Cercle Jefferson, du Cercle K2, de la revue Concurrences en 2004, il est auteur d’une douzaine de livres ou rapports internationaux et de plus d’une centaine d’articles académiques en droit et politique de la concurrence et en histoire économique. Il prépare actuellement la 5e édition de «Droit et politique de la concurrence de l’Union Européenne »  chez LGDJ-Montchrestien (coll. Clefs). Il est auteur d’une thèse de doctorat en histoire économique à l’Université de Paris III sur les monopoles des Compagnies des Indes néerlandaises au XVIIIe siècle. François Souty est Officier de l’Ordre National du Mérite.

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