EXCLUSIF – Le Grand Entretien avec Thierry Mariani – Énergie, souveraineté : Jusqu’où la France doit-elle défendre ses intérêts ?

EXCLUSIF – Le Grand Entretien avec Thierry Mariani – Énergie, souveraineté : Jusqu’où la France doit-elle défendre ses intérêts ?

lediplomate.media — imprimé le 04/09/2026
Réalisation Le Lab Le Diplo

La France dispose d’un puissant parc nucléaire et d’une production électrique redevenue largement excédentaire. En 2025, son solde net exportateur a atteint le niveau record de 92,3 TWh. Pourtant, l’économie française demeure exposée aux prix internationaux du pétrole et du gaz, tandis que les crises géopolitiques, les sanctions et les décisions prises à l’échelle européenne peuvent modifier brutalement les conditions d’approvisionnement. À cela s’ajoutent les contraintes climatiques, capables d’affecter ponctuellement la production de certains réacteurs.

Dans ce contexte, Le Diplomate Média accueille Thierry Mariani, député français au Parlement européen, membre du groupe Patriotes pour l’Europe et membre des commissions du développement et du commerce international. Nous l’interrogeons sur la souveraineté énergétique, le marché européen, les sanctions et la capacité de la France à protéger ses intérêts économiques en période de crise.

Propos recueillis par La Rédaction

Le Diplomate: La France possède un parc nucléaire considérable, mais reste dépendante du pétrole et du gaz importés. Dans un contexte géopolitique instable, cette dépendance extérieure n’affaiblit-elle pas profondément notre souveraineté énergétique ?

Thierry Mariani: Dépendante, oui. Mais il faut dire pourquoi, et ne pas faire semblant d’avoir découvert le problème hier.

Regardez l’histoire. François Hollande promet en 2012 la fermeture de Fessenheim, pour sceller son alliance avec les Verts. Ce n’est pas un choix technique, c’est un marchandage électoral. Et c’est Emmanuel Macron, en 2017, qui acte définitivement cette fermeture, elle figurait déjà dans son programme. Les deux réacteurs sont arrêtés en 2020. On ferme une centrale qui fonctionne, qui ne pollue pas, pour des raisons purement politiques. Et dans le même temps, l’Allemagne s’en frotte les mains car elle voit un coin s’enfoncer dans l’exception énergétique française. Ça devrait déjà nous alerter sur qui profite de nos renoncements et surtout nous révolter contre des responsables politiques qui refuse de voir que la guerre économique est à nos portes. Et que bien souvent, elle est conduite contre nous, par nos « alliés ».

Et puis il y a l’affaire Alstom. En 2014, Macron, ministre de l’Économie, autorise la vente de la branche énergie d’Alstom à General Electric. Il écarte le décret protecteur que Montebourg avait justement préparé pour éviter ça. Résultat : la France perd la maîtrise des turbines Arabelle, celles qui équipent nos centrales nucléaires et nos sous-marins. On nous avait promis mille emplois créés. Quelques années plus tard, General Electric en a supprimé plus d’un millier. Et il a fallu attendre 2024, dix ans plus tard, pour qu’EDF rachète cette activité, en position de faiblesse, pour réparer une erreur qu’on n’aurait jamais dû commettre. Voilà pour le nucléaire : on n’a pas manqué de ressources, on a manqué de volonté politique et on a tiré une balle dans le pied de notre industrie.

Sur le pétrole et le gaz, même histoire. La loi Hulot de fin 2017 interdit purement et simplement toute nouvelle exploration d’hydrocarbures sur le territoire français, y compris en outre-mer. Résultat concret : au large de la Guyane, les permis de Total, Esso, Hardman sont refusés, ils ont expiré en 2019. Pendant ce temps, le Brésil, le Suriname, le Guyana, juste à côté, connaissent un vrai boom pétrolier offshore. Même géologie, même zone maritime. Mais nous, on a choisi par la loi de ne même pas aller voir ce qu’il y avait sous nos eaux. Ce n’est pas la nature qui nous a privés de ressources. C’est un choix politique !

Alors oui, la dépendance extérieure est un problème pour la souveraineté. Mais elle ne l’est vraiment que parce que la volonté politique n’y est pas. Et surtout parce que nous dépendons d’une seule source d’approvisionnement. C’est par exemple, notre situation aujourd’hui sur le gaz. Après le sabotage de Nord Stream en septembre 2022, une opération dont l’enquête allemande, confirmée par les révélations du Wall Street Journal, désigne désormais un commando ukrainien comme responsable, une opération qui a aussi frappé les intérêts d’Engie, partenaire financier français du projet, l’Europe et la France se sont retrouvées à devoir se tourner presque exclusivement vers le gaz de schiste américain. On a substitué un approvisionnement bon marché et un partenariat industriel à une dépendance dont nous ne maîtrisons rien.

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Notre pays exporte massivement son électricité tout en voyant ses ménages et ses entreprises subir la hausse des coûts énergétiques. Comment faire en sorte que la puissance électrique française profite davantage à l’économie nationale ?

Le paradoxe est total. La France a battu en 2024 son record historique d’exportations nettes d’électricité, 89 térawattheures, du jamais vu depuis les mesures de RTE. On vend notre courant à l’Allemagne, à l’Italie, au Royaume-Uni, à la Suisse. Et dans le même temps, un artisan à Reims ou un retraité à Nîmes ouvre sa facture et il a mal. Ça n’a aucun sens. On produit une électricité parmi les moins chères d’Europe et les Français la paient parmi les plus cher.

Pourquoi ? Parce qu’on a accepté un système, le marché européen de l’électricité, qui fixe le prix sur la dernière centrale appelée pour équilibrer l’offre et la demande. C’est le principe du merit order. Concrètement, le nucléaire et les renouvelables, qui ne coûtent presque rien à faire tourner, sont appelés en premier. Mais dès qu’il faut compléter avec une centrale à gaz, souvent chez nos voisins allemands qui ont fermé leur nucléaire et couplé éolien, solaire et gaz, c’est le prix du gaz qui fixe le tarif pour tout le monde. Y compris pour nous. Y compris pour un pays qui n’en a presque pas besoin.

On paie donc le courant made in France au prix du gaz allemand. C’est absurde industriellement, et c’est injuste socialement, parce que ce sont les ménages les plus modestes qui encaissent le choc en premier, ceux qui n’ont pas la trésorerie pour absorber une hausse de facture.

Alors oui, il faut sortir de ce système de fixation des prix. Ce n’est pas une lubie, un précédent existe déjà. L’Espagne et le Portugal l’ont obtenu de la Commission européenne dès 2022, un mécanisme qui plafonne le prix du gaz dans le calcul du tarif de l’électricité. Résultat, leurs prix de gros se sont retrouvés durablement inférieurs à ceux du reste du continent. Si Madrid et Lisbonne ont pu le faire, je ne vois pas ce qui empêcherait la France de l’exiger aussi, avec un parc nucléaire autrement plus puissant que le leur.

Retrouver un prix français de l’électricité, adossé à notre coût de production réel et non à la spéculation sur le gaz, ce n’est pas du repli sur soi. C’est simplement faire en sorte que notre outil industriel profite d’abord à ceux qui le financent depuis quarante ans, c’est-à-dire aux Français. Aujourd’hui, on exporte notre avantage compétitif à nos voisins et on fait payer la facture à nos propres compatriotes. Il faut inverser cette logique.

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L’électricité nucléaire française constitue un avantage industriel majeur. Faut-il selon vous réserver davantage cette ressource à la réindustrialisation du pays avant de chercher à alimenter largement les marchés de nos voisins européens ?

Oui, évidemment. C’est exactement l’objet de ma réponse précédente. Un avantage compétitif financé depuis quarante ans par les Français, par leurs impôts, par le risque qu’ils ont accepté de porter avec le programme électronucléaire, doit d’abord servir les Français et leurs entreprises. Ce n’est pas du protectionnisme, c’est simplement respecter qui a payé la facture.

Et regardez où on en est. Jusqu’à fin 2025, il existait un dispositif, l’ARENH, qui garantissait aux fournisseurs et donc aux entreprises françaises un accès à notre électricité nucléaire à un tarif fixe de 42 euros le mégawattheure. C’était imparfait, mais ça protégeait au moins partiellement notre industrie de la folie des marchés. Depuis le 1er janvier 2026, ce filet a disparu. Le nouveau système aligne le prix de référence autour de 70 euros le mégawattheure, donc quasiment 70% de plus. On vient de retirer une partie de la protection qui existait, au moment même où on aurait dû la renforcer.

Concrètement, ça veut dire quoi pour nos usines ? On l’a déjà vu pendant la crise de 2022, un quart de la production d’aluminium primaire en Europe a été mis à l’arrêt, rien que pour cette filière ça représente 15 térawattheures de consommation en moins chaque année. Nos fonderies, notre chimie, nos engrais, tous ces secteurs électro-intensifs qui emploient des dizaines de milliers de salariés en France, ont vu leur facture d’électricité grimper de 30 à 75% entre 2021 et 2023. À la fin ce sont des emplois industriels qui partent, pendant qu’on continue d’exporter allègrement notre courant à prix cassé vers nos voisins.

Il faut renverser la logique. Priorité absolue à un tarif garanti, compétitif, réservé aux industriels français qui réindustrialisent, aux PME, aux ménages. On peut continuer à exporter nos surplus, la France a battu son record d’exportations en 2024, personne ne le conteste. Mais l’export doit venir après avoir servi nos propres besoins à un prix juste, pas avant. Aujourd’hui c’est l’inverse. On traite notre nucléaire comme une matière première qu’on brade sur un marché européen, et on prive nos industriels de l’avantage qu’ils devraient logiquement en tirer.

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Les variations du prix du pétrole et du gaz se répercutent sur les transports, l’agriculture et l’industrie. La France devrait-elle disposer de mécanismes nationaux plus puissants pour protéger son économie contre ces chocs extérieurs ?

Aujourd’hui, quand le baril s’envole, c’est le producteur agricole et le transporteur qui encaissent en premier, sans aucun filet.

On a pourtant déjà expérimenté un outil : la TIPP flottante, mise en place par Jospin entre 2000 et 2002, qui abaissait la taxe quand le prix du brut montait. Elle a été abandonnée, jugée trop coûteuse pour le budget de l’État. Mais l’argument ne tient plus vraiment aujourd’hui, quand on voit les milliards que l’État a su débloquer en quelques mois pendant la crise de 2022 pour le bouclier tarifaire, ou actuellement pour soutenir la guerre en Ukraine. La vraie question, c’est la volonté politique, pas la faisabilité technique.

Il faut un mécanisme d’ajustement automatique, rapide, sur la fiscalité des carburants pour les secteurs les plus exposés, transport et agriculture en tête, sans attendre trois mois de débat parlementaire à chaque choc. Et en parallèle, renforcer nos stocks stratégiques pour ne pas subir chaque tension géopolitique en temps réel.

Mais la meilleure protection reste celle dont on a parlé, produire chez nous ce qu’on peut produire chez nous, nucléaire en tête, pour réduire mécaniquement notre exposition à ces chocs extérieurs.

Les sécheresses et les fortes chaleurs peuvent ponctuellement contraindre la production de certains réacteurs nucléaires. Face à ces risques climatiques, faut-il revoir notre politique d’exportation afin de garantir d’abord la sécurité énergétique nationale ?

Oui, sans hésitation. Et l’actualité de cet été le confirme de façon presque caricaturale. En août 2026, plusieurs réacteurs, à Chooz, à Cattenom, à Golfech, ont dû réduire leur puissance ou s’arrêter à cause de la sécheresse et de la chaleur des cours d’eau. Un après-midi, on a perdu jusqu’à 15% de la puissance disponible du parc. Et à Gravelines, ce sont même des méduses qui ont contraint EDF à arrêter des réacteurs. Ça peut prêter à sourire, mais le message est sérieux, notre outil stratégique est vulnérable, et il faut en tenir compte dans nos choix.

Justement, c’est pour ça que je ne raisonne pas en disant « il faut moins exporter ». Je raisonne en disant qu’il faut consolider massivement l’outil pour qu’il reste à la hauteur, quelles que soient les circonstances climatiques ou géopolitiques. Le nucléaire, ce n’est pas une simple source d’électricité parmi d’autres. C’est un pilier de souveraineté, un atout stratégique dans la compétition mondiale, au même titre que l’agroalimentaire ou l’aéronautique. Les pays qui comptent demain seront ceux qui maîtrisent leur énergie décarbonée et pilotable. Et sur ce terrain, la France a un avantage que personne d’autre en Europe ne possède à cette échelle.

Alors il faut tout faire pour le protéger. D’abord garantir la résilience du parc existant, en investissant dans les systèmes de refroidissement, en anticipant les épisodes de sécheresse au lieu de les découvrir chaque été. Ensuite, il faut aller au bout du programme EPR2. Six nouveaux réacteurs, 72,8 milliards d’euros engagés, une décision finale d’investissement attendue avant la fin de cette année 2026. Ce chantier ne doit plus subir de tergiversations politiques ni d’atermoiements à Bruxelles. C’est le chantier du siècle, il faut le sécuriser.

Et puis il y a l’enjeu humain, qu’on oublie trop souvent. La filière nucléaire doit recruter 100 000 personnes d’ici 2035, un tiers d’ingénieurs et de cadres, deux tiers de techniciens qualifiés. Si on ne forme pas ces ingénieurs et ces techniciens dès maintenant, on aura construit un plan sur le papier sans les mains pour le réaliser. Il faut donc investir dans les filières de formation, dans les écoles d’ingénieurs, dans l’apprentissage technique, avec autant de détermination que dans le béton et l’acier. Un réacteur ne se construit pas sans les compétences pour le bâtir, et surtout pas sans celles pour l’exploiter pendant soixante ans !

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Une véritable souveraineté suppose aussi de pouvoir agir rapidement en période de crise. La France conserve-t-elle aujourd’hui suffisamment de liberté face aux règles européennes pour défendre ses entreprises stratégiques et ses consommateurs ?

Non, clairement pas assez. Regardez le programme EPR2, qui représente notre survie énergétique pour les cinquante prochaines années. Le mécanisme de soutien de l’État à ce programme doit encore être validé par la Commission européenne, transmis à Bruxelles fin 2025, toujours en examen. On demande la permission pour protéger notre propre industrie nucléaire. Ça résume tout !

Alors oui, il faudra s’extraire d’un certain nombre de ces carcans, sur les aides d’État, sur la concurrence, sur la fixation des prix de l’énergie. Et s’il le faut, il faudra du courage politique, celui que de Gaulle a eu en 1965 avec la politique de la chaise vide. Sept mois de blocage, la France cesse de siéger au Conseil, jusqu’à ce que ses partenaires plient. Résultat, le compromis de Luxembourg en janvier 1966, qui reconnaît qu’un État peut faire valoir son intérêt vital face à la règle majoritaire.

C’est cette méthode qu’il faut retrouver aujourd’hui. Pas la sortie brutale, la fermeté qui force la négociation. Bruxelles ne cède jamais à la demande polie. Elle cède au rapport de force. À nous de le rétablir.

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Seriez-vous favorable à un mécanisme permettant à un État membre de suspendre temporairement certaines règles européennes lorsqu’une crise énergétique menace directement son économie ou la sécurité de ses approvisionnements ?

Oui, et je crois que j’ai déjà largement répondu à cette question à travers mes réponses précédentes. Le précédent existe déjà, l’Espagne et le Portugal ont obtenu de Bruxelles en 2022 une dérogation pour découpler leurs prix de l’électricité de celui du gaz. Et sur la méthode pour l’obtenir, j’ai déjà cité de Gaulle et sa politique de la chaise vide en 1965, la fermeté qui force la négociation. Un mécanisme de suspension temporaire en cas de crise énergétique majeure, c’est exactement ce que je défends depuis le début de cet entretien. La France doit pouvoir agir vite, sans attendre l’autorisation de Bruxelles, quand sa sécurité d’approvisionnement est en jeu.

Les sanctions européennes peuvent avoir des conséquences directes sur le prix et la disponibilité de certaines ressources énergétiques. Lorsque leur coût devient important pour l’économie française, la France doit-elle pouvoir s’en affranchir au nom de ses intérêts nationaux ?

Ces sanctions n’ont jamais vraiment fonctionné. L’UE a interdit le pétrole brut russe fin 2022. Résultat, l’Inde a raflé le brut russe à prix cassé, l’a raffiné chez elle, et nous l’a revendu comme diesel indien. Entre 2023 et 2024, l’Inde est devenue le premier fournisseur de carburants raffinés de l’Union européenne, devant l’Arabie saoudite. On a payé plus cher pour importer, via un intermédiaire, exactement le même pétrole russe qu’on prétendait bannir.

Donc quand ces sanctions coûtent cher à notre économie sans même atteindre leur objectif, la France doit pouvoir s’en affranchir au nom de ses intérêts. Ce n’est pas une question de principe, c’est une question de bon sens. On ne sacrifie pas son économie sur l’autel de mesures qui, dans les faits, ne pénalisent presque personne à part nous-mêmes.


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