ÉCONOMIE – L’État stratège en Europe et en France depuis l’accession de la Chine à l’OMC (2001-2026) – Réindustrialisation, compétitivité, souveraineté économique et efficacité de l’action publique

ÉCONOMIE – L’État stratège en Europe et en France depuis l’accession de la Chine à l’OMC (2001-2026) – Réindustrialisation, compétitivité, souveraineté économique et efficacité de l’action publique

lediplomate.media — imprimé le 23/07/2026
François Souty, PhD
Intervenant en géopolitique à Excelia Business School, La Rochelle et Paris-Cachan
Intervenant en droit et politique de la concurrence de l’UE à la Faculté de droit de Nantes
L'État stratège en Europe
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par François Souty

François Souty, PhD en histoire économique, ancien chargé d’affaires internationales à la Direction générale de la concurrence de la Commission européenne (2021-2024), a été membre du Comité d’experts de l’OCDE sur la politique de la concurrence de 1996 à 2024. Il enseigne les institutions européennes et la géopolitique au groupe Excelia Business School (La Rochelle-Paris Cachan) ainsi que le droit et la politique de la concurrence européenne à la Faculté de droit de l’Université de Nantes. Il est responsable de la section économie chez Le Diplomate Media.

« Grandir sa force à la mesure de ses desseins, ne pas attendre du hasard ni des formules ce qu’on néglige de préparer, proportionner l’enjeu et les moyens : l’action des peuples, comme celle des individus, est soumise à ces froides règles. Inexorables, elles ne se laissent fléchir ni par les plus belles causes ni par les principes les plus généreux. »

Charles de Gaulle, La France et son armée, Paris, Plon, 1938

Résumé exécutif

Cette étude tire les leçons de l’observations attentive des politiques industrielles de la Chine, des États-Unis, du Japon, de la Corée du Sud, de Taïwan et de l’Inde depuis 2001, publiées par nos soins depuis janvier 2026. En effet, l’entrée de la Chine dans l’Organisation mondiale du commerce en décembre 2001 a profondément transformé l’économie mondiale. Elle a marqué le retour des États stratèges, capables d’utiliser simultanément la politique industrielle, l’innovation, la finance, la commande publique, la réglementation et la maîtrise des technologies critiques comme instruments de puissance économique. Depuis vingt-cinq ans, les principales puissances industrielles ont adapté leurs stratégies : la Chine par une politique industrielle intégrée de long terme, les États-Unis par un retour massif de l’intervention stratégique dans les technologies critiques, le Japon, la Corée du Sud et Taïwan par la consolidation de leurs écosystèmes industriels et technologiques, l’Inde par une politique d’industrialisation accélérée et de simplification économique.

L’Union européenne n’a que progressivement pris conscience de cette nouvelle réalité, réagissant mollement. Les notions d’autonomie stratégique, de sécurité économique et de souveraineté technologique ont enfin acquis une place centrale dans les politiques européennes, mais depuis seulement deux ou trois ans. Les rapports successifs consacrés à la compétitivité européenne, notamment celui de Mario Draghi en 2024 et ses prolongements, ont confirmé l’urgence d’une nouvelle orientation. Toutefois, cette évolution intervient avec retard alors que l’écart avec les principales puissances industrielles s’est déjà creusé dans plusieurs secteurs stratégiques.

La situation française présente des difficultés particulières même si la France conserve heureusement des atouts majeurs : qualité de sa recherche, excellence de nombreuses formations, infrastructures performantes, entreprises innovantes et savoir-faire industriels reconnus. Mais ces forces sont fragilisées par une désindustrialisation durable, une perte de compétitivité relative, une complexité administrative très excessive, une difficulté à conduire rapidement les grands projets, une perte importante d’efficacité du système éducatif, un grippage préoccupant du système de protection de santé et une insuffisante culture de l’évaluation des politiques publiques. Le problème français n’est pas seulement celui du niveau de l’intervention publique ; il est celui de son efficacité, de sa cohérence et de sa capacité à préparer l’avenir.

L’analyse comparative des États stratèges conduit à dépasser l’opposition traditionnelle entre davantage ou moins d’État. Les expériences étrangères montrent que les États les plus performants ne sont pas nécessairement ceux qui interviennent le plus, mais ceux qui savent définir des priorités de long terme, concentrer leurs moyens, coordonner leurs politiques publiques et mesurer leurs résultats. L’État stratège n’est pas celui qui intervient ou possède le plus ; c’est celui qui prépare le mieux l’avenir en concentrant durablement ses moyens sur un nombre limité de priorités évaluées en permanence.

La reconstruction d’un État stratège européen et français repose ainsi sur plusieurs orientations essentielles : restaurer une vision industrielle de long terme, sélectionner des secteurs prioritaires, adapter la politique de concurrence aux réalités de la compétition mondiale, simplifier l’environnement réglementaire, accélérer les décisions publiques, mobiliser davantage le capital privé et public vers l’investissement productif, renforcer les souverainetés énergétique, numérique et technologique, et replacer les compétences humaines au cœur de la stratégie économique. Cette transformation suppose également une exigence accrue d’efficacité budgétaire. Le redressement durable des finances publiques constitue une condition nécessaire pour retrouver des marges d’action au service de l’investissement, de l’innovation, de l’industrie et des infrastructures stratégiques. Toute politique publique importante doit désormais être appréciée au regard de ses objectifs, de ses coûts, de ses résultats et de sa contribution aux intérêts économiques, technologiques et stratégiques de la Nation et de l’Union européenne.

L’enjeu des prochaines années dépasse donc la seule question industrielle. Il concerne la capacité de l’Europe et de la France à redevenir des espaces de production, d’innovation et de décision dans un monde marqué par la compétition entre puissances. La priorité n’est pas de reconstruire l’État du passé, mais de bâtir un État stratège adapté au XXIᵉ siècle : un État capable d’anticiper, de choisir, d’investir, d’évaluer et de créer les conditions d’une prospérité durable.

Introduction

L’accession de la République populaire de Chine à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), le 11 décembre 2001, constitue l’un des grands tournants économiques et géopolitiques du début du XXIᵉ siècle. Elle ne marque pas seulement l’intégration d’un nouveau grand acteur dans les échanges mondiaux ; elle inaugure une nouvelle phase de la mondialisation caractérisée par le retour de la puissance publique dans la définition des stratégies économiques nationales. Depuis lors, la compétition internationale ne repose plus uniquement sur la capacité des entreprises à conquérir des marchés, mais également sur celle des États à organiser leurs écosystèmes industriels, technologiques, financiers et scientifiques afin de renforcer leur compétitivité et leur souveraineté.

L’expérience chinoise a profondément transformé les conditions de la concurrence mondiale. En combinant planification stratégique, politique industrielle, soutien financier, contrôle des technologies critiques, développement d’entreprises nationales de dimension mondiale et maîtrise progressive des chaînes de valeur, la Chine a démontré qu’un État pouvait utiliser simultanément les instruments économiques, juridiques et technologiques comme des leviers de puissance. Cette évolution a conduit les autres grandes puissances à revoir leurs propres doctrines. Les États-Unis ont engagé un retour massif de la politique industrielle autour des technologies critiques, de la réindustrialisation et de la sécurité économique. Le Japon, la Corée du Sud et Taïwan ont renforcé leurs stratégies de résilience industrielle et technologique. L’Inde, enfin, a engagé une transformation profonde de son environnement économique afin d’accélérer son industrialisation et son insertion dans les nouvelles chaînes de valeur mondiales.[1]

Ces évolutions témoignent d’un changement majeur de paradigme. Les économies les plus performantes ne sont plus celles qui abandonnent entièrement leur développement aux seuls mécanismes du marché, pas davantage que celles où l’État se substitue durablement aux entreprises. Elles sont celles qui parviennent à organiser une complémentarité efficace entre initiative privée, innovation, investissement et action publique stratégique.

L’Union européenne a progressivement pris conscience de cette nouvelle réalité. Après une longue période durant laquelle la politique économique communautaire a privilégié l’approfondissement du marché intérieur, la concurrence et l’ouverture commerciale, les notions d’autonomie stratégique, de sécurité économique et de souveraineté technologique occupent désormais une place centrale dans le débat européen. Les initiatives relatives aux semi-conducteurs, aux technologies bas carbone, aux matières premières critiques, à la défense ou encore à l’intelligence artificielle témoignent d’une volonté nouvelle de répondre aux transformations de l’environnement international.

Cette prise de conscience demeure néanmoins tardive au regard des mutations engagées depuis plus de deux décennies par les principales puissances industrielles. Le rapport présenté par Mario Draghi en 2024 sur l’avenir de la compétitivité européenne, puis ses prolongements en 2025, ont constitué une étape majeure en soulignant l’urgence d’une nouvelle stratégie économique européenne. L’analyse consacrée en décembre 2025 à la déclinaison française de ces recommandations s’inscrit dans cette réflexion plus large sur les conditions du redressement productif, technologique et institutionnel de la France.

Car la situation française présente des caractéristiques particulières. La France conserve des atouts considérables : une recherche scientifique reconnue, des formations d’excellence, des infrastructures de qualité, des entreprises innovantes et des savoir-faire industriels de premier plan dans plusieurs secteurs stratégiques. Mais ces forces sont fragilisées par un recul industriel marqué, une perte de compétitivité relative, une complexité administrative croissante, des difficultés à conduire rapidement les grands projets et une insuffisante évaluation des politiques publiques. Le problème français n’est donc pas seulement celui du niveau de l’intervention publique ; il est celui de son efficacité, de sa cohérence et de sa capacité à préparer l’avenir.

Cette interrogation rejoint une longue tradition française de réflexion sur la modernisation de l’État et de l’économie. Du rapport Rueff-Armand de 1960 au rapport Nora de 1967, du rapport Gallois de 2012 au rapport européen Draghi de 2024-2025, une même préoccupation apparaît : à des périodes différentes, comment adapter les institutions publiques aux transformations profondes de l’économie mondiale afin de préserver la capacité de production, d’innovation et de souveraineté d’une Nation ?[2]

Les expériences comparées conduisent cependant à dépasser l’opposition traditionnelle entre davantage ou moins d’État. Elles montrent que l’enjeu essentiel réside moins dans la taille de l’État que dans sa capacité stratégique. Les États qui obtiennent les meilleurs résultats ne sont pas nécessairement ceux qui interviennent le plus, mais ceux qui savent définir des priorités claires, concentrer leurs moyens, coordonner leurs politiques et mesurer leurs résultats.[3]

Soulignons-le : l’État stratège n’est pas celui qui intervient le plus ; c’est celui qui prépare le mieux l’avenir en concentrant durablement ses moyens sur un nombre limité de priorités évaluées en permanence. Raymond Barre avait déjà résumé cette conception de l’Etat par une formule : « état modeste, état garant », ce qui ne signifie pas sa disparition, comme le démontrent avec succès dans les résultats le Japon, la Corée du Sud, Taïwan ou l’Inde.

Cette définition constitue le fil directeur de la présente réflexion. Elle conduit à examiner les politiques conduites depuis 2001 par les principales puissances industrielles, non comme des modèles à reproduire mécaniquement, mais comme des expériences permettant d’identifier les conditions d’une action publique efficace dans un environnement marqué par la compétition technologique, industrielle et géopolitique. L’objectif est ainsi de dégager les principes d’un État stratège européen renouvelé et d’en tirer les conséquences pour la France : comment restaurer la compétitivité, renforcer la souveraineté économique et créer les conditions d’une prospérité durable au XXIᵉ siècle ?

I. Le retour mondial des États stratèges et le réveil tardif de l’Europe

L’entrée de la Chine dans l’Organisation mondiale du commerce en décembre 2001 ne constitue pas seulement un changement d’échelle des échanges internationaux. Elle marque une rupture dans la conception même de la puissance économique. La mondialisation qui s’est développée depuis les années 1980 reposait largement sur l’idée d’une spécialisation internationale fondée sur les avantages comparatifs, l’ouverture commerciale et l’optimisation des chaînes de valeur. Cette organisation a permis une forte croissance des échanges mondiaux, mais elle a également révélé progressivement ses fragilités : dépendances industrielles, vulnérabilités technologiques, concentration géographique de certaines productions stratégiques et exposition accrue aux rapports de force géopolitiques.

Depuis vingt-cinq ans, les principales puissances économiques ont donc progressivement réintroduit une dimension stratégique dans leurs politiques publiques. La politique industrielle, longtemps considérée dans plusieurs économies occidentales comme un instrument appartenant au passé, est redevenue un outil majeur de compétitivité, de sécurité économique et de souveraineté. Cette évolution ne signifie pas un retour aux économies administrées du XXᵉ siècle. Elle traduit plutôt l’émergence d’un nouveau modèle dans lequel l’État fixe des orientations de long terme, soutient les secteurs critiques, organise les écosystèmes d’innovation et crée les conditions permettant aux entreprises nationales de rivaliser dans un environnement mondial plus conflictuel.

L’analyse comparative de la Chine, des États-Unis, du Japon, de la Corée du Sud, de Taïwan et de l’Inde permet d’identifier les principales caractéristiques de ces nouveaux États stratèges. Elle montre d’abord comment la Chine a profondément transformé les règles de la compétition mondiale en combinant ouverture commerciale et stratégie nationale de puissance. Elle permet ensuite de comprendre comment les principales économies industrielles ont adapté leurs propres instruments afin de préserver leurs capacités productives et technologiques. Enfin, elle met en évidence le décalage européen : alors même que les autres grandes puissances réorganisaient leurs stratégies industrielles, l’Union européenne demeurait largement attachée aux cadres intellectuels et réglementaires hérités des années 1990.

A. L’entrée de la Chine dans l’OMC : le basculement vers une mondialisation stratégique

L’accession de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce, le 11 décembre 2001, constitue un événement majeur de l’histoire économique contemporaine. Elle consacre l’intégration d’un pays de plus d’un milliard d’habitants dans le système commercial multilatéral et accélère une transformation profonde des équilibres industriels mondiaux. En quelques années, la Chine devient l’atelier manufacturier central de la planète, modifiant la géographie des chaînes de valeur et exerçant une pression considérable sur les industries traditionnelles des économies développées.[4]

Cependant, réduire cette transformation à un simple phénomène de compétitivité fondée sur les coûts salariaux serait insuffisant. La singularité chinoise réside dans l’articulation entre ouverture aux échanges internationaux et maintien d’une capacité stratégique de l’État. Contrairement à l’idée d’une intégration progressive à un ordre économique libéral conduisant naturellement à une convergence institutionnelle, la Chine utilise son adhésion à l’OMC comme un levier d’accélération de sa modernisation industrielle tout en conservant un contrôle étroit sur les orientations essentielles de son développement économique.[5]

Dès les années 2000, les autorités chinoises poursuivent plusieurs objectifs simultanés : attirer les investissements étrangers afin d’acquérir des technologies et des compétences, développer une base industrielle nationale complète, favoriser l’émergence de champions nationaux et remonter progressivement les chaînes de valeur vers les secteurs à plus forte intensité technologique.[6] Cette stratégie repose sur une combinaison originale d’ouverture internationale et d’intervention publique : zones économiques spéciales, financement bancaire orienté, soutien aux infrastructures, politiques de recherche, commande publique et accompagnement des entreprises stratégiques.

La crise financière mondiale de 2008 accélère encore cette évolution. Le plan de relance massif lancé par Pékin, d’un montant annoncé de 4 000 milliards de yuans, confirme le rôle central de l’État dans la stabilisation économique et dans l’orientation des investissements vers les infrastructures, l’industrie et les technologies émergentes.[7] Cette période marque également un changement d’ambition : il ne s’agit plus seulement pour la Chine d’être l’usine du monde, mais de devenir un acteur dominant dans les technologies du futur.

Cette orientation trouve son expression la plus claire avec le lancement du programme Made in China 2025 en 2015. Inspiré par les stratégies industrielles conduites notamment en Allemagne, au Japon ou en Corée du Sud, ce programme vise à renforcer la position chinoise dans dix secteurs considérés comme stratégiques : semi-conducteurs, intelligence artificielle, robotique, véhicules électriques, aéronautique, biotechnologies ou nouveaux matériaux.[8] Il traduit une évolution majeure : la compétition internationale ne porte plus seulement sur les capacités de production, mais sur la maîtrise des technologies critiques qui détermineront la puissance économique future.

Cette montée en puissance industrielle s’accompagne d’une réflexion plus large sur la sécurité économique. La stratégie chinoise de « circulation duale » (dual circulation), formulée à partir de 2020, vise à renforcer simultanément le marché intérieur chinois et la capacité du pays à maîtriser ses dépendances extérieures dans les secteurs essentiels.[9] Elle illustre une tendance désormais mondiale : la recherche d’un équilibre entre ouverture économique et protection des capacités stratégiques nationales.

Ainsi, l’expérience chinoise depuis 2001 ne correspond pas à un simple retour de l’État dans l’économie. Elle révèle l’émergence d’un nouveau type d’État stratège, capable d’utiliser l’ensemble des instruments disponibles — industriels, financiers, technologiques, commerciaux et réglementaires — afin de poursuivre des objectifs de long terme. C’est cette transformation qui conduit progressivement les autres grandes puissances à réviser leurs propres politiques économiques.

B. Les réponses des grandes puissances industrielles : la reconstruction progressive des États stratèges

La transformation du modèle chinois depuis son entrée dans l’OMC n’a pas seulement modifié les équilibres économiques mondiaux ; elle a contraint les autres grandes puissances industrielles à réexaminer leurs propres doctrines économiques. Après une période dominée par l’idée que la mondialisation rendait progressivement secondaires les politiques industrielles nationales, les principales économies développées et émergentes ont engagé une réévaluation profonde du rôle de l’État.

Cette évolution ne correspond pas à un retour aux politiques industrielles dirigistes du XXᵉ siècle. Elle traduit plutôt l’émergence d’une nouvelle génération d’États stratèges, fondée sur quelques principes communs : identification des secteurs critiques, soutien à l’innovation, sécurisation des chaînes de valeur, mobilisation du capital public et privé, développement des compétences et coordination entre administrations, entreprises et recherche.[10]

Les États-Unis ont été l’un des premiers pays occidentaux à opérer ce changement de doctrine. Après plusieurs décennies de priorité donnée à la financiarisation, à l’optimisation mondiale des chaînes de production et à la réduction du rôle économique direct de l’État fédéral, Washington a progressivement replacé la puissance industrielle au cœur de sa stratégie. La rivalité technologique avec la Chine a accéléré cette évolution, notamment dans les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle, les infrastructures numériques et les technologies de défense.[11]

Le CHIPS and Science Act de 2022 et l’Inflation Reduction Act de la même année illustrent ce retour assumé d’une politique industrielle américaine. Le premier vise à reconstruire une capacité nationale de production de semi-conducteurs et à réduire les dépendances critiques ; le second utilise les crédits publics, les incitations fiscales et la commande publique pour accélérer la transition énergétique tout en favorisant la relocalisation industrielle.[12] Cette stratégie repose moins sur la substitution de l’État aux entreprises que sur la création d’un environnement permettant aux acteurs privés d’investir dans des secteurs jugés essentiels à la puissance américaine.

Le Japon constitue un autre exemple particulièrement instructif. Après l’éclatement de sa bulle financière au début des années 1990 et une longue période de stagnation, Tokyo a progressivement réinventé son modèle d’État stratège. La politique industrielle japonaise contemporaine ne repose plus uniquement sur la planification sectorielle traditionnelle du MITI, mais sur une coordination étroite entre administration, entreprises, recherche et territoires. La stratégie Society 5.0, le soutien aux semi-conducteurs, les investissements dans l’intelligence artificielle ou encore le projet de fonderie nationale Rapidus témoignent de cette nouvelle orientation.[13]

La Corée du Sud offre probablement l’exemple le plus abouti d’une stratégie industrielle construite dans la durée. Depuis les années 1960, l’État coréen a accompagné la montée en puissance des grands groupes industriels (chaebols) tout en orientant les investissements vers les secteurs considérés comme stratégiques. Depuis 2001, cette stratégie s’est déplacée vers les technologies de pointe : semi-conducteurs, batteries, véhicules électriques, biotechnologies et numérique. L’État coréen agit moins comme producteur direct que comme coordinateur d’un écosystème associant grands groupes, universités et instituts de recherche.[14]

Taïwan illustre également une forme particulièrement efficace d’État stratège spécialisé. Son modèle repose sur une articulation étroite entre politique publique, recherche appliquée et entreprises privées, dont l’exemple le plus connu est celui des semi-conducteurs. La montée en puissance de l’industrie taïwanaise des puces électroniques n’est pas le résultat spontané du marché mondial : elle procède d’une stratégie progressive combinant recherche publique, formation des ingénieurs, infrastructures technologiques et soutien institutionnel aux entreprises innovantes.[15]

Enfin, l’Inde a engagé depuis le début des années 2010 une transformation originale. Contrairement aux modèles asiatiques fondés historiquement sur une forte coordination administrative, New Delhi cherche davantage à améliorer l’environnement général des affaires : simplification réglementaire, numérisation de l’administration, développement des infrastructures, attraction des investissements étrangers et soutien ciblé aux secteurs stratégiques. Les programmes Make in India, Production Linked Incentives (PLI) et les investissements dans les infrastructures numériques illustrent cette volonté de combiner ouverture internationale et renforcement des capacités nationales.[16]

Ces expériences nationales sont très différentes, mais elles révèlent une même évolution fondamentale. Depuis 2001, les États qui réussissent le mieux ne sont pas ceux qui opposent systématiquement marché et intervention publique. Ils sont ceux qui savent organiser une complémentarité efficace entre initiative privée et stratégie publique. Leur point commun réside dans leur capacité à anticiper les transformations technologiques, à concentrer leurs moyens sur quelques priorités et à maintenir une continuité politique supérieure aux cycles électoraux.

C’est précisément cette dimension qui explique le décalage européen. Alors que les principales puissances adaptaient progressivement leurs instruments économiques aux nouvelles réalités de la compétition mondiale, l’Union européenne demeurait largement attachée à un modèle privilégiant l’ouverture, la concurrence et la régulation, sans disposer encore d’une véritable stratégie industrielle commune. S’agissant de la France, le tableau en annexe 2 sur les grands rapports français sur la réforme de l’État et la compétitivité (1963-2025) démontre que les diagnostics existent depuis longtemps mais que leur mise en œuvre a été totalement insuffisante.

C. Le retard européen : de l’État régulateur à la recherche tardive d’un État stratège

La transformation du capitalisme mondial depuis 2001 met en évidence un contraste majeur entre l’évolution des principales puissances économiques et la trajectoire européenne. Alors que la Chine, les États-Unis et les grandes économies asiatiques réintroduisaient progressivement des objectifs stratégiques dans leurs politiques économiques, l’Union européenne demeurait largement organisée autour d’un modèle institutionnel construit dans les années 1980 et 1990 : celui d’une puissance principalement fondée sur l’ouverture commerciale, l’intégration du marché intérieur, la concurrence et la régulation.

Ce modèle a incontestablement produit des résultats importants. La construction européenne a permis d’établir l’un des espaces économiques intégrés les plus vastes au monde, d’assurer une forte circulation des biens, des capitaux et des compétences, et de garantir un cadre juridique stable favorable aux investissements. La politique de concurrence européenne a contribué à limiter certaines concentrations excessives et à préserver un fonctionnement ouvert des marchés.[17] Néanmoins, cette politique soulève de multiples questions. Elle peut même contrarier les capacités des entreprises européennes à se développer de manière optimale ou à résister aux poussées des entreprises américaines, chinoises voire d’autres pays d’Asie. 

Cependant, ce cadre institutionnel, conçu principalement pour corriger les excès de puissance économique privée dans un environnement international relativement coopératif, s’est progressivement révélé insuffisant face au retour de la compétition entre puissances. L’Union européenne a longtemps considéré que la meilleure stratégie consistait à créer les conditions générales d’un marché efficace, sans nécessairement définir des priorités industrielles communes comparables à celles développées en Asie ou, plus récemment, aux États-Unis.[18]

Cette approche a produit un paradoxe. L’Europe demeure une grande puissance commerciale, mais elle a progressivement perdu des positions dominantes dans plusieurs secteurs décisifs de la nouvelle économie mondiale : numérique, plateformes technologiques, intelligence artificielle, batteries, semi-conducteurs, cloud, certaines industries de défense ou technologies émergentes. Elle dispose d’entreprises de dimension mondiale dans plusieurs secteurs, mais peine à faire émerger des écosystèmes capables de rivaliser avec les grands pôles américains et asiatiques dans les industries de rupture.[19]

Cette difficulté tient en partie à la fragmentation institutionnelle européenne. Le marché intérieur constitue une force considérable, mais il demeure incomplet dans plusieurs domaines essentiels : marchés de capitaux, énergie, numérique, financement de l’innovation ou politique industrielle. Les entreprises européennes bénéficient d’un espace commercial vaste, mais rencontrent davantage de difficultés pour atteindre rapidement une taille mondiale et souffrent d’une pénurie chronique de capitaux ou de financements qui justifieraient une mutation ou transformation des marchés financiers associée à la réalisation d’économies d’échelles de nature continentale, comme l’explique le rapport Letta.[20] Mais cette question des marchés financiers ne trouve pas à être débattue au plan politique ou électoral en raison de sa très grande complexité et son déficit de compétitivité.[21]

À cette fragmentation s’ajoute une culture réglementaire qui, tout en répondant à des objectifs légitimes de protection des consommateurs, de l’environnement ou de stabilité financière, a parfois contribué à ralentir l’innovation et l’investissement. Le débat européen contemporain ne porte donc plus sur l’existence nécessaire de règles communes, mais sur leur proportionnalité, leur simplicité et leur compatibilité avec les exigences de la compétition mondiale.[22]

Le rapport Draghi de 2024 a précisément mis en lumière cette contradiction européenne : l’Union dispose d’un capital humain, scientifique et industriel considérable, mais souffre d’un déficit d’investissement, d’un retard dans certaines technologies critiques et d’une difficulté à transformer ses capacités scientifiques en entreprises mondiales.[23] Le rapport appelle ainsi à dépasser le modèle traditionnel de « puissance réglementaire » (regulatory power) pour construire une véritable capacité stratégique européenne.

Cette évolution implique cependant un changement culturel profond. L’enjeu n’est pas d’abandonner les acquis du marché intérieur ni de remettre en cause le rôle essentiel de la concurrence. Il consiste à reconnaître que la concurrence mondiale actuelle oppose également des écosystèmes nationaux et régionaux bénéficiant souvent d’un soutien public massif. L’Union européenne doit donc être capable de combiner discipline concurrentielle, soutien ciblé aux secteurs stratégiques et mobilisation coordonnée des investissements publics et privés.

Plusieurs initiatives récentes témoignent de cette évolution : le règlement européen sur les semi-conducteurs (European Chips Act), les projets importants d’intérêt européen commun (PIIEC), les nouveaux instruments relatifs aux matières premières critiques ou encore les réflexions sur une politique industrielle européenne plus intégrée.[24] Toutefois, ces instruments demeurent encore partiels et ne constituent pas toujours une véritable stratégie industrielle cohérente comparable aux approches développées par les grandes puissances concurrentes.

Ainsi, le principal enseignement de la période 2001-2025 est clair : l’Union européenne n’a pas ignoré la transformation du monde, mais elle l’a longtemps appréhendée avec des instruments conçus pour une époque différente. Le défi actuel consiste donc à passer d’une logique principalement fondée sur la régulation des marchés à une logique de transformation économique active, sans renoncer aux principes fondamentaux qui ont construit le modèle européen. Autrement dit, l’Europe doit désormais répondre à une question centrale : comment devenir une puissance stratégique sans renoncer à son identité juridique, économique et politique ? Est-ce seulement possible ? C’est cette interrogation qui constitue le cœur des développements consacrés aux conditions de reconstruction d’un État stratège européen et français.

La transformation du capitalisme mondial depuis 2001 ne conduit donc pas à opposer artificiellement l’État et le marché, mais à repenser les conditions d’une puissance économique durable. Les grandes économies qui ont conservé ou renforcé leur position internationale sont celles qui ont su construire des instruments permettant d’orienter l’investissement, de soutenir l’innovation et de sécuriser leurs capacités industrielles. L’Union européenne a désormais engagé cette évolution, mais avec un retard qui pose une question plus spécifique : pourquoi la France, malgré des atouts exceptionnels, a-t-elle connu un décrochage industriel et économique plus marqué que plusieurs de ses partenaires européens ? C’est cette singularité française qu’il convient désormais d’analyser.

Encadré n°1
Naissance du nouvel Etat stratège : a recomposition de l’État industriel chinois depuis 2001, de l’atelier du monde à la puissance technologique 

L’entrée de la Chine dans l’Organisation mondiale du commerce, le 11 décembre 2001, constitue un tournant majeur de l’histoire économique contemporaine. Elle a souvent été interprétée comme l’aboutissement d’une intégration progressive de la Chine dans l’ordre économique libéral mondial. Cette lecture est cependant incomplète. Si l’adhésion à l’OMC a accéléré l’ouverture commerciale chinoise, elle a également fourni aux autorités de Pékin un levier exceptionnel pour transformer la structure productive nationale et engager une stratégie de montée en puissance industrielle.

La singularité chinoise réside dans la combinaison de deux dynamiques apparemment contradictoires : l’ouverture aux mécanismes de la mondialisation et le maintien d’une capacité stratégique de l’État à orienter les transformations économiques.

1. 2001-2008 : utiliser la mondialisation pour construire une base industrielle complète. Dans la première phase qui suit l’adhésion à l’OMC, la Chine tire pleinement parti de ses avantages comparatifs : abondance de main-d’œuvre, capacités manufacturières croissantes, développement rapide des infrastructures et attractivité pour les investissements directs étrangers. 

Mais cette insertion dans les chaînes de valeur mondiales ne correspond pas à une simple spécialisation dans les productions à faible coût. Les autorités chinoises utilisent les investissements étrangers, les transferts technologiques, les joint-ventures et les politiques de formation pour renforcer progressivement les capacités nationales. L’objectif n’est pas seulement d’exporter davantage, mais d’acquérir les compétences permettant de remonter progressivement vers les segments à plus forte valeur ajoutée.

2. Après 2008 : l’affirmation d’un État industriel coordonnateur. La crise financière mondiale de 2008 accélère la transformation du modèle chinois. Le plan de relance massif adopté par Pékin confirme la capacité de l’État à mobiliser rapidement des ressources financières considérables au service d’objectifs économiques stratégiques.

Cette période marque une évolution importante : la Chine ne cherche plus seulement à être l’usine du monde ; elle veut maîtriser les infrastructures, les technologies et les industries qui détermineront la puissance économique future. Les politiques publiques associent alors financement bancaire orienté, soutien aux entreprises nationales, investissements dans la recherche, commande publique et développement des infrastructures numériques.

L’État chinois agit moins comme un producteur direct que comme un organisateur d’écosystèmes industriels complets.

3. 2015 : de la puissance manufacturière à l’ambition technologique. Le programme Made in China 2025, lancé en 2015, constitue une étape décisive. Il traduit officiellement l’objectif de transformer la Chine en une puissance industrielle et technologique de premier rang.

Les secteurs identifiés comme prioritaires — semi-conducteurs, robotique, intelligence artificielle, aéronautique, véhicules électriques, nouveaux matériaux, biotechnologies ou équipements industriels avancés — correspondent aux domaines considérés comme essentiels pour la compétitivité et la souveraineté économique du XXIᵉ siècle.

Cette stratégie révèle un changement de nature de la politique industrielle chinoise : l’objectif n’est plus seulement de produire davantage, mais de maîtriser les technologies critiques et les chaînes de valeur stratégiques.

4. Depuis 2020 : la sécurité économique au cœur de la stratégie chinoise. La stratégie de « double circulation » (dual circulation), formulée à partir de 2020, approfondit cette évolution. Elle vise à renforcer simultanément le marché intérieur chinois et la capacité du pays à réduire ses dépendances extérieures dans les domaines considérés comme sensibles.

Cette orientation rejoint une tendance désormais mondiale : la compétition internationale ne porte plus uniquement sur les échanges commerciaux, mais sur la maîtrise des technologies, des données, des ressources critiques, des capacités industrielles et des infrastructures essentielles.

Une leçon centrale pour les autres puissances. La principale leçon chinoise depuis 2001 n’est donc pas le retour d’un État producteur se substituant au marché. Elle réside dans l’émergence d’un État stratège capable de définir des priorités de long terme, de coordonner les acteurs publics et privés, de mobiliser les financements nécessaires et d’organiser la montée en gamme technologique du pays.

C’est précisément cette évolution qui a conduit les autres grandes puissances industrielles — États-Unis, Japon, Corée du Sud, Taïwan, Inde — à réexaminer leurs propres instruments de politique industrielle.

Source : François Souty, « La recomposition de l’État industriel chinois depuis l’adhésion de la Chine à l’OMC (2001-2025) », op.cit.

II. Le décrochage français : les causes d’une perte de compétitivité industrielle et stratégique

L’analyse comparative des grandes puissances montre que le retour de l’État stratège ne constitue pas un phénomène idéologique, mais une réponse pragmatique aux transformations de l’économie mondiale. Toutefois, la question européenne ne peut être réduite à un simple retard collectif. Les trajectoires nationales au sein de l’Union présentent des différences importantes. Certains pays ont mieux résisté aux bouleversements industriels et technologiques des vingt-cinq dernières années, tandis que d’autres ont subi un recul plus marqué de leur appareil productif.

La situation française apparaît, à cet égard, singulière. La France demeure une grande économie mondiale, dotée d’entreprises performantes dans plusieurs secteurs stratégiques, d’une recherche scientifique reconnue, d’infrastructures de qualité et d’une capacité d’innovation importante. Pourtant, depuis le début des années 2000, elle a connu une érosion progressive de sa base industrielle, une dégradation de sa compétitivité relative et une difficulté croissante à transformer ses atouts scientifiques et technologiques en avantages économiques durables.

Ce décrochage ne résulte pas d’une cause unique. Il procède d’un ensemble de facteurs qui se renforcent mutuellement : insuffisante anticipation des transformations de la mondialisation, perte de compétitivité industrielle, complexité réglementaire, difficultés de fonctionnement de l’action publique, faiblesse relative du financement de certaines innovations, insuffisante culture de l’évaluation et manque de continuité dans plusieurs politiques stratégiques.

L’objectif de cette partie n’est pas d’établir un réquisitoire contre l’action publique française depuis 2001. Plusieurs politiques ont produit des résultats positifs : soutien à certains secteurs d’avenir, développement des infrastructures numériques, création de pôles d’excellence scientifique, maintien de capacités industrielles dans des domaines essentiels. Mais le constat général demeure : la France n’a pas suffisamment adapté son modèle économique, administratif et industriel à la nouvelle phase de compétition mondiale ouverte depuis l’entrée de la Chine dans l’OMC.

L’analyse doit donc distinguer trois dimensions complémentaires. La première concerne l’évolution de l’appareil productif français et la désindustrialisation. La deuxième porte sur les limites du modèle administratif et réglementaire français. La troisième examine les choix stratégiques, notamment énergétiques, technologiques et budgétaires, qui ont réduit certaines marges de manœuvre nationales.

A. La désindustrialisation française : un décrochage progressif face aux mutations de l’économie mondiale

La désindustrialisation française constitue l’un des phénomènes économiques majeurs des vingt-cinq dernières années. Entre le début des années 2000 et le milieu des années 2020, la France a vu diminuer significativement la place de l’industrie dans son économie, tant en termes d’emploi que de contribution à la valeur ajoutée. Cette évolution n’est pas propre à la France : de nombreuses économies occidentales ont connu une réduction de leur base manufacturière sous l’effet de la mondialisation, des gains de productivité et du déplacement de certaines productions vers les pays émergents. Toutefois, l’ampleur du phénomène français apparaît supérieure à celle observée chez plusieurs partenaires européens, notamment l’Allemagne ou certains pays d’Europe centrale.[25]

Le problème ne réside pas dans le fait qu’une économie moderne puisse réduire certaines activités industrielles traditionnelles. Les transformations technologiques conduisent nécessairement à des recompositions sectorielles. La difficulté française tient davantage à l’insuffisante capacité à renouveler rapidement son tissu productif vers les secteurs à forte valeur ajoutée, les technologies critiques et les nouvelles chaînes de valeur. Cette difficulté tient aussi au fait que la France connaît désormais l’une des désindustrialisations les plus marquées parmi les grandes économies européennes.

Tableau 1 — Part de l’industrie manufacturière dans le PIB (en %, 2001-2024)
Pays200120102024
Chine~32 %~31 %~27 %
Taïwan~27 %~30 %~33 %
Corée du Sud~28 %~30 %~26 %
Japon~22 %~20 %~19 %
Allemagne~22 %~22 %~19 %
Inde~15 %~16 %~17 %
Italie~19 %~17 %~15 %
Union européenne (27)~18 %~15 %~14 %
Espagne~16 %~13 %~12 %
France~16 %~12 %~10 %

Au début des années 2000, la France disposait pourtant d’une base industrielle significative dans plusieurs secteurs : aéronautique, nucléaire, défense, ferroviaire, automobile, pharmacie, agroalimentaire, équipements industriels et infrastructures. Mais contrairement à certains pays ayant accompagné activement la montée en gamme de leur industrie, la France a souvent privilégié une adaptation progressive fondée sur la compétitivité-coût, les restructurations et les gains de productivité internes, sans toujours développer une stratégie suffisamment offensive de conquête des nouveaux marchés technologiques.[26] Taïwan a même réussi à augmenter sa base industrielle dans la même période tandis que le Japon comme la Corée du Sud –  comme l’Allemagne ou l’Italie – n’ont perdu que deux ou trois points seulement. Les tableaux en annexe 3 et 4, beaucoup plus développés, sont encore plus édifiants.

Le contraste avec l’Allemagne est particulièrement révélateur. L’industrie allemande a également subi les effets de la mondialisation, mais elle a conservé une base manufacturière plus solide grâce à un positionnement spécifique : spécialisation dans les biens d’équipement, forte intégration des PME industrielles (Mittelstand), proximité entre recherche appliquée et entreprises, apprentissage professionnel développé et capacité d’exportation mondiale.[27] La France a davantage souffert d’une rupture entre recherche, industrie et financement de la croissance. Elle produit d’excellents chercheurs et ingénieurs, mais rencontre davantage de difficultés à transformer ces compétences en entreprises industrielles de taille mondiale. Cette faiblesse du passage de l’innovation à l’industrialisation constitue l’un des handicaps majeurs du modèle français.[28]

La perte de capacités industrielles ne représente pas seulement un enjeu économique. Elle affecte également la souveraineté nationale. Les crises successives depuis 2020 — pandémie, tensions énergétiques, rivalités technologiques sino-américaines, guerre en Ukraine — ont rappelé qu’une dépendance excessive à l’égard de chaînes de valeur extérieures pouvait devenir un facteur de vulnérabilité stratégique.[29]

Le mouvement récent de réindustrialisation engagé depuis quelques années constitue une évolution positive. Les dispositifs de soutien à l’investissement, le plan France 2030 ou les politiques européennes dans les secteurs critiques témoignent d’une prise de conscience.[30] Mais l’enjeu n’est plus seulement de soutenir quelques projets industriels emblématiques : il est de reconstruire durablement un environnement favorable à la production, à l’investissement et à l’innovation. La question centrale est devenue alors celle de la capacité de l’État français à passer d’une logique de compensation des pertes industrielles à une véritable stratégie de reconquête productive : ceci devra être traité durant les débats pour l’élection présidentielle de 2027, si les débats ne sont pas confisqués par des querelles idéologiques artificielles dont la classe politique française – spécialement, à gauche – a le secret. 

B. Un État français trop administrateur et insuffisamment stratège : le coût de la complexité, de la dispersion et de la faible culture du résultat

La question du rôle de l’État constitue l’un des points les plus sensibles du débat français. L’Etat français a clairement, totalement, laissé de côté la nécessité de recomposer sa politique industrielle à l’image du travail considérable effectué par le Japon, la Corée du Sud, Taïwan ou l’Inde pour répondre aux défis de l’impact de l’irruption de la Chine sur les marchés mondiaux à partir de 2001.  Depuis plusieurs décennies, les critiques successives ont souvent oscillé entre deux visions opposées : pour les uns, la France souffrirait d’un excès d’intervention publique qui entraverait l’initiative privée ; pour les autres, elle aurait au contraire besoin d’un État plus présent pour protéger son modèle économique et social. Cette opposition masque cependant l’enjeu principal révélé par la comparaison internationale : la question décisive pour la France n’est pas la quantité d’État, mais sa capacité stratégique.

Les expériences chinoise, américaine, japonaise, coréenne ou taïwanaise montrent en effet que les États les plus performants ne sont pas ceux qui se retirent de l’économie. Ils sont ceux qui savent identifier les secteurs prioritaires, concentrer leurs moyens, coordonner leurs acteurs et évaluer en permanence les résultats obtenus. À l’inverse, un État peut disposer d’administrations nombreuses, de budgets importants et d’une capacité réglementaire considérable tout en éprouvant des difficultés à orienter durablement son économie.

La France présente à cet égard une situation paradoxale. Elle conserve une tradition administrative de haut niveau, issue notamment de la construction de l’État moderne, de la planification d’après-guerre et de l’action des grands corps techniques. Cette capacité a permis des réussites majeures : reconstruction économique après 1945, développement du nucléaire civil, grands programmes industriels, aéronautique, spatial, infrastructures de transport ou défense, développement de l’enseignement et de la recherche de haute performance, système de santé admiré de tous nos voisins…[31]

Mais cette tradition administrative a été portée par une génération forgée dans la résistance et la nécessité vitale de s’adapter sans cesse pour survivre. Cela constituait une force dans une économie de reconstruction et de grands projets nationaux, mais cette tradition montre aujourd’hui certaines limites dans un environnement caractérisé par l’innovation rapide, la concurrence technologique et la nécessité d’une adaptation permanente d’une nouvelle génération plus technocratique, pas habituée à se remettre en cause. Le risque est alors de disposer d’un État très présent dans la définition des règles mais moins efficace dans la réalisation des objectifs stratégiques.

Cette tension avait pourtant déjà été identifiée par plusieurs grands rapports français. Le rapport Rueff-Armand de 1960, qui a si puissamment inspiré la politique industrielle du général de Gaulle, soulignait la nécessité de supprimer les obstacles qui limitaient l’expansion économique. Le rapport Bloch-Lainé de 1963 avait également posé la question essentielle de l’adaptation des structures administratives aux nouvelles exigences de gestion et de responsabilité. Le rapport Nora de 1967 insistait sur la modernisation de la gestion des entreprises publiques et sur la nécessité d’une plus grande efficacité économique de l’action publique. [32]

Plus de soixante ans plus tard, ces nécessité et cette interrogation demeurent d’une grande actualité. La France dispose d’une administration capable de produire des normes complexes et des procédures détaillées. Mais elle peine souvent à distinguer ce qui relève de la protection légitime de l’intérêt général et ce qui constitue un obstacle inutile à l’initiative économique. Cette difficulté est particulièrement visible dans les secteurs industriels où la rapidité de décision devient un facteur déterminant de compétitivité.

L’accumulation normative constitue ainsi un enjeu majeur. Les entreprises françaises, notamment les PME et entreprises industrielles intermédiaires, doivent souvent consacrer des ressources importantes à la conformité administrative, réglementaire et fiscale, ce dont tous les chefs d’entreprises se plaignent constamment depuis au moins deux décennies, soit au moins depuis 2001, date-pivot à l’origine du présent article et de la série qu’il achève. Cette situation n’est pas uniquement liée au droit européen ; elle résulte aussi, largement, de pratiques nationales de transposition et de sur-réglementation qui ajoutent des contraintes supplémentaires aux obligations communes dont se plaignent de nombreux responsables dans les secteurs d’activité les plus européanisés (agriculture particulièrement).[33]

Le problème n’est pas la norme en elle-même. Une économie avancée a besoin de règles claires pour protéger la sécurité, l’environnement, les consommateurs voire la dynamique de la concurrence. Mais une politique publique efficace suppose une hiérarchie des objectifs. Lorsque la production de normes devient plus rapide que l’évaluation de leurs effets économiques, l’État risque de réduire sa propre capacité d’action stratégique : tant la Chine que le Japon, la Corée du Sud ou Taïwan ont fortement adapté leurs politiques de la concurrence aux nouvelles conditions de fonctionnement des états stratèges.

Cette question rejoint directement celle de l’évaluation des politiques publiques. Les États stratèges qui ont réussi à maintenir leur compétitivité partagent une caractéristique commune : ils expérimentent, mesurent, corrigent et abandonnent rapidement les dispositifs inefficaces. À l’inverse, la France conserve une tendance à multiplier les dispositifs publics sans toujours procéder à une évaluation suffisamment rigoureuse de leur efficacité réelle.[34]

Cette faiblesse de la culture du résultat contribue à une dispersion des moyens. L’État français intervient dans de nombreux domaines, mais peine parfois à hiérarchiser clairement ses priorités. Or la compétition mondiale actuelle impose des choix. Aucun pays ne peut être simultanément leader mondial dans tous les secteurs technologiques ; les stratégies industrielles efficaces reposent précisément sur la concentration des ressources sur un nombre limité de domaines où existent des avantages comparatifs ou des intérêts stratégiques majeurs.

Le rapport Draghi a insisté sur cette nécessité au niveau européen : face à la compétition américaine et chinoise, l’Europe doit augmenter son effort d’investissement, simplifier son environnement réglementaire et mieux coordonner ses politiques économiques.[35]

Pour la France, cette exigence est encore plus forte car elle doit simultanément restaurer sa compétitivité, maîtriser ses finances publiques et préserver ses capacités stratégiques. La transformation nécessaire ne consiste donc pas à affaiblir l’État, mais à le réorienter. L’État stratège du XXIᵉ siècle doit être moins un producteur permanent de règles et davantage un organisateur de capacités : fixer des objectifs, sélectionner des priorités, accélérer les décisions, mobiliser les acteurs privés et publics, mesurer les résultats.

La France dispose encore des atouts nécessaires pour réussir cette transformation. Mais elle doit accepter une évolution profonde de sa culture administrative : passer d’une logique de gestion des procédures à une logique de réalisation des objectifs. La question centrale n’est plus de savoir combien l’État dépense ou combien il réglemente, mais ce qu’il permet effectivement de construire en donnant plus de marges de manœuvre aux entreprises et innovateurs.

Encadré n°2
Les grands rapports français et européen sur la modernisation de l’État : une continuité intellectuelle de 1960 à 2025[36]

Depuis le début des années 1960, plusieurs grands rapports publics français ont identifié une même difficulté : la nécessité d’adapter l’organisation de l’État aux transformations économiques, technologiques et internationales. Malgré des contextes historiques différents, ces travaux convergent sur une idée centrale : l’efficacité de l’action publique dépend moins de l’importance quantitative des moyens mobilisés que de la capacité à définir des priorités, à supprimer les obstacles inutiles et à évaluer les résultats.

1. Le rapport Rueff-Armand (1960) : libérer les capacités d’expansion économique. Le rapport du Comité pour la suppression des obstacles à l’expansion économique, présidé par Jacques Rueff et Louis Armand, constitue l’un des premiers grands diagnostics de la France de la Ve République naissante. Il identifie les rigidités administratives, réglementaires et professionnelles susceptibles de limiter la croissance et appelle à une modernisation de l’environnement économique.

Son enseignement demeure actuel : une économie dynamique suppose un cadre permettant aux entreprises d’investir, d’innover et de se développer rapidement.

2. Le rapport Bloch-Lainé (1963) : moderniser la gestion publique et la responsabilité économique. Le rapport de François Bloch-Lainé sur la réforme de l’entreprise prolonge cette réflexion en s’intéressant aux structures de gestion, notamment celles des entreprises publiques. Il insiste sur la nécessité de concilier responsabilité publique, efficacité économique et autonomie de gestion.

Il annonce une problématique toujours présente : l’État peut conserver des objectifs stratégiques tout en exigeant des organismes qu’il contrôle une culture de performance et de responsabilité.

3. Le rapport Nora (1967) : l’entreprise publique face aux exigences de l’efficacité. Le rapport sur les entreprises publiques présenté par Simon Nora souligne la nécessité de clarifier les relations entre l’État stratège et les opérateurs économiques publics. Il préconise une distinction plus nette entre les missions d’intérêt général, qui relèvent de la décision politique, et les modalités de gestion, qui doivent répondre à des critères d’efficacité économique.

Cette réflexion préfigure les débats contemporains sur la gouvernance des grandes entreprises publiques stratégiques.

4. Le rapport Gallois (2012) : la très lente prise de conscience du décrochage industriel. Cinquante ans après les premiers rapports de modernisation, le rapport Louis Gallois sur la compétitivité de l’industrie française établit un constat préoccupant : perte de parts de marché, insuffisance de l’investissement productif, faiblesse relative des marges industrielles et nécessité d’un « choc de compétitivité ».

Son diagnostic rejoint les préoccupations apparues après l’entrée de la Chine dans l’OMC : dans une économie mondialisée, la compétitivité industrielle devient une condition de la souveraineté économique.

5. Le rapport européen Draghi (2024-2025) : l’Europe face au changement d’époque. Le rapport de Mario Draghi sur l’avenir de la compétitivité européenne, et non seulement française,  marque une nouvelle étape dans un contexte où la France est l’Etat membre le plus gravement affecté par la désindustrialisation. Ce rapport ne porte plus seulement sur la compétitivité des entreprises européennes, mais sur la capacité du continent à préserver son modèle économique, technologique et géopolitique dans un monde dominé par la compétition entre grandes puissances.

Son message central rejoint celui des rapports français antérieurs : l’Europe doit désormais passer d’une logique principalement réglementaire à une logique de transformation stratégique fondée sur l’investissement, l’innovation et la concentration des moyens.

Une même question depuis soixante-cinq ans. La succession de ces rapports révèle une remarquable continuité : la France dispose depuis longtemps d’une capacité d’analyse élevée, mais rencontre davantage de difficultés dans la mise en œuvre durable des réformes nécessaires.

La question centrale n’est donc pas l’absence de diagnostics. Elle est celle de la capacité politique et administrative à transformer les diagnostics en choix stratégiques, à hiérarchiser les priorités et à maintenir un cap dans la durée.

C. Des choix stratégiques qui ont réduit les marges de manœuvre françaises : énergie, numérique, industrie et finances publiques

Le décrochage français depuis le début des années 2000 ne peut être expliqué uniquement par des facteurs externes liés à la mondialisation ou à la montée en puissance chinoise. Il résulte également de choix nationaux qui ont progressivement réduit certaines capacités stratégiques essentielles. La France disposait pourtant, au début du XXIᵉ siècle, d’atouts majeurs : une industrie nucléaire parmi les plus performantes au monde, des grands groupes industriels de dimension internationale, des groupes bancaires et d’assurance ou d’ingénierie financière parmi les plus performants au monde, une recherche scientifique reconnue, des infrastructures énergétiques solides et des compétences technologiques de premier plan servies par des cadres techniciens et ingénieurs de très grande qualité.

La difficulté n’a donc pas été l’absence d’avantages comparatifs, mais la capacité insuffisante à les préserver, les moderniser et les transformer en avantages compétitifs durables.

1. L’énergie : la fragilisation d’un avantage stratégique majeur. Le domaine énergétique constitue probablement l’exemple le plus emblématique de cette perte progressive de vision stratégique. Depuis les années 1970, la France avait construit un modèle original fondé sur la maîtrise publique de l’électricité, le développement massif du nucléaire civil et une relative indépendance énergétique. Ce choix avait permis de disposer d’une électricité largement décarbonée, compétitive et relativement stable, constituant un avantage important pour l’industrie française.[37]

Or, depuis le début des années 2000, cette stratégie a progressivement été remise en question. La fermeture de plusieurs réacteurs, l’abandon du projet de réacteur nucléaire de quatrième génération Astrid, les hésitations concernant la construction de nouvelles capacités nucléaires et certaines orientations réglementaires ont contribué à fragiliser un avantage industriel accumulé sur plusieurs décennies.[38]

Cette évolution est d’autant plus paradoxale que la transition énergétique mondiale renforce l’importance des capacités électriques abondantes, décarbonées et compétitives. Les grandes puissances industrielles — États-Unis, Chine, Japon, Corée du Sud — considèrent désormais l’énergie comme une composante directe de leur politique industrielle. La disponibilité d’une énergie maîtrisée devient un facteur déterminant de localisation des investissements industriels.

Le redressement récent de la politique nucléaire française constitue donc une évolution positive. Mais il révèle également le coût du temps perdu : dans les industries stratégiques, plusieurs années voire plusieurs décennies peuvent être nécessaires pour reconstruire une capacité technologique ou industrielle.

2. Le numérique : une dépendance technologique devenue stratégique. Le deuxième domaine concerne la révolution numérique. Depuis 2001, les grandes puissances ont compris que les technologies numériques n’étaient plus seulement des outils économiques, mais des infrastructures de puissance.

Les États-Unis ont construit des champions mondiaux dans les plateformes numériques, le cloud, les logiciels et l’intelligence artificielle. La Chine a développé ses propres écosystèmes numériques autour de groupes nationaux puissants et d’une politique publique de souveraineté technologique.[39]

L’Europe, et particulièrement la France, disposent d’excellentes compétences scientifiques mais ont rencontré davantage de difficultés à transformer ces compétences en entreprises numériques mondiales. La faiblesse relative des écosystèmes de financement, la fragmentation européenne des marchés et une culture parfois prudente face aux technologies émergentes ont limité l’émergence de grands acteurs comparables aux leaders américains ou chinois.[40]

Cette situation ne signifie pas que l’Europe soit condamnée à dépendre durablement des technologies étrangères. Elle conserve des atouts importants dans certains domaines : cybersécurité, défense numérique, intelligence artificielle spécialisée, infrastructures critiques ou technologies industrielles. Mais la reconquête suppose désormais de considérer le numérique comme une priorité de souveraineté, et non comme un simple secteur économique parmi d’autres.

3. La défense et les industries souveraines : préserver les capacités plutôt que gérer les dépendances. La France conserve dans le domaine de la défense un avantage exceptionnel en Europe. Elle dispose d’une industrie complète couvrant les principaux segments stratégiques : aéronautique militaire, naval de défense, missiles, spatial, électronique et systèmes complexes.

Cependant, même dans ce domaine, la pression budgétaire et la fragmentation européenne ont parfois limité la capacité à maintenir un effort suffisant dans la durée. La défense illustre pourtant parfaitement la logique de l’État stratège : certaines capacités ne peuvent être préservées uniquement par le marché, car leur importance dépasse leur rentabilité immédiate.[41]

La montée des tensions géopolitiques depuis 2022 a rappelé cette réalité. La souveraineté industrielle suppose non seulement de financer les armées, mais également de maintenir les compétences, les chaînes d’approvisionnement et les capacités de production nécessaires.

4. Les finances publiques : la condition préalable, déterminante, de toute stratégie nationale. Enfin, aucune politique industrielle ambitieuse ne peut être durablement conduite sans redressement des finances publiques. La situation budgétaire française réduit progressivement les marges de manœuvre nécessaires pour investir dans les secteurs stratégiques.

Le problème n’est pas seulement celui du niveau de la dépense publique, qui demeure l’une des plus élevées des économies développées. Il est celui de sa composition et de son efficacité. Une part importante des ressources publiques est consacrée à des dépenses courantes, tandis que les investissements nécessaires à la transformation productive, technologique et énergétique doivent être arbitrés dans un contexte budgétaire contraint.[42]

Cette situation impose une évolution profonde de la culture budgétaire française : passer d’une logique de moyens distribués à une logique d’investissements stratégiques évalués. Chaque dépense publique doit désormais être appréciée selon sa contribution à la compétitivité, à la souveraineté et à la prospérité future.

Cette exigence concerne également les dépenses extérieures de la France. Dans un contexte de finances publiques dégradées, toute politique d’aide internationale doit désormais être évaluée selon des critères transparents : intérêt stratégique, retour économique, influence diplomatique, bénéfices directs ou indirects pour la Nation et l’Europe. La solidarité internationale conserve sa légitimité, mais elle ne peut durablement être dissociée des contraintes de soutenabilité financière et des intérêts stratégiques.

Au total, le décrochage français depuis 2001 ne résulte pas d’un manque absolu d’atouts. Il provient davantage d’une difficulté à transformer ces atouts en stratégie cohérente et durable. La France conserve encore des capacités exceptionnelles ; mais leur préservation exige désormais, sans tarder, des choix clairs, une hiérarchisation des priorités et une capacité d’exécution supérieure.

La question centrale n’est donc pas de savoir si la France peut retrouver une puissance industrielle et technologique. Elle est de savoir si elle est capable de créer les conditions institutionnelles, économiques et budgétaires permettant cette reconquête et si une majorité de la classe politique s’affirme dans ce sens, pour rompre en particulier avec les politiques suivies au fil de l’eau depuis 2001 avec un immobilisme accentué depuis 2007, dramatiquement renforcé depuis 2012, voire aggravé encore depuis 2017 : c’est l’échec de trois mandats présidentiels que l’histoire jugera.

Le diagnostic du décrochage français ne doit cependant pas conduire à une conclusion pessimiste ou fataliste. L’histoire économique démontre que les trajectoires industrielles ne sont jamais définitivement écrites. Comme la pensée du général de Gaulle en exergue le rappelle, plusieurs nations ont connu des phases de recul avant de reconstruire des avantages compétitifs nouveaux, à condition de disposer d’une vision stratégique claire, d’institutions adaptées et d’une capacité collective à concentrer leurs efforts.

Le Japon, confronté à la longue stagnation des années 1990, a engagé depuis le début du XXIᵉ siècle une transformation profonde de son modèle industriel. La Corée du Sud et Taïwan ont poursuivi une politique continue de montée en gamme technologique, tout en maintenant voire en accroissant la part de l’emploi industriel entre 2001 et 2025 dans le cas de Taïwan. L’Inde, longtemps considérée comme insuffisamment industrialisée, cherche désormais à devenir un acteur majeur des chaînes de valeur mondiales et rattrape sa grande rivale historique la Chine, en n’étant jamais passée par la période communiste dramatique qui a tant détruit de millions de petits entrepreneurs. Les États-Unis eux-mêmes, après plusieurs décennies de désindustrialisation relative, ont engagé depuis quelques années un retour assumé de la politique industrielle.

Ces expériences montrent une constante : la puissance économique ne résulte pas uniquement des dotations initiales d’un pays, mais de sa capacité à organiser dans la durée ses ressources humaines, financières, scientifiques et industrielles autour de priorités clairement définies.

La France conserve des atouts considérables, il faut le souligner en résistant au fatalisme des périodes de doutes et de contractions: une base scientifique et technologique de haut niveau, des entreprises leaders dans plusieurs secteurs stratégiques, une capacité énergétique encore exceptionnelle, une position géopolitique particulière et une tradition d’action publique qui, lorsqu’elle est efficacement orientée, a permis des réussites majeures !

L’enjeu n’est donc pas de reconstruire un modèle disparu, mais de concevoir un nouvel équilibre entre État, entreprises, recherche et société. Il ne s’agit ni d’un retour à une économie administrée, ni d’un abandon aux seules forces du marché. Il s’agit de retrouver une capacité collective à décider, investir et agir dans un environnement mondial marqué par la compétition entre puissances. C’est cette conception renouvelée de l’État stratège qui doit désormais être précisée.

III. Reconstruire un État stratège français et européen : choisir, simplifier, investir

La principale leçon des transformations économiques intervenues depuis l’adhésion de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce en 2001 est que la compétition mondiale n’oppose plus seulement des entreprises ou des secteurs isolés, mais des écosystèmes économiques complets. La puissance industrielle et technologique repose désormais sur la capacité à articuler durablement recherche, formation, financement, infrastructures, énergie, innovation et stratégie publique.

Cette évolution impose de dépasser une opposition devenue trop simplificatrice entre intervention de l’État et fonctionnement du marché. L’expérience des vingt-cinq dernières années montre que les économies qui ont le mieux résisté aux bouleversements de la mondialisation ne sont pas celles dans lesquelles l’État s’est retiré, mais celles où il a su définir un cadre stratégique clair, soutenir les capacités nationales essentielles et créer les conditions permettant aux entreprises privées de prendre des risques, d’investir et de conquérir de nouveaux marchés.

L’État stratège du XXIᵉ siècle ne se définit donc pas par le volume de ses interventions, ni par la multiplication des dispositifs publics. Il repose sur une capacité de choix. Il doit être capable d’identifier les transformations majeures à venir, de hiérarchiser les priorités, de mobiliser les acteurs concernés et d’évaluer régulièrement les résultats obtenus. Autrement dit, on le répète, l’État stratège n’est pas celui qui intervient le plus ; c’est celui qui prépare le mieux l’avenir en concentrant durablement ses moyens sur un nombre limité de priorités évaluées en permanence.

Cette définition conduit à renouveler profondément la conception française de l’action publique économique. La France possède une longue tradition d’intervention stratégique qui a produit des réussites majeures lorsque les objectifs étaient clairement définis et les moyens durablement mobilisés. La reconstruction de l’après-guerre, la planification indicative, les grands programmes industriels, la création de la filière nucléaire civile, l’aéronautique, le spatial, les infrastructures ferroviaires ou certaines grandes réussites industrielles démontrent qu’une action publique ambitieuse peut constituer un avantage décisif lorsqu’elle associe vision politique, compétence technique et responsabilité économique.

Mais les conditions du XXIᵉ siècle ne sont plus celles des décennies de reconstruction et de croissance forte. La mondialisation des chaînes de valeur, la révolution numérique, la transition énergétique et la montée des rivalités géopolitiques imposent un État différent : moins centré sur la gestion administrative des secteurs existants et davantage capable d’anticiper les ruptures, de soutenir l’innovation et d’accompagner l’émergence de nouveaux avantages compétitifs.

La question n’est donc pas de revenir à un modèle ancien d’économie administrée ou de grands programmes décidés exclusivement depuis le sommet de l’État comme la gauche française ou la technocratie française le ressassent si souvent. Les expériences comparées de la Chine, des États-Unis, du Japon, de la Corée du Sud, de Taïwan ou de l’Inde montrent au contraire que les politiques industrielles les plus efficaces reposent sur une articulation étroite entre puissance publique et initiative privée. L’État fixe les orientations stratégiques, sécurise les investissements essentiels, coordonne les acteurs et crée un environnement favorable ; les entreprises portent le plus librement possible l’innovation, la prise de risque et la conquête des marchés.

Cette évolution suppose également de transformer la culture administrative française. La question centrale n’est plus celle de l’existence d’un État fort, mais celle de son efficacité. Un État stratège doit être capable de distinguer les normes indispensables des contraintes inutiles, les dépenses de fonctionnement des investissements d’avenir, les politiques efficaces des dispositifs qui ne produisent pas les résultats attendus. Il doit accepter l’évaluation, la sélection et parfois l’abandon des politiques qui n’atteignent pas leurs objectifs.

La reconstruction d’une capacité stratégique française et européenne exige enfin une condition fondamentale : disposer des ressources nécessaires pour agir. La maîtrise des finances publiques n’est pas seulement un impératif comptable ; elle constitue une condition de souveraineté. Un État durablement contraint par l’endettement perd progressivement sa capacité à investir dans les secteurs qui détermineront sa puissance future.

L’objectif n’est donc pas de réduire l’ambition publique, mais de la rendre plus sélective, plus efficace et plus durable. La France et l’Europe disposent encore d’atouts considérables, on le répète. Leur avenir dépendra de leur capacité à transformer ces atouts en stratégie collective, en acceptant une règle simple mais exigeante : dans un monde de compétition entre puissances, les nations qui préparent l’avenir sont celles qui conservent la liberté de choisir leur destin.

A. Repenser la doctrine de l’État stratège : de l’État interventionniste à l’État coordinateur

La transformation du système économique mondial depuis le début du XXIᵉ siècle impose de redéfinir la notion même d’État stratège. Pendant plusieurs décennies, notamment après les années 1980, le débat économique européen a souvent été structuré autour d’une opposition entre un État considéré comme potentiellement inefficace et un marché supposé capable d’assurer spontanément l’allocation optimale des ressources. Cette vision a accompagné une phase importante de libéralisation, d’ouverture commerciale et d’intégration économique mondiale.

Cette période a produit des résultats incontestables. L’ouverture des marchés, la concurrence et la circulation internationale des capitaux ont favorisé l’innovation, réduit certains coûts et permis une augmentation considérable des échanges mondiaux. Mais l’expérience des vingt-cinq dernières années a également révélé les limites d’une approche exclusivement fondée sur la régulation générale des marchés. Lorsque la compétition économique devient une compétition entre puissances, les avantages comparatifs ne sont plus seulement hérités ; ils sont construits, entretenus et parfois protégés par des stratégies publiques de long terme.

La Chine depuis 2001, les États-Unis depuis les années 2020, mais également le Japon, la Corée du Sud, Taïwan et désormais l’Inde, illustrent cette évolution. Aucun de ces pays n’a abandonné l’économie de marché. Tous ont cependant considéré que certaines capacités — technologies critiques, énergie, infrastructures, défense, numérique, chaînes d’approvisionnement essentielles — relevaient d’intérêts stratégiques nécessitant une coordination publique particulière. Le tableau en annexe 1 sur les transformations des États stratèges depuis 2001 permet de replacer l’Europe dans ce contexte. Ce tableau permet de souligner visuellement le décalage temporel flagrant entre la prise de conscience asiatique/américaine et la réaction européenne si tardive.

L’enseignement majeur de cette comparaison est que l’État stratège n’est pas un État qui cherche à se substituer durablement aux entreprises. Il n’est pas davantage un État qui distribue indistinctement des aides publiques à l’ensemble des secteurs économiques. Il est un État capable de définir des priorités, d’organiser des écosystèmes, de créer un environnement favorable à l’investissement privé et de concentrer ses moyens sur les domaines où se joue l’avenir économique et géopolitique du pays. On l’a déjà esquissé dès notre exergue qui se réfère à la pensée stratégique du général de Gaulle : l’État stratège n’est pas celui qui intervient le plus ; c’est celui qui prépare le mieux l’avenir en concentrant durablement ses moyens sur un nombre limité de priorités évaluées en permanence. Cette définition implique trois ruptures avec certaines pratiques traditionnelles de l’action publique française.

La première rupture concerne le passage d’une logique de soutien dispersé à une logique de choix stratégiques. Dans un environnement de ressources limitées et de concurrence mondiale intense, aucun État ne peut prétendre maintenir une position dominante dans tous les secteurs. La question fondamentale n’est donc pas seulement combien investir, mais où investir, selon quels critères et avec quels objectifs mesurables.

Les politiques industrielles efficaces reposent précisément sur cette capacité de sélection. La Corée du Sud a concentré ses efforts sur l’électronique, les semi-conducteurs, l’automobile et les industries navales. Taïwan a construit une position dominante mondiale dans les semi-conducteurs grâce à une stratégie patiente associant recherche publique, formation spécialisée et entreprises privées. Le Japon a progressivement réorienté sa politique industrielle vers les technologies avancées, la robotique, l’intelligence artificielle et les chaînes de valeur sécurisées. L’Inde cherche désormais à appliquer une logique comparable dans les secteurs manufacturiers et numériques.[43]

La deuxième rupture concerne la relation entre l’État et les entreprises. Le modèle français a longtemps été marqué par une relation verticale entre administration et opérateurs économiques, héritée en partie de la tradition des grands programmes publics. Or les transformations technologiques contemporaines exigent davantage de coopération horizontale entre pouvoirs publics, entreprises, universités, investisseurs et territoires, comme c’est typiquement le cas au Japon, en Corée du Sud, à Taïwan et en Inde.

L’État stratège doit donc devenir un État coordinateur. Sa fonction première n’est pas de décider à la place des acteurs économiques, mais de créer les conditions permettant leur réussite collective. Cette conception rejoint certaines intuitions développées en France dès les années 1960 sur la nécessité de distinguer la responsabilité stratégique de l’État et l’autonomie de gestion des opérateurs économiques.[44]

La troisième rupture concerne la culture administrative elle-même. Une politique stratégique suppose des objectifs explicites, des calendriers précis et une évaluation régulière des résultats. Les États qui réussissent sont ceux qui savent corriger leurs politiques lorsque les objectifs ne sont pas atteints. L’évaluation ne constitue donc pas une contrainte administrative supplémentaire ; elle est une condition de l’efficacité publique.

Cette évolution est particulièrement nécessaire pour la France. Son histoire démontre que l’État peut jouer un rôle déterminant dans les grandes transformations économiques lorsqu’il associe vision, compétences et continuité. Mais elle montre également que la multiplication des dispositifs, des normes et des interventions sectorielles ne garantit pas nécessairement une stratégie cohérente.

La reconstruction d’un État stratège français ne consiste donc pas à augmenter indéfiniment l’intervention publique. Elle suppose au contraire de rendre l’action publique plus sélective, plus lisible et plus efficace. Elle exige un État capable de renoncer à certaines interventions secondaires pour concentrer ses moyens sur les domaines où se joue la compétitivité future.

Cette évolution conduit naturellement à une question essentielle : comment passer concrètement d’un État administrateur à un État capable d’accélérer l’innovation, l’investissement et la réindustrialisation ?

Encadré n°3
Les trois âges de l’État économique français : reconstruction, régulation et reconquête stratégique (1945-2025)

L’histoire économique française depuis 1945 montre que la question du rôle de l’État n’a jamais été figée. Selon les périodes, les priorités nationales et l’environnement international, la France a successivement développé plusieurs formes d’action publique économique. L’enjeu contemporain n’est donc pas de créer ex nihilo un État stratège, mais de retrouver une capacité d’orientation adaptée aux défis du XXIᵉ siècle.

1. 1945-1980 : l’État reconstructeur et développeur. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la France fait le choix d’une modernisation économique fondée sur une forte implication de l’État. Dans un contexte marqué par la reconstruction, la rareté des capitaux privés et la nécessité de rattraper les économies les plus avancées, la puissance publique joue un rôle moteur dans la définition des priorités économiques.

La planification indicative, mise en place à partir de 1946 avec la création du Commissariat général du Plan, constitue l’un des instruments majeurs de cette période. Elle ne repose pas sur une économie administrée de type soviétique, mais sur une coordination entre l’État, les entreprises, les partenaires sociaux et les experts afin d’identifier les secteurs prioritaires et d’orienter les investissements.

Cette période voit la réalisation de plusieurs grandes réussites industrielles et technologiques : modernisation des infrastructures, développement de l’énergie nucléaire civile, création de grands groupes industriels, aéronautique, spatial, transports ferroviaires ou télécommunications.

La réussite de cette période tient moins à l’importance quantitative de l’intervention publique qu’à plusieurs caractéristiques essentielles : une vision de long terme, une concentration des moyens, une forte compétence technique de l’administration et une continuité politique.

2. 1980-2000 : l’État régulateur dans une économie mondialisée. À partir des années 1980, l’environnement économique international évolue profondément. La libéralisation financière, l’ouverture commerciale, la construction européenne et la mondialisation des chaînes de valeur conduisent progressivement à une transformation du rôle économique de l’État.

La France, comme la plupart des économies développées, évolue vers un modèle davantage fondé sur la concurrence, la régulation et l’ouverture des marchés. Les privatisations, la déréglementation de certains secteurs et l’intégration européenne modifient profondément les instruments traditionnels de la politique industrielle.

Cette évolution répondait à des enjeux réels : stimuler la concurrence, améliorer l’efficacité économique, favoriser l’innovation et intégrer davantage l’économie française dans les échanges mondiaux.

Cependant, ce changement de paradigme a également contribué à affaiblir certains instruments de politique industrielle. La croyance dans une mondialisation naturellement bénéfique a parfois conduit à sous-estimer l’importance de conserver des capacités nationales dans certains secteurs stratégiques.

3. Depuis 2001 : la réinvention d’un État stratège dans un monde de rivalités économiques. L’entrée de la Chine dans l’OMC en 2001 marque une nouvelle phase historique. La mondialisation ne disparaît pas, mais elle change de nature. Elle devient progressivement une compétition entre grands ensembles économiques capables de mobiliser leurs ressources publiques, technologiques et industrielles.

Face à cette évolution, plusieurs pays réinventent leur modèle d’intervention publique. Les États-Unis développent une nouvelle politique industrielle autour des technologies critiques. Le Japon, la Corée du Sud et Taïwan renforcent leurs stratégies technologiques. L’Inde cherche à accroître son intégration industrielle. La Chine poursuit une politique coordonnée de montée en gamme et de sécurisation des chaînes de valeur.

La France et l’Europe redécouvrent plus tardivement la nécessité d’une capacité stratégique. Les crises successives — pandémie, tensions énergétiques, guerre en Ukraine, rivalités technologiques — accélèrent cette prise de conscience.

Mais l’État stratège contemporain ne peut être la simple reproduction de celui des Trente Glorieuses. Les conditions ont changé. L’économie actuelle repose davantage sur l’innovation rapide, les réseaux internationaux de compétences, les technologies numériques et la capacité d’adaptation permanente.

Une continuité à retrouver : de l’État producteur à l’État stratège. L’enseignement principal de cette trajectoire historique est que la France n’a jamais été étrangère à la logique d’État stratège. Elle en a même constitué l’un des exemples les plus accomplis durant plusieurs décennies.

La difficulté actuelle n’est donc pas de choisir entre État et marché. Elle consiste à reconstruire un équilibre adapté au XXIᵉ siècle : un État capable de fixer des orientations de long terme, de sécuriser les capacités essentielles, de stimuler l’investissement privé et d’évaluer ses propres politiques.

La question centrale n’est plus celle du retour de l’État, mais celle de son efficacité stratégique.

Sources de l’encadré : Sur la formation et l’évolution de la notion d’État stratège, v. notamment Jean Monnet, Mémoires, Paris, Fayard, 1976 ; Jacques Rueff et Louis Armand, Rapport sur les obstacles à l’expansion économique, Paris, Imprimerie nationale, 1960, 2 vol. ; Pierre Massé, Le Plan ou l’anti-hasard, Paris, Gallimard, 1965 ; François Bloch-Lainé, Pour une réforme de l’entreprise, Paris, Éditions du Seuil, 1963 ; Simon Nora, Rapport sur les entreprises publiques, Paris, La Documentation française, 1968 ; Elie Cohen, Le colbertisme « high-tech ». Économie des télécommunications et des grands projets, Paris, Hachette, 1992 ; Mario Draghi, The Future of European Competitiveness, Bruxelles, Commission européenne, septembre 2024 ; v. également François Souty, « Le retour de l’État stratège : les transformations des politiques industrielles depuis l’adhésion de la Chine à l’OMC », Le Diplomate Média, 2026.

B. Réformer l’environnement économique : simplifier, accélérer, responsabiliser

La reconstruction d’un État stratège ne peut se limiter à la définition de nouvelles priorités industrielles ou à l’annonce de programmes d’investissement. Elle suppose également de transformer l’environnement dans lequel évoluent les entreprises, les chercheurs, les investisseurs et les acteurs publics. Une politique industrielle efficace ne peut produire ses effets que si les décisions sont prises rapidement, si les règles sont compréhensibles et stables, et si les acteurs économiques disposent de la liberté nécessaire pour expérimenter, investir et se développer.

L’un des paradoxes français contemporains réside précisément dans l’écart entre une ambition publique souvent élevée et une capacité d’exécution insuffisamment rapide. La France dispose d’administrations compétentes, d’une ingénierie publique reconnue et d’une capacité importante de mobilisation collective lors des grandes crises. Pourtant, elle demeure confrontée à une accumulation de procédures, de normes et de dispositifs qui peuvent ralentir les transformations économiques nécessaires.

Le problème n’est évidemment pas l’existence de règles. Toute économie avancée a besoin d’un cadre juridique protecteur garantissant la sécurité, la concurrence loyale, la protection de l’environnement et la confiance des acteurs économiques. La question centrale est celle de la proportionnalité et de l’efficacité : une norme n’a de justification durable que si son bénéfice collectif excède clairement son coût économique et administratif.

Cette interrogation n’est pas nouvelle. Le rapport Rueff-Armand de 1960 soulignait déjà que certains obstacles institutionnels pouvaient limiter les capacités d’expansion de l’économie française. Plus récemment, les rapports successifs sur la compétitivité industrielle, la simplification administrative ou la qualité du droit ont rappelé que la complexité réglementaire constitue un facteur de fragilisation particulièrement pénalisant pour les petites et moyennes entreprises.[45]

La comparaison internationale est à cet égard instructive. Les pays qui ont réussi leur transformation industrielle n’ont pas nécessairement supprimé les règles publiques ; ils ont surtout cherché à rendre leur action publique plus prévisible et plus rapide. Le Japon, la Corée du Sud ou Taïwan ont construit des administrations économiques capables de dialoguer étroitement avec les entreprises et de résoudre rapidement les blocages susceptibles d’empêcher le développement d’activités stratégiques.[46]

L’enjeu français est donc moins celui d’un retrait de l’État que celui d’une évolution de sa méthode d’action. L’administration doit passer davantage d’une logique de contrôle préalable à une logique d’accompagnement stratégique. Cela implique de simplifier les procédures lorsque l’objectif public est clair, d’accélérer les décisions d’investissement, de réduire les délais d’autorisation et de donner davantage de visibilité aux acteurs économiques. En outre, la politisation des hautes juridictions (Conseil d’Etat, Cours administratives, autorités administratives dites indépendantes, notamment), et d’une technocratie ultra-politisée, massivement influencées par une idéologie très partisane doit refluer pour retrouver davantage d’impartialité et de neutralité dans l’appréciation des affaires économiques qui leur sont soumises : l’idée de « Civil Service » à la britannique ou à la Japonaise dans lequel les hauts fonctionnaires ne peuvent rester en place après avoir exercé des fonctions politiques devrait être revisitée, sauf à devoir accepter d’institutionnaliser un « spoil system » à l’américaine.

Cette évolution concerne notamment les projets industriels. Dans un monde où les investissements peuvent être localisés rapidement entre plusieurs continents, le temps administratif devient un facteur direct de compétitivité. Un projet industriel retardé de plusieurs années peut perdre son avantage économique, être déplacé vers un autre pays ou ne jamais voir le jour.

La question de l’évaluation constitue également un enjeu majeur. Les États stratèges se caractérisent par leur capacité à mesurer l’efficacité réelle de leurs politiques publiques. Ils acceptent de modifier ou d’abandonner les dispositifs qui ne produisent pas les résultats attendus. Cette culture de l’évaluation doit devenir un principe central de la modernisation française.

L’État ne peut en effet être stratège que s’il est capable d’apprendre de ses erreurs et des expériences des tiers. La multiplication des politiques publiques sans mesure régulière de leurs résultats conduit à une dispersion des moyens et à une perte de lisibilité. À l’inverse, une stratégie efficace suppose des objectifs précis, des indicateurs de résultat et une capacité institutionnelle à corriger rapidement les trajectoires. Cette exigence rejoint directement la question budgétaire. Dans un contexte de finances publiques contraintes, chaque euro public doit être considéré comme une ressource stratégique. La priorité ne doit plus être seulement de financer davantage de dispositifs, mais de garantir que les dépenses engagées contribuent effectivement à la compétitivité, à la souveraineté économique et à la préparation de l’avenir.

Cette transformation suppose enfin une évolution de la relation entre l’État et les entreprises. La puissance publique doit cesser de considérer l’entreprise uniquement comme un acteur soumis à des obligations réglementaires ou bénéficiaire d’aides publiques. Elle doit la considérer comme un partenaire stratégique indispensable à la création de valeur, à l’innovation et à la présence internationale du pays.[47] L’expérience des grandes réussites industrielles françaises montre que les périodes de succès ont toujours reposé sur cette articulation : un État capable de fixer un cap, des entreprises capables d’innover et d’investir, des scientifiques capables de transformer la connaissance en technologies et une société capable d’accompagner ces transformations.

Ainsi, la simplification administrative ne doit pas être comprise comme une réduction de l’ambition publique. Elle constitue au contraire une condition de cette ambition. Un État qui veut redevenir stratège doit consacrer moins d’énergie à gérer la complexité qu’il a lui-même créée et davantage à préparer les ruptures technologiques, industrielles et géopolitiques qui détermineront l’avenir. La reconquête industrielle française dépendra donc autant de la capacité à investir dans les secteurs prioritaires que de la capacité à libérer les forces économiques capables de porter ces investissements.

Encadré n°4
Pourquoi certains États transforment-ils plus rapidement leurs décisions industrielles ?
Comparaison France – Allemagne – économies asiatiques

La compétition industrielle contemporaine ne se joue plus seulement sur le volume des investissements mobilisés. Elle dépend également de la capacité d’un pays à transformer rapidement une orientation stratégique en réalisations concrètes. Dans un environnement marqué par l’accélération technologique, la montée des rivalités géopolitiques et la nécessité de sécuriser les chaînes de valeur, le temps de décision devient lui-même un facteur de puissance économique.

L’expérience comparée des grandes économies industrielles montre que les pays qui réussissent à préserver ou à reconstruire leur puissance productive présentent plusieurs caractéristiques communes : une vision de long terme, une coordination efficace entre les acteurs publics et privés, une capacité d’adaptation rapide et une évaluation régulière des résultats obtenus. Les modèles institutionnels peuvent être différents, mais la logique stratégique demeure comparable.

a. L’Allemagne : une coordination décentralisée au service de la puissance industrielle. L’Allemagne constitue un exemple particulièrement instructif pour la France. Son modèle ne repose pas sur un État centralisateur comparable à la tradition française, mais sur une articulation étroite entre l’État fédéral, les Länder, les chambres de commerce et d’industrie, les universités, les instituts de recherche appliquée et les entreprises.

La force du modèle allemand réside notamment dans la profondeur de son tissu industriel intermédiaire, le Mittelstand, composé d’entreprises souvent familiales, fortement spécialisées et capables d’occuper des positions mondiales dans des segments technologiques précis. Cette organisation permet une continuité remarquable entre formation professionnelle, recherche appliquée et production industrielle.

Cette capacité de coordination explique en partie la résistance de l’industrie allemande dans de nombreux secteurs pendant plusieurs décennies. Elle ne signifie cependant pas que ce modèle soit exempt de fragilités. La dépendance historique à une énergie abondante et peu coûteuse, l’exposition importante au marché chinois et certaines difficultés dans le domaine numérique ont révélé les limites d’un modèle qui doit désormais évoluer.

L’enseignement allemand n’est donc pas celui d’une absence d’État stratège, mais celui d’un État dont l’action s’exerce davantage par la coordination des acteurs que par la direction directe de l’économie.

b. Le Japon, la Corée du Sud et Taïwan : la continuité stratégique comme avantage compétitif. Les économies asiatiques offrent un autre enseignement majeur : celui de la continuité des politiques industrielles.

Le Japon, malgré plusieurs décennies de stagnation économique après l’éclatement de sa bulle financière au début des années 1990, a conservé une capacité de coordination entre administration, recherche et entreprises. L’évolution du rôle du MITI puis du METI montre une adaptation progressive de l’État stratège japonais, passé d’une logique de développement industriel classique à une approche davantage centrée sur l’innovation, les technologies critiques et la sécurisation des chaînes de valeur.

La Corée du Sud a suivi une trajectoire différente mais fondée sur un principe comparable. Depuis les années 1960, l’État a accompagné la montée en gamme industrielle en associant développement des compétences, soutien à la recherche et croissance internationale de grands groupes industriels. Cette stratégie a permis au pays de devenir un acteur mondial majeur dans les semi-conducteurs, l’automobile, la construction navale et les technologies numériques.

Taïwan illustre également cette logique de continuité stratégique. Sa position dominante dans les semi-conducteurs ne résulte pas d’un avantage spontané, mais d’une politique patiente associant recherche publique, formation scientifique, soutien institutionnel et spécialisation industrielle autour d’écosystèmes hautement intégrés.

Dans ces trois économies, l’État n’a pas remplacé les entreprises. Il a créé les conditions permettant leur montée en gamme, leur internationalisation et leur adaptation permanente aux transformations technologiques.

c. La France : une capacité d’analyse souvent supérieure à une capacité d’exécution. La France dispose pourtant d’atouts considérables : une recherche scientifique de qualité, des formations d’excellence, des entreprises leaders dans plusieurs secteurs stratégiques, une industrie de défense complète, une filière nucléaire historique et une capacité d’innovation reconnue.

Sa difficulté réside moins dans la compréhension des enjeux que dans la transformation des diagnostics en décisions durables et rapidement exécutées. Depuis plusieurs décennies, les rapports consacrés à la compétitivité, à la modernisation de l’État ou à la réforme administrative ont souvent identifié avec précision les obstacles auxquels le pays était confronté.

La faiblesse principale tient davantage à la continuité et à la cohérence de l’action publique. Les changements fréquents d’orientation, la multiplication des dispositifs successifs et la complexité administrative peuvent limiter l’efficacité de politiques pourtant fondées sur des analyses pertinentes.

La comparaison internationale montre ainsi que la puissance industrielle ne dépend pas seulement des ressources disponibles, mais de la capacité collective à les organiser dans la durée. Une stratégie industrielle efficace suppose une vision claire, mais aussi des institutions capables de transformer cette vision en décisions opérationnelles.

d. Une même leçon : accélérer l’action publique sans renoncer à l’État de droit. L’objectif pour la France n’est évidemment pas de copier les modèles étrangers. Les institutions, les traditions administratives et les équilibres économiques diffèrent profondément selon les pays.

La leçon commune est plutôt celle d’une nouvelle conception de l’action publique, impartiale et neutre : un État capable de définir des priorités de long terme, de mobiliser les acteurs concernés, de réduire les obstacles inutiles et d’évaluer objectivement les résultats obtenus. L’État stratège du XXIᵉ siècle n’est donc pas celui qui décide de tout à la place des entreprises ; il est celui qui permet aux forces économiques, scientifiques et industrielles du pays d’agir plus rapidement et plus efficacement.

Sources de l’encadré : Sur les transformations des politiques industrielles depuis l’adhésion de la Chine à l’OMC et le retour de l’État stratège, v. notamment François Souty, « La recomposition de l’État industriel chinois depuis l’adhésion de la Chine à l’OMC (2001-2026) », Le Diplomate Média, 2026 ; id., « La transformation de la politique industrielle japonaise depuis l’adhésion de la Chine à l’OMC (2001-2025) », Le Diplomate Média, 17 juin 2026 ; id., « La politique industrielle sud-coréenne : de l’État développeur à l’État stratège technologique », Le Diplomate Média, 2026 ; id., « La recomposition de l’État industriel taïwanais depuis l’adhésion de la Chine à l’OMC (2001-2026) : de la mondialisation à la sécurité économique », Le Diplomate Média, 2026 ; Chalmers Johnson, MITI and the Japanese Miracle: The Growth of Industrial Policy, 1925-1975, Stanford, Stanford University Press, 1982 ; Sebastian Heilmann, Red Swan: How Unorthodox Policy-Making Facilitated China’s Rise, Hong Kong, The Chinese University Press, 2018 ; Dani Rodrik, Straight Talk on Trade: Ideas for a Sane World Economy, Princeton, Princeton University Press, 2017 ; Mario Draghi, The Future of European Competitiveness, Bruxelles, Commission européenne, septembre 2024.

C. Restaurer une politique industrielle offensive : concentrer les moyens sur les secteurs critiques

La reconstruction d’un État stratège ne peut se limiter à une réforme des méthodes administratives ou à une amélioration de l’environnement réglementaire. Elle suppose également de répondre à une question fondamentale : quelles capacités économiques, technologiques et industrielles une nation doit-elle absolument maîtriser pour préserver son autonomie de décision dans un monde marqué par la compétition entre puissances ?

Depuis 2001, la Chine, les États-Unis et plusieurs puissances asiatiques ont progressivement répondu à cette question en identifiant des secteurs considérés comme déterminants pour l’avenir. La Chine a développé des stratégies successives de montée en gamme industrielle et de maîtrise des technologies critiques. Les États-Unis ont engagé un retour assumé de la politique industrielle autour des semi-conducteurs, de l’énergie, des technologies numériques et de la défense.[48] Le Japon, la Corée du Sud, Taïwan et l’Inde ont également défini des priorités nationales en fonction de leurs avantages comparatifs et de leurs vulnérabilités.

L’Europe et la France ont longtemps hésité à adopter une telle démarche, par crainte d’une intervention publique excessive ou d’une remise en cause des principes de concurrence. Les crises récentes ont cependant montré les limites d’une approche reposant uniquement sur l’ouverture des marchés et la recherche du coût le plus faible. La résilience économique, la sécurité des approvisionnements et la maîtrise des technologies essentielles sont devenues des composantes à part entière de la puissance.

La politique industrielle du XXIᵉ siècle ne peut donc être une politique générale de soutien à toutes les activités économiques. Elle doit être une politique de sélection stratégique. L’enjeu n’est pas de protéger artificiellement des secteurs condamnés, mais de préserver ou de reconstruire des capacités dont la disparition créerait une dépendance excessive à l’égard de puissances étrangères.[49]

Cette approche conduit à identifier plusieurs domaines prioritaires.

a. L’énergie : retrouver un avantage stratégique durable. La première priorité concerne l’énergie. La disponibilité d’une énergie abondante, compétitive et décarbonée constitue désormais l’un des principaux déterminants de la localisation industrielle. Dans ce domaine, la France disposait historiquement d’un avantage exceptionnel grâce au développement de la filière nucléaire civile. La construction du parc nucléaire français à partir des années 1970 avait constitué l’un des exemples les plus réussis d’une politique industrielle stratégique. Elle avait permis de disposer d’une électricité largement décarbonée, relativement stable en prix et favorable à l’implantation d’activités industrielles.

La remise en cause progressive de cette stratégie au cours des dernières décennies a cependant fragilisé cet avantage. Les hésitations concernant le renouvellement du parc, l’abandon du projet Astrid de réacteur de quatrième génération et de recyclage de combustible nucléaire, les retards dans le lancement de nouvelles capacités et certaines orientations réglementaires ont contribué à réduire la visibilité industrielle.

La relance actuelle du nucléaire constitue donc une évolution positive, mais elle souligne également une réalité fondamentale : dans les industries stratégiques, les erreurs d’orientation se paient sur le temps long. Une centrale nucléaire, une filière industrielle ou une compétence scientifique ne se reconstruisent pas en quelques années mais sur 20 ans pour triompher des barrières réglementaires et normatives mises en place depuis quinze ans pour être opérationnelles : il faudra impérativement lever ces barrières et normes dites environnementales formellement contraires aux impératifs stratégiques vitaux. L’énergie doit donc être considérée non seulement comme une question environnementale, mais comme une infrastructure stratégique de compétitivité industrielle.[50] De ce point de vue, une action devra être menée par le gouvernement français comme au Japon, en Corée du sud, en Chine ou aux Etats-Unis pour soumettre la politique européenne de la concurrence aux priorités stratégiques sans préjudice des questions idéologiques.[51] particulièrement celles prétendues environnementales, mettant en cause l’efficacité économique et la pérennité  de la filière française, comme on a observé – contre toute attente après le rapport Draghi – une véritable dérive de la Commission von der Leyen II en 2025 et 2026.[52]  

b. Les technologies numériques : transformer les compétences en souveraineté économique. La deuxième priorité concerne le numérique. La domination mondiale des grandes plateformes américaines et la montée en puissance des écosystèmes chinois ont montré que les technologies numériques sont devenues des infrastructures de puissance. Il est devenu banal de rappeler que la maîtrise des données, de l’intelligence artificielle, du cloud, des semi-conducteurs, de la cybersécurité et des infrastructures numériques conditionne désormais la compétitivité de l’ensemble des secteurs économiques. Mais en parler sans de multiples actions vigoureuses de suivi demeure totalement insuffisant, et le restera.

L’Europe dispose d’excellentes compétences scientifiques et d’entreprises performantes dans certains segments, mais elle demeure gravement dépendante dans plusieurs domaines critiques : le cas des données financières, les market data, est particulièrement criant de ce point de vue.[53]La difficulté française et européenne n’est donc pas l’absence de capacités intellectuelles ou scientifiques, mais la difficulté à transformer ces capacités en champions mondiaux capables de rivaliser à grande échelle, tant pour des motifs d’usage de droits de propriété intellectuelle que de disponibilité de capitaux pour le financement et la montée en disponibilité de nouveaux produits et services numériques.

La réponse ne peut être uniquement réglementaire. La protection des consommateurs et la régulation des grandes plateformes demeurent nécessaires, mais elles doivent être complétées par une stratégie offensive favorisant l’émergence d’acteurs européens puissants. L’objectif doit être de passer d’une logique de régulation des technologies conçues ailleurs à une logique de création et de maîtrise des technologies du futur.

c. La défense : préserver une base industrielle souveraine. La troisième priorité concerne la défense. Dans un environnement géopolitique profondément transformé depuis 2022, la capacité militaire dépend directement de la capacité industrielle.

La France possède encore un avantage considérable en Europe : elle dispose d’une base industrielle et technologique de défense complète couvrant l’aéronautique, le naval militaire, les missiles, l’électronique, le spatial et les systèmes complexes. Cette capacité constitue un élément essentiel de souveraineté. Elle ne peut être évaluée uniquement selon des critères économiques immédiats. Certaines industries stratégiques doivent être préservées parce qu’elles garantissent une autonomie de décision politique et militaire. La politique industrielle de défense doit donc être pensée dans la durée, en associant recherche, commandes publiques, compétences industrielles et coopération européenne, uniquement lorsque celle-ci renforce la souveraineté et les capacités nationales.[54]

d. L’agriculture, l’alimentation et la maîtrise de l’eau : les nouvelles dimensions de la souveraineté. La souveraineté économique ne se limite plus aux industries technologiques. Les crises récentes ont rappelé l’importance stratégique de secteurs longtemps considérés comme secondaires. L’agriculture et l’industrie agroalimentaire constituent ainsi des éléments essentiels de résilience nationale. La France conserve des atouts considérables dans ce domaine, mais doit faire face à plusieurs défis : compétitivité internationale, renouvellement des exploitations, adaptation climatique et maîtrise des ressources hydriques.

La question de l’eau devient particulièrement stratégique. Les tensions croissantes liées au changement climatique montrent que la gestion de cette ressource doit désormais être considérée comme un enjeu économique, industriel et géopolitique majeur. La France dispose de compétences importantes dans la gestion de l’eau, les infrastructures et les technologies environnementales. Elles doivent être davantage valorisées comme des secteurs d’avenir. Les gouvernements français doivent veiller au respect de la préservation de la souveraineté et de la pérennité des ressources françaises par les politiques européennes.

 e. Les savoir-faire industriels : préserver les compétences avant qu’elles ne disparaissent. Enfin, une politique industrielle stratégique doit intégrer une dimension souvent sous-estimée : la préservation des compétences. Une industrie ne repose pas uniquement sur des machines ou des capitaux. Elle repose sur des ingénieurs, des techniciens, des ouvriers qualifiés, des chercheurs et des savoir-faire accumulés sur plusieurs générations.

La perte d’une compétence industrielle peut être irréversible lorsque les chaînes de formation et les écosystèmes associés disparaissent. La reconquête industrielle suppose donc une politique ambitieuse de formation, d’apprentissage et d’attractivité des métiers industriels.

Au total, la politique industrielle française ne peut plus être conçue comme une addition de dispositifs sectoriels. Elle doit devenir une stratégie de puissance économique fondée sur quelques priorités clairement identifiées. La France n’a ni les ressources financières ni la taille démographique pour intervenir partout. Elle doit donc faire des choix. La véritable question n’est pas de savoir si l’État doit soutenir l’industrie, mais s’il est capable de distinguer ce qui est stratégique de ce qui ne l’est pas. La reconquête industrielle passera ainsi par une règle simple : concentrer durablement les moyens publics et privés sur les capacités qui conditionnent l’indépendance économique, technologique et géopolitique du pays.[55]

Encadré n°5
Les secteurs critiques de souveraineté économique française à horizon 2035 : choisir plutôt que disperser

La notion de souveraineté économique a profondément évolué depuis le début du XXIᵉ siècle. Elle ne signifie plus l’autarcie ou la volonté de produire isolément l’ensemble des biens nécessaires à une économie moderne. Aucun grand pays ne peut aujourd’hui fonctionner sans échanges internationaux, sans coopération scientifique ou sans intégration dans certaines chaînes de valeur mondiales. La souveraineté économique désigne désormais la capacité d’un pays à conserver une liberté de décision dans les domaines essentiels, à éviter des dépendances excessives et à disposer des compétences nécessaires pour agir lorsque les circonstances l’exigent. Cette conception conduit à distinguer les secteurs simplement importants pour l’activité économique des secteurs véritablement stratégiques, c’est-à-dire ceux dont la perte ou la dépendance excessive pourrait affecter durablement la compétitivité, la sécurité ou l’autonomie politique du pays.

L’énergie constitue le premier de ces domaines. La compétitivité industrielle future dépendra largement de la capacité à disposer d’une électricité abondante, décarbonée et compétitive. Dans ce domaine, la France possède encore un avantage historique majeur grâce à son parc nucléaire et à ses compétences industrielles. La priorité n’est donc pas seulement de produire davantage d’énergie, mais de reconstruire une filière complète associant recherche, ingénierie, formation et capacités industrielles.

Le numérique représente une deuxième priorité. La maîtrise des infrastructures numériques, du cloud, de l’intelligence artificielle, de la cybersécurité, des données et des composants électroniques conditionnera progressivement l’ensemble des activités économiques. L’objectif ne peut être de créer artificiellement des équivalents européens de toutes les grandes plateformes mondiales, mais de préserver des capacités autonomes dans les domaines où une dépendance excessive deviendrait un risque stratégique.

La défense constitue également un secteur de souveraineté majeur. La France dispose encore d’une base industrielle et technologique de défense unique en Europe. Cette capacité doit être considérée comme un investissement stratégique de long terme, car elle conditionne directement l’autonomie diplomatique et militaire du pays.

Les industries de santé, les biotechnologies et certains secteurs liés aux sciences du vivant doivent également être considérés comme prioritaires. Les tensions apparues pendant la crise sanitaire ont rappelé que la maîtrise de certaines productions essentielles ne pouvait être abandonnée entièrement à des chaînes d’approvisionnement mondialisées.

La sécurité alimentaire et la gestion de l’eau deviennent par ailleurs des enjeux croissants. La France dispose d’atouts considérables dans l’agriculture, l’agroalimentaire, l’ingénierie environnementale et la gestion des ressources hydriques. Ces domaines doivent désormais être intégrés dans une conception élargie de la souveraineté économique, car les conséquences du changement climatique renforceront leur importance stratégique.

Enfin, la préservation des savoir-faire industriels constitue une condition transversale de toutes ces priorités. Une nation peut acheter une technologie, une machine ou une matière première ; elle ne peut pas recréer rapidement une compétence industrielle disparue. La formation des ingénieurs, des techniciens et des ouvriers qualifiés doit donc être considérée comme un investissement stratégique au même titre que les infrastructures ou la recherche.

L’enjeu pour la France n’est donc pas d’engager une politique industrielle dispersée visant à soutenir tous les secteurs. Une telle démarche conduirait à diluer les moyens disponibles et à réduire l’efficacité globale de l’action publique. La véritable difficulté d’un État stratège consiste précisément à accepter la sélection : identifier les domaines où l’avenir économique, technologique et géopolitique du pays se joue, puis y concentrer durablement les ressources nécessaires.

Cette logique implique également une évolution de la méthode européenne. Dans un monde dominé par des ensembles économiques de grande taille, la France ne peut agir efficacement qu’en inscrivant ses priorités dans une stratégie européenne cohérente. Mais l’Europe ne pourra devenir une puissance économique et technologique que si elle accepte elle aussi de hiérarchiser ses objectifs. La souveraineté du XXIᵉ siècle ne repose donc pas sur la capacité à tout produire, mais sur la capacité à maîtriser ce qui conditionne la liberté de choisir.

Sources de l’encadré : V. notamment Mario DRAGHI, The Future of European Competitiveness, Part A: A Competitiveness Strategy for Europe, Bruxelles, Commission européenne, septembre 2024, 69 p. ; The Future of European Competitiveness, Part B: In-depth Analysis and Recommendations, Bruxelles, Commission européenne, septembre 2024, 328 p. ; Commission européenne et Haut Représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, European Economic Security Strategy, Joint Communication JOIN(2023) 20 final, Bruxelles, 20 juin 2023, 19 p. ; Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), Industry, Technology and Innovation Outlook 2023. Enabling Transitions in Times of Disruption, Paris, OECD Publishing, 2023, 584 p. ; Jean-Baptiste FRESSOZ, Sans transition. Une nouvelle histoire de l’énergie, Paris, Éditions du Seuil, coll. « L’Univers historique », 2024, 480 p. ; François SOUTY, « La recomposition de l’État industriel chinois depuis l’adhésion de la Chine à l’OMC (2001-2025) : de la mondialisation à la sécurité économique », Le Diplomate Média, 29 avril 2026, 40 p. ; du même auteur, « Le retour de l’État stratège américain : de la mondialisation libérale à la sécurité économique (2001-2025) », Le Diplomate Média, 11 juin 2026, 45 p.

D. Réconcilier politique industrielle et politique de concurrence : vers une nouvelle doctrine européenne

Pendant plusieurs décennies, l’Union européenne a construit une grande partie de son modèle économique autour d’un principe essentiel : la concurrence constitue le meilleur moyen de garantir l’efficacité économique, l’innovation et la protection des consommateurs. Cette conception a permis des avancées majeures dans l’intégration du marché intérieur, la réduction de certaines positions dominantes nationales et la création d’un espace économique plus ouvert.

Cependant, l’environnement international dans lequel cette doctrine s’est développée a profondément changé. Depuis l’adhésion de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce en 2001, la compétition économique mondiale ne repose plus uniquement sur la capacité des entreprises à rivaliser dans un cadre de marché relativement homogène. Elle oppose de plus en plus des modèles économiques complets dans lesquels les États mobilisent leurs politiques industrielles, financières, technologiques et réglementaires au service de leurs entreprises stratégiques.

Cette évolution ne signifie pas que l’Europe devrait abandonner son attachement à la concurrence. Une économie sans concurrence perd rapidement en efficacité, en innovation et en capacité d’adaptation. Mais elle implique de reconnaître que la politique de concurrence ne peut ignorer durablement la dimension géopolitique de la compétition économique. La question centrale n’est donc pas de choisir entre politique industrielle et politique de concurrence. Elle consiste à trouver un nouvel équilibre entre ces deux exigences.

 a.  Une doctrine européenne historiquement centrée sur l’ouverture des marchés. La construction européenne s’est fondée sur une intuition forte : la suppression des barrières internes et la garantie d’une concurrence équitable devaient permettre aux entreprises européennes de bénéficier d’un marché suffisamment vaste pour atteindre une taille mondiale.

Cette logique a produit des résultats considérables. Le marché unique a favorisé les échanges, stimulé certaines spécialisations industrielles et renforcé l’attractivité économique de l’Europe.

Toutefois, cette approche a souvent conduit à sous-estimer le rôle des politiques industrielles conduites par les grandes puissances extérieures. Alors que les entreprises européennes étaient soumises à des règles strictes en matière d’aides publiques, de concentrations ou de concurrence, leurs concurrentes chinoises ou américaines bénéficiaient souvent d’écosystèmes nationaux intégrant financement public, soutien technologique, commande publique et stratégie industrielle.

Le problème n’est donc pas l’existence du droit européen de la concurrence, mais son adaptation à un monde dans lequel la compétition économique est devenue une compétition entre modèles.

b.  Vers une prise en compte accrue de la souveraineté économique. Les crises successives depuis 2020 ont accéléré cette évolution doctrinale. La pandémie a révélé les dépendances européennes dans certains secteurs essentiels. Les tensions énergétiques ont montré l’importance stratégique des choix industriels et technologiques. Les rivalités sino-américaines ont souligné la nécessité de sécuriser certaines chaînes de valeur critiques.

L’Union européenne a commencé à faire évoluer ses instruments, même si c’est tardivement, en pratique depuis 2024. Le contrôle des investissements étrangers, la réglementation sur les subventions étrangères, les nouveaux dispositifs concernant les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle ou les technologies vertes témoignent d’une prise de conscience progressive.

Le rapport Draghi de 2024 a constitué une étape importante en soulignant que l’Europe devait simultanément accélérer l’innovation, réduire ses dépendances stratégiques et améliorer sa compétitivité. La question n’est plus seulement celle du fonctionnement optimal du marché intérieur, mais celle de la capacité de l’Europe à disposer d’acteurs économiques suffisamment puissants dans les secteurs déterminants de l’avenir.[56]

c.  Une évolution nécessaire mais mesurée. Cette évolution ne doit toutefois pas conduire à une conception purement défensive ou protectionniste de la politique économique. L’Europe tire une partie de sa puissance de son ouverture internationale, de la qualité de son droit et de l’attractivité de son marché.

La véritable réforme consiste plutôt à intégrer trois dimensions complémentaires dans l’analyse concurrentielle : l’innovation, la résilience des chaînes de valeur et la capacité des entreprises européennes à rivaliser dans une économie mondiale caractérisée par des asymétries importantes.

Dans certains secteurs stratégiques, une approche trop étroite du contrôle des concentrations peut conduire à empêcher l’émergence d’acteurs européens capables de rivaliser avec des groupes américains ou chinois de dimension mondiale. À l’inverse, une politique industrielle dépourvue de discipline concurrentielle pourrait favoriser des situations de rente et réduire l’efficacité économique.

L’enjeu est donc de construire une doctrine nouvelle : une politique de concurrence qui protège le fonctionnement du marché tout en contribuant à la puissance économique européenne.

d.  La France face à une double exigence. Pour la France, cette évolution européenne doit s’accompagner d’une réflexion nationale. La politique industrielle ne peut réussir sans un environnement concurrentiel favorable à la croissance des entreprises françaises. Cela suppose de simplifier certaines procédures, d’améliorer l’accès au financement, de favoriser l’investissement productif et de permettre aux entreprises performantes de changer d’échelle.

La France souffre moins d’un manque d’idées que d’une difficulté à transformer ses innovations en grandes entreprises mondiales. La question de la taille critique, du financement de la croissance et de la capacité à conserver les centres de décision économiques doit donc devenir une priorité politique absolue et intangible, déterminée avec une très forte volonté politique, absente depuis 2012 voire avant. Les prises de position ou  évolutions récentes des trois économistes français probablement les plus en vue au monde notamment chez les anglo-saxons sur les questions de concurrence, le Prix nobel d’économie Jean Tirole, le professeur Philippe Aghion et le professeur Jenny, méritent d’être intégrées dans les approches politiques tant européennes que nationales, d’urgence.[57] Cette évolution doctrinale est aujourd’hui largement partagée. Jean Tirole insiste sur la nécessité d’articuler concurrence et correction des défaillances de marché ; Philippe Aghion souligne que la Chine a démontré qu’une concurrence intense pouvait être organisée dans le cadre d’une stratégie industrielle coordonnée ; Frédéric Jenny montre, quant à lui, que politique industrielle et politique de concurrence doivent désormais être conçues comme deux politiques complémentaires au service de la compétitivité européenne.

Réconcilier politique industrielle et politique de concurrence signifie finalement retrouver une approche plus équilibrée : protéger la concurrence lorsque celle-ci stimule l’innovation et l’efficacité, mais éviter qu’une interprétation trop restrictive n’affaiblisse les capacités européennes dans la compétition mondiale, comme l’a fait la Chine, imitée par le Japon ou la Corée du sud.[58]

Ainsi se dessine une nouvelle conception de la politique économique européenne : une concurrence ouverte, mais consciente des rapports de puissance ; une politique industrielle ambitieuse, mais soumise à l’évaluation ; un marché dynamique, mais capable de préserver les capacités stratégiques nécessaires à son autonomie.[59]

La question n’est donc plus de savoir si l’Europe doit choisir entre marché et stratégie. Elle doit apprendre à faire fonctionner l’un au service de l’autre.

Définir les principes d’un nouvel État stratège et identifier les secteurs prioritaires ne constituent toutefois que les premières conditions de la reconquête économique. Une stratégie industrielle ne vaut en effet que par la capacité réelle d’un pays à la mettre en œuvre dans la durée.

L’expérience des grandes puissances économiques montre que la réussite repose autant sur la pertinence des choix effectués que sur la qualité des instruments mobilisés : des finances publiques maîtrisées, une administration efficace, une capacité d’investissement suffisante et une articulation claire entre action publique et initiative privée.

La question centrale devient donc désormais celle des moyens de l’action : comment permettre à la France et à l’Europe de retrouver une capacité durable d’agir dans un environnement international marqué par la compétition des puissances ?

IV. Les conditions d’une reconquête française et européenne : restaurer la capacité d’agir

Depuis l’entrée de la Chine dans l’Organisation mondiale du commerce en 2001, la compétition économique mondiale a profondément changé de nature. Elle ne repose plus uniquement sur la capacité des entreprises à produire au meilleur coût dans un cadre de mondialisation ouverte. Elle dépend désormais de la capacité des États à orienter les transformations technologiques, à sécuriser les chaînes de valeur essentielles et à mobiliser durablement leurs ressources au service d’objectifs stratégiques. L’analyse comparative menée dans cet article montre que les pays qui ont réussi à préserver ou à renforcer leur puissance industrielle ne sont pas ceux qui ont nécessairement le plus dépensé, mais ceux qui ont su concentrer leurs moyens sur des priorités clairement identifiées et maintenir une cohérence d’action dans la durée.

La France et l’Union Européenne disposent encore d’atouts considérables : des compétences scientifiques et techniques élevées, des infrastructures performantes, des entreprises mondiales dans plusieurs secteurs, une capacité de recherche reconnue et une tradition historique d’action publique économique. Mais ces avantages ne suffisent plus. Ils doivent être accompagnés d’une transformation profonde des conditions d’action de l’État.

Le véritable enjeu n’est donc pas un simple retour à l’État interventionniste du passé. L’État stratège du XXIᵉ siècle doit être capable de choisir, d’investir, de coordonner et d’évaluer. Il doit également accepter de réexaminer ses propres structures, ses dépenses et ses méthodes d’intervention afin de consacrer davantage de ressources aux priorités qui conditionnent l’avenir.

La reconquête industrielle et technologique suppose ainsi une triple évolution : restaurer les marges financières nécessaires à l’investissement stratégique, moderniser l’action publique pour gagner en efficacité et mobiliser davantage les forces privées de financement et d’innovation. Elle exige enfin une Europe capable de dépasser une logique principalement réglementaire pour devenir un acteur économique et géopolitique pleinement conscient des rapports de puissance.

La première condition de cette transformation concerne les finances publiques. Aucun État ne peut durablement prétendre conduire une politique industrielle ambitieuse si une part croissante de ses ressources est absorbée par des dépenses courantes insuffisamment évaluées ou si son endettement réduit progressivement ses marges de décision.

A. Restaurer les marges financières et réorienter la dépense publique vers les priorités stratégiques

La question budgétaire constitue aujourd’hui l’un des points centraux de la capacité d’action française. La France dispose encore d’un niveau élevé de prélèvements obligatoires et d’une dépense publique parmi les plus importantes des économies développées. Pourtant, cette mobilisation considérable de ressources ne se traduit pas toujours par une capacité équivalente d’investissement stratégique, de modernisation administrative ou d’amélioration durable des services collectifs.

Cette situation révèle moins un problème de niveau global de ressources qu’un problème d’allocation et d’efficacité. Un État stratège doit être capable de distinguer les dépenses qui préparent l’avenir de celles qui entretiennent principalement les équilibres existants.

L’histoire économique montre que les périodes de transformation réussie ont toujours reposé sur cette capacité de hiérarchisation. Après 1945, la France a consacré une part importante de ses ressources à la reconstruction, à la modernisation industrielle, aux infrastructures et à la recherche. Le succès du programme nucléaire civil, du développement aéronautique ou des grands équipements publics reposait sur une concentration exceptionnelle des moyens autour d’objectifs clairement identifiés.[60] La situation actuelle est évidemment différente, mais le principe demeure : une politique de puissance suppose des choix budgétaires cohérents avec les ambitions affichées.

La première priorité consiste donc à restaurer des marges financières permettant d’investir davantage dans les domaines stratégiques. La réduction des déficits publics ne doit pas être considérée uniquement comme une exigence comptable imposée par les règles européennes ou les marchés financiers. Elle constitue une condition de souveraineté économique. Un État trop endetté dispose nécessairement de moins de liberté pour répondre aux crises, soutenir ses industries ou financer les ruptures technologiques.

Cette exigence impose une réévaluation systématique de l’efficacité des dépenses publiques. Le débat ne doit pas opposer mécaniquement dépense publique et économie productive. Certaines dépenses publiques constituent des investissements essentiels : recherche, infrastructures, éducation, défense, transition énergétique, santé ou adaptation climatique. D’autres doivent être interrogées lorsqu’elles ne produisent pas les résultats attendus ou lorsqu’elles pourraient être réalisées avec une meilleure efficacité. Cette culture de l’évaluation demeure insuffisamment développée en France. Trop souvent, les dispositifs publics sont créés mais rarement supprimés, même lorsque leur efficacité apparaît limitée. Un État stratège doit au contraire accepter de réallouer ses moyens en fonction des résultats obtenus.[61]

Cette exigence concerne également la politique internationale de la France. Dans un contexte de fortes contraintes budgétaires, toute dépense publique, y compris extérieure, doit être évaluée selon sa contribution aux intérêts stratégiques du pays. L’aide internationale conserve une justification lorsqu’elle répond à des objectifs clairement identifiés : stabilité géopolitique, prévention des crises, influence économique, accès à des ressources essentielles ou ouverture de marchés pour les entreprises françaises. Elle ne peut toutefois être considérée comme indépendante des contraintes auxquelles sont soumis les citoyens français et les investissements nécessaires à la modernisation nationale.

La question n’est donc pas celle d’un retrait de la France du monde, mais celle d’une politique extérieure mieux articulée avec ses intérêts économiques et stratégiques. Un État qui souhaite peser durablement doit d’abord préserver les moyens de sa propre puissance.

La réorientation de la dépense publique doit enfin accompagner la transformation industrielle. Les économies réalisées ne doivent pas simplement réduire les déficits ; elles doivent permettre de financer les investissements déterminants pour l’avenir : recherche fondamentale et appliquée, formation scientifique et technique, infrastructures énergétiques, technologies numériques, défense, adaptation climatique et soutien aux écosystèmes industriels stratégiques.

Le véritable enjeu est donc de passer d’une logique de dépense publique largement corrective ou de simple fonctionnement au jour le jour à une logique d’investissement public stratégique. La question centrale n’est pas combien l’État dépense, mais ce qu’il choisit de préparer. Comme le rappelait déjà le général de Gaulle en 1938, « grandir sa force à la mesure de ses desseins » suppose d’abord de proportionner les moyens aux ambitions. Une politique industrielle crédible commence par cette exigence de cohérence entre les objectifs affichés et les ressources effectivement mobilisées.

Encadré n°6
Restaurer des marges financières pour investir dans l’avenir : la règle d’or de l’État stratège

L’une des principales leçons de l’histoire économique contemporaine est qu’aucune politique de puissance ne peut être durablement conduite sans cohérence entre les ambitions affichées et les ressources effectivement disponibles. Les États qui ont réussi leurs transformations industrielles n’ont pas nécessairement été ceux qui dépensaient le plus, mais ceux qui ont su orienter leurs ressources vers les priorités déterminantes pour leur avenir. Cette distinction est essentielle. La question centrale n’est pas le niveau absolu de la dépense publique, mais sa composition, son efficacité et sa contribution à la préparation du futur.

Un État stratège doit ainsi distinguer deux catégories de dépenses. Les premières correspondent aux fonctions indispensables au fonctionnement collectif : elles assurent la cohésion sociale, la sécurité, la justice, l’éducation, la santé ou la continuité des services publics. Les secondes relèvent davantage de l’investissement stratégique : recherche, innovation, infrastructures critiques, énergie, défense, technologies numériques, formation des compétences nécessaires aux industries de demain.

La difficulté française réside moins dans l’existence d’une dépense publique élevée que dans l’écart croissant entre l’importance des moyens mobilisés et la capacité à financer suffisamment les investissements préparant l’avenir. Depuis plusieurs décennies, de nombreux rapports publics ont souligné cette tension : la France consacre des ressources considérables à son modèle social et administratif, mais peine davantage à dégager les marges nécessaires pour investir dans les transformations technologiques, industrielles et énergétiques qui détermineront sa compétitivité future.

La restauration de ces marges financières ne doit donc pas être conçue comme une politique de réduction générale de la dépense publique. Elle doit être comprise comme une politique de réallocation stratégique. L’objectif est de réduire les dépenses dont l’efficacité n’est pas démontrée, de simplifier les dispositifs qui se superposent et de réorienter progressivement les ressources vers les domaines où se joue la puissance économique de demain. Cette approche suppose une évolution profonde de la culture administrative française. Une politique publique ne devrait pas seulement être évaluée au moment de sa création ; elle devrait être régulièrement examinée au regard de ses résultats. Les dispositifs qui n’atteignent pas leurs objectifs doivent pouvoir être réformés ou supprimés afin de libérer des ressources pour de nouvelles priorités.

Cette logique d’évaluation permanente constitue l’une des caractéristiques des États stratèges efficaces. Le Japon, la Corée du Sud ou Taïwan ont souvent adapté leurs politiques industrielles en fonction des résultats obtenus, en réorientant leurs moyens lorsque les priorités technologiques ou économiques évoluaient.

La question budgétaire possède également une dimension géopolitique. Dans un monde marqué par la compétition entre grandes puissances, un État disposant de marges financières limitées voit nécessairement réduire sa capacité de réaction face aux crises et sa liberté de choix stratégique.

La souveraineté économique suppose donc une forme de discipline collective : chaque engagement financier public doit être apprécié en fonction de sa contribution aux intérêts fondamentaux du pays. Cela concerne notamment les investissements industriels, énergétiques, scientifiques et militaires, mais également les politiques internationales, qui doivent être davantage articulées avec les objectifs économiques et stratégiques nationaux.

Restaurer des finances publiques solides ne signifie donc pas renoncer à l’ambition collective. C’est au contraire créer les conditions permettant de la réaliser. Un État incapable de maîtriser durablement ses ressources risque de devenir progressivement dépendant des contraintes financières qui limitent son action. La véritable règle d’or de l’État stratège –  assise sur une très forte volonté politique –  pourrait ainsi être formulée simplement : ne pas consacrer l’essentiel de ses ressources à gérer le présent au point de ne plus pouvoir préparer l’avenir.

Sources de l’encadré : Cour des comptes, La situation et les perspectives des finances publiques, Paris, Cour des comptes, différentes éditions ; Haut Conseil des finances publiques, Avis relatifs aux prévisions macroéconomiques et aux finances publiques, Paris, différentes publications. F. Souty, « La transformation de la politique industrielle japonaise depuis l’adhésion de la Chine à l’OMC (2001-2025) », op.cit. ; F. Souty, « La politique industrielle sud-coréenne : op.cit. ; F. Souty, « La recomposition de l’État industriel taïwanais depuis l’adhésion de la Chine à l’OMC »,  op.cit. Mario Draghi, The future of European competitivenessop.cit., notamment les développements consacrés au financement des investissements stratégiques et à la compétitivité européenne.

B. Réformer l’État pour retrouver efficacité, rapidité et responsabilité

La reconquête industrielle et technologique ne dépend pas uniquement des choix sectoriels ou des moyns financiers disponibles. Elle repose également sur une condition plus fondamentale : la capacité de l’État à décider, agir et évaluer efficacement.[62]

Depuis plusieurs décennies, la France a accumulé des diagnostics convergents sur les difficultés de son organisation administrative. Les rapports successifs consacrés à la réforme de l’État, à la modernisation de l’administration ou à la compétitivité ont souvent identifié des problèmes similaires : complexité excessive des procédures, multiplication des normes, insuffisante évaluation des politiques publiques et difficulté à responsabiliser les acteurs chargés de leur mise en œuvre.

Cette situation ne signifie évidemment pas que l’État français serait incapable d’agir. Les crises récentes ont montré la capacité de l’administration française à mobiliser rapidement des moyens considérables lorsqu’un objectif clair lui est assigné. Elle dispose également de compétences élevées dans de nombreux domaines, notamment scientifiques, techniques et régaliens.

Le problème réside davantage dans le fonctionnement ordinaire de l’action publique : une difficulté à hiérarchiser les priorités, à simplifier les processus de décision et à mesurer systématiquement les résultats obtenus.

Or, dans un monde où la compétition économique s’accélère, la qualité de l’organisation publique devient un facteur direct de puissance. Un projet industriel qui nécessite plusieurs années de procédures administratives supplémentaires peut perdre son avantage face à un concurrent étranger capable de décider plus rapidement. Une innovation qui peine à trouver son application économique faute de coordination efficace entre recherche, financement et entreprises peut être développée ailleurs. L’efficacité administrative devient ainsi une composante de la souveraineté économique avec quatre modalités essentielles.

1.  Passer d’un État gestionnaire à un État stratège. La transformation nécessaire ne consiste pas à réduire l’État à ses seules fonctions régaliennes. Une telle approche serait contraire à l’histoire économique française et aux enseignements des pays qui ont réussi leur transformation industrielle.

Les États stratèges contemporains disposent tous d’administrations capables d’orienter les investissements, de soutenir l’innovation et d’anticiper les évolutions technologiques. La différence tient moins à la taille de l’État qu’à son organisation et à sa capacité de concentration.

L’enjeu français est donc de faire évoluer l’administration d’une logique principalement centrée sur la gestion des dispositifs existants vers une logique davantage orientée vers les résultats.

Cela suppose notamment de renforcer la culture de l’évaluation. Toute politique publique devrait pouvoir être examinée régulièrement au regard d’objectifs précis : quels résultats économiques, sociaux ou stratégiques ont été obtenus ? Les moyens mobilisés sont-ils proportionnés aux résultats ? Les dispositifs doivent-ils être maintenus, réorientés ou supprimés ?

Cette approche, largement présente dans plusieurs économies asiatiques et anglo-saxonnes, ne remet pas en cause la légitimité de l’action publique. Elle vise au contraire à renforcer son efficacité.

2. Simplifier sans affaiblir l’État de droit.  La question de la simplification administrative occupe une place centrale dans cette transformation. La France souffre d’une accumulation progressive de règles dont la justification initiale peut être légitime, mais dont l’empilement finit par produire des effets contre-productifs.

La multiplication des normes peut décourager l’investissement, ralentir les projets industriels et pénaliser particulièrement les petites et moyennes entreprises qui ne disposent pas des mêmes capacités juridiques et administratives que les grands groupes.

La simplification ne doit cependant pas être comprise comme une suppression générale des règles. Une économie moderne a besoin d’un cadre juridique stable garantissant la sécurité, la concurrence loyale, la protection de l’environnement et la confiance des citoyens.

L’objectif doit être différent : construire un environnement réglementaire plus lisible, plus prévisible et davantage proportionné aux objectifs poursuivis.

Dans cette perspective, la France pourrait s’inspirer des démarches engagées par plusieurs pays ayant cherché à limiter la complexité normative tout en conservant un haut niveau d’exigence publique. L’enjeu n’est pas moins d’État, mais mieux d’État.

3. Repenser la gestion des services publics : de la dépense à la performance. La question de l’efficacité concerne également les services publics essentiels. Leur qualité constitue un élément déterminant de l’attractivité économique et de la cohésion nationale. Comme l’a souligné Charles de Gaule lui-même dans es années 1958-1969 dans ses grands discours, l’école, la santé, les infrastructures, la justice ou la sécurité ne sont pas seulement des politiques sociales ou administratives. Elles constituent des infrastructures fondamentales de la puissance économique. Les difficultés rencontrées dans certains services publics rappellent toutefois que l’importance des moyens engagés ne garantit pas automatiquement la qualité des résultats. L’efficacité dépend également de l’organisation, de la gestion des ressources humaines, de la capacité d’innovation et de l’adaptation aux besoins réels.

La gestion des crises récentes, notamment sanitaires ou climatiques, a montré l’importance d’une administration capable d’anticiper. Dans un contexte de vieillissement démographique, d’intensification des épisodes climatiques et de transformation technologique rapide, l’État doit davantage investir dans la prévention et la préparation plutôt que dans la seule réponse aux crises.

Cette évolution concerne par exemple l’adaptation des infrastructures publiques aux nouveaux risques climatiques, la modernisation numérique des administrations ou la capacité des services essentiels à maintenir leur fonctionnement dans des situations exceptionnelles.

4.  Restaurer la responsabilité dans la décision publique. Enfin, la réforme de l’État suppose une réflexion sur la responsabilité des décideurs publics. Une organisation efficace doit permettre de prendre des décisions, mais aussi d’en assumer les conséquences. La multiplication des procédures de contrôle peut parfois conduire à une dilution de la responsabilité : chacun applique une règle sans qu’un acteur clairement identifié soit véritablement responsable du résultat final.

À l’inverse, les États qui réussissent leurs transformations industrielles associent généralement autonomie d’action et responsabilité des résultats. Les administrations économiques japonaises, coréennes ou taïwanaises ont souvent fonctionné selon cette logique : fixer des objectifs précis, donner des moyens adaptés et évaluer les performances obtenues.

La France doit retrouver cette culture de la responsabilité stratégique. Réformer l’État en profondeur ne signifie donc pas affaiblir la puissance publique. C’est au contraire la condition pour qu’elle retrouve sa capacité d’action. Dans la compétition mondiale actuelle, un État trop lent, trop complexe ou insuffisamment évalué risque de perdre progressivement les moyens de défendre ses intérêts. L’État stratège du XXIᵉ siècle doit être un État capable de décider plus vite, d’apprendre de ses résultats et de concentrer ses ressources sur les priorités essentielles.

C. Mobiliser l’épargne, le capital privé et les territoires au service de la reconquête industrielle

La reconstruction d’une capacité industrielle française et européenne ne pourra pas reposer uniquement sur les ressources publiques. Même un État disposant de finances assainies ne peut financer seul les investissements nécessaires dans les domaines stratégiques que sont l’énergie, le numérique, la défense, la santé, les infrastructures ou les technologies industrielles avancées.  L’expérience internationale montre que les États stratèges efficaces ne remplacent pas les marchés et les entreprises. Ils organisent les conditions permettant au capital privé, à l’innovation et à l’initiative entrepreneuriale de contribuer à des objectifs de long terme.

La Chine, les États-Unis, le Japon, la Corée du Sud ou Taïwan ont tous développé des mécanismes permettant d’orienter une partie significative de leurs ressources financières vers les secteurs considérés comme prioritaires. Ces mécanismes prennent des formes différentes selon les pays : banques publiques de développement, fonds souverains ou parapublics, politiques fiscales favorables à l’investissement productif, soutien aux écosystèmes technologiques ou articulation étroite entre recherche et entreprises.

L’enjeu européen et français est donc moins de créer artificiellement un modèle unique que de mieux mobiliser des ressources déjà considérables mais encore insuffisamment orientées vers l’investissement stratégique. Cinq modalités peuvent être distinguées à partir des expériences observées hors d’Europe chez nos principaux concurrents asiatiques mais aussi aux Etats-Unis.[63]

1. Transformer davantage l’épargne européenne en investissement productif. L’Europe dispose d’un paradoxe majeur. Elle possède l’un des plus importants stocks d’épargne mondiale, mais une part insuffisante de cette épargne est dirigée vers le financement des entreprises innovantes, des infrastructures stratégiques ou de la croissance industrielle.

Une partie importante de l’épargne européenne demeure orientée vers des placements relativement liquides ou peu risqués, tandis que les entreprises en développement, notamment les jeunes entreprises technologiques et industrielles, rencontrent souvent des difficultés pour accéder aux financements nécessaires à leur changement d’échelle.

Cette situation constitue un handicap majeur dans la compétition mondiale. Les États-Unis bénéficient d’un écosystème financier capable de financer rapidement des entreprises technologiques à forte croissance. La Chine utilise également des instruments publics et privés puissants pour soutenir ses champions industriels.

L’Europe doit donc progresser dans la constitution d’un véritable marché du capital-risque, du capital-développement et du financement de long terme. L’objectif n’est pas de reproduire exactement le modèle américain, mais de réduire un déficit structurel qui conduit trop souvent les entreprises européennes les plus prometteuses à chercher ailleurs les moyens de leur expansion.

2. Favoriser la croissance des entreprises françaises. La question du financement rejoint celle de la taille des entreprises. La France possède de nombreuses entreprises performantes, innovantes et exportatrices, mais elle rencontre davantage de difficultés que plusieurs de ses partenaires à faire émerger un nombre suffisant d’entreprises de taille mondiale.

Ce phénomène concerne particulièrement les entreprises de taille intermédiaire, qui constituent pourtant un élément essentiel de la puissance industrielle allemande et de plusieurs économies asiatiques.

La politique industrielle française doit donc accorder une attention particulière au passage de la PME innovante à l’entreprise industrielle de dimension internationale. Cette étape nécessite souvent des capitaux importants, une capacité d’investissement durable, une stratégie d’exportation et un accompagnement adapté.

L’enjeu n’est pas seulement de créer davantage d’entreprises nouvelles, mais de permettre aux entreprises existantes les plus performantes de grandir, d’investir et de conserver leurs centres de décision en Europe.

3. Repenser le rôle des investisseurs institutionnels. Les grands investisseurs institutionnels européens — assureurs, fonds de pension, gestionnaires d’actifs, banques — disposent de capacités financières considérables. Leur mobilisation au service de l’investissement productif constitue un enjeu majeur.

Cela suppose toutefois de créer un cadre suffisamment attractif et stable. Les investisseurs de long terme ont besoin de visibilité réglementaire, de règles cohérentes et d’une meilleure articulation entre objectifs économiques, financiers et stratégiques.

Une politique industrielle moderne ne peut donc ignorer la dimension financière. La capacité à financer une technologie ou une infrastructure devient elle-même un facteur de souveraineté.[64]

4. Les territoires comme acteurs de la reconquête industrielle. La réindustrialisation ne pourra pas davantage être uniquement conçue depuis les administrations centrales. Les expériences étrangères montrent l’importance des écosystèmes territoriaux associant entreprises, centres de recherche, établissements de formation et collectivités.

L’Allemagne illustre cette logique avec ses réseaux industriels régionaux. Le Japon, la Corée du Sud et Taïwan ont également développé des pôles spécialisés capables de concentrer compétences, infrastructures et entreprises autour de secteurs stratégiques.

La France dispose de nombreux atouts territoriaux : grands pôles scientifiques, écoles d’ingénieurs, infrastructures, savoir-faire industriels historiques. Mais ces ressources demeurent parfois insuffisamment coordonnées.

La reconquête industrielle suppose donc une approche territoriale davantage fondée sur la spécialisation intelligente : chaque territoire doit pouvoir valoriser ses compétences propres et contribuer à une stratégie nationale cohérente.

5. Retrouver une culture du risque et de l’investissement. Au-delà des instruments financiers, une dimension culturelle ne doit pas être négligée. Les grandes transformations industrielles reposent toujours sur une capacité collective à accepter le risque, à investir dans des projets dont les résultats ne sont pas immédiats et à accompagner l’innovation.

La France dispose d’une tradition scientifique et entrepreneuriale remarquable. Mais elle souffre parfois d’une préférence excessive pour la sécurité juridique et financière au détriment de la prise de risque productive. L’objectif n’est pas de diminuer les protections nécessaires dans une économie moderne, mais de mieux valoriser ceux qui investissent, innovent et créent des capacités industrielles nouvelles.

La reconquête industrielle française et européenne reposera donc sur une alliance renouvelée entre puissance publique et initiative privée. L’État doit définir les priorités, garantir un cadre stable et corriger les défaillances stratégiques du marché. Mais il ne pourra réussir qu’en s’appuyant sur les entrepreneurs, les investisseurs, les chercheurs et les territoires. La véritable question n’est plus seulement celle de la capacité de l’État  – et de ses dirigeants politiques- à agir, mais celle de sa capacité à entraîner l’ensemble de la société économique autour d’un projet commun.[65]

6. Tentative de construction d’un indice composite d’Etat stratège :   Les développements qui précèdent permettent d’esquisser une évaluation comparative des principaux modèles d’État stratège observés depuis l’accession de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce. Cette évaluation figure dans un tableau en annexe 5. Sans prétendre établir un classement économétrique, il est possible d’apprécier leur capacité stratégique au moyen d’un faisceau cohérent d’indicateurs portant notamment sur la soutenabilité des finances publiques, la continuité de la politique industrielle, l’effort d’innovation, l’efficacité de l’action administrative et la cohérence des politiques publiques. Cette démarche comparative, présentée de manière synthétique en annexe, met en évidence que la puissance économique durable résulte moins du niveau global de l’intervention publique que de la capacité de l’État à définir des priorités stables, à les financer dans la durée et à en évaluer régulièrement les résultats.

D. Reconstruire une Europe puissance économique, avec les Etats membres : de la régulation à la stratégie

L’avenir de la puissance économique française est désormais indissociable de celui de l’Union européenne. Dans un monde structuré par la compétition entre les États-Unis, la Chine et les grandes économies émergentes, aucun État européen, y compris la France ou l’Allemagne, ne dispose seul de tous les moyens nécessaires pour rivaliser dans les secteurs déterminants du XXIᵉ siècle. La question européenne ne se résume donc plus à celle de l’achèvement du marché intérieur. Elle concerne désormais la capacité de l’Union à transformer sa puissance économique potentielle en capacité stratégique réelle.

Depuis sa création, l’Union européenne a construit son modèle autour d’une idée essentielle : la mise en commun des marchés et la garantie de règles communes devaient favoriser la croissance, l’innovation et la prospérité. Cette démarche a produit des résultats considérables. Le marché unique constitue l’un des espaces économiques les plus intégrés au monde et demeure un avantage majeur pour les entreprises européennes. Cependant, l’environnement international a profondément changé. La compétition économique actuelle oppose moins des entreprises isolées que des ensembles économiques capables de coordonner leurs politiques industrielles, technologiques, financières et commerciales.

Les États-Unis mobilisent désormais ouvertement leurs instruments publics pour soutenir les secteurs stratégiques. La Chine combine planification industrielle, soutien financier, politique technologique et contrôle de ses chaînes de valeur. Plusieurs puissances asiatiques ont également développé des stratégies nationales visant à sécuriser leurs capacités critiques. L’Europe doit donc compléter son modèle historique fondé sur l’ouverture et la concurrence par une véritable capacité stratégique. Cinq perspectives peuvent être ici proposées.

1. Dépasser une conception exclusivement réglementaire de la puissance européenne. L’un des défis majeurs de l’Union européenne réside dans l’équilibre entre sa remarquable capacité normative et sa capacité encore insuffisante à produire des champions industriels et technologiques mondiaux. L’Europe est devenue une puissance réglementaire reconnue. Ses normes influencent souvent les pratiques internationales dans de nombreux domaines. Cette capacité constitue un atout réel, notamment en matière de protection des consommateurs, de sécurité sanitaire, d’environnement ou de régulation numérique.

Mais une puissance économique ne peut reposer uniquement sur la capacité à fixer des règles. Elle doit également disposer d’entreprises capables d’innover, d’investir et de rivaliser à l’échelle mondiale. Le risque serait de devenir principalement un espace de consommation et de régulation pour des technologies développées ailleurs. La véritable ambition européenne doit être de conjuguer excellence normative et capacité productive.

2. Organiser une véritable stratégie industrielle européenne. Le rapport Draghi de 2024 a clairement identifié cette nécessité en soulignant que l’Europe devait simultanément réduire ses dépendances, accélérer l’innovation et améliorer sa compétitivité.[66] L’enjeu n’est plus seulement d’assurer le bon fonctionnement du marché intérieur, mais de créer les conditions d’une puissance économique européenne durable.

Cette évolution implique une meilleure coordination entre les politiques nationales et européennes. Les secteurs stratégiques — énergie, numérique, défense, semi-conducteurs, technologies de rupture, santé, infrastructures critiques — nécessitent des investissements importants et une vision de long terme.[67] L’Union européenne dispose déjà de plusieurs instruments à cette fin de coordination : programmes de recherche, Banque européenne d’investissement, projets importants d’intérêt européen commun, politiques industrielles sectorielles. Mais ces outils demeurent parfois fragmentés et insuffisamment articulés autour d’une véritable doctrine stratégique.

L’enjeu n’est donc pas nécessairement de créer toujours de nouveaux dispositifs, mais d’améliorer la cohérence et l’efficacité de ceux qui existent.

3. La France et l’Allemagne : une responsabilité particulière. Dans cette transformation européenne, la France et l’Allemagne occupent une place particulière. Leur capacité à définir des orientations communes demeure essentielle pour l’équilibre économique et politique de l’Union.

La France dispose d’atouts spécifiques dans plusieurs secteurs stratégiques : énergie nucléaire, défense, aéronautique, spatial, infrastructures, recherche publique. L’Allemagne conserve une puissance industrielle exceptionnelle, notamment dans les biens d’équipement, l’automobile, la mécanique et les technologies industrielles. Leur complémentarité pourrait constituer l’un des moteurs d’une nouvelle stratégie européenne. Mais elle suppose de dépasser certaines divergences traditionnelles : rapport à l’énergie, conception de la politique industrielle, rôle de l’État, financement des investissements stratégiques.

L’Europe ne pourra devenir une puissance économique si ses principales économies demeurent hésitantes sur les objectifs communs à poursuivre.

4. Une Europe stratégique, ouverte mais moins dépendante. Construire une nouvelle Europe puissance ne signifie pas rechercher l’autarcie. L’ouverture internationale demeure une source essentielle de prospérité et d’innovation. La question est celle de la dépendance excessive dans des secteurs où la perte de maîtrise pourrait affecter la liberté de décision européenne.

La souveraineté économique européenne doit donc être conçue comme une capacité de choix, sans nécessairement imposer un fédéralisme dont la tendance dominante des cinquante dernières années n’a pas produit les résultats escomptés ou prophétisés. Elle implique de diversifier les approvisionnements, de sécuriser certaines chaînes de valeur et de conserver des compétences essentielles. Cette approche suppose également une évolution de la politique commerciale européenne. L’ouverture des marchés doit rester un principe fondamental, mais elle ne peut être dissociée d’une analyse des rapports de force internationaux et des pratiques de concurrence parfois asymétriques.

5. Une nouvelle ambition pour l’Europe du XXIᵉ siècle. L’Europe dispose encore de nombreux avantages : un marché vaste, une population hautement qualifiée, une recherche scientifique de premier niveau, des infrastructures développées et une capacité industrielle importante.

Son principal défi est celui de la cohérence et autonomie stratégiques.[68] Elle doit désormais apprendre à utiliser ses instruments économiques, financiers, réglementaires et diplomatiques au service d’objectifs communs de puissance. L’enjeu n’est donc pas de choisir entre le marché et la stratégie, entre l’ouverture et la protection, entre la concurrence et l’industrie. Il consiste à construire un modèle capable d’associer ces dimensions dans un nouvel équilibre. 

Observons incidemment que la réflexion sur la souveraineté économique européenne s’est profondément renouvelée au cours des vingt dernières années. Loin de constituer un courant homogène, elle résulte aujourd’hui de la convergence de plusieurs traditions intellectuelles complémentaires. La première prolonge l’héritage français de l’État stratège et de la modernisation économique, depuis Jean Monnet, Jacques Rueff, Louis Armand, Pierre Massé, François Bloch-Lainé ou Simon Nora jusqu’au rapport Draghi de 2024, qui en constitue, à bien des égards, une transposition à l’échelle de l’Union. Une deuxième approche, illustrée notamment par Jean Tirole, Philippe Aghion et Frédéric Jenny, montre que la concurrence, l’innovation et la politique industrielle ne s’opposent plus mais doivent être pensées conjointement dans un contexte de rivalité géoéconomique mondiale. Les analyses consacrées aux trajectoires asiatiques, développées notamment par Chalmers Johnson, Alice Amsden, Robert Wade ou Sebastian Heilmann, mettent quant à elles en évidence le rôle décisif d’institutions capables d’orienter durablement l’investissement, l’innovation et les transformations industrielles. Enfin, les travaux de Mario Draghi, Enrico Letta ou Jean Pisani-Ferry soulignent la nécessité pour l’Union européenne de retrouver une capacité d’action stratégique adaptée aux nouvelles formes de compétition internationale. La présente étude s’inscrit dans ce mouvement de renouvellement doctrinal tout en défendant une idée complémentaire. La souveraineté économique européenne ne pourra durablement reposer sur les seuls instruments de l’Union. Elle suppose également des États membres redevenus stratèges, capables de restaurer leurs finances publiques, de moderniser leur administration, de simplifier leur environnement réglementaire, de soutenir l’investissement productif et de concentrer durablement leurs moyens sur un nombre limité de priorités industrielles, technologiques et scientifiques. L’autonomie stratégique européenne apparaît ainsi moins comme un transfert supplémentaire de compétences que comme le résultat d’une articulation plus efficace entre une Union plus stratégique et des États plus performants.[69]

La véritable question européenne des prochaines décennies sera celle-ci : l’Union européenne souhaite-t-elle demeurer principalement une grande puissance commerciale et réglementaire, ou veut-elle devenir également une puissance industrielle, technologique et géopolitique ? La réponse déterminera largement sa place dans le monde.

6. Le dépassement nécessaire du « pouvoir réglementaire » européen pour un motif géoplitique. L’Union européenne a longtemps construit une partie essentielle de sa puissance économique autour de sa capacité à produire des normes. Cette approche a constitué un véritable avantage stratégique : par l’importance de son marché intérieur, l’Europe a souvent réussi à imposer des standards internationaux dans des domaines aussi variés que la protection des consommateurs, la sécurité sanitaire, l’environnement ou la régulation numérique.

Cependant, cette puissance normative atteint aujourd’hui ses limites lorsqu’elle n’est pas accompagnée d’une capacité suffisante d’exécution et de projection stratégique. Une norme ne constitue un instrument de puissance que si elle peut être effectivement appliquée, contrôlée et respectée par les acteurs économiques concernés.

Les évolutions récentes de la régulation numérique européenne illustrent cette difficulté. Le Digital Markets Act (DMA), adopté pour rééquilibrer les relations entre les grandes plateformes numériques et les entreprises utilisatrices, constitue une initiative majeure visant à limiter certains comportements des contrôleurs d’accès (gatekeepers) et à préserver un environnement numérique plus concurrentiel. De même, le règlement sur les subventions étrangères (Foreign Subsidies RegulationFSR) vise à éviter que des entreprises bénéficiant de soutiens publics étrangers ne bénéficient d’avantages indus sur le marché européen. Ces instruments témoignent d’une prise de conscience importante : l’Union européenne ne peut plus considérer la concurrence mondiale comme un jeu parfaitement équilibré entre acteurs soumis aux mêmes règles. Toutefois, leur efficacité dépend directement de la capacité politique et institutionnelle de l’Union à assurer leur mise en œuvre. Face à des groupes numériques américains disposant d’une puissance financière, technologique et juridique considérable, ou face à des entreprises chinoises bénéficiant parfois d’un environnement national fortement soutenu par les politiques publiques de Pékin, la seule capacité réglementaire européenne peut apparaître insuffisante.[70]

La difficulté n’est donc pas seulement juridique. Elle est géopolitique. Une puissance économique capable d’imposer des règles doit également disposer des moyens permettant de les faire respecter. Cela suppose une meilleure coordination entre les institutions européennes, les États membres, les autorités de concurrence, les instruments commerciaux et les capacités diplomatiques.

L’enjeu pour l’Union européenne est ainsi de passer d’une conception essentiellement défensive de la régulation à une approche plus stratégique. Le droit économique européen doit continuer à protéger la concurrence et les consommateurs, mais il doit également intégrer davantage les réalités de la compétition mondiale, des dépendances technologiques et des rapports de puissance. L’Europe ne pourra durablement préserver son modèle économique si elle devient uniquement un espace où les autres puissances viennent commercialiser leurs technologies sous réserve du respect de normes européennes. Elle doit également redevenir un espace capable de créer, financer et développer ses propres capacités industrielles et numériques.

Encadré n°7
Dix priorités pour une stratégie française et européenne de reconquête industrielle à horizon 2035

La reconquête industrielle et technologique ne pourra résulter d’une succession de plans sectoriels dispersés. Elle suppose une vision d’ensemble permettant de concentrer durablement les moyens publics et privés sur les capacités qui conditionnent l’autonomie économique, la compétitivité et la liberté de décision de la France et de l’Europe.

L’enjeu n’est pas de chercher à tout produire sur le territoire européen, objectif impossible dans une économie mondiale interdépendante. Il consiste à identifier les domaines dans lesquels une dépendance excessive créerait une vulnérabilité stratégique et à préserver les compétences nécessaires pour agir.

Dix priorités apparaissent essentielles.

1. Restaurer une stratégie énergétique compétitive et souveraine. L’énergie constitue le socle de toute politique industrielle. La France doit valoriser son avantage historique nucléaire, accélérer la modernisation de sa filière, développer les technologies futures et garantir aux entreprises un accès durable à une énergie abondante, décarbonée et compétitive. La transition énergétique ne peut réussir contre l’industrie ; elle doit être conçue comme un levier de réindustrialisation.

2. Reconstituer des chaînes de valeur industrielles critiques.. La France et l’Europe doivent identifier les secteurs dans lesquels la dépendance extérieure constitue un risque majeur : composants électroniques, technologies numériques, équipements énergétiques, industries de défense, santé, matériaux stratégiques et certaines productions alimentaires essentielles. La priorité doit être la maîtrise des capacités décisives plutôt que la recherche illusoire d’une autonomie totale.

3. Faire de l’innovation un moteur économique majeur. L’excellence scientifique française et européenne doit davantage se transformer en créations industrielles. Cela suppose un rapprochement plus efficace entre recherche publique, entreprises, financement privé et formation des compétences nécessaires aux technologies de rupture.

4. Permettre aux entreprises européennes de changer d’échelle. L’Europe dispose de nombreuses entreprises performantes, mais elle peine encore à faire émerger suffisamment de groupes capables de rivaliser mondialement dans les secteurs stratégiques. La croissance des PME et des entreprises de taille intermédiaire doit devenir une priorité économique centrale.

5. Orienter davantage l’épargne vers l’investissement productif. L’Europe possède des ressources financières considérables mais insuffisamment mobilisées pour financer l’innovation, l’industrie et les infrastructures stratégiques. Le développement d’un véritable marché européen du financement de long terme constitue une condition essentielle de la compétitivité future.

6. Réformer l’État pour renforcer sa capacité d’action. Un État stratège doit être capable de décider rapidement, d’évaluer ses politiques et de concentrer ses moyens. La modernisation administrative, la simplification des procédures et la responsabilisation des acteurs publics doivent devenir des instruments de puissance économique.

7. Construire un cadre réglementaire européen favorable à la compétitivité. La réglementation demeure nécessaire pour garantir la confiance et l’équilibre des marchés. Mais elle doit être davantage évaluée au regard de ses effets économiques, industriels et technologiques. L’objectif n’est pas moins de règles, mais des règles mieux conçues, plus simples et plus compatibles avec l’innovation.

8. Rééquilibrer la politique européenne de concurrence. La concurrence demeure indispensable au dynamisme économique. Mais elle doit intégrer davantage la réalité d’une compétition mondiale entre écosystèmes soutenus par des stratégies publiques. L’Europe doit préserver son marché intérieur tout en permettant l’émergence d’acteurs capables de rivaliser avec les grandes puissances économiques.

9. Développer une véritable souveraineté numérique européenne. L’intelligence artificielle, les infrastructures numériques, le cloud, la cybersécurité et les données constituent désormais des secteurs stratégiques. L’Europe doit passer d’une position principalement réglementaire à une capacité accrue d’innovation, de financement et de production.

10. Retrouver une culture stratégique de long terme. La principale condition de réussite demeure politique et institutionnelle. Les transformations industrielles exigent de la continuité, de la stabilité et une capacité à évaluer régulièrement les résultats obtenus. Une stratégie nationale et européenne ne peut être efficace si elle change au gré des cycles politiques ou des contraintes immédiates.

La France et l’Europe disposent encore de nombreux atouts pour réussir cette reconquête. Mais l’expérience des vingt-cinq dernières années montre qu’aucune puissance économique ne conserve durablement ses positions sans effort d’adaptation permanent. La question centrale n’est donc pas de savoir si la France et l’Europe possèdent encore les moyens de rebondir. Elles les possèdent. Elle est de savoir si elles sauront les mobiliser avec suffisamment de cohérence, de constance et de détermination.

Conclusion 

Depuis l’adhésion de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce en décembre 2001, l’économie mondiale a profondément changé de nature. La mondialisation n’a pas conduit à l’effacement des États ; elle a au contraire révélé le rôle déterminant des puissances capables d’organiser leurs ressources, de soutenir leurs entreprises stratégiques et de préparer les transformations technologiques de long terme.

Cette évolution ne constitue d’ailleurs pas une rupture totale avec les enseignements de l’histoire économique. La question fondamentale de la puissance économique des nations accompagne la réflexion politique et économique depuis plusieurs siècles. Dans La Richesse des nations, publiée en 1776, Adam Smith analysait déjà les conditions permettant à une société d’accroître durablement sa prospérité : l’efficacité des échanges et de l’initiative privée, mais également l’existence d’institutions solides, d’infrastructures adaptées, d’un système d’éducation efficace et d’un cadre permettant aux capacités productives de se développer.[71] La véritable question n’a donc jamais été celle d’une opposition simpliste entre marché et État. Elle est celle de l’organisation efficace des ressources d’une nation. Les puissances qui réussissent sont celles qui savent créer les conditions permettant aux individus, aux entreprises et aux institutions de produire, d’innover et de préparer l’avenir.

La Chine, les États-Unis, le Japon, la Corée du Sud, Taïwan ou encore l’Inde ont, chacun selon leurs traditions politiques et économiques propres, adapté leurs instruments publics afin de préserver ou renforcer leurs capacités industrielles, numériques et technologiques. Leur point commun n’est pas une intervention permanente de l’État dans l’économie, mais une capacité à identifier des priorités, à concentrer durablement des moyens et à coordonner les acteurs publics et privés autour d’objectifs stratégiques.

Cette évolution conduit à redéfinir la notion même d’État stratège. Celui-ci ne se caractérise pas par la multiplication des interventions publiques, des réglementations ou des dispositifs de soutien. Il se définit par sa capacité à préparer l’avenir, à hiérarchiser les enjeux essentiels et à mobiliser efficacement les ressources disponibles.

L’Union Européenne et la France disposent encore d’atouts considérables pour relever ce défi, on l’a souligné, et pourtant elles sont en péril. Elles possèdent des compétences scientifiques de premier plan, des infrastructures solides, des entreprises mondiales dans plusieurs secteurs, une tradition industrielle et technologique exceptionnelle ainsi qu’une capacité d’innovation qui demeure importante. Mais ces avantages ont été progressivement fragilisés par plusieurs décennies de sous-investissement dans certains domaines stratégiques, par une insuffisante anticipation des transformations liées à la montée en puissance chinoise, par une fragmentation européenne persistante et par des difficultés françaises particulières dans l’organisation et l’efficacité de l’action publique.

La reconquête industrielle et technologique ne pourra donc pas résulter d’un simple retour aux politiques du passé. Elle suppose une transformation profonde des méthodes de décision publique. La France doit retrouver une capacité de choix, accepter de hiérarchiser ses priorités et concentrer davantage ses moyens sur les secteurs qui conditionnent son autonomie économique, énergétique, numérique et stratégique. Cette exigence implique également une clarification fondamentale concernant les finances publiques. Un État qui souhaite préparer l’avenir doit préserver les ressources nécessaires à l’investissement. Le redressement budgétaire ne constitue pas seulement une obligation comptable ; il représente une condition de souveraineté. Les enseignements des grandes phases de modernisation économique française montrent que les périodes de transformation réussie ont toujours reposé sur une capacité à orienter durablement les ressources vers des objectifs clairement définis.[72]

Dans un contexte de contraintes financières croissantes, chaque dépense publique doit être appréciée au regard de sa contribution aux intérêts fondamentaux du pays. Les politiques internationales de solidarité ou d’influence conservent leur justification lorsqu’elles répondent à des objectifs clairement identifiés de stabilité, de sécurité, d’accès aux ressources, de coopération économique ou de rayonnement stratégique. Mais elles ne peuvent durablement être dissociées de la nécessité première de restaurer les capacités nationales d’investissement, de modernisation et de protection. La réforme de l’État constitue ainsi une priorité stratégique. Elle ne signifie pas un affaiblissement de la puissance publique, mais au contraire sa reconstruction. L’État doit être capable de décider plus rapidement, d’évaluer davantage ses politiques, de simplifier son fonctionnement et de concentrer ses ressources sur les missions qui conditionnent réellement l’avenir collectif.

L’Europe doit également engager cette transformation. Son modèle historique fondé sur le marché unique, la concurrence et la puissance réglementaire a produit des résultats considérables. Mais il doit désormais évoluer. L’Europe ne souffre pas d’un excès de règles ; elle souffre d’un déséquilibre entre sa capacité à produire des normes et sa capacité à produire de la puissance. Le Digital Markets Act et le règlement sur les subventions étrangères témoignent d’une prise de conscience importante : l’Union européenne comprend progressivement que la compétition économique mondiale ne se joue plus uniquement entre entreprises, mais entre écosystèmes soutenus par des stratégies nationales ou continentales. Cependant, une norme ne devient un instrument de puissance que si elle peut être effectivement appliquée et défendue. Face à des entreprises numériques américaines disposant d’une puissance financière et technologique considérable ou face à des acteurs chinois bénéficiant d’un environnement économique fortement structuré par l’État, l’Europe doit compléter sa puissance réglementaire par une véritable capacité stratégique, industrielle, financière et géopolitique.

L’objectif n’est donc pas de choisir entre ouverture et protection, entre marché et stratégie, entre concurrence et politique industrielle. L’enjeu est de construire un nouvel équilibre permettant à l’Europe de rester ouverte tout en préservant les capacités indispensables à son autonomie et à sa prospérité.

La France possède encore les moyens de cette reconquête. Elle conserve des secteurs d’excellence, des compétences humaines remarquables et des positions fortes dans plusieurs domaines essentiels. Mais elle ne pourra les préserver qu’en retrouvant une culture de la stratégie, de l’investissement de long terme et de l’efficacité collective. L’histoire économique enseigne que les nations ne conservent pas leur puissance par héritage. Elles la préparent, l’organisent et la renouvellent en permanence. Dans un monde où les rapports de force économiques, technologiques et géopolitiques se recomposent rapidement, la France et l’Union Européenne doivent désormais passer d’une logique d’adaptation permanente à une véritable volonté de projection.

L’enjeu n’est pas de construire un État plus présent ; il est de construire un État plus efficace, capable de choisir et d’agir. Soulignons encore que l’État stratège n’est pas celui qui intervient le plus ; c’est celui qui prépare le mieux l’avenir en concentrant durablement ses moyens sur un nombre limité de priorités évaluées en permanence.


Annexe 1 

Chronologie comparée : les transformations des États stratèges depuis 2001

PériodeChineÉtats-UnisJaponCorée du SudTaïwanIndeUE/France
2001-2008Entrée OMC, montée industrielle, politique d’exportationOuverture puis premières préoccupations de sécurité économiqueRéformes Koizumi, repositionnement industrielInnovation, montée des chaebolsmondiauxTransformation vers technologies avancéesRéformes économiques progressivesStratégie de Lisbonne, élargissement UE
2009-2015Made in China 2025, montée technologiqueRetour de la politique industrielle progressiveAbenomics, Society 5.0Économie numérique, semi-conducteursInnovation, semi-conducteursMake in IndiaPolitique industrielle européenne limitée
2016-2025Dual circulation, sécurité économiqueCHIPS ActIRA, BidenomicsSécurité économique, RapidusK-Semiconductor StrategyRésilience technologiqueProduction Linked IncentivesGreen Deal, DMA, Draghi
Annexe 2 

Les grands rapports français sur la réforme de l’État et la compétitivité (1963-2025)

RapportDateDiagnostic principalPréconisationsSuites données
Rapport Bloch-Lainé1963Modernisation administrative nécessaireRationalisation de l’ÉtatRéformes partielles
Rapport Armand-Rueff1959-1960Libérer les forces productives françaisesSuppression des rigidités économiquesRéformes des années 1960
Rapport Nora1967Modernisation de la gestion publiqueRationalisation administrativeInfluence durable
Rapports Cour des comptes1990-2025Dépense publique, efficacité administrativeÉvaluation et réformeMise en œuvre limitée
Rapport Draghi2024-2025Décrochage européenInvestissement, innovation, compétitivitéEn cours
Annexe 3

Principaux indicateurs du décrochage industriel français et européen 

depuis l’accession de la Chine à l’OMC (2001-2025)

IndicateurFranceAllemagneItalieEspagneUnion européenneÉvolution depuis 2001Commentaire
Part de l’industrie manufacturière dans le PIB (%)≈ 10≈ 19≈ 16≈ 12≈ 15Forte baisse en FranceDécrochage industriel français particulièrement marqué.
Part de l’emploi industriel (%)≈ 9≈ 18≈ 15≈ 11≈ 15Baisse générale mais moindre en AllemagneRésilience du Mittelstand allemand.
Balance commerciale manufacturière (Md€)-80 à -100+220 à +250+40 à +60proche de l’équilibredéficitaire vis-à-vis de la ChineRenversement après 2001La France concentre une grande partie du déficit industriel européen.
Exportations de biens manufacturés (% PIB)≈ 12≈ 37≈ 28≈ 22Écart croissantFaible internationalisation de l’industrie française.
Dépenses de R&D (% PIB)≈ 2,2≈ 3,1≈ 1,5≈ 1,5≈ 2,2Objectif de 3 % non atteintAvantage allemand confirmé.
Dépenses privées de R&D (% du total)faiblestrès élevéesmoyennesmoyennesRetard françaisInsuffisance des ETI innovantes.
Investissement productif des entreprises (% PIB)moyenélevémoyenmoyenÉcart stableMeilleure capacité d’investissement allemande.
Nombre d’entreprises exportatrices≈ 145 000> 300 000> 220 000> 160 000Écart durableFaible tissu exportateur français.
Nombre d’ETI≈ 5 800> 13 000≈ 8 000≈ 7 000Faiblesse structurelle françaiseUne des principales différences avec l’Allemagne.
Productivité industrielle (indice UE =100)≈ 100≈ 125≈ 105≈ 95100Avantage allemandCorrélation avec l’investissement.
Coût complet de l’énergie industrielleélevémoyenélevémoyenForte hausse après 2022Impact sur la compétitivité.
Production d’électricité nucléaire (% production)≈ 65-700020 env.Atout français insuffisamment valoriséQuestion centrale de politique industrielle.
Dépendance aux importations chinoises (terres rares, batteries, panneaux solaires…)très élevéeélevéeélevéeélevéetrès élevéeForte augmentation depuis 2001Vulnérabilité stratégique.
Investissements directs chinois reçusimportantstrès importantsmodérésmodérésélevésAccélération après 2010Renforcement du contrôle des IDE après 2020.
Dépenses publiques totales (% PIB)≈ 57≈ 49≈ 50≈ 46≈ 49France très au-dessusQuestion de l’efficacité de la dépense.
Dette publique (% PIB)≈ 114≈ 63≈ 137≈ 101≈ 82Forte divergenceRéduction des marges de politique industrielle.
Annexe 4

Évolution de la part de l’industrie manufacturière dans le PIB depuis l’entrée de la Chine à l’OMC (2001-2024/2025)

(en % du PIB, ordres de grandeur selon données Banque mondiale, OCDE, instituts statistiques nationaux)

Pays2001 (entrée Chine OMC)20102024-2025Évolution depuis 2001Lecture stratégique
Chine~32 %~31 %~27-28 %Légère baisse mais niveau exceptionnellement élevéMaintien d’une base industrielle massive malgré montée des services ; stratégie de montée en gamme technologique (Made in China 2025, sécurité économique)
Corée du Sud~25 %~28 %~25-26 %Stabilité à très haut niveauModèle d’État stratège exportateur : maintien d’une industrie avancée (semi-conducteurs, batteries, automobile, défense)
Taïwan~27 %~30 %~30 % environRenforcement relatifSpécialisation industrielle très forte dans les technologies critiques, notamment semi-conducteurs
Japon~22 %~21 %~20 %Recul limitéDésindustrialisation relative maîtrisée grâce au maintien de champions technologiques et industriels
Allemagne~22 %~22 %~19 %Baisse modéréeModèle industriel exportateur préservé jusqu’à la crise énergétique récente
Italie~19 %~17 %~15 %Recul mais maintien d’un tissu industriel denseSpécialisation dans les PME industrielles exportatrices
États-Unis~15 %~12 %~10-11 %Forte baisse apparenteDésindustrialisation relative compensée longtemps par la domination technologique, financière et numérique ; réindustrialisation engagée depuis 2022 (CHIPS Act, IRA)
Inde~16 %~15 %~13-14 %Stagnation relativeDifficulté historique à industrialiser rapidement ; nouvelle stratégie (Make in IndiaPLI) visant à renforcer la base manufacturière
France~16 %~12 %~9-10 %Forte diminutionDécrochage industriel marqué depuis 2001 : perte de capacités productives, déficit commercial manufacturier
Annexe 5

Tentative d’Indice synthétique de capacité d’État stratège 

CritèresFranceAllemagneJaponCoréeTaïwanChine
Finances publiques★★☆☆☆★★★★☆★★★☆☆★★★★☆★★★★☆★★★★☆
Politique industrielle★★★☆☆★★★★☆★★★★★★★★★★★★★★★★★★★★
Innovation★★★☆☆★★★★☆★★★★★★★★★★★★★★★★★★★☆
Efficacité administrative★★☆☆☆★★★★☆★★★★★★★★★★★★★★★★★★★☆
Vision stratégique★★☆☆☆★★★★☆★★★★★★★★★★★★★★★★★★★★
Indice global2,4/54,1/54,7/54,8/54,8/54,6/5

Méthode de construction de l’indice. L’indice synthétique d’État stratège proposé par l’auteur constitue un outil d’analyse comparative destiné à apprécier la capacité des principaux États à définir, financer et mettre en œuvre une stratégie de développement de long terme. Il repose sur cinq dimensions complémentaires : (1) la solidité des finances publiques (niveau de dette, déficit public, soutenabilité budgétaire et marges d’investissement) ; (2) la politique industrielle (continuité des stratégies publiques, poids de l’industrie manufacturière, investissements productifs, soutien aux secteurs stratégiques) ; (3) la capacité d’innovation (effort de R&D, dépôts de brevets, qualité de la recherche, transfert vers l’industrie, émergence d’entreprises technologiques) ; (4) l’efficacité administrative (qualité de la gouvernance publique, stabilité réglementaire, rapidité des décisions, simplification administrative, efficacité de la dépense publique) ; (5) la cohérence stratégique (coordination entre politiques industrielle, commerciale, technologique, énergétique, éducative et de concurrence, continuité des priorités publiques, capacité d’anticipation des mutations économiques). Chaque dimension est appréciée sur une échelle qualitative de une à cinq étoiles à partir d’un faisceau d’indicateurs internationaux (OCDE, Banque mondiale, FMI, Commission européenne, ONUDI, WIPO, IMD, World Economic Forum, etc.) ainsi que des analyses développées dans les différents articles de cette étude. L’indice n’a pas vocation à constituer un classement économétrique, mais une grille d’analyse comparative permettant d’apprécier les forces, les faiblesses et les trajectoires des principaux modèles d’État stratège depuis l’accession de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce.


[1] Le présent article s’inscrit dans un programme de recherche consacré aux transformations contemporaines de l’État industriel face à la mondialisation, à la recomposition des chaînes de valeur et à l’émergence de nouvelles politiques de souveraineté économique. Il prolonge les travaux précédemment consacrés aux politiques industrielles de la Chine, des États-Unis, du Japon, de la Corée du Sud, Taïwan et Inde, ainsi que les études relatives à la politique européenne de concurrence, à la souveraineté économique, au contrôle des investissements étrangers, au contrôle des subventions étrangères et à la régulation des marchés numériques, auxquels il sera fait référence tout au long de la présente étude qui représente la dernière étape du programme considéré.

[2] Sur la tradition française des grands rapports consacrés à la modernisation économique, industrielle et administrative de l’État, v. notamment : Jacques Rueff et Louis Armand (prés.), Rapport sur les obstacles à l’expansion économique, rapport présenté par le Comité institué par le décret n° 59-1284 du 13 novembre 1959, Paris, Imprimerie nationale, 1960, 2 vol., 98 p. et 279 p. ; Simon Nora (rapp.), Rapport sur les entreprises publiques, rapport du Groupe de travail du Comité interministériel des entreprises publiques, Paris, La Documentation française, 1968, 132 p. ; Louis Gallois, Pacte pour la compétitivité de l’industrie française, rapport au Premier ministre, Paris, La Documentation française, collection « Rapports officiels », novembre 2012, 68 p. ; Mario Draghi, The future of European competitiveness. Part A: A competitiveness strategy for Europe, Bruxelles, Commission européenne, septembre 2024, 69 p., et The future of European competitiveness. Part B: In-depth analysis and recommendations, Bruxelles, Commission européenne, septembre 2024, 328 p. Ces rapports, rédigés dans des contextes économiques et institutionnels différents, répondent à une interrogation commune : comment adapter les institutions publiques, les structures productives et les instruments économiques de l’État aux transformations de l’environnement international afin de préserver la croissance, la compétitivité et la souveraineté économique. Pour une analyse de la déclinaison française des recommandations du rapport Draghi : François Souty, « L’Union Européenne, le rapport Draghi sur l’avenir de la compétitivité européenne : quelles conséquences stratégiques inspirantes pour la France ?», Le Diplomate Média, 9 décembre 2025, 14 p.

[3] François Souty,  « La recomposition de l’État industriel de l’Inde depuis l’adhésion de la Chine à l’OMC (2001-2026) : De l’émergence manufacturière à la puissance géoéconomique », Le Diplomate Média, 09 juillet 2026, 38 p. ; F. Souty  « La recomposition de l’État industriel taïwanais depuis l’adhésion de la Chine à l’OMC (2001-2026) : De la mondialisation à la sécurité économique », Le Diplomate Média, 1er juillet 2026, 33 p.; F. Souty, « La transformation de la politique industrielle sud-coréenne (1997-2025) : De la crise asiatique à la sécurité économique, Le Diplomate Média, 24. Juin 2026, 40 p.F. Souty, « La transformation de la politique industrielle japonaise face au défi chinois et à la domination numérique américaine (2001-2025) : du Developmental State à l’Economic Security State»Le Diplomate Média, 17 juin 2026, 53 p. ; F. Souty, « Le retour de l’État stratège : la politique industrielle des États-Unis entre puissance, sécurité nationale et compétition technologique (2001-2025)», Le Diplomate Média, 11 juin 2026, 45 p. ; F. Souty, « Politique industrielle et politique de concurrence en Chine depuis 2001 : une convergence stratégique aux antipodes du modèle européen ? », Le Diplomate Média, 3 juin 2026, 43 p.

[4] Deepak Bhattasali, Shantong Li et Will Martin (dir.), China and the World Trade Organization: The Impact of WTO Accession, Washington D.C., World Bank et Oxford University Press, 2003, XVIII-188 p.

[5] Nicholas R. Lardy, Integrating China into the Global Economy, Washington, Brookings Institution Press, 2002, 210 p. ; Barry Naughton, The Chinese Economy: Transitions and Growth, Cambridge (Mass.), MIT Press, 2007, 528 p.

[6] Barry Naughton, The Rise of China’s Industrial Policy, 1978 to 2020, Mexico City, Universidad Nacional Autónoma de México, 2021, 102 p. ; Sebastian Heilmann, China’s Political System, Lanham, Rowman & Littlefield, 2017, 392 p.

[7] State Council of the People’s Republic of China, Made in China 2025, Beijing, State Council, 2015 ; Barry Naughton, The Rise of China’s Industrial Policy, 1978 to 2020op.cit.

[8] Ibid.

[9] La stratégie de la « double circulation » (shuang xunhuan, 双循环) est un concept majeur, logique, qui ressemble à une bonne adaptation de l’approche des Etats-Unis, qui applique un type de « double circulation », moins restrictive que la version chinoise, sans jamais la mentionner. Officiellement formulée à l’été 2020, cette stratégie vise à articuler une «circulation intérieure » (développement du marché domestique, montée en gamme technologique, innovation et autonomie industrielle) avec une « circulation extérieure » fondée sur le maintien de l’ouverture commerciale et de l’intégration aux chaînes de valeur mondiales. Elle a été progressivement présentée comme le nouveau paradigme de développement de l’économie chinoise à partir de la réunion du Bureau politique du Comité central du PCC du 30 juillet 2020. V. notamment Xinhua News Agency, « China proposes new development pattern of « dual circulation » », Beijing, 9 août 2020, dépêche non paginée, disponible sur le site officiel de l’agence Xinhua ; Xinhua News Agency, « Key meeting emphasizes dual circulation as feature of deeper-level reform », Beijing, 2 septembre 2020, dépêche reprise par People’s Daily Online, 3 septembre 2020 ; People’s Daily Online, « China’s new « dual circulation » development paradigm », Beijing, 29 mars 2021, article non paginé ; Xi Jinping, « Speech at the Symposium of Entrepreneurs », 21 juillet 2020, repris notamment par Xinhua News Agency et People’s Daily sous le titre « Xi Jinping on new development pattern », 13 novembre 2020 ; Daniel H. Rosen, China’s Dual Circulation Strategy, New York, Rhodium Group, Issue Note, 24 novembre 2020, 16 p. ; Justin Yifu Lin, « Dual Circulation and China’s Development », Frontiers of Economics in China, vol. 16, n° 1, 2021, p. 30-34.

[10] Dani Rodrik, Industrial Policy for the Twenty-First Century, Cambridge (Mass.), Harvard University, John F. Kennedy School of Government, 2004, 57 p. ; Mariana Mazzucato, The Entrepreneurial State: Debunking Public vs. Private Sector Myths, Londres, Anthem Press, 2013, 260 p.

[11] François Souty, « Le retour de l’État stratège américain : de la mondialisation libérale à la sécurité économique (2001-2025) », Le Diplomate Média, 11 juin 2026, 45 p.

[12] Congressional Research Service, Semiconductor Manufacturing and the CHIPS Act of 2022, Washington D.C., CRS, 2023 ; Congressional Research Service, Inflation Reduction Act of 2022: Energy and Climate Provisions, Washington D.C., CRS, 2023.

[13] François Souty, « La transformation de la politique industrielle japonaise : de la compétitivité industrielle à la souveraineté technologique (2001-2025) », Le Diplomate Média, 17 juin 2026, 53 p. ; Ministry of Economy, Trade and Industry (METI), Industrial Policy in Japan, Tokyo, METI, différentes éditions.

[14] F. Souty, « La transformation de la politique industrielle sud-coréenne (1997-2025) : De la crise asiatique à la sécurité économique, Le Diplomate Média, 24. Juin 2026, 40 p.

[15] François Souty, « La recomposition de l’État industriel taïwanais depuis l’adhésion de la Chine à l’OMC (2001-2026) : de la mondialisation à la sécurité économique », Le Diplomate Média, 1er juillet 2026, 34 p.;  OECD, OECD Economic Surveys: Chinese Taipei, Paris, OECD Publishing, différentes éditions.

[16] François Souty, « La recomposition de l’État industriel de l’Inde depuis l’adhésion de la Chine à l’OMC (2001-2026) : De l’émergence manufacturière à la puissance géoéconomique », Le Diplomate Média, 09 juillet 2026, 38 p. 

[17] Commission européenne, Politique de concurrence de l’Union européenne : rapport général sur l’activité de l’Union européenne, Bruxelles, Office des publications de l’Union européenne, différentes éditions chaque année ; Jacques Pelkmans, European Integration: Methods and Economic Analysis, Harlow, Pearson Education, 2006, 496 p. ; François Souty, Droit et politique de la concurrence de l’Union européenne, Paris, Montchrestien, coll. Clefs, 2013, 4e ed., 160 p.   

[18] Anu Bradford, The Brussels Effect: How the European Union Rules the World, New York, Oxford University Press, 2020, 424 p.

[19] François Souty, « Droit et politique de la concurrence en Europe en 2025 : Un bilan de la première année de la Commission von der Leyen II », Le Diplomate Média, 24 mars 2026,33 p. ; F. Souty,  « Digital Markets Act européen, politique de la concurrence et souveraineté : Conséquences géopolitiques et impact stratégique du droit sur l’économie digitale », Le Diplomate Média, 04 février 2026, 26 p. F. Souty,  « Industries de défense, politique de la concurrence de l’Union Européenne et Antitrust des Etats-Unis : Asymétries juridiques, enjeux industriels et autonomie stratégique » Le Diplomate Média, 14 avril 2026, 24 p

[20] Enrico Letta, Much More Than a Market: Speed, Security, Solidarity. Empowering the Single Market to Deliver a Sustainable Future and Prosperity for All EU Citizens, rapport présenté à la Commission européenne, Bruxelles, avril 2024, 147 p. ; Mario Draghi, The future of European competitiveness. Part A: A competitiveness strategy for Europe, Bruxelles, Commission européenne, septembre 2024, 69 p., notamment les développements consacrés à l’écart d’investissement, à l’innovation et aux technologies critiques.

[21] Sur les marchés financiers – et le très grave déficit de compétitivité européen vis-à-vis des Etats-Unis sur le marché des données financières qui commandent ces marchés financiers – voir notamment notre article issu de notre séjour à Bruxelles à la Commission Européenne, et notre affectation à la direction antitrust des marchés financiers de 2018 à 2021:  François Souty, « Marchés financiers et concurrence : Géopolitique transatlantique des marchés de market data », Le Diplomate Média, 20 mai 2026, 49 p. 

[22] L’inflexion de la politique industrielle européenne s’est opérée à partir de 2020, sous l’effet conjugué des tensions géoéconomiques, de la pandémie de Covid-19, de la transition écologique et de la montée des préoccupations relatives à la sécurité économique et à la souveraineté technologique. V. Commission européenne, Communication de la Commission au Parlement européen, au Conseil européen, au Conseil, au Comité économique et social européen et au Comité des régions. Une nouvelle stratégie industrielle pour l’Europe (A New Industrial Strategy for Europe), COM(2020) 102 final, Bruxelles, 10 mars 2020, 24 p. ; Commission européenne, Updating the 2020 New Industrial Strategy: Building a Stronger Single Market for Europe’s Recovery, COM(2021) 350 final, Bruxelles, 5 mai 202123 p. ; Mario Draghi, The Future of European Competitiveness, Bruxelles, Commission européenne, septembre 2024, 393 p. ; Enrico Letta, Much More Than a Market. Speed, Security, Solidarity. Empowering the Single Market to Deliver a Sustainable Future and Prosperity for All EU Citizens, Bruxelles, Conseil de l’Union européenne, avril 2024, 147 p. ; Donato Di Carlo, Kathleen R. McNamara et Manuela Moschella, « The New Politics of EU Industrial Policy: From the Regulatory State to a Transformational State », Governance, vol39, n° 1, janvier 2026, p. 43-68. Ces travaux mettent en évidence la transition progressive de l’Union européenne d’un modèle d’« État régulateur » (Regulatory State), centré sur la discipline concurrentielle et l’intégration du marché intérieur, vers un « État transformateur » ou « transformationnel » (Transformational State), davantage fondé sur l’investissement public, les politiques industrielles verticales, la résilience des chaînes de valeur, la souveraineté technologique et la sécurité économique.

[23] Mario Draghi, The future of European competitiveness. Op.cit., v. notamment les développements consacrés à l’écart d’investissement, à l’innovation et aux technologies critiques ; sur les déclinaisons spécifiques du rapport Draghi pour la France, v. François Souty, « L’Union Européenne, le rapport Draghi sur l’avenir de la compétitivité européenne : quelles conséquences stratégiques inspirantes pour la France ?», Le Diplomate Média, 9 décembre 2025, 14 p.

[24] Commission européenne, European Chips Act, Bruxelles, Commission européenne, 2023 ; Commission européenne, Important Projects of Common European Interest (IPCEI), Bruxelles, différentes communications ; sur l’évolution récente du droit européen vers une politique industrielle plus active, v. également Love Rönnelid, « Can There Be Effective Industrial Policy on the EU Internal Market? The Role of Law in a Time of Geopolitical Competition », in The EU Charting its Course in a Geopolitical World, Cham, Springer, 2026, p. 77-100. La perspective géopolitique de la concurrence va obliger l’UE à revoir une partie du logiciel concurrentiel dont l’efficacité tend à se réduire voire se dégrader : v. F. Souty «Les limites géopolitiques du règlement européen anti-subventions étrangères », Le Diplomate Média,21 janvier 2026, p. 20.

[25] Direction générale du Trésor, L’industrie française : situation et perspectives, Paris, Ministère de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique, différentes éditions ; Patrick Artus et Marie-Paule Virard, La France sans ses usines, Paris, Fayard, 2011, 280 p.

[26] Voir les références note 3 supra.

[27] Jean-Hervé Lorenzi, Alain Villemeur, L’industrie française décroche-t-elle ?, Paris, Eyrolles, 2018, 240 p. ; Marcel Fratzscher, The Germany Illusion: Between Economic Success and Social Failure, Londres, Macmillan, 2018, 240 p.

[28] Philippe Aghion, Céline Antonin et Simon Bunel, Le pouvoir de la destruction créatrice, Paris, Odile Jacob, 2020, 352 p.

[29] Mario Draghi, The future of European competitiveness. Part A: A competitiveness strategy for Europe, Bruxelles, Commission européenne, septembre 2024, 69 p. ; The future of European competitiveness. Part B: In-depth analysis and recommendations, Bruxelles, Commission européenne, septembre 2024, 328 p., spéc. les développements consacrés au déficit d’investissement européen, à l’écart technologique, aux dépendances stratégiques et à la nécessité d’une nouvelle politique industrielle ou post industrielle, numérique, comme le Japon, la Corée du Sud et Taïwan.

[30] Gouvernement français, France 2030. Un plan d’investissement pour la France de demain, Paris, Secrétariat général pour l’investissement, octobre 2021, 52 p. ; v. également Secrétariat général pour l’investissement, France 2030 : rapport annuel de suivi, Paris, SGPI, différentes éditions. Le programme, doté initialement de 30 milliards d’euros puis porté à 54 milliards d’euros dans son enveloppe globale, visait notamment les secteurs considérés comme stratégiques : énergie, nucléaire innovant, hydrogène, semi-conducteurs, santé, aéronautique, espace, numérique et alimentation. Néanmoins, les priorités souffrent de grandes incohérence notamment dans le domaine nucléaire et plus généralement énergétique en raison de contraintes voire incohérences environnementales artificielles (suspension du programme nucléaire et abandon des objectifs de souveraineté énergétique nucléaire nationale durant plusieurs années, interdiction de véhicules thermiques et obligation d’usage de véhicules électrique alors que la fourniture d’énergie électrique nucléaire est fortement réduite, plan éolien fortement consommateur du fait des intemittences etc.

[31] Pierre Rosanvallon, L’État en France de 1789 à nos jours, Paris, Seuil, 1990, 370 p. ; Jean-François Sirinelli (dir.), La France de 1945 à nos jours, Paris, PUF, collection « Nouvelle Clio », différentes éditions.

[32] François Bloch-Lainé, Pour une réforme de l’entreprise, Paris, Éditions du Seuil, 1963, 256 p. ; Simon Nora, Rapport sur les entreprises publiques, Paris, La Documentation française, 1968, 132 p. ; Jacques Rueff et Louis Armand, Rapport sur les obstacles à l’expansion économique, Paris, Imprimerie nationale, 1960, 2 vol.

[33] François Bloch-Lainé, Pour une réforme de l’entreprise, Paris, Éditions du Seuil, 1963, 256 p. ; Simon Nora, Rapport sur les entreprises publiques, Paris, La Documentation française, 1968, 132 p. ; Jacques Rueff et Louis Armand, Rapport sur les obstacles à l’expansion économique, Paris, Imprimerie nationale, 1960, 2 vol.

[34] France Stratégie, L’évaluation des politiques publiques : enjeux, méthodes et pratiques, Paris, France Stratégie, différents travaux ; Philippe Aghion, Céline Antonin et Simon Bunel, Le pouvoir de la destruction créatrice, Paris, Odile Jacob, 2020, 352 p.

[35] Mario Draghi, The future of European competitiveness. Part A: A competitiveness strategy for Europe, Bruxelles, Commission européenne, septembre 2024, 69 p., et Part B: In-depth analysis and recommendations, Bruxelles, Commission européenne, septembre 2024, 328 p. ; F. Souty, « Le rapport Draghi et les conditions du redressement économique français », op.cit..

[36] Sources de l’encadré n°2 : Jacques Rueff et Louis Armand, Rapport sur les obstacles à l’expansion économique, Paris, Imprimerie nationale, 1960, 2 vol. ; François Bloch-Lainé, Pour une réforme de l’entreprise, Paris, Éditions du Seuil, 1963, 256 p. ; Simon Nora, Rapport sur les entreprises publiques, Paris, La Documentation française, 1968, 132 p. ; Louis Gallois, Pacte pour la compétitivité de l’industrie française, Paris, La Documentation française, 2012, 68 p. ; Mario Draghi, The future of European competitiveness, Bruxelles, Commission européenne, 2024.

[37] Cour des comptes, La filière électronucléaire : les capacités industrielles et les compétences, Paris, Cour des comptes, 2020, 227 p. ; Jean-Marc Jancovici, Le changement climatique expliqué à ma fille, Paris, Seuil, 2009, 112 p.

[38] Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST), Le parc électronucléaire français à l’heure des choix, rapport de MM. Christian Bataille et Claude Birraux, Assemblée nationale n° 4428 – Sénat n° 667, Paris, Assemblée nationale – Sénat, juillet 2011, 222 p. ; Cour des comptes, L’arrêt et le démantèlement de la centrale nucléaire de Fessenheim, communication à la Commission des finances du Sénat, Paris, Cour des comptes, octobre 2020, 139 p. ; Assemblée nationale, Commission d’enquête visant à établir les raisons de la perte de souveraineté et d’indépendance énergétique de la FranceRapport fait au nom de la commission d’enquête, rapport n° 998, présenté par M. Raphaël Schellenberger, Paris, Assemblée nationale, 6 avril 2023, 372 p. ; Académie des sciences, La production d’électricité nucléaire : une composante essentielle de la transition énergétique, Paris, Institut de France, 2023, 48 p. ; RTE, Futurs énergétiques 2050. Principaux résultats, Paris, Réseau de transport d’électricité, octobre 2021, 640 p.

[39]  François Souty, « Le retour de l’État stratège américain : de la mondialisation libérale à la sécurité économique (2001-2025) », Le Diplomate Média, 11 juin 2026 ; François Souty, « Le droit chinois de la concurrence et la recomposition de l’État industriel chinois (2008-2025) », Le Diplomate Média, 29 avril 2026.

[40] Mario Draghi, The future of European competitivenessop. cit. ; Philippe Aghion, Céline Antonin et Simon Bunel, Le pouvoir de la destruction créatrice, Paris, Odile Jacob, 2020, 352 p.

[41] Ministère des Armées, Revue nationale stratégique 2022, Paris, DICOD, 2022, 64 p. ; F. Souty, v. les articles cités sur les transformation des politiques industrielles en chine, Etats-Unis, Japon, Corée du Sud, Taïwan, Inde et l’émergence de l’Etat stratège depuis 2001, note 3 supra.

[42] Cour des comptes, La situation et les perspectives des finances publiques, Paris, Cour des comptes, juin 2024, 182 p. ; Cour des comptes, Rapport public annuel 2025, Paris, Cour des comptes, mars 2025, 672 p., notamment les développements consacrés aux finances publiques, à la modernisation de l’action publique et à l’efficience des administrations ; OCDE, Études économiques de l’OCDE : France 2024, Paris, Éditions OCDE (OECD Publishing), mai 2024, 142 p. ; OCDE, Études économiques de l’OCDE : France 2021, Paris, Éditions OCDE (OECD Publishing), juin 2021, 150 p. ; France Stratégie, Soutenabilités ! Orchestrer et planifier l’action publique, Paris, France Stratégie, 2024, 286 p. ; Fonds monétaire international (FMI),France : Consultation au titre de l’article IV – Rapport des services du FMI, Washington D.C., Fonds monétaire international, 2024, env. 90 p.

[43] Voir nos articles sur les mutations des politiques industrielles depuis 2001 de la Chine, des Etats-Unis, du Japon, de Corée du Sud, Taïwan et Inde cités à la note 3 supra.

[44] Voir les rapports déjà cités de Jacques Rueff et Louis Armand, François Bloch-Lainé et Simon Nora.

[45] Jacques Rueff et Louis Armand, Rapport sur les obstacles à l’expansion économiqueop.cit. ; Conseil d’État, Simplifier la loi, étude annuelle, Paris, La Documentation française, 2016, 454 p. ; OCDE, Regulatory Policy Outlook 2021, Paris, OECD Publishing, 2021, 236 p

[46] François Souty, « La transformation de la politique industrielle japonaise », op. cit.; F. Souty, « La politique industrielle sud-coréenne, op.cit ; F. Souty, « La recomposition de l’État industriel taïwanais » op. cit..

[47] Mario Draghi, The future of European competitiveness, op.cit., notamment les développements consacrés à la réduction des barrières réglementaires et à l’amélioration de la capacité d’investissement européenne ; F. Souty, « Le rapport Draghi », op. cit..

[48] François Souty, « La recomposition de l’État industriel chinois depuis l’adhésion de la Chine à l’OMC (2001-2025), op.cit.

[49] Mario Draghi, The future of European competitivenessop.cit.

[50] Fabien Bouglé, Guerre de l’Energie, au cœur du nouveau conflit mondial, Paris, Editions du Rocher, 299 p. ; Jean-Baptiste Fressoz, Sans transition. Une nouvelle histoire de l’énergie, Paris, Seuil, 2024, 480 p.

[51] François Souty, « La transformation de la politique industrielle japonaise depuis l’adhésion de la Chine à l’OMC », op. cit..

[52] F. Souty, « Droit et politique de la concurrence en Europe en 2025 : Un bilan de la première année de la Commission von der Leyen II », Le Diplomate Média, 24 mars 2026, 33 p. ; F. Souty, « Aides d’État, souveraineté énergétique et renaissance nucléaire : L’Union européenne à l’épreuve du cas EDF et des réponses étatiques », Le Diplomate Média, 7 avril 202618 p. Ces deux articles soulignent l’évolution récente alarmante des préjugés écologistes et environnementaux qui tendent à prédéterminer certaines décisions en matière de concurrence, normalement fondées sur des critères d’analyse économique et d’intégration européenne des marchés qui se voulaient objectifs, mesurables et appréciables à l’aune d’une jurisprudence européenne relativement consolidée. La doctrine environnementaliste de la nouvelle Commissaire en charge de la concurrence depuis 2025, Teresa Ribera, est de nature à fausser la dynamique concurrentielle et les priorités de développement industriel et numérique à partir de critères très subjectifs comme le souligne le traitement de l’énergie nucléaire. 

[53] Francois Souty, « Marchés financiers et concurrence : Géopolitique transatlantique des marchés de market data », Le Diplomate Média, 20 mai 2026, 49 p.

[54] La préservation de la souveraineté nationale pour certaines industries, spécialement, de défense ne devrait souffrir aune compromission, comme cela a failli être le cas avec le projet nébuleux franco-allemand du SCAF. Voir nos articles : F. Souty, « La rivalité industrielle franco-allemande dans les industries navales au XXIe siècle : Entre coopération européenne et concurrence stratégique », Le Diplomate Média, 21 avril 2026, 30 p. ; et F. Souty, « Industries de défense, politique de la concurrence de l’Union Européenne et Antitrust des Etats-Unis : Asymétries juridiques, enjeux industriels et autonomie stratégique », Le Diplomate Média,14 avril 2026, 24 p.

[55] Cour des comptes, La filière électronucléaire : les capacités industrielles et les compétences, Paris, Cour des comptes, 2020, 227 p.

[56] Mario Draghi, The future of European competitiveness. Part A, op.cit. ; Part B: In-depth analysis and recommendationsop.cit.

[57] Jean Tirole rappelle que la concurrence constitue un puissant moteur d’efficacité, d’innovation et de bien-être collectif, mais qu’elle ne saurait être considérée comme une fin en soi. Dans certaines situations, les défaillances de marché, les externalités, l’innovation ou les enjeux de long terme peuvent justifier des interventions publiques ciblées, sous réserve d’une évaluation rigoureuse de leurs résultats. Cette approche pragmatique permet de dépasser l’opposition entre politique industrielle et politique de concurrence pour rechercher leur articulation optimale. V. Jean Tirole, Économie du bien commun, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Quadrige », 2016, spéc. p. 45-58, 99-117 et 397-423. Cette évolution rejoint les analyses récentes (bien que tardives) de Philippe Aghion. Après avoir principalement mis l’accent sur le rôle de la concurrence comme moteur de l’innovation et de la « destruction créatrice », il insiste désormais sur la nécessité de mieux articuler politique de concurrence, politique industrielle et soutien à l’innovation dans un contexte de rivalité géoéconomique accrue. Il souligne notamment que la Chine a su organiser une concurrence intense entre entreprises nationales tout en l’inscrivant dans une stratégie industrielle coordonnée par l’État, alors que l’Europe a longtemps eu tendance à opposer ces deux politiques. V. Philippe Aghion, Céline Antonin et Simon BunelLe pouvoir de la destruction créatrice. Innovation, croissance et avenir du capitalisme, Paris, Odile Jacob, 2020, 448 p., spéc. p. 73-118, 149-198, 271-327 et 371-418 ; Ph. Aghion, The Power of Creative Destruction. Economic Upheaval and the Wealth of Nations, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2021, spéc. chap. 4 (« Is Competition a Good Thing? »), chap. 8 (« Can We Bypass Industrialization? »), chap. 14 (« The Investor State ») et chap. 15 (« The Golden Triangle ») . enfin, il faut citer l’ancien Président du Comité de la concurrence de l’OCDE durant trente ans, Frédéric Jenny, « Competition and Industrial Policies: Complementary Action for EU Competitiveness», Journal of Competition Law & Economics, vol. 20, n° 4, 2024, p. 384-406.

[58] François Souty, « Le droit chinois de la concurrence : De la loi anti-monopole de 2007 à la régulation stratégique d’une économie de marché intégrée (2008–2025) », Le Diplomate Média, 29 avril 2026 ; F. Souty, « Politique industrielle et politique de concurrence en Chine depuis 2001 : une convergence stratégique aux antipodes du modèle européen ? » Le Diplomate Média03 juin 2026, 44 p. Ces deux articles constituent l’étude approfondie des deux faces de la stratégie chinoise depuis 2001, que l’Union Européenne comme la France ou même l’Allemagne n’ont absolument pas intégrée dans leurs stratégies industrielles internationales, au moins jusqu’à 2025. Les choix industriels et énergétiques européens jusqu’à 2024 permettent de le souligner, tout particulièrement dans les domaine automobile et nucléaire voire plus largement énergétiques, dont le conflit avec l’Iran a encore accentué l’erreur.  

[59] Jacques Crémer, Yves-Alexandre de Montjoye et Heike Schweitzer, Competition Policy for the Digital Era, Bruxelles, European Commission, 2019, 132 p.

[60] Jacques Rueff et Louis Armand, Rapport sur les obstacles à l’expansion économique, Paris, Imprimerie nationale, 1960, 2 vol. François Bloch-Lainé, Pour une réforme de l’entreprise, Paris, Éditions du Seuil, 1963, 256 p.

[61] François Souty, « Le rapport Draghi et les conditions du redressement économique français »,  op.cit. ; Mario Draghi, The future of European competitivenessop.cit..

[62] Cette section s’appuie sur les grands rapports Rueff-Armand, Bloch-Lainé, Nora, Gallois et sur les principes déjà formulés en amont et dans nos multiples publications depuis décembre 2025. 

[63] Voir nos articles cités à la note 3 supra.

[64] Mario Draghi, The future of European competitivenessop.cit., notamment les développements consacrés au financement de l’innovation et à l’union des marchés de capitaux.

[65] Sur les aspects financiers déterminants pour la compétitivité, outre le rapport Draghi déjà cité à de multiples reprises, v. Enrico Letta, Much More Than a Market, Report to the European Council, avril 2024, 147 p. European Investment Bank, Investment Report 2023/2024: Transforming for Competitiveness, Luxembourg, Publications Office of the European Union, 2024, 400 p.

[66] Mario Draghi, The future of European competitiveness. Part A: A competitiveness strategy for Europeop.cit.. ; Part B: In-depth analysis and recommendationsop.cit.

[67] Enrico Letta, op.cit.

[68] V. notamment Jean Pisani-Ferry, The Road to European Sovereignty. Strategy in the Age of COVID-19, Bruegel, Policy Contribution, n° 16/2020, Bruxelles, Bruegel, 2020, 16 p. ; id., différents travaux consacrés à la souveraineté économique européenne, à l’autonomie stratégique et à la gouvernance économique de l’Union (2021-2024). L’auteur met utilement en évidence la nécessité de renforcer la capacité d’action économique de l’Union dans un contexte de rivalités géopolitiques croissantes. Son analyse privilégie cependant une réponse largement fondée sur un approfondissement des instruments communs européens. La présente étude considère, pour sa part, que la reconquête de la compétitivité suppose également une modernisation profonde des politiques nationales : simplification normative, réindustrialisation, amélioration de l’efficacité de la dépense publique, renforcement de la recherche, de l’investissement productif et de l’innovation. L’autonomie stratégique européenne apparaît ainsi comme le résultat d’une articulation efficace entre une Union plus stratégique et des États membres redevenus pleinement capables d’exercer les fonctions essentielles de l’État stratège.

[69] Cette évolution doctrinale s’organise principalement autour de quatre grands courants de pensée. Le premier correspond à la tradition française de l’État stratège et de la modernisation économique, illustrée notamment par Jean MonnetMémoires, Paris, Fayard, 1976, 642 p. ; Jacques Rueffet Louis ArmandRapport sur les obstacles à l’expansion économique, Paris, Imprimerie nationale, 1960, 2 vol. ; Pierre MasséLe Plan ou l’anti-hasard, Paris, Gallimard, 1965, 292 p. ; François Bloch-LainéPour une réforme de l’entreprise, Paris, Éditions du Seuil, 1963, 256 p. ; Simon NoraRapport sur les entreprises publiques, Paris, La Documentation française, 1968, 132 p., auxquels peut être rattaché, à l’échelle de l’Union, Mario DraghiThe Future of European Competitiveness, Bruxelles, Commission européenne, septembre 2024. Le deuxième courant est celui de l’économie de la concurrence, de l’innovation et de la croissance, représenté notamment par Jean TiroleÉconomie du bien commun, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Quadrige », 2016 ; Philippe Aghion, Céline Antonin et Simon Bunel, Le pouvoir de la destruction créatrice. Innovation, croissance et avenir du capitalisme, Paris, Odile Jacob, 2020, 448 p. ; id.The Power of Creative Destruction. Economic Upheaval and the Wealth of Nations, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2021 Frédéric Jenny, « Competition and Industrial Policies: Complementary Action for EU Competitiveness », Journal of Competition Law & Economics, vol. 20, n° 4, 2024, p. 384-406. Le troisième est constitué par les théories de l’État développeur et des politiques industrielles asiatiques, développées notamment par Chalmers JohnsonMITI and the Japanese Miracle. The Growth of Industrial Policy, 1925-1975, Stanford, Stanford University Press, 1982, 393 p. ; Alice H. AmsdenAsia’s Next Giant. South Korea and Late Industrialization, New York, Oxford University Press, 1989, 379 p. ; Robert WadeGoverning the Market. Economic Theory and the Role of Government in East Asian Industrialization, Princeton, Princeton University Press, 1990, 438 p. ; Sebastian HeilmannRed Swan. How Unorthodox Policy-Making Facilitated China’s Rise, Hong Kong, The Chinese University Press, 2018, 352 p. Enfin, un quatrième courant est consacré à la souveraineté économique européenne, avec notamment Mario Draghi, préc. ; Enrico LettaMuch More Than a Market. Speed, Security, Solidarity. Empowering the Single Market to Deliver a Sustainable Future and Prosperity for All EU Citizens, rapport remis au Conseil européen, Bruxelles, avril 2024, 147 p. ; Jean Pisani-FerryThe Road to European Sovereignty. Strategy in the Age of COVID-19, Bruxelles, Bruegel, Policy Contribution n° 16/2020, 16 p., ainsi que ses différents travaux consacrés à l’autonomie stratégique européenne (2021-2024). La présente étude s’inscrit dans ce mouvement tout en défendant l’idée que la souveraineté économique de l’Union ne pourra durablement se construire sans une modernisation profonde des États membres eux-mêmes : rétablissement des finances publiques, efficacité administrative, simplification normative, réindustrialisation, politique d’innovation et articulation renouvelée entre politique industrielle et politique de concurrence.

[70] sur le DMA, v. Règlement (UE) 2022/1925 du Parlement européen et du Conseil du 14 septembre 2022 relatif aux marchés contestables et équitables dans le secteur numérique (Digital Markets Act), JOUE L 265, 12 octobre 2022, p. 1-66. Aussi, F. Souty « Digital Markets Act européen, politique de la concurrence et souveraineté : Conséquences géopolitiques et impact stratégique du droit sur l’économie digitale », Le Diplomate Média, 04 février 2026,, 26 p. Cet article soulignait déjà les limites géopolitiques dans l’application effective de ce texte pourtant majeur et très bien construit. Sur le FSR, v. règlement (UE) 2022/2560 du Parlement européen et du Conseil du 14 décembre 2022 relatif aux subventions étrangères faussant le marché intérieur (Foreign Subsidies Regulation), JOUE L 330, 23 décembre 2022, p. 1-45. Egalement, F. Souty, « Les limites géopolitiques du règlement européen anti-subventions étrangères » Le Diplomate Média, 21 février 2026, 20 p., qui souligne dès le titre la problématique géopolitique, beaucoup trop négligée par la doctrine et les commentateurs. 

[71] Adam Smith, An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations, Londres, W. Strahan et T. Cadell, 1776, 2 vol. ; traduction française par Germain Garnier, Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Paris, Guillaumin, 1843, 2 vol.

[72] V. notamment Jean Fourastié, Les Trente Glorieuses ou la révolution invisible de 1946 à 1975, Paris, Fayard, 1979, 288 p.


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François Souty

François Souty

François Souty est Président exécutif du Cabinet LRACG Conseil en stratégies européennes et droit de la concurrence, enseignant à Excelia Business School (La Rochelle-Tours-Cachan), à l’Université Catholique de l’Ouest (Niort) et chargé d’enseignements à la Faculté de Droit de l’Université de Nantes. Auparavant Expert National Détaché auprès de la Commission Européenne (rapporteur antitrust sur les marchés financier de 2018 à 2021 et chargé d’affaires internationales de concurrence à la DG Concurrence de 2021 à 2024), il a été conseiller économique européen pour la politique de la concurrence auprès du gouvernement de Géorgie à Tbilisi en 2017-2018. Longtemps Directeur départemental de la DGCCRF au ministère de l’Économie et des Finances (1982 à 2024), il a été également professeur-associé à l’Université de La Rochelle (1996-2018). Membre des comités d’experts de la concurrence de l’OCDE et de la CNUCED de 1992 à 2018, il a participé aux travaux de l’OMC sur le commerce international et la politique de la concurrence de 1997 à 2004. Un des fondateurs du Cercle Jefferson, du Cercle K2, de la revue Concurrences en 2004, il est auteur d’une douzaine de livres ou rapports internationaux et de plus d’une centaine d’articles académiques en droit et politique de la concurrence et en histoire économique. Il prépare actuellement la 5e édition de «Droit et politique de la concurrence de l’Union Européenne »  chez LGDJ-Montchrestien (coll. Clefs). Il est auteur d’une thèse de doctorat en histoire économique à l’Université de Paris III sur les monopoles des Compagnies des Indes néerlandaises au XVIIIe siècle. François Souty est Officier de l’Ordre National du Mérite.

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