ÉCONOMIE – La transformation de la politique industrielle sud-coréenne (1997-2025) : De la crise asiatique à la sécurité économique

Par François Souty
« History matters. »
Ha-Joon Chang, Kicking Away the Ladder: Development Strategy in Historical Perspective, London, Anthem Press, 2002, 187 p.
Résumé exécutif
La politique industrielle sud-coréenne constitue l’une des transformations les plus remarquables des économies développées depuis la fin du XXe siècle. Héritière de l’État développeur construit sous l’impulsion des gouvernements autoritaires des années 1960 à 1980, elle a profondément évolué sous l’effet de trois chocs successifs : la crise financière asiatique de 1997, l’entrée de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce en décembre 2001 et, plus récemment, la montée des rivalités technologiques entre les États-Unis et la Chine. Loin d’abandonner l’intervention publique au profit d’un simple fonctionnement des marchés, la Corée du Sud a progressivement transformé les instruments de son action économique afin de préserver sa position dans les chaînes de valeur mondiales et de maintenir son avance technologique dans plusieurs secteurs stratégiques.
L’article montre que cette évolution ne procède pas d’une rupture mais d’une adaptation progressive du modèle coréen. Les réformes engagées après la crise asiatique conduisent à une modernisation de la gouvernance des chaebols et à un renforcement des mécanismes de concurrence, sans remettre en cause l’existence de grands groupes industriels considérés comme des vecteurs essentiels de compétitivité internationale. Dans le même temps, l’État réoriente progressivement ses priorités vers la recherche, l’innovation, les technologies numériques, les semi-conducteurs, les batteries, l’intelligence artificielle et les infrastructures de communication, tout en développant une politique active de sécurisation des chaînes d’approvisionnement.
Cette mutation institutionnelle s’accompagne d’une redéfinition de la notion même de politique industrielle. Celle-ci ne se limite plus au soutien des capacités manufacturières mais intègre désormais la souveraineté technologique, la sécurité économique, la résilience industrielle, la gouvernance des données et la maîtrise des technologies critiques. À l’instar du Japon, mais selon des modalités propres à son économie fortement structurée autour des chaebols, la Corée du Sud illustre le passage progressif d’un État développeur (Developmental State) à un Etat stratège ou même un État de sécurité économique (Economic Security State).
L’article s’inscrit dans une recherche comparative consacrée à l’évolution des grandes politiques industrielles contemporaines. Après les travaux consacrés aux États-Unis, à la Chine et au Japon, cette étude permet de mettre en évidence les convergences et les spécificités des trajectoires asiatiques face à la considérable montée en puissance de l’économie chinoise dans la mondialisation, à la révolution numérique et aux nouvelles formes de concurrence géoéconomique. Elle montre enfin que l’expérience sud-coréenne offre plusieurs enseignements pour l’Union européenne et ses Etats membres, notamment en ce qui concerne l’articulation entre politique industrielle, politique de concurrence, innovation, souveraineté technologique et sécurité économique dans un contexte marqué par la fragmentation croissante de l’économie mondiale.
Introduction
Depuis le début du XXIe siècle, les principales puissances économiques ont profondément renouvelé leur conception de la politique industrielle. Longtemps considérée comme incompatible avec l’ouverture des marchés et la mondialisation, l’intervention économique de l’État connaît aujourd’hui un regain d’intérêt sous l’effet de la révolution numérique, de la montée des dépendances technologiques, des ruptures des chaînes d’approvisionnement et de l’intensification des rivalités géoéconomiques. Les semi-conducteurs, les données, les infrastructures numériques, l’intelligence artificielle, les batteries, les terres rares ou encore les capacités de recherche sont désormais au cœur des stratégies nationales de puissance.[1]
Cette évolution s’inscrit dans une transformation plus profonde de l’action économique publique. Les politiques industrielle, commerciale, de concurrence, d’innovation et de sécurité économique, longtemps analysées séparément, tendent désormais à former un ensemble de plus en plus cohérent, orienté vers le renforcement de la compétitivité, de la résilience et de la souveraineté technologique des États.[2]
Le présent article s’inscrit dans une recherche comparative consacrée aux mutations contemporaines des grandes politiques économiques. Après plusieurs études portant sur les transformations de la politique industrielle des États-Unis et de la Chine depuis l’entrée de cette dernière à l’Organisation mondiale du commerce, ainsi que sur les évolutions récentes des politiques de concurrence américaine, chinoise et européenne, une première recherche consacrée au Japon a montré comment l’ancien developmental state avait progressivement évolué vers un véritable economic security state. La présente étude prolonge cette réflexion en analysant la trajectoire de la Corée du Sud, autre grande économie d’Asie orientale dont l’évolution institutionnelle présente à la fois de profondes analogies et des spécificités remarquables.[3]
Le cas coréen présente en effet un intérêt particulier. Si le Japon constitue la matrice historique de l’État développeur asiatique, la Corée du Sud en représente sans doute la forme la plus volontariste durant les dernières décennies du XXe siècle. Toutefois, la crise financière asiatique de 1997, l’entrée de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce en décembre 2001, puis la révolution numérique et la montée des rivalités technologiques entre Washington et Pékin conduisent progressivement les autorités coréennes à redéfinir les instruments et les objectifs de leur politique industrielle. Les réformes engagées concernent non seulement les chaebols et les institutions économiques, mais également les politiques d’innovation, la gouvernance des données, les technologies critiques et la sécurité des chaînes de valeur.[4]
L’hypothèse défendue dans cette étude est que la Corée du Sud n’a pas abandonné son État développeur ; elle l’a profondément transformé. Initialement centré sur l’industrialisation accélérée, les exportations et le soutien aux grands groupes industriels, celui-ci évolue progressivement vers un modèle dans lequel innovation, politique industrielle, concurrence, numérique et sécurité économique deviennent étroitement interdépendants. La politique industrielle cesse ainsi d’être une politique sectorielle pour devenir l’un des principaux instruments de la stratégie nationale de puissance.
Au-delà du seul cas coréen, cette recherche participe d’une réflexion plus générale sur les métamorphoses contemporaines de l’État stratège. La comparaison des trajectoires américaine, chinoise, japonaise, sud-coréenne et, ultérieurement, taïwanaise doit permettre de mieux comprendre les nouvelles formes de l’intervention économique publique et d’en dégager les enseignements pour l’Union européenne, confrontée à son tour aux défis de la souveraineté technologique, de la compétitivité industrielle et de l’autonomie stratégique.[5]
L’article est organisé en quatre parties. La première revient sur les facteurs ayant conduit à la remise en cause du modèle industriel coréen à partir de la crise asiatique de 1997. La deuxième analyse la réinvention progressive de l’État stratège autour de l’innovation, du numérique et des technologies critiques. La troisième étudie l’adaptation du capitalisme coréen à la mondialisation numérique et aux nouveaux enjeux concurrentiels. La quatrième montre l’émergence d’une véritable politique de sécurité économique centrée sur les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle et la résilience des chaînes de valeur et dégage les principaux enseignements pour l’Union européenne.
I – Les remises en cause du modèle de développement coréen : de la crise asiatique à la montée en puissance de la Chine
Pendant plusieurs décennies, la Corée du Sud a constitué l’une des réussites économiques les plus spectaculaires de l’après-guerre. Fondé sur une industrialisation rapide, une forte orientation exportatrice, une coopération étroite entre l’État et les chaebols ainsi qu’un investissement massif dans l’éducation et les technologies, le modèle coréen a permis au pays d’accéder, en une génération, au rang des principales puissances industrielles mondiales. Cette trajectoire semblait confirmer la remarquable capacité de l’État développeur coréen à accompagner la montée en gamme de son économie et à renforcer sa compétitivité internationale.[6]
Toutefois, la fin des années 1990 ouvre une période de profondes recompositions. La crise financière asiatique de 1997 révèle les fragilités accumulées au sein du système financier et de la gouvernance des grands groupes industriels. Quelques années plus tard, l’adhésion de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce bouleverse durablement les équilibres économiques de l’Asie orientale en accélérant le déplacement des capacités industrielles, des investissements et des chaînes de valeur. À ces transformations s’ajoutent progressivement le vieillissement démographique, le ralentissement des gains de productivité ainsi que l’émergence de la révolution numérique, qui remettent en cause les ressorts traditionnels de la croissance coréenne.[7]
L’ensemble de ces évolutions conduit progressivement les autorités sud-coréennes à repenser les fondements mêmes de leur stratégie de développement. Les transformations de l’environnement international (A), les limites internes du modèle hérité de l’industrialisation accélérée (B) et l’épuisement progressif des instruments traditionnels de l’État développeur (C) expliquent ainsi la profonde réorientation de la politique industrielle engagée au cours des deux premières décennies du XXIe siècle.
A. L’entrée de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce et la recomposition de l’économie politique asiatique
L’adhésion de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce, le 11 décembre 2001, constitue l’un des principaux tournants de l’histoire économique contemporaine. Si cet événement transforme profondément les échanges mondiaux, ses effets apparaissent avec une intensité particulière en Asie orientale, où les économies industrielles les plus avancées voient progressivement se redessiner les chaînes régionales de production, les flux d’investissement et les spécialisations technologiques. Pour la Corée du Sud, l’ouverture accélérée de l’économie chinoise représente simultanément une opportunité exceptionnelle d’expansion commerciale et un défi stratégique de long terme.[8]
Au cours des années 2000, les échanges économiques entre les deux pays connaissent une croissance spectaculaire. Les entreprises coréennes investissent massivement en Chine afin de bénéficier de coûts de production plus faibles tout en conservant la maîtrise des activités de conception, des composants à forte valeur ajoutée et des technologies les plus avancées. Une nouvelle division régionale du travail se met progressivement en place : la Chine devient un vaste atelier d’assemblage intégré aux chaînes de valeur mondiales, tandis que la Corée renforce sa spécialisation dans les biens intermédiaires, les composants électroniques, les équipements industriels et les technologies avancées.[9]
Cette complémentarité initiale masque toutefois une évolution plus profonde. Grâce à des politiques industrielles particulièrement ambitieuses, à l’accumulation rapide des capacités technologiques et à l’essor de vastes programmes publics d’innovation, la Chine entreprend progressivement de remonter l’ensemble des chaînes de valeur. À partir des années 2010, les entreprises chinoises ne se contentent plus d’assembler des produits conçus à l’étranger ; elles développent leurs propres capacités de recherche, d’ingénierie et d’innovation dans des secteurs jusque-là dominés par les entreprises japonaises, coréennes, européennes ou américaines. Les domaines de l’électronique, des télécommunications, des batteries, des véhicules électriques ou des technologies numériques illustrent particulièrement cette montée en gamme.[10]
Pour la Corée du Sud, cette évolution modifie progressivement les fondements mêmes de la compétitivité nationale. Les avantages comparatifs fondés sur les coûts salariaux disparaissent rapidement, tandis que les positions acquises dans plusieurs industries technologiques deviennent plus contestables. Les autorités coréennes prennent progressivement conscience que la pérennité du modèle de croissance ne pourra plus reposer sur les seules performances exportatrices des grands groupes industriels ; elle suppose désormais un renouvellement permanent des capacités d’innovation, une montée continue dans les segments technologiques les plus sophistiqués ainsi qu’une diversification des sources de croissance.[11]
Cette recomposition de l’économie politique asiatique produit également des conséquences géopolitiques. L’interdépendance économique croissante entre Séoul et Pékin s’accompagne progressivement de nouvelles formes de dépendance industrielle et technologique, tandis que les tensions sino-américaines placent la Corée dans une position de plus en plus délicate. Alliée stratégique des États-Unis tout en étant profondément intégrée à l’économie chinoise, elle doit progressivement apprendre à concilier ouverture commerciale, sécurité économique et autonomie technologique. Cette problématique deviendra l’un des fils conducteurs de la transformation de la politique industrielle coréenne au cours des deux décennies suivantes.[12]
Ainsi, loin de constituer un simple changement du contexte commercial international, l’entrée de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce marque le début d’une recomposition profonde de l’environnement stratégique dans lequel évolue la Corée du Sud. L’État développeur hérité des décennies précédentes n’est plus confronté à un simple processus de mondialisation ; il doit désormais répondre à l’émergence d’un concurrent capable de rivaliser simultanément sur les coûts, les capacités industrielles, les technologies et l’innovation. Cette transformation constitue l’un des principaux facteurs expliquant la profonde réorientation de la politique industrielle coréenne au début du XXIe siècle.
B. Les limites du modèle hérité de l’industrialisation accélérée
La crise financière asiatique de 1997 constitue sans doute le plus profond choc économique subi par la Corée du Sud depuis le début de son industrialisation rapide dans les années 1960. Au-delà de la violence de la récession, de l’effondrement du système financier et du recours inédit à l’assistance du Fonds monétaire international, cette crise révèle les fragilités structurelles qui s’étaient progressivement accumulées au sein du modèle de développement coréen. Celui-ci, remarquablement efficace durant les décennies de rattrapage industriel, apparaît désormais moins adapté à une économie avancée confrontée à la mondialisation financière, à la révolution technologique et à une concurrence internationale profondément renouvelée.[13]
Le premier facteur de vulnérabilité réside dans les caractéristiques mêmes du capitalisme coréen. Depuis les années 1960, la croissance s’est largement appuyée sur les chaebols, grands conglomérats familiaux bénéficiant d’un accès privilégié au financement, d’un soutien actif des pouvoirs publics et d’une forte diversification sectorielle. Ce modèle a permis une industrialisation rapide et une remarquable montée en gamme technologique. Il a toutefois favorisé un niveau élevé d’endettement, une allocation parfois peu efficiente du capital ainsi que des structures de gouvernance souvent opaques. La crise de 1997 met brutalement en lumière ces déséquilibres et conduit les autorités à engager d’importantes réformes visant à renforcer la transparence financière, la responsabilité des dirigeants et la discipline de marché.[14]
Ces réformes ne remettent cependant pas en cause le rôle central des chaebols dans l’économie nationale. Les grands groupes demeurent les principaux vecteurs des exportations, de la recherche industrielle et des investissements technologiques. La relation entre l’État et les grandes entreprises évolue néanmoins sensiblement : il ne s’agit plus d’organiser une industrialisation extensive fondée sur l’accumulation du capital et la conquête des marchés internationaux, mais de favoriser une croissance davantage tirée par l’innovation, la productivité et les technologies de pointe.[15]
Parallèlement, plusieurs évolutions structurelles commencent à peser sur le potentiel de croissance de l’économie coréenne. Le vieillissement démographique s’accélère, réduisant progressivement la population active et accentuant les tensions sur le marché du travail. Les gains de productivité, longtemps exceptionnellement élevés, ralentissent à mesure que l’économie atteint la frontière technologique. Les écarts entre les grandes entreprises exportatrices et les petites et moyennes entreprises se creusent, tandis que le secteur des services demeure relativement moins productif que dans d’autres économies développées. Ces déséquilibres limitent progressivement la diffusion des gains d’innovation à l’ensemble du tissu économique.[16]
La transformation des sources de la compétitivité internationale accentue encore ces difficultés. Dans les premières phases de l’industrialisation, la croissance reposait largement sur la mobilisation du capital, le transfert de technologies étrangères et l’expansion des capacités manufacturières. À partir des années 2000, la création de valeur dépend de plus en plus des actifs immatériels, des capacités de recherche, des logiciels, des données, des brevets et des écosystèmes d’innovation. La simple efficacité industrielle ne suffit plus ; elle doit être complétée par une capacité permanente d’innovation et d’adaptation technologique.[17]
Cette évolution conduit progressivement les autorités coréennes à reconsidérer la nature même de l’intervention publique. L’objectif n’est plus seulement de soutenir certains secteurs industriels ou de faciliter les exportations, mais de créer un environnement favorable à l’innovation, à l’entrepreneuriat technologique, à la diffusion du numérique et à la montée en compétences de l’ensemble de l’économie. Les politiques de recherche, d’enseignement supérieur, de concurrence, de financement de l’innovation et de transformation numérique acquièrent ainsi une importance croissante au sein de la stratégie nationale de développement.[18]
Au cours des années 2010, ces mutations sont encore renforcées par les nouvelles incertitudes de l’économie mondiale. Les tensions commerciales sino-américaines, la multiplication des politiques industrielles dans les grandes puissances et les premières préoccupations relatives à la sécurité des chaînes d’approvisionnement conduisent progressivement les autorités coréennes à intégrer des considérations de résilience économique et de souveraineté technologique dans leur réflexion stratégique. L’État développeur, conçu à l’origine comme un instrument d’industrialisation accélérée, est progressivement appelé à devenir un État stratège capable d’organiser l’innovation, de sécuriser les technologies critiques et d’accompagner les transformations de long terme de l’économie nationale.[19]
Ainsi, les difficultés rencontrées par la Corée du Sud après la crise asiatique ne traduisent pas l’échec du modèle de développement hérité des décennies précédentes. Elles témoignent davantage de son épuisement partiel face à un environnement économique profondément renouvelé. Les institutions qui avaient assuré le succès du rattrapage industriel doivent désormais être adaptées à une économie fondée sur la connaissance, les technologies numériques et l’innovation permanente. C’est précisément cette transformation que traduisent les nouvelles orientations de la politique industrielle coréenne au début du XXIe siècle.
C. L’épuisement relatif du modèle de l’État développeur sud-coréen
Les transformations observées depuis la fin des années 1990 ne remettent nullement en cause les succès historiques du modèle coréen de développement. En quelques décennies, celui-ci a permis au pays de passer d’une économie largement agricole à l’une des principales puissances industrielles et technologiques mondiales. Cette réussite demeure l’une des illustrations les plus abouties de ce que la littérature économique a qualifié d’« État développeur » (developmental state), caractérisé par une forte capacité administrative, une coopération étroite entre pouvoirs publics et entreprises ainsi qu’une stratégie cohérente d’industrialisation orientée vers les exportations.[20]
Toutefois, les conditions qui avaient assuré l’efficacité de ce modèle se transforment progressivement. L’économie coréenne n’est plus une économie de rattrapage technologique ; elle fait désormais partie des pays avancés situés à la première frontière mondiale de l’innovation. Les politiques publiques ne peuvent donc plus se limiter à organiser le transfert de technologies étrangères, à soutenir les investissements industriels ou à favoriser les exportations. Elles doivent désormais créer les conditions d’une innovation permanente, de la production des connaissances et de la maîtrise des technologies les plus avancées.[21]
Cette évolution et le niveau de développement atteint modifient profondément la nature même de l’action publique. Durant les premières décennies de l’industrialisation, l’État orientait directement les investissements, facilitait l’accès au crédit, protégeait certains secteurs stratégiques et accompagnait la constitution des grands groupes industriels. À mesure que l’économie gagne en maturité, son rôle devient davantage celui d’un coordinateur des politiques publiques, d’un investisseur dans les infrastructures de connaissance, d’un organisateur des écosystèmes d’innovation et d’un garant de la compétitivité de long terme. La logique de direction administrative cède progressivement la place à une logique de gouvernance stratégique.[22]
Cette mutation est renforcée par l’essor de la révolution numérique. Les déterminants traditionnels de la puissance industrielle — capital physique, capacités manufacturières ou économies d’échelle — demeurent essentiels, mais ils sont désormais complétés par des ressources nouvelles : données, logiciels, intelligence artificielle, réseaux numériques, propriété intellectuelle, capital humain hautement qualifié et infrastructures de recherche. La frontière entre politique industrielle, politique scientifique, politique numérique et politique d’innovation devient progressivement plus difficile à distinguer.[23]
Parallèlement, les incertitudes géopolitiques modifient elles aussi les finalités de l’intervention publique. Les tensions commerciales entre les États-Unis et la Chine, la multiplication des restrictions technologiques, la pandémie de Covid-19 puis les préoccupations croissantes relatives à la sécurité des chaînes d’approvisionnement révèlent que la compétitivité économique ne peut plus être dissociée de la résilience industrielle et de la sécurité économique. Les technologies critiques deviennent progressivement des enjeux de souveraineté autant que de croissance.[24]
Pour les autorités coréennes, cette accumulation de transformations conduit à un élargissement progressif de la politique industrielle. Celle-ci ne vise plus uniquement à soutenir certains secteurs manufacturiers ; elle tend à organiser l’ensemble des conditions institutionnelles favorables à l’innovation, à la transformation numérique, au développement des technologies critiques et à la sécurisation des capacités productives nationales. Les instruments traditionnels de l’État développeur sont ainsi progressivement complétés par de nouvelles politiques relatives à la recherche, au numérique, à l’intelligence artificielle, aux données, à la cybersécurité ou encore à la résilience des chaînes de valeur.[25]
Il ne s’agit donc pas de l’abandon du modèle coréen, mais de sa profonde transformation. L’État conserve un rôle central dans l’orientation du développement économique, mais les modalités de cette intervention évoluent sensiblement. La planification sectorielle cède progressivement la place à la définition de priorités technologiques, à la coordination des acteurs publics et privés et à la construction d’écosystèmes d’innovation capables de répondre à un environnement mondial devenu beaucoup plus instable et concurrentiel. L’État développeur devient progressivement un État stratège, dont la mission essentielle consiste moins à diriger directement l’économie qu’à créer les conditions institutionnelles de son adaptation permanente.[26]
Ainsi, les transformations intervenues depuis la crise asiatique et l’entrée de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce ne conduisent pas à la disparition du modèle coréen de développement. Elles ouvrent au contraire une nouvelle phase de son évolution historique. Les instruments hérités de l’industrialisation accélérée demeurent présents, mais ils sont progressivement intégrés dans une stratégie beaucoup plus large associant innovation, numérique, technologies critiques, concurrence et sécurité économique. C’est cette profonde réorientation qui constitue le fil directeur des développements examinés dans la deuxième partie.
II – La réinvention de la politique industrielle : de l’État développeur à l’État stratège de l’innovation
Les mutations économiques intervenues depuis la fin des années 1990 ne conduisent nullement la Corée du Sud à renoncer à son héritage industriel. Elles l’incitent, au contraire, à en renouveler profondément les fondements. L’intervention publique demeure au cœur de la stratégie nationale de développement, mais ses objectifs, ses instruments et ses modes d’action évoluent progressivement afin de répondre aux exigences d’une économie désormais fondée sur l’innovation, les technologies numériques, la recherche scientifique et les actifs immatériels.
Cette réorientation ne procède ni d’un retour aux politiques dirigistes de la période d’industrialisation accélérée, ni d’une conversion aux mécanismes d’un laisser-faire intégral. Elle traduit l’émergence d’une nouvelle génération de politiques industrielles dans lesquelles l’État agit moins comme un administrateur direct de l’économie que comme un coordinateur stratégique des investissements, des capacités scientifiques, des infrastructures technologiques et des écosystèmes d’innovation. La politique industrielle tend ainsi à devenir l’un des principaux instruments de la compétitivité technologique et de la souveraineté économique.
Cette transformation peut être analysée à travers trois évolutions complémentaires. La première concerne la redéfinition du rôle de l’État stratège et de ses instruments d’intervention (A). La deuxième porte sur le recentrage progressif des politiques publiques vers les technologies critiques appelées à structurer la compétitivité future de l’économie coréenne (B). Enfin, la troisième illustre l’intégration croissante du numérique dans l’ensemble de l’appareil productif, à travers la stratégie nationale de transformation digitale, le développement de l’industrie intelligente et la diffusion de l’innovation au sein de la société (C).
A. La redéfinition du rôle de l’État stratège
La sortie de la crise asiatique ouvre une période de profonde recomposition de l’action économique de l’État coréen. Si les réformes engagées à la fin des années 1990 renforcent les mécanismes de marché, elles ne conduisent nullement à un retrait durable de la puissance publique. Les autorités sud-coréennes considèrent au contraire que la montée des incertitudes technologiques, l’intensification de la concurrence internationale et la transformation de l’économie mondiale imposent un renouvellement des capacités stratégiques de l’État plutôt que leur affaiblissement.[27]
Cette évolution s’observe d’abord dans la transformation progressive des institutions chargées de la politique industrielle. Le ministère du Commerce, de l’Industrie et de l’Énergie (MOTIE), successeur du ministère du Commerce, de l’Industrie et des Ressources, voit ses compétences progressivement élargies afin d’intégrer les politiques relatives à l’innovation industrielle, aux technologies stratégiques, à la transition énergétique et, plus récemment, à la sécurité économique. Son action s’articule étroitement avec celle du ministère des Sciences et des Technologies (MSIT), dont les responsabilités couvrent la recherche publique, l’économie numérique, les télécommunications, l’intelligence artificielle et les technologies émergentes. Cette gouvernance interministérielle reflète une évolution profonde : la politique industrielle ne peut plus être dissociée des politiques scientifiques, numériques et technologiques.
Parallèlement, les gouvernements successifs mettent en place une série de stratégies nationales destinées à préparer la transition vers une économie de l’innovation. Les politiques de soutien aux exportations et aux grands groupes industriels sont progressivement complétées par des programmes consacrés à la recherche fondamentale, au développement des start-up technologiques, au financement du capital-risque, au renforcement des universités et à la diffusion des technologies numériques dans les petites et moyennes entreprises. L’objectif n’est plus seulement d’accroître les capacités productives, mais d’améliorer la qualité des écosystèmes d’innovation sur lesquels repose la compétitivité de long terme.[28]
Cette évolution s’accompagne d’une transformation de la relation entre l’État et les chaebols. Ceux-ci demeurent les principaux moteurs de l’investissement industriel, de la recherche privée et des exportations. Toutefois, les pouvoirs publics cherchent progressivement à favoriser une diffusion plus large de l’innovation vers l’ensemble du tissu économique. Les politiques industrielles accordent ainsi une attention croissante aux jeunes entreprises innovantes, aux PME technologiques, aux partenariats entre universités et entreprises ainsi qu’aux mécanismes de transfert de technologies. La compétitivité nationale n’est plus exclusivement pensée à travers la performance des grands groupes ; elle repose désormais sur la capacité de l’ensemble de l’écosystème productif à innover de manière continue.[29]
Cette nouvelle conception de l’État stratège apparaît également dans le recours accru aux feuilles de route technologiques, aux stratégies nationales de long terme et aux dispositifs de concertation entre administrations, entreprises, instituts de recherche et universités. Les pouvoirs publics privilégient de plus en plus une logique d’orientation stratégique plutôt que d’interventions directes dans les décisions microéconomiques. L’État fixe les priorités, mobilise les financements, coordonne les acteurs et favorise les investissements dans les secteurs considérés comme déterminants pour la croissance future. Cette gouvernance s’inscrit pleinement dans les évolutions contemporaines des politiques industrielles observées dans les principales économies développées.[30]
La crise sanitaire de 2020 puis l’intensification des rivalités technologiques entre les États-Unis et la Chine accélèrent encore cette évolution. Les autorités coréennes prennent progressivement conscience que la compétitivité industrielle ne peut plus être dissociée des questions de résilience, de maîtrise des technologies critiques et de sécurité des approvisionnements. Les notions de souveraineté technologique, de chaînes de valeur sécurisées et de sécurité économique commencent ainsi à irriguer l’ensemble des politiques industrielles, annonçant les orientations qui seront développées au cours de la décennie 2020.[31]
Ainsi, la transformation engagée depuis le début du XXIe siècle ne marque pas l’abandon de l’État développeur coréen. Elle traduit au contraire son adaptation à une économie où la puissance industrielle dépend désormais de la capacité à organiser les interactions entre recherche, innovation, numérique, industrie et sécurité économique. Cette redéfinition de l’action publique prépare directement le recentrage des politiques industrielles vers les technologies critiques qui constitue la seconde dimension de cette réinvention.
B. Le recentrage sur les technologies critiques : quel portefeuille stratégique d’industries de souveraineté ?
L’un des changements les plus significatifs de la politique industrielle coréenne au cours des deux premières décennies du XXIe siècle réside dans l’évolution des critères mêmes de l’intervention publique. Durant la période de l’industrialisation accélérée, les pouvoirs publics privilégiaient essentiellement une approche sectorielle : sidérurgie, construction navale, automobile, pétrochimie ou électronique faisaient l’objet de politiques spécifiques destinées à favoriser leur montée en puissance et leur insertion dans les marchés mondiaux. À mesure que l’économie atteint la frontière technologique, cette logique laisse progressivement place à une approche beaucoup plus transversale fondée sur l’identification de technologies critiques, dont les applications concernent simultanément un grand nombre de secteurs industriels et conditionnent la compétitivité future de l’ensemble de l’économie.[32]
Cette évolution traduit une transformation profonde de la notion même de politique industrielle. Les autorités coréennes ne cherchent plus seulement à soutenir certaines branches manufacturières ; elles entendent désormais organiser un véritable portefeuille de capacités technologiques nationales couvrant l’ensemble des domaines jugés essentiels à la puissance économique, à la sécurité nationale et à la résilience des chaînes de valeur. Les semi-conducteurs, les batteries, la mobilité décarbonée, la robotique, les biotechnologies, les nouveaux matériaux, les technologies numériques ou encore les industries maritimes avancées sont progressivement conçus comme des composantes complémentaires d’un même système d’innovation.[33]
Cette approche est particulièrement visible sous les présidences de Lee Myung-bak, Park Geun-hye, Moon Jae-inpuis Yoon Suk Yeol.[34] Malgré des orientations politiques parfois différentes, les gouvernements successifs conservent une remarquable continuité dans l’identification des secteurs technologiques prioritaires. Les intitulés des stratégies évoluent — Future Growth Engines, Manufacturing Innovation 3.0, Innovative Growth, Korean New Deal, K-Semiconductor Strategy, National Advanced Strategic Industries Strategy — mais elles poursuivent un objectif commun : préparer la transition de la Corée vers une économie reposant sur les technologies de rupture et les actifs immatériels davantage que sur les seuls avantages manufacturiers traditionnels.[35]
La montée en puissance des semi-conducteurs illustre sans doute le mieux cette nouvelle orientation. Dès les années 2000, les pouvoirs publics considèrent que cette industrie constitue l’infrastructure fondamentale de l’ensemble de l’économie numérique. Les composants électroniques ne sont plus seulement un secteur exportateur parmi d’autres : ils deviennent une technologie générique indispensable à l’intelligence artificielle, aux télécommunications, à l’automobile, aux équipements industriels, aux infrastructures numériques ou encore aux systèmes de défense. Cette centralité explique l’importance croissante accordée au maintien de capacités nationales de conception, de fabrication et de recherche dans l’ensemble de la chaîne de valeur des puces électroniques.[36]
La stratégie coréenne repose ici sur une articulation particulièrement étroite entre l’État et les grands groupes industriels. Les investissements massifs réalisés par Samsung Electronics et SK Hynix sont accompagnés par un ensemble de mesures publiques associant crédits d’impôt, soutien à la recherche, développement des infrastructures industrielles, formation des ingénieurs et sécurisation des approvisionnements en équipements critiques. Le lancement, en 2021, de la K-Semiconductor Strategy marque une étape importante de cette politique en fixant l’objectif de consolider le premier écosystème mondial intégré de semi-conducteurs, depuis la recherche jusqu’à la production de masse. Les autorités entendent ainsi préserver un avantage technologique devenu déterminant dans le contexte de la rivalité sino-américaine et des tensions croissantes autour des chaînes mondiales d’approvisionnement.[37]
Au-delà des seuls grands groupes, cette stratégie vise également à renforcer l’ensemble de l’écosystème industriel. Une attention particulière est portée aux entreprises spécialisées dans les équipements de fabrication, les matériaux de haute pureté, les logiciels de conception (Electronic Design Automation), les laboratoires publics et les universités techniques. L’objectif poursuivi n’est pas seulement de maintenir des capacités industrielles existantes, mais de réduire les vulnérabilités susceptibles d’affecter les segments les plus sensibles de la chaîne de valeur. Cette approche systémique rapproche progressivement la politique industrielle coréenne des préoccupations contemporaines de sécurité économique observées dans les principales puissances technologiques.[38]
Les batteries constituent le second pilier de cette stratégie de leadership technologique. L’accélération mondiale de la transition énergétique, le développement des véhicules électriques et l’essor des systèmes de stockage de l’électricité transforment rapidement cette industrie en secteur stratégique. Très tôt, les autorités coréennes identifient cette évolution comme une opportunité majeure de renforcer la spécialisation technologique du pays. Les investissements réalisés par LG Energy Solution, Samsung SDI et SK On sont ainsi accompagnés de politiques publiques destinées à soutenir la recherche sur les nouvelles générations de batteries, à développer les capacités nationales de production et à sécuriser l’accès aux matières premières critiques indispensables à leur fabrication.[39]
Cette politique dépasse largement le seul secteur des batteries. Elle s’inscrit dans une stratégie plus globale de mobilité décarbonée associant véhicules électriques, piles à combustible, hydrogène, infrastructures de recharge et logiciels embarqués. Les pouvoirs publics encouragent ainsi le développement d’un véritable écosystème industriel dans lequel interagissent constructeurs automobiles, fabricants de batteries, entreprises chimiques, laboratoires publics et universités. Les investissements engagés par Hyundai Motor Company dans les véhicules électriques et les technologies hydrogène illustrent cette volonté de préparer les transformations de long terme de l’industrie automobile mondiale plutôt que de préserver les seules positions acquises dans les motorisations traditionnelles.[40]
La dimension géopolitique de cette stratégie apparaît de plus en plus nettement au cours des années 2020. Les tensions internationales relatives au lithium, au cobalt, au nickel ou aux terres rares conduisent progressivement les autorités coréennes à intégrer la question des matières premières dans la politique industrielle elle-même. La sécurisation des approvisionnements, la diversification des partenariats internationaux, le recyclage des métaux stratégiques et le développement d’une économie circulaire deviennent progressivement des composantes à part entière de la compétitivité industrielle. Ainsi, la politique technologique ne se limite plus au soutien de l’innovation ; elle englobe désormais l’ensemble des conditions nécessaires à la résilience des chaînes de valeur nationales.[41]
L’ensemble de ces évolutions traduit un changement profond de perspective. La Corée ne cherche plus uniquement à conserver des positions acquises dans quelques secteurs d’excellence ; elle construit progressivement un portefeuille cohérent de technologies critiques dont les interactions renforcent simultanément la croissance, l’innovation, l’autonomie stratégique et la sécurité économique. Cette logique sera encore plus manifeste dans les domaines de la construction navale avancée, de la robotique et des biotechnologies, qui illustrent à leur tour la montée en puissance d’une politique industrielle fondée sur les écosystèmes technologiques plutôt que sur les seules spécialisations sectorielles.
Si les semi-conducteurs et les batteries occupent une place centrale dans la stratégie industrielle coréenne, ils ne constituent toutefois que les composantes les plus visibles d’une politique beaucoup plus ambitieuse. Les autorités sud-coréennes cherchent progressivement à constituer un ensemble cohérent de technologies critiques couvrant l’ensemble des secteurs susceptibles de déterminer la puissance industrielle au cours des prochaines décennies. Cette diversification répond à une double logique. D’une part, elle réduit les risques associés à une spécialisation excessive dans un nombre limité d’activités ; d’autre part, elle favorise les interactions technologiques entre secteurs industriels dont les innovations deviennent de plus en plus interdépendantes.[42]
La construction navale illustre particulièrement cette évolution. Longtemps considérée comme l’un des secteurs traditionnels de l’industrialisation coréenne, elle connaît depuis une quinzaine d’années une profonde transformation technologique. Face à la montée en puissance des chantiers chinois sur les segments standardisés, les industriels coréens abandonnent progressivement la concurrence par les coûts pour privilégier les navires à très haute valeur ajoutée : méthaniers de nouvelle génération, bâtiments destinés au transport de gaz naturel liquéfié, navires alimentés par des carburants alternatifs, plateformes offshore de nouvelle génération, bâtiments militaires de haute technologie et, plus récemment, navires autonomes intégrant des systèmes avancés d’intelligence artificielle, de navigation numérique et de maintenance prédictive. Cette montée en gamme résulte d’une coopération particulièrement étroite entre les pouvoirs publics, les instituts de recherche maritime et les principaux groupes industriels, notamment HD Hyundai, Hanwha Ocean et Samsung Heavy Industries. Les politiques publiques soutiennent non seulement les investissements industriels, mais également le développement des logiciels embarqués, des capteurs, des systèmes de navigation intelligente, des technologies environnementales et des nouveaux carburants maritimes. La construction navale devient ainsi un véritable laboratoire de convergence entre industrie lourde, numérique, intelligence artificielle et transition énergétique.[43]
Cette évolution revêt également une dimension géopolitique croissante. La maîtrise des capacités de construction navale conditionne désormais non seulement les performances commerciales de la Corée, mais également sa sécurité énergétique, ses capacités militaires, son rôle dans les chaînes logistiques mondiales et son influence dans l’espace Indopacifique. Plusieurs analyses américaines soulignent d’ailleurs que les chantiers coréens constituent aujourd’hui un élément essentiel de la résilience industrielle des alliés des États-Unis dans la région. Au Japon également, plusieurs rapports gouvernementaux et travaux universitaires observent avec attention la montée en puissance technologique des industriels coréens, considérée comme l’un des principaux facteurs de recomposition des équilibres industriels régionaux dans le domaine maritime.[44]
La politique industrielle coréenne s’étend parallèlement à d’autres technologies génériques dont les applications concernent l’ensemble du système productif. La robotique industrielle constitue depuis longtemps l’un des domaines d’excellence du pays. Toutefois, les politiques publiques cherchent désormais à dépasser la seule automatisation des chaînes de production afin de développer des robots collaboratifs, des systèmes autonomes, des applications médicales, logistiques ou agricoles ainsi que l’intégration de l’intelligence artificielle dans les équipements industriels. Cette orientation répond autant aux besoins de compétitivité qu’aux contraintes démographiques résultant du vieillissement rapide de la population active.[45]
Les biotechnologies et les sciences de la vie occupent également une place croissante dans les stratégies nationales. Les investissements réalisés dans la pharmacie, les biomédicaments, la médecine personnalisée, les technologies génomiques et les bioprocédés témoignent de la volonté des autorités de diversifier les moteurs de la croissance future. L’expérience acquise durant la pandémie de Covid-19 renforce encore cette orientation en mettant en évidence l’importance stratégique des capacités nationales de recherche biomédicale, de production pharmaceutique et de réponse aux crises sanitaires. La sécurité économique tend ainsi à intégrer progressivement la sécurité sanitaire parmi ses nouvelles dimensions.[46]
Les nouveaux matériaux, les technologies quantiques, les réseaux de nouvelle génération, l’informatique de haute performance, l’intelligence artificielle générative et les infrastructures numériques viennent progressivement compléter ce portefeuille technologique. Les autorités coréennes privilégient ici une logique d’écosystème plutôt qu’une juxtaposition de politiques sectorielles. Les différents programmes publics sont conçus de manière à favoriser les transferts technologiques, la circulation des compétences, les coopérations entre universités, centres de recherche et entreprises, ainsi que la diffusion de l’innovation vers les petites et moyennes entreprises. L’objectif poursuivi est de multiplier les complémentarités entre technologies plutôt que de soutenir isolément quelques champions industriels. Cette approche distingue sensiblement la stratégie coréenne de plusieurs modèles étrangers. À la différence du modèle américain, largement structuré autour de l’initiative des grandes entreprises privées et du financement des technologies duales par la défense, la Corée conserve une forte capacité de coordination publique. À la différence également du capitalisme d’État chinois, les autorités n’entendent pas substituer l’État au marché mais organiser les conditions d’un fonctionnement plus efficace des écosystèmes d’innovation. La politique industrielle apparaît ainsi comme un instrument d’orientation stratégique davantage que comme un mécanisme permanent d’administration directe de l’économie.[47]
Au terme de cette évolution, la politique industrielle coréenne ne peut plus être analysée comme un simple ensemble de soutiens sectoriels. Elle tend désormais à constituer un véritable portefeuille stratégique de technologies critiques, dans lequel semi-conducteurs, batteries, industries navales avancées, robotique, biotechnologies, intelligence artificielle, infrastructures numériques et nouveaux matériaux se renforcent mutuellement. Cette vision systémique de la compétitivité prépare directement l’émergence d’une doctrine de sécurité économique appelée à se développer pleinement au cours des années 2020.
C. La transformation numérique de l’économie : vers un écosystème national de l’innovation
La réorientation de la politique industrielle coréenne ne saurait être pleinement comprise sans prendre en considération la place croissante qu’occupent les technologies numériques dans les stratégies nationales de développement. Au cours des années 2010, la révolution numérique transforme profondément les conditions de la compétitivité industrielle. Les données, les logiciels, les infrastructures de communication, l’intelligence artificielle, les réseaux de nouvelle génération et les capacités de calcul deviennent progressivement des facteurs de production aussi déterminants que le capital physique ou les infrastructures industrielles traditionnelles.[48] Pour les autorités coréennes, l’enjeu ne consiste donc plus uniquement à développer quelques secteurs technologiques de pointe, mais à diffuser les technologies numériques dans l’ensemble du système productif afin d’en accroître durablement la productivité, la capacité d’innovation et la résilience.
Cette évolution conduit à une transformation profonde de la conception même de la politique industrielle. Les programmes publics ne sont plus exclusivement orientés vers le soutien de secteurs spécifiques ; ils visent désormais à favoriser l’intégration des technologies numériques dans l’ensemble des activités économiques. L’objectif poursuivi consiste à créer un véritable écosystème national de l’innovation au sein duquel les infrastructures numériques, la recherche scientifique, les universités, les entreprises, les investisseurs et les administrations publiques interagissent de manière permanente afin d’accélérer la diffusion des innovations.[49]
Cette orientation apparaît avec une particulière netteté dans la stratégie Manufacturing Innovation 3.0, lancée au milieu des années 2010. Inspirée des transformations observées dans les principales économies industrielles, elle vise à moderniser l’appareil productif coréen par le développement des usines intelligentes (smart factories), de l’Internet des objets industriels, de la robotique avancée, de l’automatisation des procédés de fabrication et de l’analyse des données en temps réel. Les pouvoirs publics encouragent ainsi la diffusion des technologies numériques non seulement auprès des grands groupes industriels mais également dans les petites et moyennes entreprises, considérées comme un maillon essentiel de la compétitivité nationale.[50]
L’un des aspects les plus remarquables de cette politique réside précisément dans cette volonté de diffuser l’innovation au-delà des seuls chaebols. Si ceux-ci demeurent les principaux investisseurs privés en recherche et développement, les autorités considèrent progressivement que la compétitivité future de la Corée dépend également de la capacité des PME à intégrer les nouvelles technologies numériques dans leurs processus de production, leurs relations avec les fournisseurs et leurs modèles d’affaires. Plusieurs programmes nationaux sont ainsi consacrés à la modernisation numérique des entreprises de taille intermédiaire, au développement des plateformes collaboratives, à la formation des salariés et à l’accompagnement des transformations organisationnelles nécessaires à l’adoption des technologies de l’industrie 4.0.[51]
Cette logique est renforcée au début des années 2020 par le lancement du Korean New Deal, qui constitue l’une des réponses économiques majeures à la crise provoquée par la pandémie de Covid-19. Sans remettre en cause les orientations antérieures, cette stratégie accélère les investissements publics dans les infrastructures numériques, les centres de données, les réseaux de communication, l’intelligence artificielle, les services numériques et la transition écologique. Le (Korean) Digital New Deal et le (Korean) Green New Deal sont conçus comme deux composantes complémentaires d’une même stratégie de modernisation visant à préparer l’économie coréenne aux transformations technologiques et environnementales des décennies à venir.[52]
L’intelligence artificielle occupe progressivement une place centrale dans cette nouvelle génération de politiques industrielles. Les stratégies nationales publiées par le gouvernement soulignent que l’IA constitue une technologie générale susceptible de transformer simultanément l’industrie manufacturière, les services, la santé, les transports, les administrations publiques et la recherche scientifique. L’objectif poursuivi n’est pas seulement de soutenir le développement d’entreprises spécialisées dans l’intelligence artificielle, mais d’assurer une diffusion aussi large que possible de ces technologies dans l’ensemble de l’économie. La compétitivité industrielle dépend désormais de la capacité de chaque secteur à intégrer les progrès réalisés dans les domaines de l’apprentissage automatique, de l’analyse des données massives et des systèmes autonomes.[53]
Cette stratégie repose également sur un investissement massif dans les capacités nationales de recherche et de formation. Les universités, les instituts publics de recherche, les pôles technologiques et les centres d’excellence jouent un rôle essentiel dans la constitution de l’écosystème d’innovation coréen. Des établissements tels que le KAIST, le POSTECH ou encore les principaux instituts nationaux de recherche entretiennent des relations étroites avec les entreprises industrielles et les jeunes pousses technologiques. Les pouvoirs publics favorisent ainsi la circulation des compétences, le transfert de technologies, le financement des jeunes entreprises innovantes et le développement d’un capital-risque capable d’accompagner la croissance des nouveaux acteurs de l’économie numérique.[54]
L’importance accordée aux données constitue un autre trait caractéristique de cette évolution. Les autorités coréennes considèrent progressivement que les capacités de collecte, de traitement, de partage et de valorisation des données représentent désormais un facteur essentiel de compétitivité. Les politiques publiques encouragent ainsi le développement des infrastructures de données, des plateformes numériques, des normes d’interopérabilité et des mécanismes destinés à faciliter l’utilisation des données dans la recherche, l’industrie et les services, tout en recherchant un équilibre entre innovation, protection de la vie privée et sécurité des systèmes d’information.[55]
À travers ces différentes politiques, la Corée développe une conception particulièrement intégrée de la transformation numérique. Contrairement à une vision qui opposerait industrie et économie numérique, les autorités cherchent au contraire à organiser leur convergence. Les technologies numériques ne constituent pas un secteur autonome ; elles deviennent progressivement l’infrastructure commune sur laquelle repose l’ensemble des activités économiques. Cette approche favorise les interactions entre semi-conducteurs, robotique, intelligence artificielle, batteries, automobile, biotechnologies et industries maritimes, contribuant à renforcer la cohérence du portefeuille technologique national construit au cours des deux décennies précédentes.[56]
Ainsi, la politique industrielle coréenne ne vise plus seulement à faire émerger des champions nationaux dans quelques secteurs stratégiques. Elle tend désormais à diffuser les capacités d’innovation dans l’ensemble du tissu productif, afin que chaque entreprise puisse bénéficier des avancées réalisées dans les technologies critiques. L’avantage concurrentiel ne réside plus exclusivement dans l’excellence de quelques grands groupes industriels ; il repose de plus en plus sur la capacité de l’économie tout entière à absorber, diffuser et renouveler continuellement l’innovation. Cette diffusion systémique de l’innovation prépare directement les évolutions analysées dans la partie suivante, où les enjeux de concurrence, de données et de souveraineté numérique conduiront progressivement la Corée à adapter les fondements de son capitalisme technologique.
III – Concurrence, économie numérique et souveraineté technologique : l’adaptation du capitalisme coréen
La transformation de la politique industrielle ne saurait être dissociée de l’évolution du cadre concurrentiel dans lequel se développent désormais les entreprises coréennes. L’essor de l’économie numérique, la concentration croissante des marchés technologiques, la domination des grandes plateformes mondiales et l’intensification de la rivalité sino-américaine modifient profondément les conditions d’exercice de la concurrence. Les autorités coréennes sont ainsi conduites à adapter progressivement leurs instruments de régulation afin de préserver simultanément l’innovation, l’ouverture internationale de l’économie et les capacités technologiques nationales.
Cette évolution revêt une importance particulière pour la Corée du Sud. Contrairement aux États-Unis ou à la Chine, elle ne dispose pas d’un écosystème complet de plateformes numériques mondiales capables de structurer l’économie internationale. Son modèle de croissance repose au contraire sur une forte insertion dans les chaînes de valeur mondiales, une ouverture commerciale exceptionnelle et une dépendance importante à l’égard des infrastructures numériques développées par des entreprises étrangères. Dès lors, la politique de concurrence ne peut plus être pensée indépendamment des politiques industrielle, numérique et commerciale. Elle devient progressivement l’un des instruments de la compétitivité technologique et de la sécurité économique.
Cette recomposition apparaît à travers trois évolutions complémentaires. La première concerne l’adaptation progressive de la politique de concurrence aux nouvelles réalités de la mondialisation et de la puissance croissante des grands groupes technologiques (A). La deuxième porte sur les défis soulevés par la domination des plateformes numériques américaines, du cloud computing et de l’économie des données, qui conduisent les autorités coréennes à repenser les conditions d’un développement équilibré des marchés numériques (B). Enfin, la troisième montre comment la Corée cherche progressivement à construire une position originale entre les modèles américain et chinois, en conciliant ouverture internationale, gouvernance des données, souveraineté numérique et autonomie stratégique (C).
A. La politique de concurrence coréenne à l’épreuve de la mondialisation technologique
La politique de concurrence occupe depuis longtemps une place singulière dans l’évolution du capitalisme coréen. Durant la période de l’industrialisation accélérée, l’intervention publique privilégiait essentiellement les objectifs de croissance, d’industrialisation et de compétitivité internationale. Le développement des chaebols constituait alors l’un des principaux instruments de la stratégie économique nationale, quitte à reléguer au second plan certaines préoccupations relatives au fonctionnement concurrentiel des marchés. L’ouverture progressive de l’économie, les réformes engagées à la suite de la crise asiatique de 1997 et l’approfondissement de la mondialisation conduisent toutefois les autorités à rechercher un nouvel équilibre entre efficacité économique, innovation et préservation de la concurrence.[57]
Cette évolution se traduit notamment par le renforcement progressif des compétences de la Korea Fair Trade Commission (KFTC). Créée au début des années 1980, celle-ci voit progressivement son rôle s’élargir afin d’assurer non seulement le contrôle des pratiques anticoncurrentielles, mais également la surveillance des concentrations, la régulation des abus de position dominante, la lutte contre les ententes et l’encadrement des relations économiques au sein des grands groupes. Les réformes successives témoignent d’une volonté de rapprocher progressivement le droit coréen de la concurrence des standards observés dans les principales économies développées, tout en tenant compte des spécificités de la structure industrielle nationale.[58]
Toutefois, cette convergence demeure largement pragmatique. Les autorités coréennes n’ont jamais envisagé la politique de concurrence comme une fin en soi. À la différence d’une conception purement ordolibérale ou strictement consumériste, la concurrence est principalement conçue comme un instrument destiné à favoriser l’innovation, l’efficacité économique et le renouvellement des capacités industrielles. Cette approche conduit la KFTC à rechercher un équilibre permanent entre la nécessité de préserver une rivalité effective sur les marchés et celle de maintenir la compétitivité internationale des entreprises coréennes confrontées à des concurrents bénéficiant parfois de soutiens publics considérables.[59]
Cette recherche d’équilibre apparaît avec une particulière netteté dans le traitement des chaebols. Depuis la fin des années 1990, plusieurs réformes visent à améliorer leur gouvernance, à renforcer la transparence financière, à limiter certaines participations croisées et à prévenir les abus susceptibles de résulter de leur puissance économique. Pour autant, les pouvoirs publics ne cherchent nullement à remettre en cause leur rôle central dans l’économie nationale. Les grands groupes demeurent les principaux investisseurs en recherche et développement, les premiers exportateurs du pays et les acteurs essentiels de la stratégie industrielle nationale. La politique de concurrence tend ainsi moins à réduire leur taille qu’à améliorer leur fonctionnement et à favoriser une diffusion plus large des effets de l’innovation vers les petites et moyennes entreprises.[60]
Cette orientation se renforce avec l’essor de l’économie numérique. Les marchés numériques présentent des caractéristiques économiques nouvelles — effets de réseau, économies d’échelle, accumulation des données, coûts marginaux faibles et forte tendance à la concentration — qui conduisent progressivement les autorités coréennes à adapter leurs instruments d’analyse concurrentielle. La KFTC développe ainsi une expertise croissante dans l’examen des plateformes numériques, des marchés bifaces, des écosystèmes numériques et des opérations de concentration impliquant des entreprises technologiques, rejoignant les réflexions conduites parallèlement aux États-Unis, dans l’Union européenne et au Japon.[61]
Les investissements étrangers constituent également un enjeu croissant de la politique de concurrence. L’ouverture de l’économie coréenne demeure un élément fondamental de sa stratégie de développement. Toutefois, l’acquisition d’entreprises détenant des technologies sensibles, des capacités de recherche stratégiques ou des actifs numériques essentiels suscite désormais une attention accrue des pouvoirs publics. Sans remettre en cause le principe d’ouverture aux investissements internationaux, les autorités développent progressivement des mécanismes permettant de mieux prendre en compte les intérêts industriels et technologiques de long terme. Les frontières entre droit de la concurrence, politique industrielle et sécurité économique deviennent ainsi progressivement plus poreuses.[62]
Cette évolution traduit une transformation profonde de la philosophie générale de la politique de concurrence coréenne. Longtemps conçue comme un instrument d’accompagnement de la modernisation économique, elle tend désormais à devenir l’un des éléments d’une stratégie plus globale visant à préserver les capacités nationales d’innovation dans un environnement technologique profondément transformé. Les défis posés par la domination des grandes plateformes numériques internationales illustrent particulièrement cette nouvelle articulation entre concurrence, innovation et souveraineté technologique, qui constitue désormais l’un des principaux enjeux de la politique économique coréenne. Car la Corée du Sud apparaît le plus clairement comme une économie insérée dans des architectures de puissance que le pays ne contrôle pas.
B. Les marchés numériques face à la domination américaine : plateformes, données et dépendances technologiques
L’évolution de la politique de concurrence coréenne ne peut être pleinement comprise sans prendre en compte la structure profondément asymétrique des marchés numériques mondiaux. À mesure que l’économie se numérise, les infrastructures essentielles de la production, de la distribution et de la circulation de l’information se concentrent entre les mains de quelques grandes entreprises technologiques, principalement américaines. Les plateformes de commerce en ligne, les systèmes d’exploitation, les moteurs de recherche, les réseaux sociaux et surtout les infrastructures de cloud computing deviennent progressivement des points de passage obligés de l’activité économique mondiale.[63]
Pour la Corée du Sud, cette configuration pose un problème spécifique. L’économie nationale repose sur des capacités industrielles de très haut niveau, mais elle ne dispose pas d’acteurs comparables aux grandes plateformes globales capables de structurer les marchés numériques internationaux. Dès lors, une part croissante de l’activité économique dépend d’infrastructures numériques contrôlées par des entreprises étrangères, ce qui introduit une forme de dépendance systémique nouvelle, différente des dépendances industrielles classiques observées dans les chaînes de valeur manufacturières.[64]
Cette situation est particulièrement visible dans le domaine du cloud computing. Les infrastructures de stockage et de traitement des données sont dominées par quelques acteurs américains, dont Amazon Web Services, Microsoft Azure et Google Cloud. Ces plateformes ne se contentent pas de fournir des services techniques ; elles structurent également les écosystèmes numériques, conditionnent les choix technologiques des entreprises, influencent les architectures logicielles et jouent un rôle déterminant dans la circulation mondiale des données. Pour les entreprises coréennes, leur utilisation est devenue indispensable, y compris pour les acteurs industriels les plus avancés.[65]
Cette dépendance est renforcée par la centralité des écosystèmes logiciels américains dans l’économie numérique mondiale. Les systèmes d’exploitation, les environnements de développement, les plateformes de distribution d’applications et les standards techniques sont largement définis par des entreprises américaines. Même les acteurs industriels coréens les plus puissants, y compris dans les semi-conducteurs ou l’électronique, s’insèrent dans des chaînes de valeur numériques largement structurées par ces plateformes. La frontière entre industrie manufacturière et industrie logicielle devient ainsi de plus en plus poreuse.[66]
Les plateformes numériques occupent également une place croissante dans les relations économiques domestiques. Les services de commerce électronique, de mobilité, de paiement et de publicité en ligne sont dominés par quelques acteurs globaux, ce qui soulève des questions nouvelles pour la politique de concurrence. Les effets de réseau, la concentration des données et les économies d’échelle rendent particulièrement difficile l’émergence de concurrents locaux à grande échelle. Les autorités coréennes sont ainsi confrontées à des structures de marché dans lesquelles les dynamiques concurrentielles traditionnelles sont profondément modifiées.[67]
Cette situation a conduit la Korea Fair Trade Commission à développer progressivement de nouveaux outils d’analyse et d’intervention. Sans remettre en cause l’ouverture de l’économie numérique, elle cherche à mieux encadrer les pratiques susceptibles de renforcer les positions dominantes, notamment en matière d’accès aux données, d’interopérabilité des services, de transparence algorithmique et de conditions contractuelles imposées aux utilisateurs professionnels. Cette évolution s’inscrit dans un mouvement plus large observé dans les principales économies développées, où la régulation des plateformes devient un enjeu central de la politique de concurrence.[68]
Toutefois, la marge de manœuvre des autorités nationales reste structurellement limitée. La nature transnationale des plateformes numériques, leur capacité à opérer simultanément sur plusieurs marchés et leur contrôle des infrastructures de données réduisent l’efficacité des régulations purement nationales. La Corée se trouve ainsi dans une situation paradoxale : elle dispose d’une politique industrielle sophistiquée dans les technologies critiques, mais reste dépendante d’acteurs étrangers pour une partie essentielle de ses infrastructures numériques de base.[69]
Cette tension est particulièrement sensible dans le domaine du cloud et des services d’intelligence artificielle, où les entreprises coréennes doivent arbitrer entre performance technologique, coût et dépendance stratégique. L’intégration croissante de l’intelligence artificielle générative dans les processus industriels et les services accentue encore cette dépendance, dans la mesure où les modèles fondamentaux, les infrastructures de calcul et les écosystèmes logiciels restent largement concentrés dans un petit nombre d’entreprises américaines. La question n’est donc plus seulement celle de la concurrence, mais celle de la souveraineté technologique dans un environnement globalisé.[70]
Ainsi, la domination des plateformes numériques américaines ne constitue pas seulement un phénomène de marché. Elle structure profondément les conditions d’exercice de la politique économique coréenne. Elle oblige les autorités à penser simultanément l’ouverture internationale, la compétitivité industrielle et la dépendance technologique, dans un contexte où les instruments traditionnels de la politique de concurrence apparaissent insuffisants pour réguler des écosystèmes numériques globalisés. C’est précisément cette tension qui prépare l’émergence de nouvelles stratégies visant à définir une position autonome entre les modèles américain et chinois car les dirigeants sud-coréens et leurs populations très éduquées ne peuvent pas se satisfaire du fait que leur pays doive se contenter de n’être qu’une économie digitale subordonnée à des architectures de puissance que le pays ne contrôle pas. Cette perception devrait trouver une forte résonnance dans certaines nations européennes.
C. La Corée du Sud à la recherche d’une troisième voie entre Washington et Pékin : données, gouvernance et souveraineté numérique
L’ensemble des tensions mises en évidence dans les deux sous-parties précédentes conduit progressivement la Corée du Sud à rechercher une position d’équilibre entre les deux pôles structurants de l’économie numérique mondiale. D’un côté, les États-Unis dominent les infrastructures technologiques essentielles, les plateformes numériques globales, les systèmes d’exploitation et les services de cloud computing. De l’autre, la Chine développe un modèle alternatif fondé sur une forte intégration entre État, entreprises publiques et grandes plateformes nationales. Entre ces deux systèmes, la Corée tente de préserver une voie propre, caractérisée par l’ouverture économique, l’intégration internationale et la recherche d’une autonomie technologique relative.[71]
Cette recherche d’équilibre s’exprime d’abord dans le domaine de la gouvernance des données. La Corée participe activement aux discussions internationales sur la circulation des données, notamment à travers le concept de Data Free Flow with Trust (DFFT), promu initialement par le Japon.[72] L’objectif est de garantir la libre circulation des données à l’échelle internationale tout en établissant des standards de confiance permettant de concilier innovation, protection des données personnelles et sécurité nationale. Pour la Corée, cette approche constitue un compromis essentiel entre l’ouverture indispensable à son modèle économique et la nécessité croissante de protéger ses actifs numériques stratégiques.[73]
Dans le même temps, les autorités coréennes développent des instruments nationaux visant à encadrer l’utilisation des données et à renforcer la capacité de contrôle sur certaines infrastructures critiques. Sans adopter une logique de fermeture comparable à celle observée dans certains systèmes plus centralisés, elles cherchent à établir des règles de transparence, de localisation et d’interopérabilité permettant d’éviter une dépendance excessive à l’égard des grandes plateformes étrangères. Cette régulation progressive traduit une volonté d’équilibrer les impératifs de compétitivité et les exigences de souveraineté numérique.[74]
Cette tension se reflète également dans la politique industrielle numérique. La Corée encourage simultanément l’intégration dans les chaînes de valeur technologiques américaines et le développement de capacités nationales dans des domaines stratégiques tels que l’intelligence artificielle, le cloud souverain, les semi-conducteurs avancés ou les technologies de cybersécurité. Cette stratégie hybride repose sur une double logique : tirer parti des écosystèmes technologiques mondiaux tout en évitant une dépendance structurelle à l’égard de leurs acteurs dominants.[75]
L’un des traits distinctifs de cette approche réside dans la volonté de maintenir un haut niveau d’ouverture économique tout en renforçant les capacités nationales de négociation. Contrairement à un modèle fondé sur la fermeture ou la segmentation des marchés, la Corée privilégie une stratégie d’adaptation institutionnelle. Elle cherche à influencer les normes internationales, à participer aux instances de gouvernance numérique et à s’insérer dans les coalitions réglementaires émergentes, notamment avec l’Union européenne et certains partenaires de l’OCDE.[76]
Cette stratégie d’équilibre est également perceptible dans les relations économiques avec la Chine et les États-Unis. Avec les États-Unis, la Corée entretient une relation de forte intégration technologique et sécuritaire, notamment dans les domaines des semi-conducteurs, de la défense et des infrastructures numériques. Avec la Chine, elle conserve des liens industriels essentiels, notamment dans les chaînes de valeur manufacturières et les marchés régionaux. Cette double dépendance place la Corée dans une situation structurellement délicate, où chaque évolution des tensions sino-américaines a des effets directs sur ses choix industriels et technologiques.[77]
Dans ce contexte, la politique de concurrence et la régulation numérique deviennent des instruments indirects de politique étrangère économique. Les choix effectués par la KFTC ou par les autorités de régulation numérique ne peuvent plus être analysés uniquement à l’aune de la concurrence interne ; ils doivent également être compris comme des éléments d’une stratégie plus large visant à préserver la marge de manœuvre du pays dans un environnement technologique fragmenté.[78]
Cette recherche d’autonomie relative ne signifie pas une volonté de rupture avec les grands pôles technologiques mondiaux. Elle traduit plutôt une stratégie de positionnement intermédiaire, visant à tirer parti des deux systèmes sans s’y subordonner entièrement. En ce sens, la Corée du Sud se rapproche d’une forme de diplomatie économique technologique fondée sur la flexibilité, l’adaptation et la diversification des dépendances. Cette posture constitue l’une des réponses les plus sophistiquées aux défis posés par la fragmentation de l’économie numérique mondiale.[79]
Ainsi, la Corée ne cherche ni à reproduire le modèle américain de domination par les plateformes, ni à adopter le modèle chinois de centralisation étatique des données. Elle tente plutôt de construire une troisième voie numérique, fondée sur l’ouverture contrôlée, la participation aux normes internationales et le développement de capacités technologiques nationales dans les secteurs les plus critiques. Cette approche prépare directement l’émergence d’une politique de sécurité économique plus explicite, analysée dans la partie suivante.
IV. L’émergence de la sécurité économique : vers un État stratège intégral, quelles leçons ?
La transformation progressive de la politique industrielle et du cadre concurrentiel coréen débouche sur une recomposition plus profonde encore des instruments de l’action publique économique. L’intensification des rivalités technologiques entre grandes puissances, la montée des restrictions commerciales et technologiques, ainsi que la fragmentation croissante de l’économie mondiale conduisent à une redéfinition des objectifs mêmes de la politique économique. Il ne s’agit plus seulement de soutenir la compétitivité des entreprises nationales ou de garantir le bon fonctionnement des marchés, mais de préserver les capacités essentielles de production, d’innovation et de résilience dans un environnement international devenu structurellement instable.[80]
Dans ce contexte, la notion de sécurité économique s’impose progressivement comme un cadre unificateur des politiques industrielles, technologiques et commerciales. La Corée du Sud, du fait de son degré d’ouverture exceptionnel et de sa forte dépendance aux chaînes de valeur mondiales, est particulièrement exposée à ces évolutions. Elle est ainsi conduite à intégrer des préoccupations de souveraineté économique dans des domaines autrefois régulés exclusivement selon des logiques de marché. Cette évolution ne constitue pas une rupture avec les orientations antérieures, mais leur prolongement logique dans un contexte de compétition stratégique accrue.[81]
Cette quatrième partie analysera cette recomposition à travers trois dimensions complémentaires. La première porte sur la montée en puissance des instruments de sécurité économique dans la politique industrielle et commerciale coréenne (A). La deuxième examine l’intégration progressive des considérations de souveraineté technologique dans les politiques d’investissement, de contrôle des acquisitions et de protection des technologies sensibles (B). La troisième met en évidence la consolidation d’un État stratège intégré, dans lequel politique industrielle, concurrence et sécurité économique tendent à former un ensemble cohérent d’action publique (C). Enfin, une quatrième sous partie permet d’envisager quelles conséquences à tirer de l’expérience sud-coréenne pour l’Union Européenne et ses Etats membres.
A. La montée en puissance de la sécurité économique dans la politique industrielle et commerciale
La montée des tensions géoéconomiques au cours des années 2010 et 2020 conduit la Corée du Sud à réévaluer progressivement les fondements de sa stratégie d’ouverture économique. Historiquement, la croissance coréenne repose sur une insertion extrêmement profonde dans les échanges internationaux, une forte spécialisation dans les industries exportatrices et une intégration avancée dans les chaînes de valeur mondiales. Toutefois, cette dépendance structurelle devient progressivement un facteur de vulnérabilité dans un contexte marqué par la montée des restrictions technologiques, les tensions commerciales sino-américaines et la fragmentation des normes économiques internationales.[82]
Dans ce cadre, les autorités coréennes introduisent progressivement des considérations de sécurité économique dans la formulation des politiques industrielles. L’objectif n’est plus uniquement d’améliorer la compétitivité des entreprises nationales sur les marchés mondiaux, mais également de garantir la continuité des approvisionnements critiques, la résilience des chaînes de valeur et la protection des capacités technologiques stratégiques. Cette évolution se traduit par une diversification des instruments de politique publique, incluant des dispositifs de suivi des chaînes d’approvisionnement, des mécanismes d’alerte sur les ruptures potentielles et des politiques de constitution de stocks stratégiques dans certains secteurs industriels sensibles.[83]
Cette recomposition est particulièrement visible dans les secteurs des semi-conducteurs, des batteries et des matériaux critiques, où la Corée occupe des positions centrales dans les chaînes de valeur mondiales. Les autorités publiques développent des stratégies visant à réduire les risques liés à une concentration excessive des sources d’approvisionnement ou à une dépendance à l’égard de certains marchés étrangers. Sans remettre en cause le principe d’ouverture, elles cherchent à introduire une logique de gestion des risques dans la politique industrielle, marquant ainsi une évolution importante par rapport aux approches antérieures centrées principalement sur l’efficacité économique et la croissance.[84]
Parallèlement, la politique commerciale intègre progressivement des considérations de sécurité économique. Les accords commerciaux conclus par la Corée du Sud prennent de plus en plus en compte des enjeux liés à la résilience des chaînes de valeur, à la coopération technologique et à la protection des secteurs stratégiques. Cette évolution reflète une transformation plus générale du commerce international, dans lequel les flux économiques ne sont plus seulement régulés par des considérations d’avantage comparatif, mais également par des logiques de puissance et de sécurité.[85]
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Encadré 1
Principales institutions de la politique industrielle sud-coréenne
| Acronyme | Institution |
| EPB | Economic Planning Board (1961-1994), organe central de la planification économique. |
| MOTIE | Ministry of Trade, Industry and Energy, ministère chargé de la politique industrielle et de la sécurité économique. |
| KDB | Korea Development Bank, banque publique de développement. |
| KOTRA | Korea Trade-Investment Promotion Agency, agence de promotion du commerce et des investissements. |
| KDI | Korea Development Institute, institut public d’analyse économique. |
| KIET | Korea Institute for Industrial Economics and Trade, institut de recherche sur l’économie industrielle. |
| KIAT | Korea Institute for Advancement of Technology, agence de soutien à l’innovation. |
| KAIST | Korea Advanced Institute of Science and Technology, université publique de recherche. |
| ETRI | Electronics and Telecommunications Research Institute, institut public de recherche en électronique et télécommunications. |
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Ainsi, la sécurité économique devient progressivement un cadre structurant de la politique industrielle et commerciale coréenne. Elle ne se substitue pas aux objectifs traditionnels de croissance et d’innovation, mais les complète en introduisant une dimension nouvelle : celle de la gestion des vulnérabilités structurelles dans un environnement international instable. Cette évolution prépare directement l’analyse des instruments de souveraineté technologique et de contrôle des investissements étrangers, qui constitue l’objet de la sous-partie suivante.
B. Le contrôle des investissements étrangers et la protection des technologies sensibles
L’approfondissement de la sécurité économique conduit la Corée du Sud à renforcer progressivement ses mécanismes de contrôle des investissements étrangers, en particulier dans les secteurs considérés comme stratégiques pour la compétitivité technologique et la souveraineté industrielle. Cette évolution s’inscrit dans un mouvement international plus large de réévaluation de l’ouverture des économies face aux risques liés aux transferts de technologies sensibles, aux prises de participation dans les infrastructures critiques et à l’acquisition d’actifs industriels à haute intensité technologique.[86]
Historiquement, la Corée du Sud a construit son modèle de croissance sur une ouverture très large aux capitaux étrangers, considérés comme un vecteur essentiel de modernisation industrielle, d’intégration aux chaînes de valeur mondiales et de montée en gamme technologique. Toutefois, à partir des années 2010, puis plus nettement encore dans les années 2020, cette logique d’ouverture inconditionnelle est progressivement remplacée par une approche plus sélective, intégrant des critères de sécurité économique et de protection des technologies critiques.[87]
Cette évolution se traduit par le renforcement des procédures de notification et d’autorisation des investissements étrangers dans certains secteurs sensibles, notamment les semi-conducteurs, les batteries, les technologies de défense, les infrastructures numériques, les télécommunications et les matériaux avancés. Les autorités coréennes cherchent ainsi à prévenir les risques de transfert involontaire de technologies stratégiques vers des acteurs susceptibles de compromettre les intérêts industriels et sécuritaires du pays.[88]
Dans ce cadre, le rôle du Ministry of Trade, Industry and Energy (MOTIE) ainsi que celui de la Korea Trade-Investment Promotion Agency (KOTRA) devient central dans l’évaluation des opérations d’investissement. Ces institutions collaborent étroitement avec d’autres organes publics, notamment la KFTC, l’autorité de la concurrence coréenne déjà citée, afin d’identifier les opérations susceptibles de poser des problèmes de sécurité économique, notamment lorsqu’elles concernent des entreprises détenant des technologies critiques ou des positions dominantes dans des segments clés des chaînes de valeur mondiales.[89]
Par ailleurs, la Corée du Sud s’inscrit dans une dynamique de convergence progressive avec les pratiques observées dans d’autres grandes économies industrielles, notamment les États-Unis et l’Union européenne, qui ont développé des mécanismes de filtrage des investissements étrangers dans les secteurs sensibles. Cette convergence ne signifie pas une uniformisation complète des régimes juridiques, mais elle traduit une prise de conscience partagée de la nécessité de mieux encadrer les flux de capitaux dans un environnement marqué par la rivalité technologique et la fragmentation géoéconomique.[90]
L’un des enjeux majeurs de cette évolution réside dans la difficulté à concilier ouverture économique et protection stratégique. La Corée demeure fortement dépendante des investissements étrangers pour certaines capacités technologiques avancées, tout en cherchant à préserver le contrôle national sur les actifs les plus sensibles. Cette tension conduit à l’émergence de dispositifs hybrides, combinant filtrage ex ante, contrôle ex post et mécanismes de suivi renforcé des investissements dans les secteurs critiques.[91]
Cette logique de sécurisation s’étend également à la protection des technologies elles-mêmes. Les autorités publiques renforcent les dispositifs visant à prévenir les fuites de propriété intellectuelle, à encadrer les partenariats technologiques internationaux et à surveiller les transferts de savoir-faire dans les domaines stratégiques. La politique industrielle devient ainsi indissociable d’une politique de protection technologique, qui vise à préserver les capacités d’innovation nationales dans un environnement mondial de plus en plus concurrentiel.[92]
Dans ce contexte, la frontière entre politique de concurrence, politique industrielle et sécurité nationale devient de plus en plus poreuse. Les décisions relatives aux investissements étrangers ne relèvent plus uniquement de considérations économiques, mais s’inscrivent dans une logique plus large de préservation des capacités productives et technologiques du pays. Cette évolution marque une transformation profonde de la gouvernance économique coréenne, qui tend à intégrer de manière croissante les impératifs de sécurité dans l’ensemble de ses instruments de régulation.[93]
C. Vers l’État stratège intégré : convergence de la concurrence, de la politique industrielle et de la sécurité économique
L’évolution de la politique économique coréenne conduit progressivement à une recomposition d’ensemble des instruments publics, dans laquelle les frontières traditionnelles entre politique de concurrence, politique industrielle et sécurité économique tendent à s’estomper. Ce mouvement ne résulte pas d’une réforme institutionnelle unique, mais d’une convergence progressive des logiques d’action publique sous l’effet de la transformation des structures de la mondialisation et de l’intensification des rivalités géoéconomiques. La Corée du Sud apparaît ainsi comme l’un des laboratoires les plus avancés de la transition vers un État stratège intégré, capable de coordonner simultanément des objectifs de compétitivité, d’innovation et de sécurité.[94] Le tableau 1 ci-après permet de mettre en évidence les différentes phases des mutations et recompositions au fil des quatre dernières décennies.
Dans ce cadre, la politique de concurrence ne peut plus être analysée comme un instrument isolé visant uniquement à garantir le bon fonctionnement des marchés. Elle devient progressivement un outil d’arbitrage entre efficacité économique et résilience stratégique. Les autorités de régulation, au premier rang desquelles la KFTC, sont amenées à intégrer des considérations relatives à la structure des chaînes de valeur, à la concentration technologique et aux dépendances critiques dans leur analyse des comportements des entreprises et des opérations de concentration. La concurrence est ainsi réinterprétée comme un élément d’un système plus large de gouvernance économique.[95]
Tableau 1
Les mutations de l’État stratège sud-coréen (1980-2020)
| Décennie | Contexte économique | Mutation de l’État stratège | Priorités industrielles | Instruments privilégiés |
| Années 1980 | Libéralisation progressive après la période Park Chung-hee | Passage d’un État planificateur à un État modernisateur | Automobile, électronique, construction navale, pétrochimie | Crédit dirigé, protection du marché intérieur, soutien aux chaebols |
| Années 1990 | Mondialisation, adhésion à l’OCDE, crise asiatique de 1997 | État réformateur et ouverture internationale | Semi-conducteurs, télécommunications, informatique | Réforme des chaebols, ouverture aux IDE, politique de concurrence renforcée |
| Années 2000 | Reprise économique et économie de la connaissance | État innovateur | TIC, haut débit, biotechnologies, nanotechnologies | Investissements massifs en R&D, universités, instituts publics |
| Années 2010 | Concurrence technologique mondiale | État entrepreneur et coordinateur | Industrie 4.0, robotique, IA, batteries, véhicules électriques | Creative Economy, Manufacturing Innovation 3.0, soutien aux PME innovantes |
| Années 2020 | Pandémie, rivalité sino-américaine, sécurité économique | État stratège de souveraineté économique | Semi-conducteurs, batteries, IA, défense, hydrogène, biotechnologies | K-Chips Act, contrôle des investissements, soutien aux chaînes de valeur critiques, relocalisations |
__________________________________________________________________________________________
Parallèlement, la politique industrielle évolue vers une logique de plus en plus explicitement mission-oriented, dans laquelle l’État ne se limite plus à corriger les défaillances de marché mais participe activement à la structuration des trajectoires technologiques. Cette orientation se traduit par le développement de programmes publics dans les semi-conducteurs avancés, les batteries de nouvelle génération, l’intelligence artificielle et les technologies critiques, dans lesquels les objectifs de souveraineté technologique, de compétitivité internationale et de sécurité économique sont étroitement imbriqués.[96]
La sécurité économique constitue, dans cette perspective, le cadre intégrateur de ces différentes politiques. Elle permet de relier des instruments auparavant dispersés — contrôle des investissements étrangers, politique industrielle, régulation de la concurrence, politique commerciale — au sein d’une logique cohérente de gestion des dépendances stratégiques. Cette évolution traduit une transformation profonde de la rationalité économique de l’action publique, qui ne repose plus uniquement sur l’allocation efficace des ressources, mais également sur la maîtrise des vulnérabilités systémiques dans un environnement international fragmenté et instable.[97]
Cette recomposition institutionnelle s’accompagne également d’une transformation des rapports entre l’État et les acteurs privés. Les grands conglomérats industriels coréens, les chaebols, mais aussi les nouvelles entreprises technologiques, deviennent des partenaires stratégiques de la politique publique, intégrés dans des dispositifs de co-construction des capacités industrielles et technologiques. L’État n’agit plus seulement comme régulateur ou arbitre, mais comme coordinateur de long terme des trajectoires d’innovation et de sécurité économique.[98]
Dans ce contexte, la distinction entre politique intérieure et politique extérieure devient de plus en plus difficile à maintenir. Les choix de régulation des marchés numériques, les décisions relatives aux investissements étrangers ou les orientations de politique industrielle ont des effets directs sur la position internationale de la Corée dans les chaînes de valeur globales. La gouvernance économique nationale s’inscrit ainsi dans un espace profondément internationalisé, dans lequel les décisions économiques sont simultanément des instruments de positionnement stratégique.[99]
Ainsi, la Corée du Sud ne se contente plus d’adapter ses politiques économiques à la mondialisation. Elle participe activement à la redéfinition des règles du jeu de cette mondialisation, en combinant ouverture, intervention publique et gestion stratégique des dépendances. L’émergence de cet État stratège intégré constitue l’aboutissement logique des transformations analysées tout au long de cet article, et ouvre directement sur la question de la comparaison internationale, notamment avec le Japon, les États-Unis et la Chine, ainsi qu’avec les défis spécifiques auxquels est confrontée l’Union européenne.
D. L’État stratège différencié : comparaison internationale et implications pour l’Union européenne
L’analyse de la trajectoire coréenne met en évidence une évolution qui ne peut être comprise isolément. Elle s’inscrit dans un mouvement plus large de recomposition des capitalismes avancés, caractérisé par la convergence progressive entre politique industrielle, politique de concurrence et impératifs de sécurité économique. Toutefois, cette convergence ne produit pas un modèle unique, mais une pluralité de configurations institutionnelles que l’on peut regrouper sous le concept d’État stratège différencié.[100]
Dans cette perspective, le Japon apparaît comme un modèle d’État stratège fondé sur la continuité administrative, la coordination institutionnelle et une forte inertie organisationnelle. La politique industrielle y demeure structurée par des traditions administratives anciennes, notamment au sein du METI, et par une logique de pilotage de long terme des secteurs industriels stratégiques. Cette configuration privilégie la stabilité et la cohérence, mais peut rendre plus difficile l’adaptation rapide aux ruptures technologiques et géoéconomiques contemporaines.[101]
Les États-Unis, à l’inverse, incarnent une forme d’État stratège plus offensif et plus explicitement géopolitique. L’articulation entre politique industrielle, politique commerciale et sécurité nationale y est désormais assumée comme un instrument central de rivalité systémique, en particulier dans le domaine des semi-conducteurs, des technologies avancées et des infrastructures numériques. L’intervention publique s’y déploie de manière plus directe, plus ciblée et plus réactive, dans une logique de compétition technologique globale.[102]
La Chine représente quant à elle une configuration où l’intégration entre État, planification stratégique et contrôle des infrastructures technologiques est la plus poussée. L’État y conserve une capacité d’orientation directe des investissements, des chaînes de valeur et des priorités technologiques, dans un cadre institutionnel où la séparation entre sphère publique et sphère privée demeure structurellement plus faible que dans les économies occidentales.[103]
Dans ce paysage, la Corée du Sud occupe une position intermédiaire particulièrement significative. Elle combine une ouverture économique très élevée, une forte insertion dans les chaînes de valeur mondiales et une montée progressive des instruments de sécurité économique. Elle illustre ainsi la figure d’un État stratège “sous contrainte”, capable de développer des instruments sophistiqués de politique industrielle et de régulation tout en restant structurellement dépendant des architectures technologiques et financières globales.[104]
Cette configuration rend la Corée particulièrement utile pour comprendre les tensions contemporaines du capitalisme mondial. Elle met en évidence une dynamique centrale : la montée de la sécurité économique comme principe organisateur de l’action publique, sans rupture avec les logiques de marché, mais comme reconfiguration interne de celles-ci. L’État stratège n’abolit pas la concurrence ; il la reconfigure en fonction de considérations de résilience, de dépendance et de puissance technologique.[105]
C’est dans ce cadre que l’Union européenne et ses Etats membres apparaissent comme un cas spécifique, à la fois proche et distinct. Ils disposent d’un marché intégré avancé et d’un pouvoir normatif considérable, mais demeure confrontée à une fragmentation industrielle et à une dépendance persistante dans les secteurs technologiques critiques. Les débats récents sur la compétitivité, la politique industrielle et la souveraineté économique témoignent d’une prise de conscience croissante de ces limites structurelles, qui rapprochent progressivement l’Union européenne des problématiques rencontrées par les autres grands pôles économiques mondiaux[106].
Ainsi, l’ensemble des trajectoires analysées — japonaises, américaines, chinoises et coréennes — conduit à identifier non pas un modèle unique d’État stratège, mais une pluralité de formes institutionnelles adaptées à des positions différentes dans la mondialisation. La Corée du Sud occupe dans cet ensemble une position analytique centrale, en ce qu’elle révèle de manière particulièrement claire les tensions propres aux économies ouvertes confrontées à la fragmentation de l’ordre économique mondial.
Conclusion
L’analyse de l’évolution de la politique industrielle sud-coréenne conduit à dépasser la lecture classique du « developmental state » élaborée dans les années 1980 et 1990. Cette grille d’analyse, qui a longtemps permis d’expliquer le décollage industriel de la Corée du Sud, n’est plus suffisante pour rendre compte des transformations intervenues depuis la crise financière asiatique de 1997 et, plus encore, depuis les bouleversements géopolitiques du début des années 2020.
La première génération de politiques industrielles, mise en œuvre sous la présidence de Park Chung-hee, poursuivait un objectif clairement identifié : accélérer l’industrialisation, développer les exportations et rattraper les économies avancées. L’État organisait alors la mobilisation du crédit, orientait les investissements privés, protégeait temporairement certaines industries et favorisait l’émergence des grands conglomérats industriels. La logique dominante était celle du rattrapage économique.
Une deuxième phase s’est ouverte à partir des années 1980 et surtout après la crise asiatique de 1997. L’intervention publique s’est progressivement transformée. Les réformes financières, l’ouverture aux investissements étrangers, le renforcement de la politique de concurrence et la restructuration des chaebols ont profondément modifié les modalités d’intervention de l’État. Celui-ci ne dirigeait plus directement l’économie ; il cherchait désormais à améliorer son efficacité, à favoriser l’innovation et à renforcer la compétitivité internationale des entreprises coréennes.
Cette évolution a parfois été interprétée comme le passage d’un État développeur à un État régulateur. Une telle lecture apparaît cependant incomplète. L’examen des politiques conduites depuis une quinzaine d’années révèle que l’État sud-coréen n’a jamais renoncé à orienter les choix industriels. Il en a simplement profondément renouvelé les instruments. Les subventions ciblées, les crédits d’impôt, les investissements massifs dans la recherche, la coordination entre administrations, instituts publics de recherche, universités et grands groupes industriels témoignent de la permanence d’une politique industrielle active, désormais davantage fondée sur l’innovation que sur la protection.
La rupture intervient véritablement au début des années 2020. La pandémie de Covid-19, les tensions sino-américaines, les pénuries de semi-conducteurs, les difficultés d’approvisionnement en matières premières critiques ainsi que les nouvelles politiques industrielles américaines et européennes modifient profondément l’environnement stratégique de la Corée du Sud. Les objectifs poursuivis ne sont plus seulement économiques ; ils deviennent également géopolitiques.
L’État intervient désormais pour sécuriser les chaînes d’approvisionnement, réduire les dépendances critiques, protéger les technologies sensibles, contrôler les investissements étrangers dans certains secteurs stratégiques, soutenir la relocalisation de capacités industrielles essentielles et préserver la souveraineté technologique nationale. Les semi-conducteurs, les batteries, l’intelligence artificielle, les biotechnologies, l’hydrogène ou encore les industries de défense ne sont plus considérés uniquement comme des secteurs compétitifs : ils deviennent des actifs stratégiques relevant directement de la sécurité nationale.
Cette évolution conduit à proposer une lecture renouvelée de la trajectoire coréenne. Plus qu’un simple passage d’un État développeur à un État régulateur ou innovateur, la Corée du Sud apparaît désormais comme l’une des premières démocraties industrielles à construire un véritable État stratège de la sécurité économique. Cette nouvelle forme d’intervention publique conserve les mécanismes classiques de la politique industrielle, mais les inscrit dans une logique beaucoup plus large de résilience, d’autonomie stratégique et de puissance économique.
Dans cette perspective, la politique de concurrence elle-même évolue. Elle n’est plus conçue comme un mécanisme exclusivement destiné à préserver le libre jeu du marché. Elle participe également à la préservation d’écosystèmes industriels performants, à la diffusion de l’innovation, à la limitation des dépendances excessives et, dans certains cas, à la protection d’intérêts essentiels de sécurité nationale. Sans remettre en cause les principes fondamentaux du droit de la concurrence, cette évolution conduit à une articulation beaucoup plus étroite entre politique concurrentielle, politique industrielle et politique de sécurité économique.
Cette convergence rapproche désormais la Corée du Sud d’autres grandes puissances industrielles. Les États-Unis, avec le CHIPS and Science Act et l’Inflation Reduction Act, le Japon avec la réactivation de sa politique industrielle autour du METI, ou encore l’Union européenne avec le Net-Zero Industry Act, le Critical Raw Materials Act et les nouveaux mécanismes de filtrage des investissements, témoignent d’une tendance comparable. Partout, la politique industrielle retrouve une légitimité qu’elle avait largement perdue durant les décennies de mondialisation libérale.
La singularité coréenne réside toutefois dans la continuité de son appareil administratif. Contrairement à de nombreux États occidentaux, la Corée du Sud n’a jamais véritablement démantelé les institutions de sa politique industrielle. Elle les a progressivement adaptées aux transformations de l’économie mondiale, en substituant aux instruments de planification et de protection des outils plus compatibles avec une économie ouverte : soutien à l’innovation, financement de la recherche, coordination des chaînes de valeur, incitations fiscales, partenariats public-privé et dispositifs de sécurité économique.
Ainsi, l’histoire récente de la politique industrielle sud-coréenne ne peut être comprise comme une succession de ruptures. Elle apparaît davantage comme une évolution cumulative, dans laquelle chaque génération de politiques publiques réutilise les acquis de la précédente tout en les adaptant aux nouvelles contraintes internationales.
En définitive, la trajectoire coréenne conduit à s’interroger sur l’évolution contemporaine du droit économique lui-même. La distinction traditionnelle entre politique industrielle, politique de concurrence, politique commerciale et politique de sécurité nationale tend progressivement à s’estomper. Ces différentes politiques publiques participent désormais d’une même stratégie de puissance économique, dont l’objectif n’est plus seulement la croissance, mais également la maîtrise des technologies critiques, la résilience des chaînes de valeur et la préservation de la souveraineté économique.
À cet égard, la Corée du Sud constitue sans doute l’un des laboratoires les plus aboutis de cette recomposition contemporaine de l’action économique de l’État. Son expérience montre que la politique industrielle n’a pas disparu avec la mondialisation ; elle s’est transformée. L’État n’est plus seulement développeur, régulateur ou innovateur : il est devenu stratège, au service d’une sécurité économique conçue comme l’une des conditions essentielles de la puissance et de l’autonomie dans l’économie mondiale du XXIᵉ siècle.
Annexe 1
Les principales mutations de la politique industrielle sud-coréenne
| Période | Institutions dominantes | Statut de l’État | Principes | Priorités | Missions | Principaux intervenants | Volumes financiers |
| 1980-1990 | EPB, Ministry of Trade and Industry | État développeur | Industrialisation exportatrice | Sidérurgie, automobile, électronique | Croissance des exportations | Gouvernement, banques publiques, chaebols | ≈ 8 à 12 T KRW/an (≈ 5-8 Md € actuels) |
| 1990-2000 | Ministry of Commerce, Industry and Energy | État régulateur | Compétitivité internationale | Semi-conducteurs, télécommunications | Réforme économique | Gouvernement,KDB, KOTRA | ≈ 10 à 15 T KRW/an (≈ 7-10 Md €) |
| 2000-2010 | MOTIE, KDI, KIET | État innovateur | Innovation technologique | TIC, R&D, numérique | Montée en gamme | MOTIE, KAIST, ETRI, KOTRA | ≈ 15 à 20 T KRW/an (≈ 10-14 Md €) |
| 2010-2020 | MOTIE | État entrepreneur | Innovation et transition énergétique | Batteries, IA, hydrogène, véhicules électriques | Leadership technologique | MOTIE, KIAT, KDB, KOTRA | ≈ 20 à 30 T KRW/an (≈ 14-21 Md €) |
| Depuis 2022 | MOTIE, Ministry of Economy and Finance, National Assembly | État de sécurité économique | Résilience, autonomie stratégique | Semi-conducteurs, IA, batteries, défense | Sécurisation des chaînes de valeur | MOTIE, KDB, chaebols, fonds publics | Plan semi-conducteurs : 26 T KRW (≈ 17,5 Md €) ; paquet renforcé 2025 : 8,8 T KRWsupplémentaires (≈ 5,9 Md €) ; R&D industrie-énergie 2025 : 5,7 T KRW (≈ 3,8 Md €) |
Annexe 2
Les grandes phases budgétaires de la politique industrielle sud-coréenne
| Gouvernements | Priorités | Principaux dispositifs | Montants financiers |
| Chun Doo-hwan (1980-1988) | Stabilisation industrielle | Rationalisation industrielle, poursuite du Heavy and Chemical Industry Drive | Financement principalement par banques publiques |
| Roh Tae-woo (1988-1993) | Modernisation industrielle | Soutien aux exportations, infrastructures | Environ 10 T KRW/an mobilisés via établissements financiers publics |
| Kim Young-sam (1993-1998) | Mondialisation | Libéralisation, innovation | Accent sur les infrastructures numériques |
| Kim Dae-jung (1998-2003) | Reconstruction post-crise | Restructuration des chaebols, TIC | Plus de 20 T KRW mobilisés pour la restructuration financière |
| Roh Moo-hyun (2003-2008) | Économie de la connaissance | Innovation, R&D | Hausse continue des dépenses publiques de recherche |
| Lee Myung-bak (2008-2013) | Green Growth | Green New Deal, technologies vertes | ≈ 107 T KRW sur plusieurs années pour le Green Growth |
| Park Geun-hye (2013-2017) | Creative Economy | Innovation, PME, start-up | Environ 40 T KRW mobilisés sur plusieurs programmes |
| Moon Jae-in (2017-2022) | K-New Deal | Numérique, Green New Deal, sécurité industrielle | 160 T KRW (≈ 107 Md €) |
| Yoon Suk Yeol (2022-2025) | Sécurité économique | K-Chips Act, soutien aux semi-conducteurs, batteries, IA | 26 T KRW (≈ 17,5 Md €) pour les semi-conducteurs ; 9,4 T KRW (≈ 6,3 Md €) pour l’IA d’ici 2027 ; R&D industrielle 5,7 T KRW en 2025 |
Annexe 3
Les grandes générations de la politique industrielle sud-coréenne (1962-2026) : doctrines et institutions
| Période | Doctrine économique dominante | Administration pilote | Logique géoéconomique |
| 1962-1971 (Ier-IIIe plans quinquennaux) | Industrialisation par substitution aux importations puis promotion des exportations | Economic Planning Board (EPB), Ministry of Commerce and Industry | Construction de la base industrielle nationale et décollage des exportations |
| 1972-1979 (Heavy and Chemical Industry Drive) | Développement accéléré des industries lourdes | EPB, Ministry of Commerce and Industry | Constitution d’une puissance industrielle exportatrice |
| 1980-1997 | Modernisation industrielle et ouverture progressive | EPB puis Ministry of Finance and Economy | Montée en gamme technologique et insertion dans la mondialisation |
| 1998-2007 | Réforme structurelle et économie de la connaissance | Ministry of Commerce, Industry and Energy | Reconstruction post-crise asiatique et compétitivité internationale |
| 2008-2016 | Innovation technologique et croissance verte | Ministry of Knowledge Economy puis MOTIE | Leadership technologique et transition énergétique |
| 2017-2021 | Économie numérique et innovation inclusive | MOTIE | Numérisation de l’économie et soutien à l’innovation |
| Depuis 2022 | Sécurité économique et souveraineté technologique | MOTIE, Ministry of Economy and Finance, National Security Office | Résilience industrielle, autonomie stratégique et réduction des dépendances critiques |
Annexe 4
Les grandes générations de la politique industrielle sud-coréenne (1962-2026) : instruments, secteurs prioritaires et moyens financiers
| Période | Principaux instruments | Secteurs prioritaires | Volume approximatif des soutiens publics |
| 1962-1971 | Plans quinquennaux, crédit dirigé, protection douanière, contrôle des changes | Textile, ciment, engrais, acier, infrastructures | Environ 5 à 8 T KRW (valeur actualisée) mobilisés principalement par le crédit public |
| 1972-1979 | Programme Heavy and Chemical Industry, prêts bonifiés, garanties publiques, commande publique | Sidérurgie, pétrochimie, construction navale, automobile | Environ 15 à 20 T KRW (valeur actualisée) |
| 1980-1997 | Libéralisation progressive, soutien massif à la R&D, ouverture commerciale | Automobile, électronique, semi-conducteurs, télécommunications | 10 à 15 T KRW/an (≈ 7 à 10 Md €) |
| 1998-2007 | Restructuration financière, réforme des chaebols, soutien à l’innovation | TIC, Internet, logiciels, électronique avancée | Plus de 20 T KRW (≈ 13 à 14 Md €) |
| 2008-2016 | Green Growth Strategy, crédits d’impôt R&D, programmes d’innovation | Batteries, véhicules électriques, énergies renouvelables, robotique | Plus de 100 T KRW (≈ 67 Md €) sur plusieurs programmes |
| 2017-2021 | Korean New Deal, Digital New Deal, Green New Deal | IA, cloud, données, batteries, santé | 160 T KRW (≈ 107 Md €) |
| Depuis 2022 | K-Chips Act, Advanced Strategic Industries Act, crédits fiscaux renforcés, soutien aux chaînes critiques | Semi-conducteurs, IA, batteries, défense, hydrogène, biotechnologies | 26 T KRW (≈ 17,5 Md €) pour les semi-conducteurs ; 8,8 T KRW supplémentaires (≈ 5,9 Md €) ; 9,4 T KRW (≈ 6,3 Md €) pour l’IA |
[1] Voir notamment : Mariana Mazzucato, The Entrepreneurial State, London, Anthem Press, 2013, 2e éd., XXVIII + 266 p. ; Jennifer M. Harris, War by Other Means. Geoeconomics and Statecraft, Cambridge (Massachusetts), Harvard University Press, 2016, XII + 288 p. ; Chris Miller, Chip War. The Fight for the World’s Most Critical Technology, New York, Scribner, 2022, XII + 464 p.
[2] Richard Baldwin, The Great Convergence, Cambridge (Massachusetts), Harvard University Press, 2016, X + 344 p. ; Dani Rodrik, Straight Talk on Trade, Princeton, Princeton University Press, 2018, XII + 336 p.
[3] V. notamment François Souy, « La transformation de la politique industrielle japonaise face au défi chinois et à la domination numérique américaine (2001-2025) : du Developmental State à l’Economic Security State », Le Diplomate Média, 17 juin 2026, 53 p. ; F. Souty, «Le retour de l’État stratège: La politique industrielle des États-Unis entre puissance, sécurité nationale et compétition technologique (2001-2025), Le Diplomate Média, 11.06.2026, 45 p.; F. Souty, « Politique industrielle et politique de concurrence en Chine depuis 2001 : une convergence stratégique aux antipodes du modèle européen ? Le Diplomate Média, 03 juin 2026; 43 p. ; François Souty, « Politique industrielle et politique de concurrence en Chine depuis 2001 : une convergence stratégique aux antipodes du modèle européen ? Le Diplomate Média, 03 juin 2026; 43 p. ; F. Souty, « Le droit chinois de la concurrence : de la loi anti-monopole de 2007 à la régulation stratégique d’une économie de marché intégrée (2008–2025) », Le Diplomate Média, 29 avril 2026. « America First Antitrust » : Le renouveau conservateur de l’antitrust américain par l’Administration Trump II, continuités, ruptures et recompositions doctrinales », 35 p., La Diplomate Média, 12 janvier 2026 ; F. Souty, « Digital Markets Act européen, politique de la concurrence et souveraineté : Conséquences géopolitiques et impact stratégique du droit sur l’économie digitale, Le Diplomate Média, 04 février 2026, 35 p.; F. Souty, « Intelligence artificielle, souveraineté normative et géopolitique : la fragmentation de la gouvernance mondiale entre puissances technologiques», Le Diplomate Média, 04 mars 2026, 19 p. ; F. Souty, « Cyberespace, sécurité, souveraineté, technologie et rivalités géopolitiques mondiales : Enjeux juridiques, régulation et priorités pour l’Union européenne et pour la France », Le Diplomate Média, 11 février 2026, 24 p.
[4] Alice H. Amsden, Asia’s Next Giant. South Korea and Late Industrialization, New York, Oxford University Press, 1989, XVIII + 379 p. ; Ha-Joon Chang, Kicking Away the Ladder. Development Strategy in Historical Perspective, London, Anthem Press, 2002, XIV + 187 p. ; Alice H. Amsden and Wan-wen Chu, Beyond Late Development. Taiwan’s Upgrading Policies, Cambridge (Massachusetts), MIT Press, 2003, XVIII + 248 p.
[5] Mario Draghi, The Future of European Competitiveness, Bruxelles, Commission européenne, 2024 ; Enrico Letta, Much More Than a Market, Bruxelles, 2024.
[6] Alice H. Amsden, Asia’s Next Giant. South Korea and Late Industrialization, New York, Oxford University Press, 1989, XVIII + 379 p., spéc. p. 3-38 ; Robert Wade, Governing the Market. Economic Theory and the Role of Government in East Asian Industrialization, Princeton (NJ), Princeton University Press, 1990, XLII + 438 p., p. 19-62.
[7] Joseph E. Stiglitz, Globalization and Its Discontents, New York, W. W. Norton, 2002, XXII + 282 p., p. 89-127 ; Barry Eichengreen, Globalizing Capital, 2e éd., Princeton (NJ), Princeton University Press, 2008, XVIII + 224 p., p. 173-205.
[8] Nicholas R. Lardy, Integrating China into the Global Economy, Washington (D.C.), Brookings Institution Press, 2002, XVIII + 234 p., p. 1-36 ; Richard Baldwin, The Great Convergence. Information Technology and the New Globalization, Cambridge (Massachusetts), Harvard University Press, 2016, X + 344 p., p. 79-132.
[9] Richard Baldwin, op. cit., p. 133-211 ; Masahisa Fujita et Jacques-François Thisse, Economics of Agglomeration, 2e éd., Cambridge, Cambridge University Press, 2013, XXII + 542 p., p. 337-421.
[10] Barry Naughton, The Rise of China’s Industrial Policy, 1978-2020, Mexico City, Universidad Nacional Autónoma de México, 2021, 118 p. ; Anu Bradford, Digital Empires. The Global Battle to Regulate Technology, New York, Oxford University Press, 2023, XVIII + 565 p., p. 119-262.
[11] Alice H. Amsden, op. cit., pp. 295-344 ; Ha-Joon Chang, Kicking Away the Ladder. Development Strategy in Historical Perspective, London, Anthem Press, 2002, XIV + 187 p., p. 47-89.
[12] Jennifer M. Harris, War by Other Means. Geoeconomics and Statecraft, Cambridge (Massachusetts), Harvard University Press, 2016, XII + 288 p., p. 215-276 ; Victor Cha, The Black Box. Demystifying the Study of Korean Unification and North Korea, New York, Columbia University Press, 2020, p. 201-228 (sur les contraintes géopolitiques régionales).
[13] Joseph E. Stiglitz, Globalization and Its Discontents, New York, W. W. Norton, 2002, XXII + 282 p., p. 89-127 ; Barry Eichengreen, Globalizing Capital. A History of the International Monetary System, 2e éd., Princeton (New Jersey), Princeton University Press, 2008, XVIII + 224 p., p. 173-205.
[14] Alice H. Amsden, op. cit., pp. 120-175 ; Stephan Haggard, The Political Economy of the Asian Financial Crisis, Washington (D.C.), Institute for International Economics, 2000, XVIII + 351 p., p. 211-286 ; Meredith Woo-Cumings(dir.), The Developmental State, Ithaca (New York), Cornell University Press, 1999, XXII + 346 p., p. 1-34.
[15] Ha-Joon Chang, Kicking Away the Ladder. Development Strategy in Historical Perspective, London, Anthem Press, 2002, XIV + 187 p., p. 91-133 ; Peter Evans, Embedded Autonomy. States and Industrial Transformation, Princeton (New Jersey), Princeton University Press, 1995, XVI + 323 p., p. 43-73.
[16] OECD Economic Surveys: Korea, Paris, OECD Publishing, éditions 2016, 2018 et 2024 ; Richard Katz, The Contest for Japan’s Economic Future, Oxford, Oxford University Press, 2015, XVI + 280 p., p. 131-176 (pour une comparaison des défis démographiques et de productivité des économies d’Asie orientale).
[17] Jonathan Haskel et Stian Westlake, Capitalism without Capital. The Rise of the Intangible Economy, Princeton (New Jersey), Princeton University Press, 2018, XVIII + 278 p., p. 1-73 ; Carl Shapiro et Hal R. Varian, Information Rules. A Strategic Guide to the Network Economy, Boston (Massachusetts), Harvard Business School Press, 1999, XXII + 352 p., p. 1-48.
[18] Mariana Mazzucato, The Entrepreneurial State, op.cit., p. 1-53 ; Mission Economy. A Moonshot Guide to Changing Capitalism, London, Allen Lane, 2021, XX + 246 p., p. 79-148 ; Dani Rodrik, Straight Talk on Trade. Ideas for a Sane World Economy, Princeton (New Jersey), Princeton University Press, 2018, XII + 336 p., p. 195-247.
[19] Jennifer M. Harris, War by Other Means. Op.cit., p. 215-276 ; Chris Miller, Chip War.op.cit., p. 287-418 ; Anu Bradford, Digital Empires op. cit., p. 333-492.
[20] Chalmers Johnson, MITI and the Japanese Miracle. The Growth of Industrial Policy, 1925-1975, Stanford (California), Stanford University Press, 1982, XXIV + 393 p., p. 17-34 ; Meredith Woo-Cumings (dir.), The Developmental State, Ithaca (New York), Cornell University Press, 1999, XXII + 346 p., p. 1-31 ; Alice H. Amsden, op. cit., p. 3-38.
[21] Ha-Joon Chang, Kicking Away the Ladde, rop.cit. , p. 91-133 ; Robert Wade, Governing the Market, op. cit., p. 307-342.
[22] Peter Evans, Embedded Autonomy. States and Industrial Transformation, Princeton (New Jersey), Princeton University Press, 1995, XVI + 323 p., pp. 43-73 et 229-255 ; Linda Weiss, America Inc.? Innovation and Enterprise in the National Security State, Ithaca (New York), Cornell University Press, 2014, XIV + 264 p., p. 19-56.
[23] Jonathan Haskel et Stian Westlake, Capitalism without Capital, op.cit, p. 1-73 ; Mariana Mazzucato, Mission Economy, op. cit., p. 79-148.
[24] Jennifer M. Harris, War by Other Means pp.cit., p. 215-276 ; Chris Miller, Chip War, op.cit, p. 287-418 ; Anu Bradford, Digital Empires, op.cit., p. 333-492.
[25] Organisation de coopération et de développement économiques, OECD Economic Surveys: Korea, Paris, OECD Publishing, éd. 2024, spéc. chap. 1 à 3 ; Korea Development Institute, KDI Outlook, éditions annuelles ; Ministry of Trade, Industry and Energy, Industrial Strategy Reports, différentes éditions.
[26] Mariana Mazzucato, The Entrepreneurial State, op.cit., p. 1-53 ; Dani Rodrik, Straight Talk on Trade. op.cit. p. 195-247; Linda Weiss, op. cit., p. 201-239.
[27] Alice H. Amsden, Asia’s Next Giant. op.cit., p. 295-344 ; Peter Evans, Embedded Autonomy. States and Industrial Transformation, Princeton (NJ), Princeton University Press, 1995, XVI + 323 p., p. 229-255.
[28] Organisation de coopération et de développement économiques, OECD Reviews of Innovation Policy: Korea, Paris, OECD Publishing, 2009 ; OECD Economic Surveys: Korea, éd. 2016, 2018 et 2024. .
[29]Mariana Mazzucato, The Entrepreneurial State, op.cit., p. 111-182 ; Ha-Joon Chang, Kicking Away the Ladder, op.cit. p. 91-133.
[30] Dani Rodrik, Straight Talk on Trade, op.cit., p. 195-247 ; Mariana Mazzucato, Mission Economy, op.cit, p. 79-148 ; Linda Weiss, America Inc.? Innovation and Enterprise in the National Security State, Ithaca (NY), Cornell University Press, 2014, XIV + 264 p., p. 19-56
[31] Jennifer M. Harris, War by Other Means op.cit., p. 215-276 ; Chris Miller, Chip War. op.cit., p. 287-418 ; Anu Bradford, Digital Empire, op.cit., p. 333-492.
[32] Dani Rodrik, Straight Talk on Trade, op.cit, p. 195-247 ; Mariana Mazzucato, Mission Economy, op.cit. p. 79-148.
[33] Ministry of Trade, Industry and Energy, Industrial Strategy Reports, Séoul, différentes éditions (2018-2025).
[34] Lee Myung-bak (25 février 2008 – 25 février 2013), Park Geun-hye (25 février 2013 – 10 mars 2017, destituée à la suite de sa procédure d’impeachment), Moon Jae-in (10 mai 2017 – 10 mai 2022) et Yoon Suk Yeol (10 mai 2022 – 4 avril 2025, destitué par la Cour constitutionnelle après la suspension de ses fonctions en décembre 2024). Ce dernier a été destitué par la Cour constitutionnelle après avoir décrété la loi martiale le 3 décembre 2024 en violation de la Constitution. Cette destitution est distincte des poursuites pénales ultérieurement engagées contre lui pour insurrection à raison des mêmes faits.
[35] OECD Reviews of Innovation Policy: Korea, Paris, OECD Publishing, 2009 ; OECD Economic Surveys: Korea, éd. 2024, chap. 2 et 3.
[36] Chris Miller, Chip War. op.cit., p. 233-418 ; Korea Semiconductor Industry Association, Annual Report, Séoul, différentes éditions.
[37] Ministry of Trade, Industry and Energy, K-Semiconductor Strategy, Séoul, 2021 ; Korea Development Institute, Economic Outlook, différentes éditions ; Anu Bradford, Digital Empires, op.cit. p. 333-492.
[38] Jennifer M. Harris, War by Other Means, op.cit., p. 215-276 ; Korea Institute for Industrial Economics and Trade, rapports annuels sur les chaînes de valeur industrielles.
[39] International Energy Agency, Global EV Outlook, Paris, éditions 2022 à 2025 ; Ministry of Trade, Industry and Energy, K-Battery Development Strategy, Séoul, différentes éditions.
[40] Organisation de coopération et de développement économiques, The Supply of Critical Minerals for Clean Energy Technologies, Paris, OECD Publishing ; International Energy Agency, Global Supply Chains of EV Batteries, Paris, différentes éditions.
[41] Henry Farrell et Abraham L. Newman, Underground Empire, op.cit.p. 285-362 ; Jennifer M. Harris, op. cit., pp. 215-276.
[42] Mariana Mazzucato, Mission Economy, op.cit. p. 79-182 ; Dani Rodrik, Straight Talk on Trade, op. cit., p. 195-247.
[43] OCDE, Peer Review of the Korean Shipbuilding Industry 2026, Reviews of Shipbuilding Economies, Paris, OECD Publishing, 2026, 69 p., spéc. chap. 2 (« Structure and Characteristics: Feature of Korean Maritime Industry »), p. 21-44, et annexe A (« Recent Measures for the Shipbuilding Sector »), qui décrit en détail les instruments de politique industrielle du MOTIE (désormais MOTIR) et les stratégies K-Shipbuilding Strategy et K-Shipbuilding Super Gap Vision 2040.
[44] Henry H. Carroll, Cynthia R. Cook, Identifying Pathways for U.S. Shipbuilding Cooperation with Northeast Asian Allies, Washington D.C., Center for Strategic and International Studies (CSIS), 2025, 66 p. et en particulier p. 18-42 (sur la coopération avec le Japon et la Corée du Sud). Ministry of Land, Infrastructure, Transport and Tourism, White Paper on Land, Infrastructure, Transport and Tourism in Japan 2024, Tokyo, MLIT, 2024, p. 243-266 (industrie maritime, transition énergétique et innovation navale).
[45] International Federation of Robotics, World Robotics Report, Francfort, éditions annuelles ; Korea Institute for Robot Industry Advancement, rapports annuels.
[46] Mariana Mazzucato, Mission Economy, op.cit. p. 79-182 ; Dani Rodrik, Straight Talk on Trade, op. cit., p. 195-247.
[47] Linda Weiss, America Inc.? Innovation and Enterprise in the National Security State, Ithaca (New York), Cornell University Press, 2014, XIV + 264 p., pp. 19-56 ; Ha-Joon Chang, Kicking Away the Ladder, op. cit., p. 91-133 ; Anu Bradford, Digital Empires, op.cit., p. 333-492
[48] Jonathan Haskel et Stian Westlake, Capitalism without Capital. The Rise of the Intangible Economy, Princeton (New Jersey), Princeton University Press, 2018, XVIII + 278 p., p. 1-67 ; Carl Shapiro et Hal R. Varian, Information Rules. A Strategic Guide to the Network Economy, Boston (Massachusetts), Harvard Business School Press, 1999, XXII + 352 p.
[49] OECD Digital Economy Outlook, Paris, OECD Publishing, différentes éditions ; Korea Development Institute, KDI Outlook, différentes éditions.
[50] Ministry of Trade, Industry and Energy, Manufacturing Innovation 3.0 Strategy, Séoul, 2014 ; Korea Institute for Industrial Economics and Trade, Industrial Competitiveness Review, différentes éditions.
[51] OECD Economic Surveys: Korea, Paris, éd. 2024, chap. 2 et 3 ; Korea Ministry of SMEs and Startups, rapports annuels.
[52] Government of the Republic of Korea, Korean New Deal. National Strategy for a Great Transformation, Séoul, 2020; Banque mondiale, Korea Digital Development Overview, Washington, 2024, 23 p. et différentes éditions.
[53] Ministry of Science and ICT, National Strategy for Artificial Intelligence, Séoul, 2019 ; Organisation de coopération et de développement économiques, OECD Artificial Intelligence Review of Korea, Paris, différentes éditions.
[54] Korea Advanced Institute of Science and Technology (KAIST), 2024 KAIST Annual R&D Report, Daejeon, KAIST, 2024, environ 180 p., spéc. p. 12-37 (stratégie scientifique), p. 38-82 (technologies avancées), p. 83-142 (partenariats industriels) et p. 143-170 (innovation et transfert de technologies) ; Korea Advanced Institute of Science and Technology (KAIST), 2023 KAIST Annual R&D Report, Daejeon, KAIST, 2023, environ 175 p., notamment les chapitres consacrés à l’intelligence artificielle, aux semi-conducteurs et à la coopération avec l’industrie. Pohang University of Science and Technology (POSTECH), Annual Report 2024, Pohang, POSTECH, 2025, environ 150 p., spéc. p. 18-46 (recherche), p. 47-81 (coopération avec l’industrie), p. 82-112 (innovation technologique) et annexes statistiques.
[55] Ministry of Science and ICT, Data Industry Promotion Strategy, Séoul, différentes éditions ; Viktor Mayer-Schönberger et Kenneth Cukier, Big Data. A Revolution That Will Transform How We Live, Work and Think, London, John Murray, 2013, XIV + 242 p., p. 95-176.
[56] Mariana Mazzucato, Mission Economy, op.cit., p. 79-182 ; Ha-Joon Chang, Kicking Away the Ladder, op.cit., p. 91-133.
[57] Alice H. Amsden, Asia’s Next Giant, op.cit., p. 295-344 ; Ha-Joon Chang, Kicking Away the Ladder. Development Strategy in Historical Perspective, London, Anthem Press, 2002, XIV + 187 p., p. 91-133
[58] Korea Fair Trade Commission, Annual Report 2024, Sejong, KFTC, 2025, 330 p. Korea Fair Trade Commission, Annual Report 2023, Sejong, KFTC, 2024, 320 p, Korea Fair Trade Commission, Annual Report 2022, Sejong, KFTC, 2023, 310 p. On peut aussi consulter les présentations de rapports annuels de la KFTC au Comité de la concurrence de l’OCDE chaque année.
[59] Frédéric Jenny, « Competition Law and Policy: Global Governance Issues », World Competition: Law and Economics Review, vol. 26, n° 4, 2003, p. 609-626 ; F. Jenny, « An Essay: Can Competition Law and Policy Be Made Relevant for Inclusive Growth of Developing Countries? », The Antitrust Bulletin, vol. 65, n° 1, mars 2020, p. 164-172, F. Jenny, « Cartels and Collusion in Developing Countries: Lessons from Empirical Evidence », reproduit dans Eleanor M. Fox et Abel Mateus (dir.), Economic Development: The Critical Role of Competition Law and Policy, Cheltenham, Edward Elgar Publishing, 2011, vol. II. L’ouvrage comprend 1 136 pages en deux volumes ; Eleanor M. Fox, « Economic Development, Poverty and Antitrust: The Other Path », New York University Law Review, vol. 84, 2009, p. 1-44 ;
Eleanor M. Fox, « Competition Policy: The Comparative Advantage of Developing Countries », Law and Contemporary Problems, vol. 79, n° 4, 2016, p. 69-84.
[60] Jinbang Kim, Chaebol Policy for Suppression of Economic Power Concentration, Ministry of Strategy and Finance, Sejong, 2013, 250 p. (ISBN 979-11-5545-039-0) et surtout Wonhyuk Lim, The Chaebol and Industrial Policy in Korea, chapitre dans The Industrial Policy Revolution II: Africa in the Twenty-First Century, Palgrave Macmillan, Londres, 2013, p. 143-166.
[61] OECD Economic Surveys: Korea 2024, OECD Publishing, Paris, 2024, 141 p.
[62] Jennifer M. Harris, War by Other Means, op . cit., p. 215-276 ; Chris Miller, Chip War, op.cit., p. 287-418 ; OECD Investment Policy Reviews: Korea, différentes éditions.
[63] Carl Shapiro et Hal R. Varian, Information Rules, op.cit, 352 p. Les chapitres les plus utiles sur les plateformes et les effets de réseau sont notamment ceux consacrés aux network effects, aux standards, au lock-in et à la stratégie concurrentielle. V. aussi Nicholas G. Carr, The Big Switch: Rewiring the World, from Edison to Google, New York, W. W. Norton & Company, 2008, 272 p.
[64] Shoshana Zuboff, The Age of Surveillance Capitalism, New York, PublicAffairs, 2019, p. 67-154.
[65] OCDE, Competition in the Provision of Cloud Computing Services, OECD Roundtables on Competition Policy Papers, n° 323, Paris, OECD Publishing, 20 mai 2025, 44 p. ; OCDE, Cloud Computing: The Concept, Impacts and the Role of Government Policy, OECD Digital Economy Papers, n° 240, Paris, OECD Publishing, 19 août 2014, 34 p. ; OCDE, OECD Digital Economy Outlook 2024. Volume 1: Embracing the Technology Frontier, Paris, OECD Publishing, 2024, 161 p., spécialement le chapitre 3 consacré au cloud computing, aux données et aux infrastructures numériques.
[66] Chris Miller, Chip War, op.cit., p. 287-418 ; Anu Bradford, Digital Empires, op.cit., p. 45-118.
[67] KFTC, v. note 61.
[68] Frédéric Jenny, v. note 62.
[69] Henry Farrell et Abraham L. Newman, Underground Empire, op.cit., p. 285-362.
[70] Mariana Mazzucato, op.cit. ; Dani Rodrik, op.cit. .
[71] Anu Bradford, Digital Empires, op.cit. p. 333-492.
[72] V. François Souty, « La transformation de la politique industrielle japonaise face au défi chinois et à la domination numérique américaine (2001-2025), op. cit..
[73] Shoshana Zuboff, The Age of Surveillance Capitalism, op.cit. , spéc. p. 67-154 ; Nick Srnicek, Platform Capitalism, Cambridge, Polity Press, 2017, IX + 120 p., p. 39-78 ; Carl Shapiro et Hal R. Varian, op.cit., p. 1-54.
[74] OCDE, OECD Digital Economy Outlook, Paris, OECD Publishing, éd. 2024, chap. 3 et 4, p. 95-162.
[75] Chris Miller, Chip War, op.cit., p. 287-418 ; Anu Bradford, Digital Empires ,op. cit., p. 45-118 et 333-492 ; Henry Farrell et Abraham L. Newman, Underground Empire, op.cit., p. 201-280.
[76] Korea Fair Trade Commission (KFTC), Annual Report, Séoul, éd. annuelles, spéc. sections “Digital Platforms and Competition Policy”, p. 45-98 ; OCDE, Competition in Digital Markets, Paris, OECD Publishing, 2021, p. 23-110 ; Jacques Crémer, Yves-Alexandre de Montjoye et Heike Schweitzer, Competition Policy for the Digital Era, rapport pour la Commission européenne, Bruxelles, 2019, p. 1-97.
[77] Jennifer M. Harris, War by Other Means, op.cit., p. 215-276 ; Henry Farrell et Abraham L. Newman, Underground Empire, op. cit., p. 281-336 ; Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), Investment Policy Reviews: Korea, Paris, OECD Publishing, éd. 2023, p. 67-134.
[78] Sur les transformations contemporaines du droit et de l’économie de la concurrence dans un environnement globalisé et numérique, Frédéric Jenny, « Competition Law and Digital Ecosystems: Learning to Walk Before We Run », Industrial and Corporate Change, vol. 30, n° 5, 2021, p. 1143-1167 ; id., « Changing the Way We Think: Competition, Platforms and Ecosystems », Journal of Antitrust Enforcement, vol. 9, n° 1, 2021, p. 1-18 ; id., « Competition Law and Policy: Global Governance Issues », World Competition, vol. 26, n° 4, 2003, p. 455 s. ; id., « Can Competition Law and Policy Be Made Relevant for Inclusive Growth of Developing Countries? », The Antitrust Bulletin, vol. 65, n° 1, 2020, p. 164-172. Sur la dimension développementale et institutionnelle du droit de la concurrence dans une économie mondialisée, v. Eleanor M. Fox, The Design of Competition Law Institutions: Global Norms, Local Choices, Oxford, Oxford University Press, 2012, XV + 312 p., p. 55-120 ; id., avec Mor Bakhoum, Making Markets Work for Africa: Markets, Development, and Competition Law in Sub-Saharan Africa, Oxford, Oxford University Press, 2019, XX + 410 p., p. 1-88 ; id., « Inequality: The Qualified Promise of Competition Law », Journal of Antitrust Enforcement, vol. 13, n° 3, 2025, p. 491-506.
[79] Dani Rodrik, Straight Talk on Trade, op.cit., p. 195-247 ; Mariana Mazzucato, Mission Econom, op.cit., p. 79-182 ; Mariana Mazzucato et Rosie Collington, The Big Con. How the Consulting Industry Weakens Our Businesses, Infantilizes Our Governments, and Warps Our Economies, London, Allen Lane, 2023, XIII + 356 p., p. 201-260.
[80] Henry Farrell et Abraham L. Newman, Underground Empire, op.cit., p. 1-45 ; Jennifer M. Harris, War by Other Means, op.cit, p. 215-276.
[81] Dani Rodrik, op.cit., p. 195-247 ; Mariana Mazzucato, op.cit., p. 79-182.
[82] Chris Miller, op.cit., p. 287-418 ; Anu Bradford, op.cit., p. 333-492.
[83] OCDE, OECD Supply Chain Resilience Review: Navigating Risks, Paris, OECD Publishing, 2 juin 2025, 184 p., spéc. p. 12-22 (vue d’ensemble), p. 41-71 (dépendances commerciales), p. 103-136 (chaînes d’approvisionnement critiques) et p. 159-176 (orientations de politique publique) ; OCDE, Risks and Resilience in Global Trade: Key Trends in 2023-2024, Paris, OECD Publishing, 11 décembre 2024, 68 p., spéc. p. 9-24 et p. 45-60 ; B. Thakur-Weigold et S. Miroudot, Promoting Resilience and Preparedness in Supply Chains, OECD Trade Policy Papers, n° 286, Paris, OECD Publishing, 28 novembre 2024, 47 p., spéc. p. 13-35.
[84] Korea Institute for Industrial Economics and Trade (KIET), Korean Industrial Outlook for the Second Half of 2024, KIET Industrial Economic Review, vol. 29, n° 3, Séjong, KIET, juin 2024, 13 p. (p. 19-31), spéc. p. 21-29 (industrie des semi-conducteurs, batteries rechargeables, automobile et exportations) ; Korea Development Institute (KDI), KDI Economic Outlook 2024–1st Half, Séjong, Korea Development Institute, 16 mai 2024, 182 p., spéc. p. 1-12 (synthèse), p. 37-58 (commerce extérieur), p. 59-76 (investissement), p. 77-94 (industrie manufacturière), p. 95-116 (semi-conducteurs et exportations). KDI, KDI Economic Outlook – Update 2024.08, Séjong, Korea Development Institute, 8 août 2024, 21 p., spéc. p. 8-16 (révision des prévisions concernant les exportations de semi-conducteurs et l’investissement productif).
[85] Sur la fragmentation du commerce mondial, voir en particulier Organisation mondiale du commerce (OMC), World Trade Report 2023: Re-globalization for a Secure, Inclusive and Sustainable Future, Genève, Organisation mondiale du commerce, 2023 (édition imprimée 2024), 164 p., spéc. p. 24-45 (reconfiguration des échanges mondiaux), p. 46-79 (sécurité économique et commerce international), p. 80-123 (fragmentation, pauvreté et développement) et p. 124-149 (commerce et transition environnementale).Pour les chaînes de valeur mondiales : Organisation mondiale du commerce (OMC), Banque asiatique de développement (ADB), IDE-JETRO et Research Institute for Global Value Chains (UIBE), Global Value Chain Development Report 2023: Resilient and Sustainable Global Value Chains in Turbulent Times, Genève, OMC, novembre 2023, 366 p., spéc. p. 41-88 (effets des chocs internationaux sur les chaînes de valeur), p. 89-129 (tensions commerciales et Covid-19), p. 130-176 (chaînes de valeur des semi-conducteurs et de l’énergie) et p. 301-352 (développement économique et chaînes de valeur mondiales). Enfin, Richard Baldwin, The Great Convergence: Information Technology and the New Globalization, Cambridge (Mass.), Harvard Univ. Press, 2016, 344 p., spéc. p. 1-32, p. 83-132, p. 133-188 et p. 233-280.
[86] Sur le modèle européen de contrôle des IDE, Commission européenne, Regulation (EU) 2019/452 establishing a framework for the screening of foreign direct investments into the Union, Official Journal of the European Union, L 79 I, 21 mars 2019, p. 1-14.
[87] Anu Bradford, Digital Empires, op.cit., p. 333-492 ; Richard Baldwin, The Great Convergence, op.cit., p. 112-188.
[88] Korea Trade-Investment Promotion Agency (KOTRA), Foreign Direct Investment in Korea 2023, Séoul, KOTRA, 2024, environ 220 p., spéc. chap. 2 (évolution des IDE), chap. 5 (industries stratégiques) et annexes statistiques. Korea Trade-Investment Promotion Agency, Annual Report 2024, Séoul, KOTRA, 2025, environ 140 p.
[89] Korea Fair Trade Commission, Annual Report 2024, Séjong, KFTC, 2025, environ 330 p., spéc. chap. III (« Competition Policy »), chap. V (« Large Business Groups ») et annexes statistiques.
[90] OCDE, Framework for Screening Foreign Direct Investment into the EU: Assessing Effectiveness and Efficiency, Paris, OECD Publishing, 2022, 148 p., spéc. p. 15-58 et p. 85-132.
[91] Anu Bradford, Digital Empires, op.cit., p. 333-492 ; Richard Baldwin, The Great Convergence, op.cit., p. 112-188.
[92] Mariana Mazzucato, Mission Economy, op.cit., p. 79-182 ; OCDE, OECD Science, Technology and Innovation Outlook 2023, Paris, OECD Publishing, 2023, 410 p., p. 145-220.
[93] Organisation mondiale du commerce (OMC), World Trade Report 2023. Reshaping Global Trade in a Polycrisis, Genève, WTO Publications, 2023, 256 p., p. 37-102 ; Frédéric Jenny, « Competition Law and Global Economic Security », World Competition, vol. 46, n° 2, 2023, p. 189-212 ; Eleanor M. Fox, « Global Competition, National Security, and Economic Power », Journal of Antitrust Enforcement, vol. 13, n° 3, 2025, p. 491-506. Voir également notes 62 et 81.
[94] Henry Farrell et Abraham L. Newman, Underground Empire, op.cit., p. 1-78 et 79-162 ; Jennifer M. Harris, War by Other Means, op.cit. p. 215-276.
[95] Frédéric Jenny, « Competition Law and Global Economic Security », World Competition, vol. 46, n° 2, 2023, p. 189-212 ; Eleanor M. Fox, « Global Competition, National Security, and Economic Power », Journal of Antitrust Enforcement, vol. 13, n° 3, 2025, p. 491-506.
[96] Mariana Mazzucato, Mission Economy, op.cit, p. 79-182 ; Chris Miller, Chip War, op.cit., p. 287-418.
[97] Dani Rodrik, op.cit., p. 195-247 ; Anu Bradford, op.cit. , 2023, p. 333-492.
[98] Alice H. Amsden, op.cit., p. 295-344 ; Ha-Joon Chang, op.cit., p. 91-133.
[99] Henry Farrell et Abraham L. Newman, op. cit., p. 163-240 ; OECD Economic Outlook: Korea, op.cit.
[100] Henry Farrell et Abraham L. Newman, op.cit., p. 1-240 ; Dani Rodrik, op.cit., p. 195-247.
[101] Richard Samuels, 3.11: Disaster and Change in Japan, Ithaca, Cornell University Press, 2013, p. 55-120.
[102] Chris Miller, op.cit., p. 287-418 ; Mariana Mazzucato, op.cit., p. 79-182.
[103] Barry Naughton, The Chinese Economy. Adaptation and Growth, Cambridge (Mass.), MIT Press, 2018, p. 347-412
[104] Anu Bradford, op.cit., p. 333-492 ; Ha-Joon Chang, op.cit., p. 91-133.
[105] Jennifer M. Harris, op.cit., p. 215-276.
[106] Mario Draghi, The Future of European Competitiveness, 2024 ; Enrico Letta, Much More Than a Market, 2024 ; OCDE, Economic Surveys: European Union, Paris, OECD Publishing, 2024 et 2025.
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