Grand Entretien avec David Rigoulet-Roze — Guerre en Iran, accord des 60 jours, Liban : « la paix ne remplace jamais le rapport de force »

Grand Entretien avec David Rigoulet-Roze — Guerre en Iran, accord des 60 jours, Liban : « la paix ne remplace jamais le rapport de force »

lediplomate.media — imprimé le 24/06/2026
David Rigoulet-Roze
Réalisation Le Lab Le Diplo

Après moult rebondissements faits de menaces récurrentes et d’accrochages militaires sur fond d’incertitudes quant à leur amplitude potentielle, le 14 juin, Washington et Téhéran ont annoncé un accord de principe pour mettre fin immédiatement à la guerre sur tous les fronts, y compris au Liban, médiation du Premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif à la clef. Un mémorandum d’entente (MOU) en 14 points a été signé à distance le 18 juin par Donald Trump et le président iranien Massoud Pezeshkian, avant le début d’une première session de négociations organisée le 19 juin à Bürgenstock, en Suisse. Ce texte acte la fin des hostilités, prévoit la réouverture progressive du détroit d’Ormuz sous 30 jours et ouvre une période de 60 jours de négociations sur le nucléaire, les sanctions et les garanties de vérification. Les sujets les plus sensibles comme l’uranium enrichi, l’inspections de l’AIEA et la levée complète des sanctions demeurent ouverts. La paix n’est encore qu’un horizon du protocole.

Pour analyser cette séquence à travers le prisme de sa double expertise, géopolitique de l’Iran et des puissances régionales , Le Diplomate Média reçoit à nouveau David Rigoulet-Roze, docteur en sciences politiques, chercheur à l’Institut Français d’Analyse Stratégique (IFAS), chercheur associé à l’EISMENA, et rédacteur en chef de la revue Orients Stratégiques (L’Harmattan) dont le dernier numéro, le N°18, paru en janvier dernier et dirigé par Daniel Meier, s’intitule : Les puissances régionales dans un Moyen-Orient en recomposition

Propos recueillis par Le Diplomate Média

Le Diplomate : Le point 1 du mémorandum d’entente du 18 juin prévoit à la fois un cessez-le-feu immédiat sur l’ensemble des théâtres d’opérations et le respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale du Liban. Ce qui implique, en creux, un retrait des forces israéliennes du sud. Ces deux engagements vous semblent-ils réalisables dans le cadre d’un protocole d’accord que les parties ont signé sans en avoir préalablement négocié les modalités d’application ?

David Rigoulet-Roze : La première clause dudit protocole d’accord prévoit effectivement un cessez-le-feu sur tous les fronts du conflit et les négociateurs iraniens ont habilement réussi à faire intégré au dernier moment la mention du respect de l’intégrité territoriale et de la souveraineté du Liban impliquant plus ou moins explicitement le retrait des forces israéliennes du sud-Liban, ce qui permet à Téhéran de faire pression le président Donald Trump pour qu’il fasse lui-même pression sur Israël comme si l’Etat hébreu pouvait être l’équivalent d’un proxy américain à l’instar de ce que peut être le Hezbollah pour l’Iran. D’où l’embarras manifeste du président américain qui n’en peut mais.

Le numéro 18 d’Orients Stratégiques, dont vous êtes rédacteur en chef, affirmait « qu’au Moyen-Orient, la paix ne remplace jamais le rapport de force ; elle en redessine seulement les contours ». Le mémorandum d’entente en 14 points signé le 18 juin illustre-t-il parfaitement cette thèse ? 

Dans une certaine mesure, effectivement. Il faut d’abord préciser que ce texte est un protocole d’accord – un Memorandum of Understanding (MoU) tel qu’on le conçoit dans le monde des affaires -, donc un accord-cadre et non un accord de paix à proprement parler. Il est souvent présenté comme tel, mais il s’agit d’un engagement à négocier, avec un horizon de 60 jours pour formaliser in fine un accord définitif. L’objectif immédiat était d’abord de valider un cessez-le-feu sur l’ensemble des théâtres d’opérations, y compris le front libanais, et c’est explicitement l’objet de la première clause du protocole, puis d’instaurer une logique transactionnelle fondée sur l’intérêt bien compris de toutes les parties pour poursuivre le processus de négociations. Nous sommes donc désormais dans une logique d’équilibre qui compense la logique asymétrique initiale, laquelle conduit à une recomposition des rapports de force au niveau régional à l’issue de deux conflits successifs, ladite guerre des 12 jours du 13 au 24 juin 2025 et celle des 40 jours de février-avril 2026 (28 février-8 avril), dont les attendus demeurent encore largement incertains.

À lire aussi : TRIBUNE – Monsieur l’ambassadeur, la France n’a pas à demander la permission d’exister au Liban

La fermeture d’Ormuz a prouvé, selon plusieurs analystes dont vous, que l’arme principale de l’Iran n’était ni ses missiles balistiques ni son programme nucléaire, mais sa capacité à paralyser 20 % du pétrole mondial. Ce constat modifie-t-il fondamentalement le calcul stratégique autour du dossier nucléaire, ou les deux armes restent-elles entièrement liées dans la doctrine de déterrence iranienne ?

Donald Trump a offert aux Iraniens, malgré lui, mais qui est l’expression d’un déficit d’évaluation stratégique, une arme qui avait été brandie de manière récurrente mais jamais actualisée par Téhéran, à savoir la fermeture effective du détroit d’Ormuz. Pour mémoire, il y eut la formule, sidérante à bien des égards, de Chris Wright, Secrétaire à l’énergie du président Donald Trump, déclarant à peine une dizaine de jours avant le début des frappes sur l’Ira, : « Je ne suis pas inquiet du fait que la guerre imminente puisse perturber les approvisionnements en pétrole du Moyen-Orient et semer le chaos sur les marchés de l’énergie ». On voit ce qu’il en est advenu été à partir du moment où l’Iran a mis sa menace de fermeture du détroit à exécution. Et le problème réside dans le fait qu’il sera désormais très difficile de faire comme si rien ne s’était passé. L’Iran lui-même considère qu’il ne saurait y avoir de retour à la situation ante, allant d’abord jusqu’à envisager l’instauration d’un « péage », avant finalement d’évoquer le principe de l’établissement de « frais de gestion » pour assurer la sécurité du transit maritime sous la tutelle de sa toute nouvelle Persian Gulf Strait Authority (PGSA). Le simple fait que ce blocage ait eu lieu installe durablement le doute quant à la possibilité d’une potentielle re-fermeture. C’est une « arme » redoutable que certains responsables iraniens avaient qualifiée de finalement plus importante que l’arme atomique elle-même dans la mesure où elle est apparaît comme une « épée de Damoclès » sur l’ensemble de l’économie mondiale. Sur le plan stratégique, cette capacité, qui n’était pas préexistante à l’engagement militaire israélo-américain mais en est une conséquence directe, a fourni à Téhéran un levier inespéré pour peser sur les négociations en cours. Elle ne se substitue pas au dossier nucléaire qui doit être examiné dans une seconde séquence, mais elle s’y articule.

Trump a déclaré le 13 mars : « We don’t use the Strait of Hormuz. We don’t need it », rejetant sur le Japon et la Chine la responsabilité du déblocage. Jusqu’à la signature du MoU le 18 juin, ni Pékin ni Tokyo ne se sont engagés militairement. Cette stratégie américaine du « c’est votre problème » a-t-elle finalement contraint l’Iran à négocier, ou la réouverture d’Ormuz prévue par le MoU résulte-t-elle avant tout d’un épuisement iranien ?

La situation est plus complexe que l’alternative que vous posez, car les deux parties avaient intérêt à ce que le détroit soit rouvert aussi rapidement que possible, pour des raisons différentes. Du côté américain, la rhétorique du « ce n’est pas notre problème » avait une part de vérité, car les Etats-Unis ne dépendent plus du pétrole du Moyen-Orient dans la mesure où ils sont aujourd’hui redevenus indépendants sur le plan énergétique et même le premier producteur mondial d’« Or noir » grâce aux Shale oil, voire potentiellement le 1er exportateur. Le détroit est en revanche vital économiquement parlant pour les pays asiatiques dont le Japon et la Chine. Mais cette posture américaine avait aussi ses limites, car la fermeture d’Ormuz constituait une hypothèque systémique sur l’économie mondiale, que Téhéran ne manquait pas d’exploiter, et que Washington ne pouvait pas ignorer indéfiniment. Du côté iranien, la situation n’était pas non plus tenable durablement. L’instauration d’un contre-blocus américain, redoutablement efficace, conduisait à un inexorable étranglement économique de Téhéran empêchant près de 90 % du pétrole iranien de sortir. C’est précisément cette double contrainte qui explique que la question d’Ormuz ait été l’un des points préalables incontournables des négociations.

Israël bombarde le Liban depuis le 2 mars malgré les cessez-le-feu successifs, et le Hezbollah continue de tirer. Le front libanais semble désormais fonctionner selon sa propre logique, presque découplé du cessez-le-feu Iran/Etats-Unis. Cette autonomisation du front libanais représente-t-elle un danger stratégique supplémentaire pour la stabilisation régionale ?

Pas nécessairement mais cela complexifie la situation d’ensemble. Initialement, la position américaine avait été de dissocier, comme le réclamaient les Israéliens, les deux fronts, à savoir celui du Liban et celui du Golfe persique. Mais les Iraniens ont réussi, au dernier moment, à faire inscrire dans la première clause du MoU l’obligation de respecter l’intégrité et la souveraineté du Liban – qui ne demandait rien à Téhéran – non seulement pour « sauver » son proxy libanais, à savoir le Hezbollah mais aussi pour disposer d’un levier susceptible de peser sur le processus de négociations en articulant mécaniquement les deux fronts. Une donnée nouvelle et irrecevable pour l’Etat hébreu qui l’a immédiatement fait savoir à Donald Trump, a fortiori parce qu’Israël n’a en rien été consulté dans le cadre des négociations entre les Etats-Unis et l’Iran et en rappelant qu’il est un Etat souverain qui détermine sa politique en vertu des ses impératifs sécuritaires non-négociables. De fait, la problématique du Hezbollah demeure centrale pour la sécurité israélienne, notamment en Haute-Galilée, cible récurrente des tirs de la milice chiite, ce qui explique pourquoi Israël n’entend pas se retirer pas du sud du Liban tant qu’il n’aura pas obtenu des gains stratégiques suffisants pour assurer la sécurité de ses habitants.

Un conseiller de la présidence des Émirats a observé que les frappes iraniennes sur les pays du Golfe ont paradoxalement rapproché ces états de la sécurité américaine. Téhéran a-t-il commis une erreur stratégique majeure en ciblant les monarchies du Golfe, ou s’agissait-il d’un calcul délibéré pour les dissuader de toute coopération avec Washington ?

La situation est profondément ambivalente, et les deux lectures sont simultanément valides. Vous évoquez la déclaration d’Anwar Gargash, qui est le conseiller stratégique attitré du président des Emirats Arabes Unis, Mohammed Ben Zayed (MBZ). A court terme, on peut effectivement parler d’une erreur de la part de Téhéran qui a tenté de dissocier les pétro-monarchies de l’agenda militaire américain en frappant délibérément des États qui hébergeaient des bases américaines, lesquelles étaient supposées constituer la garantie sécuritaire de ces pétro-monarchies. Ce faisant, l’Iran les a mécaniquement rapprochés de Washington, dont la défense anti-missile est apparue essentielle durant le conflit. Mais le calcul iranien était probablement à double détente. A moyen terme, en semant le doute sur la fiabilité de la garantie multi-risques américaine qui ne les a tout de même pas empêchés d’être visés et de subir des dommages importants notamment  leurs infrastructures et leur modèle manifestement illusoire d’oasis de prospérité et de sécurité, Téhéran entendait provoquer un questionnement au sein de ces pétro-monarchies sur leur modèle de sécurité, et pousser à moyen terme à une remise en cause du lien stratégique exclusif avec Washington. Ce n’est pas nécessairement un calcul absurde, même si pour l’heure la sécurité des ces pays demeure en dernier ressort assuré par les Etats-Unis dont ils sont aussi des partenaires économiques stratégiques en termes d’investissements massifs de part et d’autre.

Le MoU du 18 juin ouvre 60 jours de négociations sur le nucléaire, les sanctions et les garanties de vérification – autant de sujets non explicités dans le détail. L’Iran conserve jusqu’à un accord final le statu quo sur son programme nucléaire ; Washington obtient principalement la réouverture d’Ormuz. Quels indicateurs concrets surveillerez-vous pour évaluer si ces 60 jours peuvent déboucher sur un accord définitif, ou si ce mémorandum ne constitue qu’une nouvelle pause stratégique dans un conflit structurellement irrésoluble ?

Ce n’est sans doute pas une simple pause. C’est sans doute même objectivement historique, ne serait-ce que par le fait que c’est la première fois que se déroulent en Suisse des négociations bilatérales directes – face to face – même toute forme d’affect est absent compte tenu du manque de confiance respectif. C’est en tout cas sans précédent. Mais la principale difficulté demeure celle de la définition des modalités techniques, qui seront extrêmement difficiles à négocier. Le principe américain de départ se veut résolument basé sur la « performance ». Cela revient à juger « au résultat », et conditionner le dégel des fonds sous séquestre et l’allègement des sanctions à des performances vérifiables. On voit déjà la complexité qui sous-tend ce dispositif : des annonces sur une acceptation par Téhéran pour un retour des experts de l’AIEA (Agence internationale de l’énergie atomique) dirigée par Rafaël Grossi pour des inspections sur les sites nucléaires ont été faites du côté américain, aussitôt démenties du côté iranien, alors même que des waivers(« dérogations » sur les sanctions pétrolières) venaient d’être accordées. L’indicateur décisif sera relatif aux conditions de mise en œuvre du principe de « conditionnalité ». C’est sur ce point essentiel que se jouera le processus de négociations entamé. Les 60 jours programmés par le MoU constituent en quelque sorte une heure de vérité.

Enfin, votre livre de 2006 analysait l’Arabie saoudite à travers le prisme des Ikhwans et d’Al-Qaïda ; celui de 2011 décrivait un « Iran pluriel » aux équilibres fragiles. Vingt ans après, ces grilles de lecture vous semblent-elles toujours pertinentes pour comprendre les recompositions en cours, ou la guerre de 2026 a-t-elle fait basculer la région dans une configuration véritablement inédite ?

Les choses avaient déjà considérablement changé avant le conflit de 2025-2026. Du côté saoudien, Mohammed Ben Salmane dit MBS, le prince héritier dont l’empreinte ne fait que se renforcer depuis son accession à la gouvernance saoudienne en 2015-2016, a produit une mutation profonde du logiciel du royaume wahhabite, avec son « Plan Vision 2030 » et une marginalisation délibérée de la variable religieuse au profit d’une modernisation à marche forcée, de fait très autocratique, mais de plus en plus réelle. La grille de lecture de Géopolitique de l’Arabie saoudite : des Ikhwans à Al-Qaïda de 200 renvoyant à la problématique islamiste renvoyant théologico-politiquement aux Ikhwans dont l’héritage constitua plus tard la matrice d’Al-Qaïda ne constitue donc plus le prisme central pour appréhender la transformation actuelle du royaume. Il en constitue même un repoussoir. Du côté iranien, les deux épisodes militaires de juin 2025 et de février-mars 2026 ont précipité une transformation qui était sans doute déjà en germe. On serait ainsi passé de la « République des mollahs » à une « République des képis », avec un pouvoir préempté par les Gardiens de la révolution qui ont cherché, à la faveur du conflit, à capter à leur profit un sentiment national iranien sur lequel ils ont su capitaliser pour asseoir une légitimité par défaut en ne faisant d’ailleurs plus une fixation obsessionnelle sur la question du voile, contrairement au clergé qu’il savent sociétalement disqualifié. Ce nationalisme iranien renaissant est un facteur structurant nouveau, qui dépasse les équilibres internes complexes analysées dans L’Iran pluriel : regards géopolitiques de 2011 mais qui ne les démentent pas dans la mesure où l’Iran, par delà la période la « République islamique » issue de la révolution de 1979 jusqu’à aujourd’hui et qui, avec le recul, apparaîtra sans doute comme une « séquence » par rapport à l’histoire plurimillénaire iranienne, a toujours été une « Nation-empire ». La « nation iranienne » ne se réduisant pas au seul noyau dur ethnique perse, mais englobant d’autres composantes qui ne s’en sentent pas moins iraniennes, nonobstant certaines revendications identitaires récurrentes. Dans les deux cas, avec les deux principales puissances régionales, l’une arabo-sunnite, à savoir l’Arabie saoudite, l’autre persano-chiite, à savoir l’Iran, on se trouve dans des configurations inédites.

À lire aussi : ANALYSE – Ormuz : Le verrou maritime que l’Iran peut fermer…


#Iran, #GuerreEnIran, #DavidRigouletRoze, #AccordIran, #Accord60Jours, #IranEtatsUnis, #DonaldTrump, #MassoudPezeshkian, #Geopolitique, #MoyenOrient, #Diplomatie, #Negociations, #CessezLeFeu, #NucleaireIranien, #ProgrammeNucleaire, #AIEA, #SanctionsIran, #DetroitDOrmuz, #Ormuz, #Petrole, #Energie, #GolfePersique, #Liban, #SudLiban, #Hezbollah, #Israel, #Washington, #Teheran, #Suisse, #Bürgenstock, #RapportDeForce, #SecuriteInternationale, #RelationsInternationales, #Strategie, #Defense, #MonarchiesDuGolfe, #ArabieSaoudite, #EmiratsArabesUnis, #GardiensDeLaRevolution, #LeDiplomateMedia

Avatar photo

Le Diplomate

▼ Lire la biographie complète
Retour en haut