EXCLUSIF – Le Grand Entretien avec Peer de Jong – Guerres, puissances et chaos mondial : Où va le monde ?

Le système international traverse une phase de recomposition brutale marquée par le retour des conflits de haute intensité, la fragmentation des équilibres géopolitiques et l’affaiblissement progressif des cadres de sécurité hérités de l’après-Guerre froide. Entre la confrontation entre Israël, les États-Unis et l’Iran, la guerre russo-ukrainienne qui s’enlise, les tensions stratégiques entre Washington et Pékin et la déstabilisation persistante du Sahel, les rapports de force mondiaux semblent entrer dans une nouvelle ère de confrontation durable.
Dans ce contexte, la rencontre prévue ce 15 mai 2026 entre Donald Trump et Xi Jinping à Pékin apparaît comme un moment diplomatique majeur. Rivalités commerciales, compétition technologique, guerre énergétique, crise ukrainienne et tensions indo-pacifiques structurent désormais la relation entre les deux principales puissances mondiales.
Parallèlement, l’Afrique et particulièrement le Sahel demeurent des zones de forte instabilité stratégique, où se croisent terrorisme jihadiste, effondrement étatique, rivalités d’influence et recul progressif de la présence française.
Pour analyser ces bouleversements géopolitiques majeurs et leurs implications militaires et stratégiques, Le Diplomate Média a une nouvelle fois rencontré Peer de Jong. Ancien colonel des Troupes de marine, expert des dynamiques de conflictualité et cofondateur de l’Institut Themiis.
Propos recueillis par Roland Lombardi
Le Diplomate : Depuis plusieurs années, les conflits de haute intensité et les rapports de force entre grandes puissances semblent redevenir centraux dans les relations internationales. Sommes-nous selon vous entrés dans une nouvelle phase historique de confrontation globale durable ?
Peer de Jong : L’irruption de la Russie en Ukraine en 2022 a été fortement déstabilisatrice dans les rapports entre États. C’est la première fois qu’un pays du P5 envahit son voisin…. C’est déstabilisant pour l’Ukraine évidemment mais aussi pour l’Europe qui voit un conflit conventionnel s’incruster sur le continent. La menace n’est plus virtuelle. Facteur aggravant, cette invasion produit des effets induits. Donald Trump nouvellement élu en janvier 2025 s’est d’emblée retracté sur l’aide à apporter à l’Ukraine tout en préconisant une nouvelle logique géopolitique centrée sur le continent américain ; une forme de doctrine de Monroe revisitée appelée la « doctrine de Donroe » en référence au prénom du président américain. En matérialisant son espace d’intérêt et d’influence sur le Groenland, le Canada, Panama et le Mexique (et accessoirement sur le Venezuela et Cuba…) lors de son discours d’intronisation en janvier 2025, Donald Trump reconnait aux autres grandes puissances que sont la Russie et la Chine, la possibilité d’exercer leur influence sur leurs zones géographiques respectives. Presque un « droit de tirage » qui met en exergue, avec le véto quasi permanent de la Russie et de la Chine au Conseil de sécurité des Nations unies, une sorte de fin du droit international.
La guerre entre Israël, les États-Unis et l’Iran a profondément déstabilisé le Moyen-Orient et ravivé les tensions énergétiques mondiales. Comment analysez-vous aujourd’hui les objectifs stratégiques réels de Washington dans cette confrontation ?
La guerre déclenchée par les États-Unis et Israël le 28 février 2026 contre l’Iran présente plusieurs caractéristiques. On remarque en préalable, l’influence du premier ministre Netanyahou sur l’exécutif américain alors que ce dernier semblait après les bombardements de juin 2025, plutôt enclin à laisser « pourrir la situation ». Les émeutes de janvier 2026 en Iran allaient d’ailleurs dans le sens de la logique américaine. A l’évidence, poussés par les Israéliens qui ont évidemment leur propre agenda, les forces américaines ont lancé le 28 février 2026, une opération militaire qui a présenté deux caractéristiques négatives. En effet, l’impréparation sans prévenir les alliés de l’OTAN et le défaut de planification (cadre espace-temps et effet final recherché ?) ont caractérisé l’assaut initial sur l’Iran. La doctrine américaine « choc et effroi » (shock and awe), fondé sur l’écrasement de l’ennemi et son incapacité à réagir, n’a pas été efficiente. Ces errements initiaux pourraient être corrigés par la redéfinition d’un objectif clair : celui d’interdire à l’Iran un accès au nucléaire militaire. Cet objectif est en phase avec ceux de la Chine. Les discussions sont en cours…
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Malgré les frappes occidentales, l’Iran paraît avoir démontré une forte capacité de résilience politique, militaire et régionale. Cette séquence constitue-t-elle selon vous un succès limité pour les États-Unis ou révèle-t-elle les limites actuelles de la puissance américaine ?
Cette résilience iranienne démontre d’abord la très bonne capacité d’anticipation de l’Iran qui s’était visiblement préparé à un conflit de ce niveau (tunnels, installations enterrées, etc…). De plus, l’Iran avait clairement dissimulé les progrès réalisés dans le domaine de la balistique. Ces deux points forts se conjuguant dans l’emploi des moyens. De l’autre côté, les États-Unis, malgré le très haut niveau de l’armée américaine, démontrent plusieurs faiblesses : tout d’abord le défaut d’appréciation des forces de l’Iran (lié en grande partie au « mépris » des Américains sur les capacités iraniennes/discours de Trump). Cet état d’esprit a engendré un défaut d’appréciation des capacités iraniennes. Les États-Unis ont ainsi semblé durant les premières semaines du conflit comme totalement décalé par rapport à une réalité. Enfin les États-Unis ont subi la double manœuvre iranienne : celle du blocage du détroit d’Ormuz et celle des tirs massifs dit de saturation de missiles et de drones sur les pays du Golfe Persique. Les forces américaines ont subi le tempo de Téhéran révélant les limites de l’emploi de la force militaire.
Concernant la guerre russo-ukrainienne, le conflit semble désormais installé dans une logique d’usure prolongée. Comment évaluez-vous aujourd’hui l’état réel des forces militaires russes et ukrainiennes après plus de quatre années de guerre ?
Après 4,5 ans de guerre, nous sommes clairement entrés dans une phase de cristallisation du conflit. Sur le terrain, on note un essoufflement du mouvement vers l’ouest des forces russes tandis que les Ukrainiens résistent et arrivent même à reprendre du terrain. Ainsi les forces ukrainiennes ont repris plus de 100 Km2 en avril 2026. Cette stabilisation du front dénote une usure des belligérants malgré les déclarations des uns et des autres. Par contre, la guerre s’est déplacée sur un autre plan. Les Russes et les Ukrainiens se mènent à présent une guerre dans la profondeur qui s’apparente à une guerre d’attrition. Drones et missiles s’échangent à un rythme particulièrement élevé et provoquent des destructions importantes, des installations énergétiques entre autres. Ces tirs dans la profondeur provoquent de fait des dégâts collatéraux très importants.
Donald Trump avait promis de mettre rapidement fin aux grands conflits internationaux après son retour à la Maison-Blanche. Pourquoi les États-Unis semblent-ils aujourd’hui incapables d’imposer une stabilisation durable aussi bien en Ukraine qu’au Moyen-Orient ?
Sur l’Ukraine, deux visions s’affrontent aux États-Unis. La première prône une forme de partage objectif du monde et la stabilisation du conflit aux conditions russes. Donald Trump a ouvert la voie en exprimant son désintérêt pour l’Ukraine. Pour lui, les États-Unis doivent se concentrer sur le continent américain qui est leur zone d’intérêt. Il donne ainsi un blanc-seing à la Chine pour agir en Asie, comme il attribue un rôle dominant à Poutine sur le fuseau central, c’est-à-dire sur l’Europe et l’Afrique. C’est la vision « real politique » de partage du monde.
La motivation des Européens pour s’engager collectivement en faveur de l’Ukraine a ouvert la voie à une vision mercantile aux États-Unis. Comme l’Europe n’a plus les industries de défense capables de répondre aux demandes de Kiev, les Etats-Unis se placent en position de pourvoyeurs d’armes pour les Ukrainiens mais achetées par les États européens. C’est un modèle économique qui se veut vertueux à Washington mais qui enfonce progressivement l’Europe dans une politique d’assujettissement aux conditions américaines. Le sommet de l’OTAN des 7 et 8 juillet 2026 en Turquie promet d’être compliqué.
La guerre au Moyen-Orient révèle quant à elle, des failles importantes au sein de l’armée américaine mais sans préjuger de sa capacité à mener un conflit. L’armée des États-Unis reste le modèle le plus puissant… mais altéré par les atermoiements de l’exécutif américain.
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La rencontre entre Donald Trump et Xi Jinping à Pékin pourrait-elle ouvrir une phase de stabilisation stratégique entre Washington et Pékin ou faut-il plutôt y voir une simple gestion tactique d’une rivalité systémique appelée à durer ?
La Chine devient progressivement la « tour de contrôle » mondiale de la paix et de la guerre. Et si la Chine partage avec la Russie et les États-Unis, le statut de grande puissance, elle n’est pas engagée dans un conflit chaud. Elle ne commet pas l’erreur américaine et russe d’être mise en échec par des pays plus faibles comme l’Iran et l’Ukraine. La Chine a compris, probablement avant tout le monde, que le nucléaire militaire ne dissuade que le nucléaire militaire. Mais se frotter à un pays déterminé comme l’Iran ou l’Ukraine, donc mener un combat asymétrique, donne un avantage systémique aux plus faibles dès lors qu’ils utilisent des armements « rudimentaires » et en grand nombre. La capacité à durer fait le reste.
Vous connaissez particulièrement bien les questions africaines et sahéliennes. Après le recul de l’influence française au Mali, au Niger ou encore au Burkina Faso, la France peut-elle encore redevenir un acteur crédible en Afrique face à la montée en puissance de la Russie, de la Chine ou de la Turquie ? Et comment analysez-vous le retour en force des jihadistes au Mali notamment ?
La France a perdu l’ensemble de ses « positions » territoriales entre 2022 et 2025. Le dispositif français s’est évaporé en 3 ans à l’exception de Djibouti qui est louée. Cette perte d’influence majeure s’apparente à une perte de crédibilité. Cet état de fait a ouvert grandes les portes de l’Afrique à tous nos compétiteurs qu’ils soient Américains, Russes, Turcs, Israéliens, Chinois et bien sûr Européens. Ce constat d’échec ne vient pas seulement de l’impossibilité pour l’opération Barkhane de traiter la question du djihadisme dans le Sahel. Il vient d’un flux récurrent d’erreurs commises depuis 1994 – de la guerre au Rwanda, à la dévaluation du franc CFA sans en informer les États, à la suppression du ministère de la coopération mais aussi de maladresses comme l’humiliant discours de Dakar en 2007 ou d’erreurs comme la guerre en Libye en 2011, etc…. La France s’est embourgeoisée dans sa relation à l’Afrique dans un contexte de montée en puissance de l’Union européenne depuis le traité de Lisbonne qui lui donne de larges prérogatives en même temps que des budgets conséquents. L’Afrique est devenue attractive. Elle s’ouvre à tous. Mais elle doit trouver à présent les solutions à la montée du terrorisme islamiste qui gangrène le Sahel, l’Afrique centrale et à terme les pays du Golfe de Guinée. La porte s’est ainsi également ouverte pour les djihadistes internationaux qui peuvent entrevoir à présent la création d’un califat au cœur du continent.
Enfin, dans un monde marqué par la montée des blocs, le retour des guerres et les tensions économiques mondiales, la France dispose-t-elle encore selon vous des moyens militaires, diplomatiques et industriels lui permettant de préserver une véritable autonomie stratégique ?
La France a évidemment les moyens militaires, diplomatiques et industriels pour préserver voire amplifier son autonomie stratégique. Malheureusement la France aborde la période avec une situation budgétaire catastrophique qui limite de fait ses capacités tout en divisant l’opinion publique française. Enfin, l’Europe a compris qu’il ne fallait pas compter sur les Américains et sur Trump, pour les protéger. L’OTAN n’est plus l’alliance espérée par les Européens à l’issue de la deuxième guerre mondiale. Trump a sonné la fin de l’idée selon laquelle les Européens pouvaient consommer sereinement sans faire les efforts indispensables à sa protection. C’est un peu l’histoire des « trois petits cochons » et la prise de conscience de la nécessité d’investir massivement dans les questions de défense. Cette prise de conscience provoque de fait une exacerbation de la compétition intra européenne. Les Allemands affirment à présent leur volonté d’être « leader » de la défense du continent en se dotant de la plus grande armée conventionnelle européenne, tandis que la Pologne semble avoir des prétentions identiques. Il nous faut donc entretenir le très haut niveau technologique de notre modèle nucléaire militaire tout en affermissant les forces conventionnelles mises à mal depuis la réforme Armée 2000 et la RGPP, la réforme générale des politiques publiques chère au président Nicolas Sarkozy. Mais avec quel budget ?
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