PORTRAIT – Bougainville et La Pérouse dans la guerre d’Indépendance américaine (1778-1783)

PORTRAIT – Bougainville et La Pérouse dans la guerre d’Indépendance américaine (1778-1783)

lediplomate.media — imprimé le 20/08/2026
François Souty, PhD
Intervenant en géopolitique à Excelia Business School, La Rochelle et Paris-Cachan
Intervenant en droit et politique de la concurrence de l’UE à la Faculté de droit de Nantes
Bougainville et La Pérouse
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par François Souty, PhD (Histoire Economique), est ancien Rapporteur Antitrust sur les marchés financiers (2018-2021) puis Chargé d’affaires internationales (2021-2024) à la Direction générale de la concurrence de la Commission européenne. Auteur d’une douzaine de livres et de nombreux articles académiques, il enseigne les institutions européennes, la géopolitique européenne et globale au groupe Excelia Business School (La Rochelle-Paris Cachan) ainsi que le droit et la politique de la concurrence européenne à la Faculté de droit de l’Université de Nantes. Il est responsable de la section économie au Diplomate Média.

Deux officiers de Marine emblématiques entre les deux grandes circumnavigations françaises du XVIIIᵉ siècle

« L’épée est l’axe du monde et la grandeur ne se divise pas. »
— Charles de Gaulle, Vers l’armée de métier, 1934.

Résumé exécutif

La participation française à la guerre d’Indépendance américaine (1778-1783) constitue l’un des derniers grands moments d’affirmation de la puissance maritime française avant les bouleversements révolutionnaires. Si l’historiographie a largement retenu les noms de Louis-Antoine de Bougainville et Jean François de Galaup de La Pérouse en raison de leurs célèbres voyages autour du monde, ces deux figures furent d’abord des officiers de Marine engagés dans les opérations navales contre la Grande-Bretagne en Amérique et dans l’Atlantique.

Cet article propose de replacer leurs trajectoires militaires dans le contexte de la reconstruction navale française après la guerre de Sept Ans. Bougainville apparaît comme un officier d’escadre accompli, capable de participer aux grandes opérations de la guerre maritime mondiale, de la campagne de Chesapeake à la bataille des Saintes. La Pérouse révèle quant à lui une autre forme d’excellence : celle du commandement autonome, de la mission lointaine et de la représentation de la souveraineté française dans des espaces éloignés.

Leur comparaison prend tout son sens lorsqu’elle est replacée dans la génération d’officiers formée après 1763, dont Armand Guy de Kersaint constitue une autre figure majeure. Tous trois ont atteint le grade d’officiers généraux d’escadre et illustrent des dimensions complémentaires de la puissance maritime française : le combat d’escadre, la réflexion sur l’organisation navale et la projection stratégique outre-mer.

La guerre américaine montre ainsi que la Marine française de la fin de l’Ancien Régime avait retrouvé une capacité mondiale d’action et disposait d’une génération exceptionnelle d’officiers. Mais cette réussite demeure fragile : les bouleversements révolutionnaires interrompent brutalement ces carrières et empêchent la monarchie de transformer cette renaissance maritime en continuité stratégique durable.

Bougainville et La Pérouse apparaissent donc moins comme deux explorateurs séparés de leur époque que comme les représentants d’une Marine française des Lumières, capable à la fois de combattre, d’explorer et de penser la puissance maritime à l’échelle du monde.

Mots clés : Bougainville – La Pérouse – Louis XVI – Castries – Choiseul –  d’Estaing – de Grasse – Suffren – Vaudreuil – Kersaint – Montcalm – Rodney – Washington – La Boudeuse – L’Étoile – Le Guerrier – Ville de Paris – L’Amazone – L’Astrée – La Boussole – L’Astrolabe – Guerre d’Indépendance américaine – Marine royale – Circumnavigation – Stratégie maritime – Exploration scientifique – Puissance navale – Lumières – France – Bretagne – Brest – Atlantique – Amérique du Nord – Boston – Newport – Rhode Island – Chesapeake – Yorktown – Savannah – Géorgie – Antilles – Martinique – Guadeloupe – Grenade – Saint-Kitts – Saintes – Guyane – Demerary – Essequibo – Berbice – Cap de Bonne-Espérance – Pacifique – Baie Hudson – Grenade – Rochefort

Introduction

Cette réflexion intemporelle du général de Gaulle, sortie des tréfonds de l’Histoire qu’il portait, peut également s’appliquer à merveille aux officiers de Marine de la fin de l’Ancien Régime. La postérité a souvent séparé artificiellement l’explorateur Louis-Antoine de Bougainville de Bougainville le marin, ou Jean-François de Galaup de La Pérouse, l’humaniste et explorateur, de La Pérouse l’officier de la Marine de guerre du roi de France.[1] Malgré leurs douze ans de différence d’âge, ils apportent une contribution commune à une tournant de civilisation. Leurs carrières respectives démontrent au contraire que la puissance maritime française reposait sur l’unité de ces fonctions de marins et d’explorateurs. Louis-Antoine de Bougainville et Jean-François de La Pérouse appartiennent aujourd’hui au panthéon des grands explorateurs français du XVIIIᵉ siècle. A dix-neuf ans d’intervalle, le premier demeure associé au voyage des frégates La Boudeuse et L’Etoile lors de la première circumnavigation française réalisée entre 1766 et 1769 ; le second incarne avec L’Astrolabe et La Boudeuse la grande expédition scientifique lancée par Louis XVI en 1785, dont la disparition mystérieuse et finalement tragique dans le Pacifique à la veille de la Révolution française contribua à faire de son nom un symbole durable de l’aventure maritime française. Cette postérité exceptionnelle a cependant contribué à effacer une dimension essentielle de leurs carrières respectives : avant d’être des explorateurs, Bougainville et La Pérouse furent des officiers de la Marine engagés dans les plus grands affrontements navals de leur temps.

La guerre d’Indépendance américaine constitue à cet égard un moment décisif, mais paradoxalement très peu étudié dans la mémoire collective attachée à ces deux figures. Entre l’entrée en guerre de la France aux côtés des Insurgents américains en 1778 et la signature de la paix de 1783 au Chateau de Versailles, ils participent tous deux à la dernière grande confrontation maritime de l’Ancien Régime, à jeu égal, entre la France et la Grande-Bretagne. Cette guerre, qui se déroule simultanément dans l’Atlantique, les Antilles, l’Amérique du Nord et les espaces coloniaux, offre à la Marine royale française l’occasion de démontrer les progrès accomplis depuis les défaites de la guerre de Sept Ans.[2]

Pour Bougainville, l’épisode américain représente le retour à une vocation première : celle d’un officier de la Marine de guerre. Après avoir acquis une renommée internationale par son voyage autour du monde, il retrouve la Marine de combat et participe aux opérations conduites par les escadres françaises, notamment sous les ordres du comte d’Estaing puis du comte de Grasse. Son rôle dans la campagne de 1781, et particulièrement dans la bataille de la Chesapeake, le place au cœur d’une victoire navale dont les conséquences dépassent largement le cadre tactique : la maîtrise temporaire des mers par la flotte française rend possible la capitulation de Yorktown et constitue l’un des facteurs déterminants de l’indépendance américaine.

La trajectoire de La Pérouse est différente. Lorsqu’il participe aux opérations américaines, il n’est pas encore le célèbre navigateur qui sera choisi un peu plus tard par Louis XVI et son ministre de la Marine le marquis de Castries pour diriger l’expédition scientifique à partir de 1785. Il est avant tout un officier de Marine expérimenté, reconnu pour ses qualités de commandement et sa capacité à conduire des missions difficiles dans des espaces éloignés. L’expédition de la baie d’Hudson en 1782 révèle un autre modèle d’excellence militaire : celui d’un commandant autonome capable de préparer et de conduire une opération amphibie loin des grandes bases navales, en combinant renseignement, navigation, action terrestre et maîtrise politique de la victoire. Autre aspect : l’expédition de la baie d’Hudson rappelle fortement les aspects opérationnels de l’expédition amphibie parfaitement maîtrisée conduite à Demerary-Essequibo en Guyane néerlando-britannique par Armand-Guy de Kersaint en janvier-février 1782, que nous avons évoqué dernièrement en ce deux-cent-cinquantième anniversaire de la déclaration d’indépendance américaine et de la guerre qui s’ensuit.[3]

L’intérêt d’une étude comparative des actions de Bougainville et de La Pérouse durant la Guerre d’Indépendance réside précisément dans ce contraste. Tous deux appartiennent à la même Marine royale, formée par les réformes entreprises après la guerre de Sept Ans et engagée dans une politique de reconstruction de sa puissance maritime. Tous deux participent à la guerre d’Amérique, mais ils y révèlent deux conceptions complémentaires du métier d’officier de Marine. Bougainville incarne l’officier d’escadre confirmé, intégré dans la grande manœuvre navale et soumis à la discipline collective de la ligne de bataille. La Pérouse représente davantage le jeune capitaine de vaisseau et chef de mission autonome, appelé à prendre des décisions dans des environnements incertains et à exercer une responsabilité globale.

L’étude de leurs campagnes américaines permet ainsi de renouveler l’approche de deux personnalités souvent réduites dans nos mémoires collectives à leur seule carrière d’explorateurs successives. En 1776 ou 1782, tournant historique   le premier voyage français autour du monde de Bougainville et la future expédition de La Pérouse ne doivent pas être considérés comme des épisodes isolés relevant uniquement de l’histoire des découvertes. Ils s’inscrivent dans une continuité militaire et navale : celle d’une génération d’officiers formés par la guerre, capables de combiner les exigences traditionnelles du combat maritime avec les ambitions scientifiques, diplomatiques et impériales de la monarchie française, portée par un roi philosophe particulièrement éclairé et ouvert aux innovations de son époque.

Loin de constituer une simple parenthèse entre deux entreprises scientifiques majeures, la guerre d’Indépendance américaine apparaît ainsi comme le véritable creuset où s’affirment les qualités militaires de Bougainville et de La Pérouse. L’un y atteint la pleine maturité du commandement au sein des grandes escadres de la Marine royale; l’autre y révèle les aptitudes qui feront bientôt de lui le chef d’une des plus ambitieuses expéditions maritimes du siècle des Lumières. Revenir sur leurs campagnes d’Amérique ne revient donc pas à ajouter un épisode méconnu à deux biographies célèbres : c’est restituer à ces deux officiers de Marine la place qui leur revient dans le renouveau naval français de la fin de l’Ancien Régime et mieux comprendre comment l’expérience de la guerre prépara, chez l’un comme chez l’autre, les grandes circumnavigations françaises qui marquèrent durablement l’histoire maritime du XVIIIᵉ siècle.

A. Bougainville : de la Nouvelle-France à la première circumnavigation française

Lorsque la France entre en guerre contre la Grande-Bretagne en 1778, Louis-Antoine de Bougainville n’est plus un officier en formation. Sa carrière a déjà connu plusieurs étapes qui expliquent la singularité de son profil : la guerre impériale en Amérique du Nord, l’apprentissage du métier naval et la direction de la première circumnavigation française. La guerre d’Indépendance américaine ne constitue donc pas le commencement de sa carrière militaire, mais le moment où se trouve pleinement mobilisée une expérience acquise depuis plus de vingt ans.

Cette trajectoire explique la place particulière de Bougainville dans la Marine royale de Louis XVI. À la différence de nombreux officiers qui se construisent exclusivement dans la pratique de la guerre navale, il appartient à une génération de marins dont la formation associe l’action militaire, les sciences de la navigation et la connaissance des espaces coloniaux. Cette polyvalence correspond précisément aux besoins d’une monarchie qui, après les défaites de la guerre de Sept Ans, cherche à restaurer sa puissance maritime et impériale.

1. La Nouvelle-France : l’école de la guerre impériale pour Louis-Antoine de Bougainville. La première expérience décisive de Bougainville est celle de la guerre de Sept Ans. Mais, avant de devenir officier, le jeune Louis-Antoine s’était déjà distingué par une formation scientifique exceptionnelle. Comme beaucoup de jeunes gens de bonne famille, il reçut une solide éducation classique, mais manifesta très tôt des dispositions particulières pour les mathématiques et les sciences exactes. Il les approfondit notamment auprès d’Alexis Clairautet de Jean Le Rond d’Alembert, avant de publier, en 1754 et 1756, les deux volumes de son Traité du calcul intégral. Cet ouvrage lui valut l’attention du comte d’Argenson, ministre de la Guerre, et contribua à l’introduire dans les milieux scientifiques parisiens. Son élection, le 12 janvier 1756, à la Royal Society de Londres, avant même son départ pour le Canada, témoigne de cette précocité intellectuelle et déjà d’un véritable rayonnement international.[4]

Cette formation scientifique n’est pas une parenthèse dans sa carrière militaire : elle en constitue même l’un des fondements. Elle familiarise le jeune Bougainville avec le raisonnement mathématique, la mesure, la géométrie et l’observation, autant de compétences qui trouveront plus tard leur pleine expression dans l’artillerie, les fortifications, la navigation astronomique, l’hydrographie et l’exploration. Le futur circumnavigateur est ainsi déjà, avant de devenir marin, un homme formé à une culture scientifique qui dépasse largement celle que l’on attend ordinairement d’un jeune officier de l’armée royale. Et sa compétence scientifique ne va cesser de croître avec son ascension dans les grades d’officier de Marine. 

Son entrée dans la carrière militaire intervient néanmoins assez tardivement. En 1750, à vingt et un ans, il s’engage dans les Mousquetaires noirs, avant de devenir, en 1753, aide-major du régiment de Picardie. Il sert ensuite comme aide de camp auprès du lieutenant général François de Chevert, expérience qui lui permet de se familiariser avec le fonctionnement d’un état-major et avec les réalités concrètes du commandement. En octobre 1754, il accompagne à Londres le maréchal de Lévis-Mirepoix, nommé ambassadeur extraordinaire auprès de la cour britannique dans le contexte des tensions croissantes en Amérique du Nord. Cette mission diplomatique, qui le met directement en contact avec le principal adversaire de la France, complète singulièrement sa formation militaire et politique. Revenu en France en février 1755, il reprend ses fonctions auprès de Chevert et reçoit bientôt une commission de lieutenant dans le régiment de dragons du comte d’Apchon.

Bougainville franchit alors une étape importante en recevant, le 27 février 1756, une commission de capitaine au régiment d’Apchon-Dragons.[5]Cette première carrière dans les troupes terrestres lui apporte une expérience directe du commandement et des opérations militaires, tandis que sa formation mathématique lui confère un profil intellectuel inhabituel parmi les jeunes officiers. C’est précisément cette combinaison de qualités — culture scientifique, aptitude au raisonnement, expérience militaire et familiarité avec les fonctions d’état-major — qui explique en partie le choix dont il bénéficie lorsque, la même année, Louis-Joseph de Montcalm-Gozon de Saint-Véran, marquis de Montcalm (1712-1759), est nommé commandant des troupes régulières françaises au Canada.

Bougainville gagne ainsi la Nouvelle-France dès avril 1756, à bord de La Licorne, comme capitaine d’Apchon-Dragons et aide de camp de Montcalm, lieutenant général des armées et commandant en chef des troupes régulières françaises au Canada. Le gouvernement de la colonie relève alors du Lieutenant général des armées navales Pierre de Rigaud de Vaudreuil de Cavagnial, marquis de Vaudreuil (1698-1763), gouverneur général de la Nouvelle-France de 1755 à 1760 (lequel ne s’entendra hélas guère avec Montcalm) père d’un des officiers généraux de qualité de l’escadre du comte de Grasse que nous allons retrouver en 1782 aux batailles de la Chesapeake et des Saintes. Cette configuration place le jeune Louis-Antoine au plus près du commandement supérieur et lui permet d’observer les relations, parfois complexes, entre commandement militaire, administration coloniale et intérêts impériaux.[6]

Cette fonction lui donne surtout une première expérience très concrète des opérations combinées, de la reconnaissance, de la logistique et des communications dans un théâtre colonial immense. Le propre Journal de Montcalm montre que son rôle ne se limite nullement à une fonction protocolaire d’aide de camp. Dès juillet-août 1756, Montcalm lui confie des missions opérationnelles voire stratégiques concernant les approvisionnements, les fours, les bateaux et la préparation logistique de l’expédition contre Chouaguen (Oswego).[7] Le jeune officier est ainsi confronté, dès sa première campagne outre-mer, à une réalité fondamentale de la guerre impériale : la puissance militaire dépend autant de la capacité à déplacer, nourrir et ravitailler les hommes qu’à les engager au combat.

Il participe notamment à la prise de Chouaguen (Oswego), sur le lac Ontario, en 1756, puis au siège de William Henry, sur le lac George, en 1757, deux opérations qui lui font parcourir les principaux axes hydrographiques de la guerre franco-britannique en Amérique du Nord,[8] puis aux opérations de Carillon en 1758.[9] À la suite de la victoire de Carillon, Bougainville est envoyé en France pour exposer au ministre les besoins de la colonie. Promu colonel et fait chevalier de Saint-Louis au début de l’année 1759, il revient à Québec le 10 mai 1759 avec un convoi de ravitaillement, mais des renforts très insuffisants au regard de la situation militaire. Il reçoit alors le commandement du camp de Beauport et joue un rôle essentiel dans la défense de Québec durant la campagne de 1759.[10] Entre-temps, il a acquis une connaissance directe d’une guerre où la frontière entre opérations terrestres et navales est particulièrement poreuse : maîtrise des voies d’eau, bassins hydrographiques et courants, circulation des renforts, transport des vivres et des munitions, reconnaissance, fortifications et coopération des troupes terrestres avec les bâtiments sur mer constituent autant d’éléments indissociables de la conduite de la guerre.

La Nouvelle-France constitue ainsi pour Bougainville une véritable école d’application de la guerre impériale. Il y découvre que les opérations terrestres dépendent directement des communications maritimes, de la circulation des renforts et de la capacité des puissances européennes à maintenir leurs possessions éloignées. La chute de Québec en 1759 puis la capitulation de Montréal en 1760 constituent pour la France une défaite majeure ; elles donnent cependant à Bougainville une expérience irremplaçable de la rivalité franco-britannique outre-mer, qui dominera encore sa carrière deux décennies plus tard.

Cette expérience contribue à orienter son évolution ultérieure vers la Marine royale. Au Canada, Bougainville découvre concrètement les contraintes particulières de la guerre impériale : les opérations terrestres dépendent des voies d’eau, des approvisionnements, des communications et de la capacité à faire parvenir hommes et matériels sur de très grandes distances. Son activité d’aide de camp l’amène également à observer et à relever les espaces qu’il traverse, tandis que ses mémoires adressés à la Cour témoignent de l’importance qu’il accorde aux moyens navals nécessaires à la défense de la colonie.[11] Sa formation scientifique trouve ainsi un premier prolongement pratique dans une culture de l’observation géographique et de la mesure qui s’épanouira pleinement après son passage dans la Marine. Il ne s’agit pas encore d’une doctrine formulée de la puissance maritime, mais d’une expérience concrète des interdépendances entre géographie, logistique, forces terrestres et moyens navals. Cette expérience contribuera à donner au futur navigateur une conception particulièrement large des opérations outre-mer. Son passage des Dragons à la Marine après la perte de la Nouvelle-France constitue dès lors moins une rupture qu’une réorientation au service de la monarchie.L’officier qui combattra dans les escadres de Louis XVI contre la Royal Navy est déjà un vétéran de la première phase de la rivalité impériale anglo-française. Entre les deux guerres, il ne change donc pas véritablement d’univers : il change d’outil. L’armée lui avait appris la guerre impériale ; la Marine lui donnera les moyens d’en parcourir les espaces avec un bagage d’une rare qualité et diversification des expériences et compétences.

2. De l’expérience coloniale à la vocation maritime. Après la capitulation de Montréal, Bougainville ne passe pas immédiatement dans la Marine : revenu en Europe, il sert encore en 1761-1762 à l’armée d’Allemagne comme aide de camp du général de Choiseul-Stainville. La paix de Paris achevée, sa carrière change cependant de nature : le 13 juin 1763, il reçoit son premier brevet de capitaine de vaisseau et entre ainsi dans la Marine royale avec un grade élevé, sans avoir suivi la filière traditionnelle des gardes de la Marine. Quelques mois plus tard, il reçoit le commandement de l’expédition chargée d’établir une colonie française aux îles Malouines et appareille de Saint-Malo, en septembre 1763, à la tête d’une petite division composée de la frégate L’Aigle, armée de vingt canons — vingt-quatre selon d’autres sources — accompagnée de la corvette ou flûte Le Sphinx, armée de huit canons.[12] Ce choix constitue moins une reconversion qu’un prolongement logique de son expérience antérieure. Cela confirme encore davantage le caractère atypique de sa carrière navale. La Marine offre à cet officier formé aux réalités impériales un cadre correspondant à ses qualités scientifiques et techniques. Dès son entrée dans la Marine royale, avec le commandement de l’expédition des Malouines, Bougainville reçoit ainsi le commandement général d’une expédition maritime avec une petite division, mais pas le commandement nautique d’un grand vaisseau de ligne.

La période qui suit la guerre de Sept Ans est celle d’une profonde reconstruction navale française. Sous l’impulsion de Choiseul puis de ses successeurs, la monarchie entreprend de restaurer une flotte capable de rivaliser avec la Grande-Bretagne.[13] Les officiers de Marine doivent désormais associer la maîtrise du combat naval traditionnel à des compétences nouvelles : hydrographie, astronomie, cartographie, observation scientifique et capacité d’administration des espaces lointains.[14]

Bougainville correspond particulièrement bien à ce modèle d’officier éclairé.[15] Son intérêt pour les sciences, ses qualités d’organisateur et son expérience coloniale le désignent pour des missions dépassant le simple commandement tactique. Cette combinaison explique qu’il soit choisi pour diriger une  nouvelle entreprise maritime, qui sera cette fois exceptionnelle : la première circumnavigation française.

3. La première circumnavigation française : gloire scientifique et affirmation maritime. Le voyage de Bougainville autour du monde (1766-1769) commence par une mission qui est d’abord diplomatique et impériale. Parti de Nantes le 15 novembre 1766 à bord de La Boudeuse, accompagné de la flûte L’Étoile, Bougainville doit d’abord se rendre aux îles Malouines afin d’y remettre aux Espagnols l’établissement français fondé en 1764, la France ayant reconnu les droits de la Couronne d’Espagne sur l’archipel.[16] Cette première étape est déjà marquée par les difficultés de la navigation : le retard de L’Étoile, chargée notamment des vivres nécessaires à la longue expédition, retarde de plusieurs mois la jonction des deux bâtiments et allonge considérablement la campagne. Après la remise des Malouines, Bougainville gagne Montevideo puis le détroit de Magellan, dont la traversée, commencée à la fin de 1767, se révèle particulièrement délicate en raison des vents, des courants, des brumes et de l’étroitesse des passes. L’expédition parvient néanmoins à franchir le détroit et à pénétrer dans le Pacifique en janvier 1768.[17]

Commence alors la partie la plus éprouvante du voyage. Après une navigation difficile, les deux bâtiments atteignent Tahiti en avril 1768, où l’accueil des insulaires et les conditions naturelles offrent aux équipages un répit inattendu ; Bougainville baptise l’île « Nouvelle-Cythère ».[18]Mais le séjour est bref et la traversée du Pacifique occidental soumet bientôt les hommes et les navires à de nouvelles épreuves : tempêtes, difficultés de navigation dans les archipels, contacts parfois tendus avec les populations rencontrées, épuisement des vivres et apparition du scorbut mettent à rude épreuve les équipages. La découverte de plusieurs îles, notamment dans l’archipel des Nouvelles-Hébrides et dans les îles Salomon, ainsi que les observations astronomiques et hydrographiques de Véron, donnent toutefois à l’expédition une réelle portée scientifique et géographique.[19] Après avoir franchi les dangereux parages de la Nouvelle-Guinée et des Moluques, les bâtiments atteignent Batavia, où les équipages peuvent enfin se ravitailler et se soigner avant d’entreprendre la dernière partie du voyage par l’océan Indien. Le retour, par l’île de France puis le cap de Bonne-Espérance, s’effectue sans incident majeur et La Boudeuse atteint Saint-Malo le 16 mars 1769.[20] L’Étoile, qui avait accompagné l’expédition depuis son ralliement à Rio de Janeiro en juin 1767, rentra en France quelques semaines plus tard, à Rochefort, le 24 avril 1769. La réussite est d’autant plus remarquable que, malgré les difficultés rencontrées et les maladies, l’expédition ramène ses deux bâtiments, ses hommes, ses observations scientifiques et une masse considérable d’informations nouvelles sur les mers et les terres du Pacifique. La réussite de Bougainville apparaît d’autant plus remarquable lorsqu’on la rapporte aux précédentes circumnavigations militaires. Vingt-cinq ans auparavant, pour une traversée équivalente, l’expédition britannique du commodore George Anson, partie en 1740 avec huit bâtiments et environ 1 854 hommes, n’avait ramené en Angleterre que 188 survivants et un seul bâtiment, leCenturion. Le contraste, sans être mécaniquement transposable, souligne le progrès accompli dans la préparation et la conduite des grandes expéditions océaniques : Bougainville ramène en 1769La Boudeuse etL’Étoile ainsi que leurs équipages, après avoir franchi le détroit de Magellan, traversé le Pacifique et l’océan Indien et accompli la première circumnavigation française sous pavillon royal[21]. Elle constitue ainsi moins une simple prouesse de navigation – attribuable à la qualité intrinsèque évidente du chef de l’expédition qu’est Louis-Antoine de Bougainville, qu’une véritable démonstration des capacités françaises à conduire une entreprise maritime combinant diplomatie, exploration, cartographie, sciences naturelles et maîtrise nautique.

La publication du Voyage autour du monde en 1771 transforme Bougainville en personnage public européen admiré bien au-delà de la Marine royale française. Son récit participe pleinement à la diffusion de l’esprit des Lumières et contribue à construire l’image d’un navigateur savant, curieux des peuples et des territoires rencontrés. Mais cette dimension scientifique ne doit pas masquer la nature profondément maritime et stratégique de l’entreprise. Bougainville lui-même rappelle, dans la préface de son récit, la dimension nationale de cette réussite : « Je n’ai point été le premier à entreprendre un voyage autour du monde, mais j’ai été le premier Français qui l’ait exécuté. »[22] Cette phrase est essentielle pour comprendre son propre regard sur l’expédition. Il ne présente pas seulement son voyage comme une aventure individuelle ou scientifique : il l’inscrit dans l’histoire de la puissance maritime française.

Encadré n°1 Bougainville et Cook : deux regards complémentaires contemporains sur le Pacifique

Lorsque Louis-Antoine de Bougainville atteint Tahiti en avril 1768, il ne fait pas que découvrir pour la France une île qui deviendra l’un des grands symboles de l’exploration des mers du Sud. [23] Il s’inscrit dans une histoire déjà commencée : Tahiti, aperçue par le contre-amiral néerlandais Jacob Roggeveen en 1722, est retrouvée et visitée par le Commander de la Royal Navy Samuel Wallis en juin 1767, puis par Bougainville en avril 1768 et par Cook en avril 1769. Bougainville y séjourne du 6 au 15 avril 1768 et lui donne le nom de « Nouvelle-Cythère », avant que son récit ne contribue puissamment à populariser Tahiti en Europe.

Un an plus tard presque jour pour jour, le 13 avril 1769James Cook mouille à son tour devant Tahiti, au cours de son premier voyage dans le Pacifique (1768-1771), commandé par l’Amirauté britannique notamment pour observer le passage de Vénus devant le Soleil. Cook connaît alors les résultats du voyage de Bougainville et confronte ses propres observations aux découvertes françaises.[24] Les deux navigateurs ne se rencontrent cependant jamais : leurs voyages dans le Pacifique se succèdent, Bougainville ayant quitté Tahiti près d’un an avant l’arrivée de Cook.

Le rapprochement entre les deux hommes est néanmoins particulièrement significatif. Bougainville et Cook appartiennent à la même génération scientifique des Lumièreset contribuent à transformer la circumnavigation : l’explorateur n’est plus seulement un découvreur de terres nouvelles, mais devient un observateur, un cartographe, un hydrographe et un collecteur de données astronomiques, naturelles et ethnographiques. Bougainville embarque notamment le naturaliste Philibert Commerson et l’astronome Pierre-Antoine Véron ; Cook, lors de son premier voyage, bénéficie de la présence du naturaliste Joseph Banks et d’une équipe scientifique remarquable.

On ne peut affirmer toutefois l’existence d’une « correspondance » personnelle entre les deux hommes : aucun échange épistolaire suivi entre Bougainville et Cook n’est connu à ce jour. Leur relation est plutôt indirecte, par l’intermédiaire de leurs publications, des milieux scientifiques de la Royal Society dont ils sont tous deux membres, des administrations navales et des réseaux savants européens. Cook lit et utilise les informations laissées par les navigateurs français ; Bougainville suit pour sa part avec intérêt les voyages britanniques qui prolongent les découvertes françaises. Leur dialogue est ainsi moins celui de deux correspondants que celui de deux grands navigateurs qui se répondent par leurs cartes, leurs journaux et leurs observations.

Cette succession est symbolique : Bougainville ouvre pour la France une nouvelle page de l’exploration du Pacifique ; Cook, quelques mois plus tard, entreprend d’en systématiser l’inventaire géographique et scientifique. Entre les deux se dessine une nouvelle conception de la puissance maritime, dans laquelle la connaissance des mers, des terres et des peuples devient elle-même un instrument de puissance.

La circumnavigation constitue ainsi une seconde école pour Bougainville. Elle lui apprend à commander un équipage sur une longue durée, à organiser une mission dans des espaces inconnus, à prendre des décisions en situation d’incertitude et à gérer les contraintes matérielles d’une entreprise lointaine. Ces qualités seront également celles exigées des commandants engagés dans la guerre maritime mondiale qui accompagne la Révolution américaine.

Comme l’a montré Étienne Taillemite, la carrière de Bougainville illustre cette figure originale du marin du XVIIIᵉ siècle, à la fois officier, scientifique et acteur de la politique impériale française.[25] Son voyage autour du monde n’est donc pas une parenthèse éloignée de la guerre : il complète une formation qui associe déjà l’action militaire, la navigation océanique et la compréhension des rivalités impériales.

Lorsque Bougainville reprend du service actif en 1778, il revient donc à la guerre avec un profil exceptionnel. Il connaît la Grande-Bretagne comme adversaire et brièvement prisonnier depuis la guerre de Sept Ans, il possède l’expérience du commandement maritime et il bénéficie d’une réputation internationale acquise par l’exploration. Les campagnes américaines vont désormais révéler une dernière dimension de sa carrière : celle du chef d’escadre.

B. La Pérouse : les années de formation d’un officier de la Marine de guerre

À la différence de Bougainville, dont la renommée scientifique et maritime est déjà considérable lorsqu’éclate la guerre d’Indépendance américaine, Jean-François de Galaup de La Pérouse, appartient toujours à la catégorie des officiers dont la réputation se construit principalement au sein de la Marine royale. Comme la relation connue de son futur voyage n’est pas intervenue avant les opérations de la guerre d’Indépendance, cette partie échappe aux présentes réflexions. En 1778, Jean-François de La Pérouse n’est pas encore le célèbre navigateur associé à la grande expédition scientifique de Louis XVI ; il est avant tout un marin déjà expérimenté, reconnu par ses chefs pour son courage, son sens de la décision et son aptitude à conduire des opérations difficiles. Son parcours avant la guerre d’Amérique est celui d’un officier de combat progressivement formé dans les affrontements maritimes qui opposent la France et la Grande-Bretagne au XVIIIᵉ siècle.

Cette différence de trajectoire avec Bougainville est essentielle pour comprendre les responsabilités qui seront confiées aux deux hommes pendant le conflit. Bougainville revient à la guerre avec la réputation acquise par son voyage autour du monde et doit confirmer ses qualités dans le commandement d’escadre ; La Pérouse, au contraire, arrive avec une expérience essentiellement opérationnelle qui va lui permettre d’accéder progressivement à des missions autonomes. La guerre d’Amérique constitue donc moins, pour lui, une rupture qu’un accomplissement, comme pour Armand-Guy de Kersaint déjà évoqué.

1. La formation d’un marin de combat pendant la guerre de Sept Ans. Né en 1741 dans une famille noble d’Albi, Jean-François de Galaup de La Pérouse entre dans la Marine royale en 1756, au moment même où commence la guerre de Sept Ans. Sa formation intervient ainsi directement dans une période de confrontation mondiale entre la France et la Grande-Bretagne. Comme nombre d’officiers de sa génération, il découvre très tôt les réalités d’un conflit qui se joue simultanément en Europe, dans l’Atlantique, en Amérique du Nord et dans les espaces coloniaux.[26]

La guerre de Sept Ans constitue une véritable école de commandement pour cette génération d’officiers. La Marine française sort profondément affaiblie du conflit, mais l’expérience acquise par certains de ses cadres contribue aux réformes entreprises après 1763. Les jeunes officiers sont désormais appelés à maîtriser non seulement la manœuvre navale, mais aussi les contraintes logistiques, les longues navigations et les opérations dans des espaces éloignés.[27]

Les premières campagnes de La Pérouse lui donnent précisément cette expérience. Il participe aux opérations menées contre les intérêts britanniques et apprend les exigences d’un combat naval où l’initiative individuelle peut jouer un rôle décisif. Contrairement à Bougainville, dont la carrière associe très tôt les dimensions militaire, diplomatique et scientifique, La Pérouse se forme d’abord dans la pratique du métier de marin combattant.

Cette formation initiale explique une partie de son futur style de commandement. Il développe une aptitude particulière à agir dans des situations incertaines, à évaluer rapidement les risques et à prendre des décisions sans attendre nécessairement des instructions détaillées. Ces qualités seront déterminantes lors des opérations américaines, notamment lorsqu’il sera placé à la tête de missions éloignées des grandes escadres.

2. Un officier reconnu dans la rivalité navale franco-britannique. Après la guerre de Sept Ans, La Pérouse poursuit sa carrière dans une Marine royale engagée dans un vaste mouvement de reconstruction. La monarchie française entend tirer les leçons des défaites précédentes et restaurer une capacité navale susceptible de rivaliser avec la Grande-Bretagne. Les officiers appelés à servir dans cette nouvelle phase doivent être à la fois des hommes de combat et des représentants d’une politique maritime plus ambitieuse.[28]

À cet égard, La Pérouse appartient à la même génération que le comte de Kersaint, étudié précédemment, celle des officiers formés dans le traumatisme de la guerre de Sept Ans et appelés à participer au redressement maritime de la France sous Louis XVI. Tous deux partagent une même conviction : la puissance d’un État repose nécessairement sur la maîtrise des espaces maritimes, sur la qualité de ses bâtiments et sur la capacité de ses officiers à agir dans des théâtres éloignés.[29]

Leurs trajectoires révèlent cependant deux profils profondément différents. Kersaint est avant tout un officier de Marine qui associe l’expérience du combat à une réflexion pratique sur les instruments de la puissance navale. Ses rapports adressés au ministère, notamment à partir de ses expériences coloniales et de ses commandements, témoignent d’un intérêt particulier pour les qualités nautiques des bâtiments, la manœuvrabilité des navires, l’organisation des forces et le lien entre Marine et souveraineté impériale. Son expérience dans les Antilles et en Guyane, ainsi que son insertion dans les milieux coloniaux par son mariage avec une membre de la famille très influente du marquis d’Ennery, gouverneur général des Îles d’Amérique, contribuent à élargir sa conception de la puissance maritime au-delà du seul combat naval.[30]

La Pérouse, au contraire, apparaît d’abord comme un officier de mer et un chef d’opérations. Sa réputation repose moins sur des réflexions institutionnelles ou techniques générales que sur sa capacité à conduire des missions difficiles, à commander des équipages et à prendre des initiatives dans des espaces où l’autonomie constitue une qualité essentielle. Là où Kersaint présente le profil d’un officier appelé naturellement à réfléchir à l’organisation d’une Marine et au commandement d’unités importantes, La Pérouse possède les qualités qui feront de lui le choix privilégié pour une entreprise d’exploration et de navigation conduite avec des moyens limités mais exigeant une forte capacité d’adaptation.

La comparaison avec le comte de Kersaint, officier également formés durant les opérations de la guerre de Sept Ans, permet de mieux mesurer la singularité de La Pérouse. Les deux hommes partagent une même culture maritime héritée des Lumières : ils considèrent la Marine non seulement comme un instrument de combat, mais aussi comme un moyen d’affirmer la présence française dans le monde. Toutefois, leurs parcours les conduisent vers deux formes différentes d’excellence navale.

Kersaint apparaît davantage comme un officier de guerre appelé au commandement opérationnel. Sa carrière avant et pendant la guerre d’Indépendance américaine révèle un marin capable d’exercer une large autonomie, de commander des divisions navales et de conduire des opérations contre la Royal Navy. Ses qualités nautiques, son intérêt pour les caractéristiques techniques des bâtiments et ses réflexions issues de ses expériences coloniales l’amènent également à envisager la Marine comme un instrument global de souveraineté, associant puissance militaire, administration impériale et maîtrise des espaces ultramarins.[31]

La Pérouse suit une trajectoire différente. Il n’est pas inférieur en autonomie ou en capacité de décision ; au contraire, ses campagnes démontrent une remarquable aptitude à commander dans des situations isolées. Mais son profil est celui d’un officier de mission plutôt que celui d’un chef d’escadre. Il excelle dans les croisières lointaines, les opérations indépendantes et les missions où la navigation, l’observation et la relation avec les populations rencontrées sont essentielles. Cette orientation correspond parfaitement à l’ambition de la monarchie lorsqu’elle prépare l’expédition du Pacifique de 1785.

Les deux hommes incarnent ainsi deux figures complémentaires du marin des Lumières. Kersaint représente davantage l’officier qui transforme son expérience de mer en réflexion sur la puissance maritime et sur l’organisation d’un empire ; La Pérouse représente l’officier qui met ses qualités de navigateur et d’humaniste au service d’une entreprise de connaissance du monde. Le premier est naturellement conduit vers le commandement militaire supérieur ; le second vers la grande exploration scientifique et diplomatique.

Cette différence éclaire également leurs conceptions respectives du rapport aux populations rencontrées outre-mer. La Pérouse appartient pleinement à l’idéal universaliste des Lumières et porte une confiance profonde dans le dialogue avec les peuples découverts. Kersaint, tout aussi marqué par son époque, manifeste davantage une approche d’administrateur colonial : son intérêt pour les populations et les territoires s’inscrit dans une réflexion sur la gouvernance et la souveraineté. Ces deux attitudes ne s’opposent pas ; elles révèlent deux manières différentes pour les officiers de Marine français du XVIIIᵉ siècle d’assumer l’héritage des Lumières.

Cette différence explique probablement, au moins en partie, les choix opérés par la monarchie dans les années 1780. Lorsque Louis XVI prépare la grande expédition du Pacifique, il recherche moins un chef d’escadre capable de conduire une opération militaire qu’un navigateur expérimenté, un commandant autonome et un homme capable de représenter la France dans des espaces encore largement inconnus. La Pérouse correspond à cette mission avec une remarquable évidence ; Kersaint, dont les qualités reconnues par ses supérieurs le destinaient davantage au commandement naval et aux responsabilités de guerre, répondait à un autre type d’ambition maritime.

Cette différence éclaire également leurs conceptions respectives du rapport aux populations rencontrées outre-mer. La Pérouse appartient pleinement à l’idéal universaliste des Lumières et porte une confiance profonde dans le dialogue avec les peuples découverts : il va jusqu’à refuser de prendre possession des iles de Hawaï au nom du roi de France, par respect pour la population qui l’accueille. Kersaint, tout aussi marqué par son époque, manifeste davantage une approche d’administrateur colonial : son intérêt pour les populations et les territoires s’inscrit dans une réflexion sur la gouvernance et la souveraineté, avec des conceptions abolitionnistes en avance sur son époque et sa belle-famille. Ces deux attitudes ne s’opposent pas ; elles révèlent deux manières différentes pour les officiers de Marine français du XVIIIᵉ siècle d’assumer l’héritage des Lumières.

Lorsque la France décide d’intervenir dans la guerre d’Indépendance américaine en 1778, elle dispose ainsi d’une génération d’officiers formés par plusieurs décennies de rivalité avec la Grande-Bretagne. La Pérouse appartient à cette génération intermédiaire entre les grandes figures de la guerre de Sept Ans et les futurs commandants de la Marine révolutionnaire.[32]

3. Un commandant en devenir avant l’expédition de 1785La période qui précède la guerre d’Amérique permet donc de comprendre pourquoi La Pérouse sera choisi quelques années plus tard pour diriger l’une des plus ambitieuses expéditions maritimes du siècle des Lumières. Son choix par Louis XVI en 1785 ne repose pas uniquement sur ses qualités de navigateur : il est aussi la conséquence d’une longue expérience militaire, d’une pratique du commandement et d’une connaissance concrète des espaces océaniques.

Contrairement à une vision qui ferait de La Pérouse un explorateur apparu soudainement dans les années 1780, son parcours montre une continuité profonde entre l’officier de guerre et le chef d’expédition scientifique. La grande expédition du Pacifique prolonge une carrière déjà marquée par la navigation lointaine, la confrontation avec les puissances européennes et la gestion de missions complexes.

La guerre d’Indépendance américaine va cependant constituer l’épreuve décisive. Elle permettra à La Pérouse de démontrer qu’il possède non seulement les qualités d’un officier courageux, mais celles d’un véritable chef d’opération. La campagne de la baie d’Hudson en 1782 révélera cette capacité à combiner action navale, opération terrestre, autonomie de décision et maîtrise politique de la victoire. C’est cette expérience qui contribuera à faire de lui, quelques années plus tard, le choix naturel de la monarchie pour la grande circumnavigation de 1785.

Ainsi, lorsque Bougainville et La Pérouse se retrouvent engagés dans le même conflit au service de la France, ils incarnent deux trajectoires complémentaires au sein d’une même Marine. Le premier est déjà une figure internationale que la guerre ramène vers le commandement d’escadre ; le second est encore un officier en ascension dont les campagnes américaines vont transformer la réputation militaire en renommée mondiale.

II. Les campagnes américaines (1778-1783) : deux trajectoires dans la guerre maritime contre la Grande-Bretagne

L’entrée de la France dans la guerre d’Indépendance américaine transforme profondément un conflit initialement colonial en une véritable guerre mondiale. En choisissant, en février 1778, de reconnaître l’indépendance des États-Unis et de conclure avec les Insurgents une alliance militaire, Louis XVI ne cherche pas seulement à soutenir une cause politique nouvelle : il entend surtout profiter de l’occasion offerte par la révolte américaine pour affaiblir durablement la puissance britannique et effacer les conséquences de la défaite de 1763.[33]

Cette décision repose sur une conviction largement partagée au sein du gouvernement de Versailles et de la Marine : la revanche contre la Grande-Bretagne ne pourra être obtenue que par la maîtrise des espaces maritimes. La guerre américaine devient ainsi l’épreuve décisive de la reconstruction navale engagée depuis quinze ans. Les arsenaux modernisés, les bâtiments nouvellement construits et une nouvelle génération d’officiers formés dans le souvenir de la guerre de Sept Ans doivent désormais démontrer leur efficacité face à la Royal Navy.[34]

C’est dans ce contexte que Bougainville et La Pérouse entrent pleinement dans l’histoire militaire de la Marine française. Tous deux appartiennent à la même génération d’officiers, mais ils abordent la guerre avec des expériences et des réputations différentes. Bougainville, déjà célèbre pour sa circumnavigation de 1766-1769, revient au combat comme un officier d’escadre expérimenté, appelé à servir auprès des grands commandements navals français. La Pérouse, moins connu du public, s’impose progressivement par ses qualités de marin de guerre, son aptitude aux missions autonomes et sa capacité à agir loin des grandes concentrations de forces.

La guerre d’Amérique va donc constituer pour chacun une épreuve révélatrice. Elle ne crée pas leur personnalité maritime ; elle met à l’épreuve des qualités déjà acquises. Bougainville doit transformer son prestige scientifique et son expérience de navigation lointaine en autorité militaire au sein des grandes escadres. La Pérouse doit démontrer qu’un officier de croisière et de missions particulières possède les qualités nécessaires pour commander des opérations complexes dans des espaces éloignés.

Le conflit offre également un observatoire privilégié des différentes formes de puissance navale au XVIIIᵉ siècle. La bataille de ligne, la protection des convois, les opérations amphibies, les croisières indépendantes et les actions contre les établissements coloniaux britanniques exigent des compétences différentes. À travers les parcours de Bougainville et de La Pérouse apparaît ainsi la diversité des fonctions assumées par les officiers de la Marine royale à la veille de la Révolution.

Leur engagement dans la guerre américaine prépare enfin deux destins très différents. Bougainville sortira du conflit comme un grand officier de Marine, reconnu pour son expérience des escadres et son ancienneté. La Pérouse, grâce aux missions qui lui seront confiées, notamment l’expédition de la baie d’Hudson en 1782, acquerra la réputation qui conduira Louis XVI à lui confier, en 1785, la plus ambitieuse expédition scientifique française du siècle des Lumières. La guerre aura ainsi constitué pour ces deux hommes un passage décisif entre leurs premières expériences maritimes et les deux grandes circumnavigations françaises du XVIIIᵉ siècle.

A. 1778 : l’entrée de la France dans la guerre et la première campagne navale

L’entrée officielle de la France dans la guerre d’Indépendance américaine, au printemps 1778, ouvre une nouvelle phase dans l’affrontement maritime franco-britannique. Après quinze années consacrées à reconstruire ses forces navales, la monarchie française dispose enfin de l’occasion de mesurer l’efficacité des réformes entreprises depuis la catastrophe de la guerre de Sept Ans. Le conflit américain devient immédiatement une guerre mondiale : les Antilles, l’Atlantique, les côtes américaines, l’océan Indien et les espaces coloniaux britanniques deviennent autant de théâtres où la France cherche à contraindre la Grande-Bretagne à disperser ses forces.

Cette stratégie correspond à une évolution profonde de la conception française de la puissance maritime. La revanche recherchée depuis 1763 ne peut être obtenue par la seule défense des côtes ou par des opérations limitées : elle exige de retrouver une capacité d’action océanique. Comme l’a montré Jonathan R. Dull, l’objectif français n’est pas uniquement de favoriser l’indépendance américaine ; il s’agit aussi de profiter d’un conflit qui offre la possibilité de remettre en cause la suprématie britannique acquise au cours de la première moitié du XVIIIᵉ siècle.[35]

La décision de Louis XVI et de ses ministres place ainsi la Marine royale au centre du conflit. Le traité d’alliance avec les États-Unis, signé le 6 février 1778, est suivi d’une mobilisation rapide des escadres françaises. Le comte d’Estaing reçoit le commandement d’une importante force navale destinée à porter la guerre sur l’Atlantique occidental. Parmi les officiers placés sous ses ordres figure Louis-Antoine de Bougainville, désormais capitaine de vaisseau, qui rejoint l’escadre avec l’expérience d’un navigateur reconnu et d’un officier ayant déjà servi contre les Britanniques pendant la guerre de Sept Ans.[36]

1. Bougainville dans l’escadre d’Estaing : le retour au combat naval.  La participation de Bougainville à la campagne de 1778 marque une étape essentielle dans sa carrière. Après l’éclat scientifique de son voyage autour du monde, il retrouve la Marine de guerre et le commandement d’un bâtiment de ligne. Cette évolution est importante : l’ancien explorateur doit désormais être jugé non plus sur ses qualités de navigateur, mais sur sa capacité à prendre place parmi les officiers responsables d’une grande escadre.

L’escadre d’Estaing quitte Toulon au printemps 1778 et traverse l’Atlantique avec l’ambition de surprendre les forces britanniques. La campagne révèle immédiatement les difficultés d’une guerre menée à très grande distance : coordination avec les alliés américains, problèmes de ravitaillement, incertitude des renseignements et contraintes météorologiques. Les opérations de Newport puis de Rhode Island montrent les limites d’une coopération encore hésitante entre forces françaises et américaines.[37]

Bougainville observe alors les réalités du commandement d’escadre. Son expérience acquise lors de la circumnavigation lui est utile, mais elle ne remplace pas la pratique du combat naval. Il doit désormais composer avec les contraintes d’une flotte nombreuse, où la discipline collective, la transmission des ordres et la coordination des mouvements sont aussi importantes que la valeur individuelle des commandants.

Cette première campagne confirme cependant une caractéristique essentielle de son parcours : Bougainville est un officier capable de relier les différentes dimensions de la puissance maritime française. Il connaît la guerre coloniale, l’exploration océanique et désormais le fonctionnement d’une grande escadre engagée contre la Royal Navy.

2. La Marine française retrouve l’initiative : une génération d’officiers en action. L’année 1778 ne doit toutefois pas être uniquement analysée à travers l’action des grandes escadres. La renaissance maritime française repose également sur des commandants de bâtiments et de divisions capables d’obtenir des succès dans des opérations plus limitées. C’est dans cette catégorie qu’il faut replacer Armand Guy de Kersaint, appartenant à la même génération que Bougainville et La Pérouse.

Son action illustre une autre forme d’efficacité navale française : celle d’un officier capable d’exploiter une situation locale, de manœuvrer avec autonomie et de tirer le meilleur parti des qualités nautiques de ses bâtiments. Cette aptitude apparaîtra particulièrement lors de ses opérations ultérieures, notamment en janvier 1782, lorsqu’il conduit une opération offensive remarquable contre les intérêts britanniques dans l’espace américain. Cette réussite sera cependant éclipsée quelques mois plus tard par la défaite française des Saintes (12 avril 1782), événement important de la guerre navale qui a longtemps dominé la mémoire du conflit alors qu’elle est postérieure à la victoire stratégique capitale française de la baie de la Chesapeake qui permet celle terrestre essentielle de Yorktown.[38]

La comparaison avec Kersaint permet ainsi de mieux comprendre la diversité des officiers de la Marine française à cette époque. Bougainville appartient au monde des grands commandements d’escadre ; Kersaint excelle dans l’action offensive autonome et la maîtrise technique du navire ; La Pérouse commence à se distinguer dans les missions où l’initiative individuelle et la capacité d’adaptation sont déterminantes.

3. La Pérouse entre progressivement dans la guerre. La place de La Pérouse dans cette première phase du conflit est différente. Contrairement à Bougainville, il n’entre pas immédiatement dans la lumière des grandes escadres. Sa carrière progresse par les missions particulières, les croisières et les opérations nécessitant une forte autonomie.

Cette situation correspond à son profil. La Pérouse n’est pas encore le commandant d’une grande force navale ; il est un officier de confiance, choisi pour des missions où ses qualités personnelles peuvent être pleinement utilisées. La guerre américaine va progressivement transformer cette réputation professionnelle en renommée militaire.

Ainsi, dès 1778, les trajectoires des deux hommes commencent à se différencier. Bougainville retrouve la Marine de ligne et l’univers des grandes escadres ; La Pérouse entre dans une logique de commandement indépendant. Tous deux participent cependant au même mouvement historique : celui d’une Marine française revenue dans la compétition mondiale et désormais capable de contester, au moins temporairement, la domination britannique des mers.

La guerre d’Amérique ne donnera pas immédiatement la victoire à la France, mais elle démontre dès ses premières campagnes que la reconstruction entreprise après 1763 a produit une nouvelle génération d’officiers. Bougainville et La Pérouse en seront deux figures emblématiques ; Kersaint, Suffren et de Grasse en seront d’autres expressions, dans des domaines différents du commandement maritime.

B. Bougainville dans les opérations de 1779 : du combat de ligne aux opérations amphibies

L’année 1779 constitue un moment décisif dans la carrière militaire de Bougainville. Après avoir acquis une renommée internationale grâce à son voyage autour du monde, il doit désormais démontrer qu’il possède les qualités d’un véritable officier de guerre. Son retour dans la Marine active intervient dans un contexte particulièrement exigeant : la France ne cherche plus seulement à soutenir les Insurgents américains, mais à imposer à la Grande-Bretagne une guerre maritime mondiale.

L’année précédente avait montré les difficultés d’une première campagne menée à grande distance. En 1779, la stratégie française se déplace vers les Antilles, espace considéré comme le centre de gravité économique de l’empire britannique. Les îles à sucre représentent alors un enjeu majeur : leur possession touche directement les intérêts commerciaux britanniques et offre à la France la possibilité d’exercer une pression décisive sur son adversaire.[39]

Dans cette nouvelle phase du conflit, Bougainville sert toujours sous les ordres du comte d’Estaing. Son expérience de navigateur lointain lui donne une aisance particulière dans les opérations océaniques, mais il doit désormais s’inscrire dans la discipline complexe d’une escadre de ligne. La campagne de 1779 révèle ainsi une facette moins connue de sa carrière : celle d’un officier de combat capable d’évoluer dans l’univers très codifié de la grande guerre navale du XVIIIᵉ siècle.

1. La bataille de la Grenade : Bougainville au cœur de la guerre navale d’escadre. Après son arrivée aux Antilles, l’escadre française reprend l’initiative. Le 4 juillet 1779, les forces de d’Estaing s’emparent de l’île de la Grenade, possession britannique stratégique dans l’arc antillais. Cette opération terrestre est suivie, le 6 juillet, d’un affrontement naval majeur avec l’escadre britannique commandée par l’amiral John Byron.

La bataille de la Grenade constitue l’un des premiers grands affrontements navals de la guerre d’Amérique. Les deux flottes sont comparables en puissance, et l’engagement montre que la Marine française restaurée après 1763 est désormais capable de soutenir la confrontation directe avec la Royal Navy.[40]

Bougainville participe à cette bataille en qualité de capitaine de vaisseau. Il n’exerce naturellement pas le commandement général de la manœuvre, qui appartient à d’Estaing, mais il se trouve placé dans la situation même qui permet d’évaluer un officier de ligne : tenir son poste dans la formation, exécuter les ordres de l’amiral et contribuer à la cohésion de l’escadre.

Cette expérience est essentielle dans son parcours. Elle marque une rupture avec l’image publique de l’explorateur des années 1760. Le navigateur du Pacifique devient un officier de guerre intégré à une grande formation navale. La qualité d’un commandant de vaisseau ne se mesure pas seulement à son courage personnel, mais à sa capacité à comprendre la logique collective du combat d’escadre.

Les appréciations portées sur les officiers de cette génération montrent d’ailleurs l’importance accordée à ces qualités de manœuvre et de discipline. La Marine française de Louis XVI ne cherche plus seulement des hommes audacieux ; elle cherche des commandants capables d’utiliser efficacement et avec succès des bâtiments construits pour affronter la Royal Navy dans des engagements majeurs.[41]

2. Savannah : les limites d’une guerre combinée. Après la victoire de la Grenade, l’attention française se porte vers l’Amérique continentaleL’expédition de Savannah, conduite à l’automne 1779 par le comte d’Estaing en coopération avec les forces américaines du général Benjamin Lincoln, constitue une tentative ambitieuse de reconquête de la Géorgie et, plus largement, de rupture de la stratégie britannique dans le Sud. L’escadre française, arrivée devant Savannah en septembre, débarque plusieurs milliers d’hommes et établit avec les forces américaines un siège de la ville, solidement fortifiée par les Britanniques du général Augustine Prévost. Des bâtiments français sont également engagés sur la rivière Savannah, tandis que l’artillerie de la flotte est progressivement débarquée pour renforcer les batteries terrestres.[42] 

L’opération révèle cependant les difficultés propres à la guerre amphibie et interalliée. Les contraintes du terrain et des communications, la difficulté de coordonner les forces françaises et américaines, l’impossibilité pour les bâtiments français de remonter efficacement le fleuve après le sabordage britannique du Rose, ainsi que la résistance des ouvrages défensifs conduisent d’Estaing et Lincoln à privilégier finalement l’assaut.[43]Le 9 octobre 1779, l’attaque franco-américaine contre le réduit de Spring Hill est repoussée en moins d’une heure par les défenseurs britanniques. D’Estaing lui-même est blessé à deux reprises. Les pertes sont très lourdes : les sources américaines donnent environ 63 Français tués et 639 blessés, auxquels s’ajoutent 58 Américains tués et 181 blessés; le siège est levé quelques jours plus tard et les Français rembarquent. 

Savannah constitue ainsi l’envers de la victoire de la Grenade : la Marine française maîtrise suffisamment la mer pour projeter une force considérable à des milliers de kilomètres, mais cette supériorité ne se transforme pas automatiquement en succès terrestre. L’échec souligne la nécessité d’une véritable intégration entre commandement naval, forces débarquées, artillerie, renseignement, communications et commandement allié. À cet égard, Savannah annonce à la fois les difficultés de l’opération de Yorktown et les progrès décisifs qui permettront, deux ans plus tard, de transformer la maîtrise française de la Chesapeake en victoire stratégique. 

Cette expérience complète sa formation d’officier. L’ancien explorateur découvre les réalités politiques et militaires d’une guerre mondiale où la Marine est un instrument diplomatique autant qu’un outil de combat.[44] Elle renforce également une caractéristique déjà perceptible dans son parcours : sa capacité à relier les dimensions militaires, géographiques et politiques de l’action française outre-mer.[45]

3. Bougainville et les officiers de la nouvelle Marine française. Les campagnes de 1779 placent ainsi Bougainville dans une position particulière au sein de la génération d’officiers issue de la guerre de Sept Ans. Il n’est pas seulement un navigateur célèbre ; il appartient désormais pleinement au corps des commandants expérimentés de la Marine royale.

Cette évolution permet également de mieux comprendre la diversité des carrières de cette génération. À la même époque, Kersaint développe un profil davantage tourné vers le commandement autonome, la technique navale et l’exploitation offensive des qualités des bâtiments. Bougainville, lui, apparaît davantage comme un officier intégré aux grandes opérations d’escadre, capable d’assumer les exigences du combat collectif.

La guerre américaine confirme donc moins une transformation qu’une révélation. Elle montre que l’homme du voyage autour du monde possède également les qualités nécessaires à la guerre maritime. Bougainville n’est certes pas appelé à devenir l’un des grands stratèges navals du conflit ; mais il démontre qu’il appartient pleinement à cette génération d’officiers qui permettent à la France de contester temporairement la domination britannique des mers.

C. La Pérouse : de l’officier de croisière au commandant d’une opération autonome (1778-1782)

La trajectoire de La Pérouse pendant la guerre d’Indépendance américaine est différente de celle de Bougainville. Alors que ce dernier retrouve rapidement l’univers des grandes escadres et du combat de ligne, La Pérouse construit progressivement sa réputation dans un autre registre : celui des missions autonomes, des croisières lointaines et des opérations conduites avec des moyens limités mais une importante liberté de décision.

Cette différence ne constitue pas une marque d’infériorité. Elle correspond au contraire à une évolution importante de la guerre maritime du XVIIIᵉ siècle. Face à la puissance britannique, la Marine française ne peut se limiter à rechercher l’affrontement classique entre grandes flottes ; elle doit également être capable de protéger ses communications, d’attaquer les intérêts coloniaux ennemis et de conduire des opérations éloignées des principaux théâtres d’affrontement.[46]

La Pérouse appartient précisément à cette catégorie d’officiers capables d’exercer une responsabilité importante dans un cadre décentralisé. La guerre américaine révèle moins chez lui un tacticien de bataille de ligne qu’un chef d’opération, capable d’évaluer une situation, d’utiliser les renseignements disponibles et de prendre des initiatives dans des espaces éloignés.[47]

1. La frégate, école du commandement indépendant pour Jean-François de La Pérouse. Lorsque la France entre en guerre en 1778, La Pérouse possède déjà une longue expérience maritime acquise pendant la guerre de Sept Ans et dans les années suivantes. Toutefois, contrairement à Bougainville, il n’est pas encore associé à une grande entreprise scientifique ou à un commandement prestigieux. Sa réputation se construit progressivement dans les missions confiées aux officiers considérés comme les plus sûrs.

La frégate constitue alors un instrument privilégié de cette forme de guerre. Plus rapide et plus maniable qu’un vaisseau de ligne, confiée aux jeunes officiers considérés d’avenir, elle permet la reconnaissance, la surveillance des mouvements ennemis, la guerre contre le commerce et les opérations indépendantes. Elle exige également du commandant une capacité d’appréciation supérieure : éloigné du soutien immédiat d’une escadre, il doit décider seul de la poursuite, de l’engagement ou du repli.[48]

C’est dans ce cadre que La Pérouse affirme progressivement ses qualités. Ses supérieurs remarquent son aptitude à commander, son courage et sa maîtrise nautique. Il ne recherche pas l’éclat d’une grande victoire de ligne ; son efficacité repose davantage sur la précision des décisions prises dans des situations où l’initiative individuelle est essentielle.

Cette caractéristique permet de mieux comprendre sa place parmi les officiers de sa génération. Kersaint, son contemporain, qui a fait de la frégate son arme de combat de prédilection, représente pourtant davantage le marin capable de commander une division navale, de réfléchir aux qualités techniques des bâtiments et de développer une conception globale de la puissance maritime française. La Pérouse se distingue quant à lui par une remarquable aptitude à conduire des missions autonomes et à représenter la France dans des espaces où l’officier dispose d’une large marge d’action.[49]

2. La baie d’Hudson (1782) : une opération militaire exemplaire. Le sommet de la carrière militaire américaine de La Pérouse intervient en 1782 avec l’expédition de la baie d’Hudson. Cette opération illustre parfaitement les nouvelles formes de guerre maritime auxquelles la France souhaite recourir contre la Grande-Bretagne : frapper les intérêts coloniaux et économiques adverses par des opérations ciblées, sans rechercher nécessairement la bataille décisive entre grandes escadres.[50]

Le choix de La Pérouse par le ministre de la Marine, le maréchal de Castries, est particulièrement révélateur. Il ne lui confie pas une simple mission de surveillance, mais une véritable opération combinant forces navales et forces terrestres. Le commandant doit préparer la navigation dans une région difficile, conduire l’action contre les établissements britanniques et assurer le retour de l’expédition.[51] L’opération de la baie d’Hudson, en 1782, marque à cet égard une étape décisive dans la carrière de La Pérouse. Capitaine de vaisseau, et non encore chef d’escadre, il reçoit le commandement d’une véritable petite division navale, composée du Sceptre, vaisseau de ligne de 74 canons, et des deux frégates L’Astrée et L’Engageante, commandées respectivement par Fleuriot de Langle (son futur second de l’expédition du Pacifique, commandant alors L’Astrolabe) et La Jaille. Il dispose en outre d’un détachement de troupes de Marine et d’artillerie destiné à l’action à terre. La mission n’est donc ni une simple croisière ni une entreprise d’exploration : elle constitue une opération navale et amphibie, autonome et audacieuse, contre les établissements britanniques de la baie d’Hudson, mais sans carte ni pilote connaissant le fleuve Hudson. Le succès de cette entreprise, conduite avec des moyens relativement limités et loin des grandes escadres, révèle chez La Pérouse des qualités de décision, d’organisation et de commandement qui expliquent largement la confiance que lui accordera ensuite Louis XVI pour l’expédition du Pacifique et le feront grandement respecter des Britanniques qu’il pourra rencontrer un peu plus tard durant sa navigation vers le Pacifique.[52]

L’objectif est constitué principalement par les établissements de la Compagnie de la Baie d’Hudson, qui jouent un rôle majeur dans le commerce britannique des fourrures en Amérique du Nord. Les deux principaux postes visés sont Fort Prince of Wales et York Factory, situés dans une région particulièrement difficile d’accès pour une force européenne.[53]

La flottille française atteint la baie d’Hudson – territoire absolument gigantesque qui couvre la moitié du Canada reconnu et le Nord du Québec – durant l’été 1782 particulièrement glacial, avec nécessité d’avoir terminé les opérations pour se dégager du fleuve avant septembre et le retour des glaces. Malgré les difficultés liées au climat très rigoureux, aux conditions hydrographiques difficiles et à la faible connaissance du théâtre d’opérations, La Pérouse conduit l’expédition avec succès : malgré les souffrances de ses équipages équipés de vêtements tropicaux (ils sont partis de Saint Dominque et achètent des fourrures aux trappeurs sur place) dans un début d’hiver canadien glacial, il prend soin de laisser aux Britanniques vaincus tous les moyens de survivre malgré la destruction impérative des fortifications et habitations. Les établissements britanniques sont occupés, leurs installations neutralisées et les forces françaises regagnent ensuite l’Atlantique pour éviter d’être prises dans les glaces.[54] Dans l’essai qu’il lui a consacré, Jules Verne observe bien plus tard : «il s’était acquitté de cette tâche en militaire consommé, en habile marin, en homme qui sait allier les sentiments de l’humanité avec les exigences du devoir professionnel ».[55]

L’intérêt militaire de cette opération dépasse son résultat immédiat. Elle témoigne d’abord d’une grande maîtrise nautique : la navigation dans les eaux nordiques impose une discipline rigoureuse et une parfaite connaissance des limites humaines et matérielles des équipages. Elle révèle ensuite les qualités de commandement de La Pérouse, capable d’organiser une opération complexe sans disposer du soutien permanent d’une grande escadre.

Enfin, elle démontre son aptitude à exercer une autorité française dans un espace éloigné. Cette dimension sera essentielle quelques années plus tard lorsqu’il sera choisi pour commander l’expédition du Pacifique. Louis XVI ne recherche pas seulement un navigateur expérimenté ; il choisit un officier capable d’exercer une responsabilité politique, militaire et diplomatique loin de la métropole.[56]

Cette aptitude à conduire une opération autonome ne constitue toutefois pas une singularité absolue de La Pérouse. Elle caractérise plus largement une génération nouvelle d’officiers de Marine français formés par la guerre de Sept Ans et engagés dans la guerre américaine. D’ailleurs, un rapprochement mérite ici d’être établi avec Armand Guy de Kersaint, appartenant à la même génération d’officiers et dont le parcours présente plusieurs similitudes avec celui de La Pérouse. En 1782, les deux hommes conduisent en effet des opérations amphibies qui témoignent d’une même évolution de la guerre maritime française : la capacité à projeter une force navale contre un objectif terrestre ennemi, à coordonner bâtiments, troupes débarquées et renseignements, puis à exercer une initiative importante loin du commandement principal.

L’opération menée par Kersaint en janvier 1782 et l’expédition de la baie d’Hudson conduite par La Pérouse quelques mois plus tard reposent sur des principes comparables. Dans les deux cas, des forces françaises relativement limitées sont engagées contre des positions britanniques éloignées, avec l’objectif de porter atteinte aux intérêts coloniaux et économiques de l’adversaire. Ces succès révèlent la capacité nouvelle de la Marine française à conduire des opérations décentralisées, caractéristiques d’une puissance maritime qui ne recherche plus seulement la bataille d’escadre mais aussi l’action stratégique contre les points vulnérables de l’empire ennemi.

La comparaison souligne néanmoins deux profils différents. Kersaint demeure davantage un officier de guerre maritime : son expérience de la manœuvre navale, son intérêt pour les qualités techniques des bâtiments et son aptitude à commander des forces de combat le rapprochent du modèle du chef de division. La Pérouse, sans posséder encore une expérience comparable du commandement d’escadre, manifeste une aptitude exceptionnelle à conduire une mission lointaine où dominent l’autonomie, l’adaptation aux circonstances et la représentation politique de la France.

Cette proximité entre les deux officiers éclaire d’autant mieux leurs trajectoires ultérieures. Kersaint aurait probablement appartenu aux grands cadres de la Marine française de la fin du XVIIIᵉ siècle s’il n’avait été emporté par les conflits révolutionnaires. La Pérouse, grâce précisément à cette capacité d’autonomie démontrée pendant la guerre d’Amérique, sera choisi pour une mission d’un autre type : non plus combattre les empires rivaux, mais porter au loin le prestige scientifique et diplomatique de la monarchie française.

3. Une victoire militaire qui prépare une vocation nouvelle. L’expédition de la baie d’Hudson transforme définitivement la réputation de La Pérouse. Elle ne fait pas de lui un vainqueur de bataille navale comparable à Suffren dans l’océan Indien ou à de Grasse dans les Antilles ; elle établit cependant sa valeur comme commandant autonome.

C’est précisément cette qualité qui explique le choix royal de 1785. La monarchie cherche alors un officier capable de naviguer dans des espaces inconnus, de maintenir la discipline d’équipages éloignés, de conduire des négociations avec des populations étrangères et de représenter la France dans une entreprise où la science et la politique sont étroitement associées.[57]

La guerre américaine constitue ainsi le lien entre les deux vies de La Pérouse. Elle révèle l’officier de guerre derrière le futur explorateur et diplomate. Son intérêt pour les peuples, les territoires et les connaissances nouvelles n’est pas séparé de son expérience militaire : il en constitue le prolongement.

La comparaison avec Bougainville devient alors particulièrement éclairante. Tous deux appartenaient à la génération des officiers de la Marine des Lumières, mais leurs trajectoires divergeaient. Bougainville revient de son voyage autour du monde pour prendre un commandement naval ; La Pérouse devait quitter le commandement de guerre navale pour la grande exploration. La participation de la Marine Royale à la Guerre d’Indépendance des Etats-Unis fut ainsi une étape décisive pour chacun d’eux entre leurs premières expériences maritimes et les deux grandes circumnavigations françaises du XVIIIe siècle.

III. Deux styles de commandement : de l’escadre à l’expédition autonome

La guerre d’Indépendance américaine constitue pour Bougainville et La Pérouse bien davantage qu’une succession d’engagements militaires. Elle représente une épreuve de vérité qui révèle deux conceptions différentes, mais complémentaires, de l’officier de Marine à la fin du XVIIIᵉ siècle. Tous deux appartiennent à une génération formée après la guerre de Sept Ans, dans une Marine française engagée dans un vaste effort de reconstruction, de modernisation et de reconquête de son influence maritime, on l’a noté. Tous deux participent à une même ambition : restaurer la capacité de la France à agir sur les océans et à défendre ses intérêts dans un espace impérial devenu mondial.[58]

Pourtant, leurs qualités et leurs trajectoires divergent profondément. Même s’il n’a pas parcouru le cursus débutant dans le corps des Gardes Marine dès l’âge de 16-17 ans voire plus jeune, Bougainville est d’abord un officier supérieur, tant sur terre que sur mer, un marin de grande escadre. Son expérience du voyage autour du monde, loin de l’éloigner de la guerre, est prolongée par une véritable expérience du combat naval. Il connaît la discipline de la ligne de bataille, la coordination des mouvements d’une flotte et les contraintes du commandement collectif. Mais cette carrière militaire est également marquée par l’épreuve des Saintes, qui rappelle combien la réputation d’un officier dépendait autant des résultats visibles que des controverses entourant les grandes batailles.

La Pérouse suit une voie différente. Sans atteindre le rang ni exercer les mêmes responsabilités que les grands chefs d’escadre de son temps, il révèle une autre forme d’excellence : celle du commandant autonome rompu à toutes les disciplines de la mer, depuis le commandement d’une flûte à celle d’un vaisseau de ligne, capable de conduire une mission lointaine avec des moyens limités, de prendre des décisions dans l’incertitude et de représenter la France dans des espaces éloignés du pouvoir central, ce qui le rapproche encore une fois étonnement du profil de marin d’opérations qu’est Armand-Guy de Kersaint à la même époque. La guerre américaine constitue ainsi pour Jean-François la véritable préparation intellectuelle et militaire de l’expédition de 1785.

Comparer Bougainville et La Pérouse ne revient donc pas à opposer un officier de guerre à un explorateur. Une telle lecture serait anachronique et réductrice. Les deux hommes sont des marins combattants avant d’être des figures de l’exploration. Ce qui les distingue tient moins à leurs objectifs qu’à la nature des responsabilités qu’ils sont appelés à exercer : l’un dans la grande mécanique des escadres, l’autre dans la liberté d’action des missions isolées.

Cette opposition féconde permet également de replacer leurs parcours dans une génération plus large, celle des officiers qui, de Kersaint à Suffren et à de Grasse, donnent à la Marine française de la fin de l’Ancien Régime ses caractéristiques si fortes ainsi qu’une capacité nouvelle d’innovation, d’initiative et de projection. La guerre d’Amérique n’est donc pas seulement l’histoire de quelques victoires ou défaites navales ; elle constitue l’un des derniers moments où la monarchie française dispose d’un ensemble cohérent d’hommes capables de penser et de pratiquer une véritable guerre maritime mondiale.

Les trois développements qui suivent examineront successivement ces deux modèles de commandement. Le premier montrera comment Bougainville, officier d’escadre expérimenté, voit sa carrière militaire à la fois confirmée et fragilisée par l’épreuve des grandes batailles. Le deuxième analysera comment La Pérouse transforme son expérience de guerre en aptitude au commandement autonome, prélude à son grand voyage scientifique. Enfin, le dernier élargira la perspective afin de comprendre comment ces deux parcours s’inscrivent dans une même culture maritime française, dont la disparition progressive accompagne les bouleversements politiques de la fin du siècle.

A. Bougainville : l’officier d’escadre entre expérience du combat et limites de la reconnaissance militaire

Parmi les officiers français engagés dans la guerre d’Indépendance américaine, Bougainville occupe une position singulière. Sa célébrité postérieure repose longtemps sur son voyage autour du monde accompli entre 1766 et 1769, qui fit de lui l’un des grands représentants de l’exploration française des Lumières. Pourtant, réduire son parcours à cette dimension scientifique et géographique conduirait à méconnaître l’essentiel : au moment où la France entre en guerre contre la Grande-Bretagne en 1778, Bougainville est déjà un officier de Marine expérimenté, ayant derrière lui une carrière militaire complète et une connaissance exceptionnelle des espaces océaniques.

La guerre d’Amérique constitue ainsi moins une rupture qu’un retour à la vocation première qui fut toujours la sienne : servir la puissance maritime française. Son itinéraire révèle une forme particulière d’excellence navale, celle de l’officier capable de comprendre la guerre à l’échelle d’une escadre et de participer aux grandes opérations collectives. Là où La Pérouse affirme progressivement ses qualités dans l’autonomie du commandement lointain, Bougainville appartient pleinement au monde de la flotte de ligne, de la manœuvre coordonnée et du combat d’escadre.[59]

1. De l’explorateur du Pacifique au marin de guerre. Le voyage autour du monde de Bougainville (1766-1769) ne doit pas être considéré comme une parenthèse étrangère aux préoccupations militaires. Il s’inscrit au contraire dans la politique maritime française de l’après-guerre de Sept Ans : mieux connaître les espaces océaniques, identifier les ressources disponibles, renforcer la présence française dans le monde et préparer une éventuelle reconquête de l’influence perdue après 1763.[60]

À son retour, Bougainville reprend naturellement sa carrière militaire. Son expérience d’explorateur constitue même un atout supplémentaire : il connaît les contraintes de la navigation au long cours, les réalités des communications océaniques et les difficultés d’une présence française dans des espaces éloignés.

Lorsque la France entre dans la guerre d’Indépendance américaine, il n’est donc pas un officier débutant mais un marin accompli. Il possède déjà une expérience exceptionnelle de la navigation mondiale, du commandement et de la représentation française outre-mer. Cette double compétence explique qu’il soit rapidement intégré aux grandes opérations navales conduites contre la Grande-Bretagne.

Son parcours contraste ainsi avec celui de La Pérouse. Ce dernier doit encore démontrer sa capacité à commander dans des missions indépendantes ; Bougainville, au contraire, est déjà reconnu comme un officier supérieur appelé à servir dans les grandes formations navales, on l’a déjà noté.

2. Bougainville dans la guerre d’Amérique : le marin de ligne. L’entrée en guerre de la France en 1778 offre à Bougainville l’occasion de mettre en œuvre une expérience longtemps accumulée. Il participe aux opérations de l’escadre du comte d’Estaing, puis rejoint les forces engagées dans les grandes campagnes navales des Antilles.

Son rôle correspond alors à celui d’un officier d’escadre. Il ne recherche pas l’action isolée d’un commandant de frégate ; il agit dans le cadre complexe d’une flotte où chaque mouvement dépend de la coordination entre plusieurs dizaines de bâtiments. Cette forme de guerre exige une discipline collective, une compréhension fine des signaux, une capacité à anticiper les intentions de l’amiral et une parfaite maîtrise de la manœuvre. Cette expérience constitue l’un des grands enseignements de la guerre américaine : la puissance navale ne repose pas seulement sur la qualité individuelle des bâtiments ou des équipages, mais sur la capacité d’un ensemble organisé à agir comme une force unique. Bougainville appartient pleinement à cette culture de l’escadre.

En 1781, il participe à la campagne décisive qui conduit à la victoire franco-américaine de Chesapeake et à la reddition de Yorktown. Commandant le vaisseau Le Guerrier dans l’escadre du comte de Grasse, il prend part à l’un des succès navals les plus importants de la France au XVIIIᵉ siècle.[61] Cette victoire confirme la valeur des officiers français formés depuis la reconstruction navale engagée après 1763. Il faut cependant éviter une lecture excessive de son rôle. Bougainville n’est ni le concepteur de la stratégie américaine de la France, ni le commandant suprême de l’opération. Son mérite réside dans son appartenance à l’état-major élargi d’une escadre victorieuse et dans sa capacité à tenir son rang dans les conditions exigeantes du combat naval de haute intensité, malgré une faiblesse probablement inhérente à son origine d’officier de cavalerie avant d’être officier de Marine, contrairement à La Pérouse ou Kersaint.

3. Les Saintes, « il ne sait pas manœuvrer, ce n’est pas sa faute » : la bataille qui assombrit une belle réputation militaire. La bataille des Saintes, livrée le 12 avril 1782 entre l’escadre française du comte de Grasse et la flotte britannique de Rodney, constitue le moment le plus controversé de la carrière militaire de Bougainville. Commandant l’avant-garde française à bord de L’Auguste, Bougainville exécute d’abord les mouvements prescrits par le comte de Grasse.  Lorsque la ligne française se désorganise sous l’effet de la rupture opérée par Rodney, son avant-garde, éloignée du centre de l’action, ne rallie cependant pas le corps de bataille avec la célérité attendue. 

C’est cette insuffisance de manœuvre, davantage que la conduite de la première phase de l’engagement, qui lui sera principalement reprochée lors du conseil de guerre de 1784. Ce conseil de guerre ne le déclara donc pas « irréprochable » : il estima sa conduite telle jusqu’à midi, mais lui reprocha ensuite de n’avoir pas suffisamment particularisé ses signaux et manœuvré son escadre pour permettre son ralliement rapide au corps de bataille. 

Cette admonestation, qui ne comporta ni suspension ni perte de grade, situe mieux sa responsabilité : réelle dans l’exploitation insuffisante de la phase décisive du combat, mais sans que la défaite puisse lui être imputée à lui seul.[62] Comme l’observera le brillant chef d’escadre Louis-Philippe de Rigaud, marquis de Vaudreuil, fils de l’ancien officier général dernier gouverneur général du Canada français, qui prit le commandement de l’escadre française en la sauvant d’un désastre absolu après la capture de La Ville de Paris, à propos de Bougainville : « Il ne sait pas manœuvrer ; ce n’est pas sa faute.»[63] Le meilleur jugement sur Louis-Antoine pour la postérité vient d’un officier de Marine actuel, le capitaine de frégate Jean-Christophe Chaumery, dans son remarquable livre sur la bataille de la Chesapeake paru récemment: « auprès de l’amiral de Grasse lors du conseil de guerre en 1784, Vaudreuil tâchera de défendre son camarade Bougainville, officier terrien plus apte aux jeux de cour et explorations en temps de paix qu’au combat naval. »[64]

La défaite des Saintes ne peut être réduite à l’action ou à l’inaction d’un seul officier. Elle résulte d’un ensemble de facteurs : supériorité tactique britannique ce jour-là, difficultés de communication au sein de l’escadre française, désorganisation progressive de la ligne et initiative de Rodney.[65] L’épisode révèle néanmoins une réalité fondamentale du commandement naval au XVIIIᵉ siècle : dans une guerre d’escadre, la réputation d’un officier dépend souvent d’un moment unique. Un succès comme la Chesapeake pouvait consacrer une carrière ; une défaite comme les Saintes pouvait durablement altérer une réputation pourtant fondée sur plusieurs décennies de service, malgré l’hommage rendu au comte de Grasse et à la victoire française de la Chesapeake par le chef d’escadre ennemi, l’amiral George Rodney en personne : « La France a remporté la plus grande victoire et rien ne peut plus sauver l’Amérique. »[66]

4. Une carrière finalement réhabilitée. La carrière militaire de Bougainville ne connaît pas, immédiatement après la guerre américaine, l’aboutissement que certains de ses contemporains auraient pu espérer. La controverse née des Saintes limite en partie sa progression dans la Marine royale, alors même qu’il possède une expérience maritime exceptionnelle. Les bouleversements révolutionnaires modifient ensuite profondément la hiérarchie navale. Plusieurs officiers brillants de sa génération disparaissent ou sont écartés, parmi lesquels Kersaint, dont la carrière politique et militaire est interrompue brutalement en 1793. Bougainville traverse cette période avec davantage de prudence et retrouve progressivement une reconnaissance officielle.

Sous l’Empire, il est élevé à la dignité de comte de l’Empire et devient une figure respectée de la Marine française. Cette reconnaissance tardive confirme un jugement plus équilibré : Bougainville n’a peut-être pas été le grand chef d’escadre que certains auraient imaginé, mais il demeure l’un des officiers les plus complets de son temps. Son parcours illustre ainsi un paradoxe propre à la Marine française de la fin de l’Ancien Régime. La génération formée après 1763 possède des qualités exceptionnelles, mais les carrières individuelles dépendent autant des circonstances politiques que des talents militaires. Bougainville, La Pérouse et Kersaint appartiennent à la même génération maritime ; leurs destins divergents témoignent moins de différences radicales de valeur que de la diversité des fonctions auxquelles la monarchie pouvait employer ses meilleurs officiers.

B. La Pérouse : l’officier des missions lointaines et de l’autonomie stratégique. 

La réputation postérieure de La Pérouse a longtemps été dominée par le mystère de sa disparition dans le Pacifique en 1788. Cette fin tragique a progressivement éclipsé une réalité essentielle : avant d’être l’explorateur disparu de Vanikoro, La Pérouse fut un officier de Marine reconnu, dont la carrière militaire avait été construite dans les conditions difficiles de la guerre maritime contre la Grande-Bretagne.

La guerre d’Indépendance américaine constitue précisément le moment où cette réputation s’affirme. Elle ne fait pas de La Pérouse un grand chef d’escadre comparable à de Grasse, ni un théoricien de la puissance navale et du rôle des colonies comme Armand Guy de Kersaint ou certains officiers de sa génération. Elle révèle cependant une qualité devenue essentielle dans la conduite d’une guerre mondiale : la capacité à commander seul avec une grande autonomie, loin du centre politique et militaire, dans des espaces où l’initiative individuelle devient la condition du succès, qui était aussi celle de Kersaint mais peu démontrée chez d’autres officiers.[67]

Cette aptitude explique la place particulière qu’il occupe parmi les officiers français de son temps. Bougainville démontre dans les grandes escadres sa maîtrise du combat naval collectif ; Kersaint manifeste une conception plus large de la puissance maritime, associant réflexion technique, commandement et administration ; La Pérouse incarne une troisième voie, celle du chef d’expédition capable de prolonger l’action militaire par une mission politique et scientifique.

1. La guerre américaine : la naissance d’une réputation fondée sur la confiance. Lorsque La Pérouse participe aux opérations américaines, il ne bénéficie pas encore de la célébrité internationale qui accompagnera son voyage de 1785. Son parcours est celui d’un officier de Marine expérimenté, mais encore en recherche de reconnaissance dans une institution où les grandes responsabilités restent réservées à une élite relativement restreinte.

La guerre contre la Grande-Bretagne lui offre précisément l’occasion de démontrer ses qualités. Les missions confiées aux commandants de frégates exigent une combinaison particulière de compétence nautique, de jugement militaire et d’autonomie. Dans ce type de guerre, le succès dépend moins de la seule puissance matérielle que de la capacité du commandant à interpréter une situation mouvante et à agir rapidement.

Cette évolution correspond aux transformations de la guerre maritime au XVIIIᵉ siècle. La Marine française ne cherche plus uniquement la confrontation directe entre grandes escadres ; elle développe également une stratégie fondée sur la dispersion des forces britanniques, l’attaque des communications et la menace portée contre les établissements coloniaux.[68]

Dans cette perspective, l’expédition de la baie d’Hudson en 1782 constitue un moment décisif. Le choix de La Pérouse par le ministre de la Marine, le maréchal de Castries, témoigne d’une confiance particulière. Il ne s’agit pas de lui confier une simple mission d’exécution, mais une opération où la préparation, l’interprétation des circonstances et la prise de décision reposent largement sur son jugement.

Le succès de cette campagne transforme sa position dans la hiérarchie navale. La Pérouse apparaît désormais comme un officier capable d’assumer des responsabilités éloignées du contrôle direct de l’administration centrale. Cette qualité sera déterminante quelques années plus tard.

2. Commander loin de l’escadre : une autre forme d’excellence navale. La comparaison avec Bougainville permet de mieux comprendre l’originalité du modèle d’officier de Marine incarné par La Pérouse.

Bougainville appartient au monde de la flotte constituée. Son efficacité repose sur sa capacité à participer à une œuvre collective : manœuvrer dans une ligne de bataille, comprendre les intentions de l’amiral, coordonner son bâtiment avec plusieurs dizaines d’autres unités. Cette compétence est celle du grand marin de guerre traditionnel.

La Pérouse développe une autre forme d’excellence. Son domaine est celui de la mission autonome, où l’officier doit réunir plusieurs fonctions : commandant militaire, navigateur, diplomate, administrateur et représentant de la souveraineté française. L’éloignement n’est pas seulement une contrainte géographique ; il transforme la nature même du commandement.

Cette différence explique pourquoi La Pérouse n’est pas choisi pour remplacer un chef d’escadre, mais pour accomplir une mission d’une nature nouvelle. La monarchie française ne recherche pas seulement un marin capable de vaincre un adversaire européen ; elle recherche un officier capable d’incarner la France dans des régions où sa présence doit être à la fois militaire, scientifique, diplomatique et politique, conformément à la vision exploratrice, scientifique et humaniste de Louis XVI, qui s’inscrit dans le mouvement intellectuel et technique annonçant les profondes transformations de la fin du XVIIIᵉ siècle. La coïncidence des dates est à cet égard remarquable : alors que La Pérouse achève la guerre d’Amérique, la France expérimente elle-même de nouvelles formes de technologies de navigation des deux siècles à venir. Sur le Doubs, en 1776, puis sur la Saône, en 1783, le marquis Claude François-Dorothée de Jouffroy d’Abbans fait naviguer successivement le Palmipède et le Pyroscaphe, parmi les premières réalisations mondiales effectivement navigantes de la propulsion à vapeur.[69]

La comparaison avec Kersaint est également éclairante. Les deux hommes appartiennent à une même génération et partagent une volonté d’affirmer la puissance maritime française. Tous deux démontrent leur aptitude à conduire des opérations éloignées et complexes. Mais leurs profils diffèrent sur ce point. Kersaint possède davantage le profil d’un chef de division navale : il réfléchit en véritable ingénieur à, la fois aux qualités des bâtiments, à leur manœuvrabilité, à leur équipement et au (relatif) confort des équipages mais aussi à l’organisation d’ensemble de la Marine et de ses équipages (il invente la conscription maritime) ou à la présence française dans tout l’espace impérial dans une vision stratégique d’ensemble. La Pérouse, sans développer la même réflexion institutionnelle, révèle une aptitude exceptionnelle à agir dans un environnement incertain et à représenter l’État dans des espaces inconnus mettant en œuvre avec tact et mesure la politique maritime impériale conçue par Louis XVI et les bureaux de Versailles.[70]

3. Le choix de 1785 : l’officier adapté à une ambition mondiale. Le choix de La Pérouse pour commander la grande expédition du Pacifique en 1785 doit être compris à la lumière de son expérience américaine. La monarchie française ne sélectionne pas uniquement un navigateur compétent ; elle choisit un officier ayant déjà démontré qu’il pouvait conduire une opération complexe loin des autorités métropolitaines.

Le projet de Louis XVI possède en effet une dimension multiple. Il s’agit d’accroître les connaissances géographiques et scientifiques, mais également de maintenir la présence française dans la compétition mondiale avec les autres puissances européennes, spécialement le rival britannique. L’expédition de La Pérouse participe ainsi d’une conception élargie de la puissance maritime, dans laquelle la connaissance des mers et des peuples devient un instrument de souveraineté.[71]

La guerre américaine a préparé La Pérouse à cette mission. Elle lui a appris à naviguer dans des espaces difficiles, des eaux aux fonds et tirants d’eau inconnus, à gérer des équipages soumis à de fortes contraintes, à négocier avec des autorités locales et à prendre des décisions sans attendre des instructions permanentes.

Le contraste avec Bougainville est alors particulièrement intéressant. Lorsque Bougainville part autour du monde en 1766, son voyage constitue une entreprise pionnière d’exploration maritime. Lorsque La Pérouse part en 1785, il hérite de cette expérience mais il la transforme : l’exploration devient une mission d’État beaucoup plus ambitieuse, intégrant science, diplomatie et affirmation de la puissance française. La profonde estime que Louis XVI portait à l’expédition apparaît dans une tradition demeurée célèbre : le matin même de son exécution, le 21 janvier 1793, le souverain se serait encore enquis du sort de La Pérouse en demandant : « A-t-on des nouvelles de M. de La Pérouse ? »[72] Ceci résume bien en une phrase le lien très personnel qui unissait Louis XVIla Marine royaleet la grande entreprise scientifique des Lumières. Elle constitue une conclusion presque symbolique de l’époque que vous décrivez : tandis que disparaît la monarchie, demeure la mémoire d’une expédition qui incarnait l’ambition maritime, scientifique et universelle de la France.

4. L’héritage des Lumières : grandeur et fragilité d’un modèle. La Pérouse représente finalement une figure généreuse et attachante particulièrement caractéristique de la Marine française des Lumières. Son ambition n’est pas seulement militaire. Il appartient à une génération d’officiers convaincus que la connaissance du monde constitue un élément essentiel de la puissance.

Cette conception explique son attention aux populations rencontrées, son souci d’observer les sociétés étrangères – son expérience à la baie d’Hudson est éclairante à cet égard – et son refus d’une logique purement conquérante (ici encore, il le démontre quand il laisse ses cartes détaillées à l’officier britannique commandant la région de la baie d’Hudson dont il a vaincu les forces, simplement contre la promesse formelle de les faire publier à son retour à Londres).[73] Elle correspond aux idéaux intellectuels de son époque et contribue largement à sa popularité postérieure.

Mais cette ouverture constitue également une fragilité dans certains environnements. Le destin tragique de l’expédition de 1785 rappelle les limites d’un modèle fondé sur la confiance dans la rencontre et le dialogue. Il serait toutefois anachronique d’y voir une simple erreur personnelle : La Pérouse agit conformément aux valeurs intellectuelles et politiques d’une partie de son siècle.

La guerre d’Amérique demeure donc le moment fondateur de cette trajectoire. Elle transforme un officier expérimenté en homme de confiance de la monarchie. Elle explique pourquoi Louis XVI lui confie une entreprise qui dépasse largement la simple exploration géographique.

Bougainville et La Pérouse apparaissent ainsi non comme deux figures opposées, mais comme deux expressions différentes de la puissance maritime française à la fin de l’Ancien Régime : l’un démontre que la France peut encore rivaliser dans le combat naval mondial ; l’autre qu’elle peut encore porter son pavillon vers des espaces inconnus.

C. Une génération maritime exceptionnelle : Bougainville, La Pérouse et Kersaint face au défi mondial

La comparaison entre Bougainville et La Pérouse ne prend toute sa signification historique que lorsqu’elle est replacée dans le cadre plus large de la génération d’officiers de Marine formée après la guerre de Sept Ans. On y inclut Kersaint, évoqué dans un précédent article déjà cité. La France de 1763 sort profondément affaiblie du conflit avec la Grande-Bretagne. Elle a perdu une grande partie de son premier empire colonial, mais elle conserve une ambition maritime mondiale. La reconstruction entreprise sous Louis XV puis poursuivie sous Louis XVI ne vise pas seulement à restaurer une flotte ; elle cherche à former les hommes capables de lui donner un nouvel emploi stratégique.

La génération qui arrive à maturité dans les années 1770-1780 bénéficie de cette transformation. Elle associe une formation plus scientifique, une expérience accrue des espaces coloniaux et une conception élargie de la puissance maritime. Bougainville, Kersaint et La Pérouse appartiennent à cette génération, même si leurs carrières et leurs tempéraments les conduisent vers des fonctions différentes. Ils ne représentent pas trois variantes d’un même modèle, mais trois expressions complémentaires d’une Marine française qui cherche à redevenir une puissance mondiale.[74]

1. Une génération née du traumatisme de 1763. La défaite française dans la guerre de Sept Ans constitue le point de départ commun de ces parcours. La disparition progressive de la première présence coloniale française en Amérique du Nord, la perte d’influence dans l’océan Indien et les difficultés rencontrées face à la Royal Navy provoquent une réflexion profonde sur les conditions de la puissance maritime.

La monarchie entreprend alors un effort durable de reconstruction. Les arsenaux sont modernisés, les constructions navales relancées, l’enseignement maritime renforcé et la Marine s’ouvre davantage aux connaissances scientifiques. L’objectif n’est pas uniquement de disposer de plus nombreux bâtiments, mais de créer une force capable d’opérer à l’échelle mondiale.[75]

Bougainville, La Pérouse et Kersaint sont les produits de cette évolution. Tous trois appartiennent à une Marine qui ne sépare plus complètement l’officier de guerre du navigateur, de l’ingénieur ou de l’administrateur colonial. La maîtrise de l’océan devient un savoir global, qui prépare à bien des égard les officiers de la Marine française du siècle suivant qui construiront notamment l’Indochine française et exploreront l’Afrique.

Cette caractéristique explique la diversité de leurs parcours. Dans une Marine exclusivement orientée vers la bataille d’escadre, les carrières auraient probablement été plus homogènes. Dans la Marine française des Lumières, plusieurs formes d’excellence peuvent au contraire coexister.

2. Trois expressions complémentaires de la puissance maritime française. Bougainville incarne d’abord la figure du marin universel. Son parcours réunit presque toutes les dimensions de l’officier du XVIIIᵉ siècle : formation intellectuelle, exploration, navigation au long cours, commandement de bâtiment et participation aux grandes opérations navales. Son voyage autour du monde ne l’éloigne pas de la guerre ; il élargit au contraire sa compréhension des espaces océaniques dans lesquels la puissance française doit agir. Pendant la guerre américaine, il appartient pleinement au monde de l’escadre. Sa compétence est celle du marin capable de s’intégrer à une force collective, de comprendre la logique de la ligne de bataille et d’exécuter les mouvements nécessaires à une opération de grande ampleur. Sa carrière illustre la permanence du modèle classique du chef de guerre naval. Avant de conclure, il convient de revenir sur la famille et les réseaux des officiers de Marine car ils soulignent une dimension commune. Bougainville et La Pérouse se marient respectivement en 1781 et 1783. Kersaint duquel on les a rapprochés s’est uni plus tôt avec une jeune femme de haut lignage de l’aristocratie des Antilles françaises, dès 1772.

Le mariage de Bougainville et ses réseaux personnels présentent, eux aussi, une forte coloration maritime et de la période de la Guerre d’Indépendance, sans corrélation étroite autre que la date. Le 25 janvier 1781, à Brest, Louis-Antoine de Bougainville épouse Marie-Joséphine Flore de Longchamps-Montendre, fille de Claude-Charles de Longchamps-Montendre, lieutenant des vaisseaux du Roi, mort au combat en 1760, et d’Yvonne du Botdéru ; son beau-père, Augustin de Silans, est alors capitaine des vaisseaux du Roi.[76] Cette alliance inscrit ainsi Louis-Antoine dans un milieu familial profondément lié à la Marine royale et à l’aristocratie navale bretonne. À cet égard, Bougainville se situe entre Kersaint, dont le mariage l’enracine dans les réseaux coloniaux antillais, et La Pérouse, dont l’union avec Éléonore Broudou le rattache davantage aux milieux négociants et administratifs des Mascareignes.

Armand Guy de Kersaint représente une autre dimension de cette génération. Plus jeune que Bougainville et appartenant à la même culture maritime que La Pérouse (celle débutant dans le corps des Gardes de la Marine), il se distingue par une combinaison particulière de qualités opérationnelles et techniques. Officier de combat reconnu, il développe également un intérêt marqué pour les caractéristiques des bâtiments, leur manœuvrabilité et l’organisation pratique de la puissance navale. Ses observations et ses rapports témoignent d’une réflexion sur les moyens concrets de maintenir une présence française efficace dans les espaces impériaux.

Son expérience familiale et coloniale contribue également à cette sensibilité. Son mariage, célébré en Martinique en 1772, avec Claire Louise Françoise de Paul(e) d’Alesso d’Éragny, issue d’une famille créole très aisée et influente, le rattache directement à un milieu étroitement lié aux intérêts coloniaux français. Sa belle-famille entretient en outre des liens particulièrement étroits avec le comte d’Ennery, gouverneur des îles françaises des Antilles, dont son épouse était la cousine germaine.[77] Cette insertion dans les réseaux familiaux, économiques et administratifs du monde colonial contribue vraisemblablement à expliquer l’attention particulière portée par Kersaint aux conditions concrètes de la souveraineté française outre-mer et au rôle de la Marine dans sa préservation. Cette insertion dans une famille martiniquaise fortunée et dans les réseaux qui relient aristocratie, administration et intérêts coloniaux français explique d’autant mieux sa conception de la Marine comme instrument de souveraineté impériale. 

Pour sa part La Pérouse fait un mariage avec une jeune femme dont la famille se situe entre les Iles françaises de l’Océan Indien et la Métropole :  son mariage avec Éléonore Broudou, célébré en 1783, relève d’un milieu social d’une autre nature (un mariage que sa famille aurait au demeurant souhaité se réaliser avec une aristocrate pressentie qui devra finalement recevoir l’aval du ministre de la Marine en personne, Charles-Eugène de la Croix, marquis de Castries, Albigeois comme La Pérouse). Fille d’Abraham Broudou, armateur nantais devenu administrateur de la Marine à l’île de France, la jeune femme avait rencontré La Pérouse dans l’océan Indien, où sa famille était établie. Sans appartenir à la noblesse, elle le rattachait ainsi aux milieux du grand négoce maritime et de l’administration coloniale des Mascareignes, tout en conservant, par ses origines nantaises, une forte attache au monde maritime breton.[78]

Kersaint possède ainsi davantage que La Pérouse le profil d’un futur chef de division ou d’un responsable supérieur de la Marine. Là où La Pérouse sera nommé pour représenter la France dans une mission scientifique et diplomatique lointaine, Kersaint semble davantage destiné à contribuer à l’organisation et au commandement d’une force navale de guerre.

La Pérouse, enfin, incarne donc la troisième expression de cette puissance maritime. Son originalité ne réside pas dans la maîtrise de la grande bataille navale, mais dans sa capacité à agir seul au nom de l’État. La guerre américaine révèle son aptitude à conduire des opérations éloignées, à décider dans l’incertitude et à associer action militaire et représentation politique.

Ces trois hommes ne se concurrencent donc pas véritablement. Ils répondent à des besoins différents d’une même puissance maritime : Bougainville combat dans les grandes formations navales ; Kersaint réfléchit et agit comme un officier supérieur de guerre ; La Pérouse projette l’autorité française dans des espaces où la présence de l’État doit être recréée.

3. La guerre américaine : le dernier grand moment d’une Marine mondiale sous la Monarchie. La guerre d’Indépendance américaine démontre que la Marine française de la fin de l’Ancien Régime a retrouvé une capacité d’action mondiale. Elle combat dans l’Atlantique européen, soutient les opérations américaines, agit dans les Caraïbes et poursuit la lutte contre la Grande-Bretagne dans l’océan Indien avec les grands succès du bailli de Suffren.

Cette dimension mondiale explique l’importance historique de la période. La victoire de la Chesapeake, les opérations antillaises, les campagnes de Suffren en Inde et les missions confiées à des officiers comme La Pérouse appartiennent à une même logique : utiliser la Marine comme instrument d’une politique de puissance.

Le rôle du maréchal de Castries apparaît ici essentiel. Ministre de la Marine à partir de 1780, il bénéficie d’une génération d’officiers capables d’exécuter des opérations complexes sur des théâtres éloignés. Il sait utiliser les compétences particulières de chacun : de Grasse pour le commandement d’une grande flotte, Suffren pour la guerre dans l’océan Indien, La Pérouse pour une mission d’exploration stratégique, tandis que des officiers comme Kersaint et Bougainville démontrent leurs qualités dans le combat naval.[79]

La Marine française de 1783 ne souffre donc pas d’un manque d’hommes de valeur. Elle dispose au contraire d’un ensemble exceptionnel de marins expérimentés. Le problème est moins celui des compétences individuelles que celui de la continuité politique et institutionnelle nécessaire pour les exploiter durablement.

4. Une génération brillante mais interrompue. Le paradoxe final de cette génération tient à son destin. Au moment même où elle atteint sa pleine maturité, les bouleversements révolutionnaires viennent interrompre brutalement les carrières et la poursuite ascentionnelle de la puissance maritime française, bien illustrée par la formule de Robespierre à l’aube de la révolution française : « Périssent les colonies ! », s’écrie ce dernier à la tribune de l’Assemblée constituante le 13 mai 1791, affirmant que les intérêts coloniaux ne sauraient prévaloir sur « le bonheur, la gloire, la liberté » de la nation.[80]

La Pérouse disparaît avant même de connaître la crise politique qui emporte la monarchie. Bougainville traverse la période révolutionnaire avec prudence, après un emprisonnement inquiétant relativement court et retrouve finalement une reconnaissance sous l’Empire. Kersaint, dont les qualités d’officier et les réflexions sur la puissance maritime auraient pu le conduire aux plus hautes responsabilités, est emporté par les dirigeants de la Révolution sanguinaires et à bien courte vue.

Cette dispersion d’une élite navale constitue une rupture profonde dans l’Histoire de France. La Marine française de l’Ancien Régime avait réussi à produire une génération capable de rivaliser avec la première puissance maritime mondiale. Mais elle ne put transformer cette réussite militaire en continuité historique.

Bougainville, Kersaint et La Pérouse incarnaient ainsi le dernier éclat d’une Marine française des Lumières : une Marine capable de combattre, d’explorer et de penser le monde maritime dans son ensemble. Leur destin rappelle que la puissance navale ne repose pas seulement sur les navires et les arsenaux, mais aussi sur la qualité des hommes chargés de les conduire.

Conclusion

La guerre d’Indépendance américaine constitue pour Bougainville et La Pérouse un moment essentiel, longtemps masqué par la célébrité de leurs entreprises extraordinaires à la découverte de l’Océan Pacifique. La postérité a retenu le premier comme le découvreur de Tahiti et l’auteur d’un grand voyage autour du monde ; elle a retenu le second comme le navigateur disparu dans le Pacifique avec ses équipages et une suite d’officiers et savants brillants, dont le destin tragique a nourri l’imaginaire collectif. Pourtant, ces deux figures de l’exploration française furent d’abord des officiers de Marine engagés dans un conflit mondial où se jouait le retour de la France parmi les grandes puissances maritimes.

Entre 1778 et 1783, Bougainville et La Pérouse ne suivent pas la même trajectoire, mais ils participent à une même dynamique. La guerre américaine révèle deux conceptions complémentaires du commandement naval. Bougainville incarne l’officier d’escadre, formé à la manœuvre collective et capable d’évoluer dans la grande guerre de ligne. Son expérience des opérations américaines, de Chesapeake aux Saintes, montre la maîtrise d’un marin qui appartient pleinement à la culture des grandes flottes du XVIIIᵉ siècle. Les controverses nées de la défaite des Saintes ne doivent pas effacer une carrière militaire exceptionnelle, fondée sur une connaissance rare des océans et des réalités de la guerre maritime.

La Pérouse suit une voie différente. La guerre américaine lui permet de démontrer une qualité qui deviendra déterminante pour son avenir : l’autonomie. Son aptitude à conduire des opérations éloignées, à décider avec des moyens limités et à représenter l’autorité française dans des espaces difficiles explique le choix dont il bénéficie en 1785. La monarchie ne recherche pas seulement un navigateur expérimenté ; elle choisit un officier capable d’associer commandement militaire, diplomatie et connaissance scientifique.

Leur comparaison prend toutefois tout son sens lorsqu’elle est élargie à Armand Guy de Kersaint et, au-delà, à toute une génération d’officiers formés après la guerre de Sept Ans. Cette génération bénéficie de la reconstruction navale entreprise par la monarchie et donne à la France, au moment de la guerre américaine, des hommes capables d’affronter la première puissance maritime mondiale. Bougainville, Kersaint et La Pérouse représentent trois expressions différentes de cette ambition : le marin d’escadre, le chef de guerre et le penseur de la puissance maritime, l’officier de mission lointaine chargé d’incarner la France dans le monde.

L’un des enseignements majeurs de la période est donc que la Marine française de 1783 ne souffre pas d’une insuffisance d’hommes ou de compétences. Elle dispose au contraire d’une génération remarquable, capable de conduire une guerre maritime mondiale. Les victoires de Chesapeake, les campagnes de Suffren dans l’océan Indien, les opérations antillaises et les missions confiées à La Pérouse témoignent d’une capacité retrouvée à agir sur plusieurs océans.

Mais cette réussite porte en elle une fragilité. La monarchie française parvient à reconstruire une Marine efficace et à former des officiers d’une qualité exceptionnelle ; elle ne dispose cependant que de quelques années pour transformer cette renaissance militaire en continuité stratégique durable. La Révolution interrompt brutalement cette évolution. Kersaint disparaît dans les luttes politiques, La Pérouse périt avant même de connaître les bouleversements qui vont transformer la France, tandis que Bougainville ne retrouve qu’ultérieurement une reconnaissance officielle.

Ainsi, l’histoire de Bougainville et de La Pérouse comme officiers de Marine pendant la guerre d’Amérique dépasse largement celle de deux carrières individuelles. Elle révèle le dernier grand moment d’une Marine française des Lumières capable de penser l’océan comme un espace mondial de puissance, de commerce, de science et de souveraineté. Avant que les destins personnels ne soient dispersés par les crises politiques, cette génération aura démontré que la France possédait encore les hommes capables de porter son pavillon avec les plus grands succès sur toutes les mers du globe.

Annexe 1 — Louis-Antoine de Bougainville : dates, fonctions et commandement
DateÉvénement / fonctionBâtiment(s) et commandant(s)
11 novembre 1729Naissance à Paris
1754-1760Carrière dans l’armée de terre ; capitaine de dragons ; puis aide de camp de Montcalm
1756-1760Guerre de Sept Ans en Nouvelle-FranceAide de camps auprès du marquis de Montcalm, Lieutenant général et chef des armées françaises au Canada.
1761-1762Campagne d’AllemagneArmée de terre
1763Entre dans la Marine royale comme capitaine de vaisseau
1763-1765Expédition aux Malouines ; négociation puis évacuation de la colonie françaiseL’Aigle — commandé par Nicolas-Pierre Duclos-Guyot ; Le Sphinx— commandé par Bernard de Marigny ; Bougainville chef de l’expédition
1766Préparation de la circumnavigationLa Boudeuse — commandée initialement par Nicolas-Pierre Duclos-Guyot ; L’Étoile — François Chenard de La Giraudais
5 décembre 1766Départ de Brest pour la CircumnavigationBougainville prend le commandement effectif de La Boudeuse ; L’Étoile demeure sous les ordres de Chenard de La Giraudais
1767-1769Premier voyage français autour du mondeLa Boudeuse — Bougainville ; L’Étoile — Chenard de La Giraudais
1769Retour en France
1771Publication du Voyage autour du monde
1775-1776Retour au service actif dans la MarineLa Terpsichore — sous les ordres du capitaine de vaisseau de Guichen ; puis Le Solitaire — sous les ordres de Charles de Ternay ; Bougainville y sert comme officier supérieur
1777Prise d’un commandement personnelLe Bien-Aimé, vaisseau de 74 canons
1778-1779Commandement pendant la guerre d’AmériqueLe Guerrier, vaisseau de 74 canons
1779Promu chef d’escadre
1780Commandement d’une division de l’escadreLe Languedoc ; Bougainville exerce un commandement de chef de division
1781Commandement d’une division dans l’escadre de de GrasseL’Auguste, vaisseau de 80 canons ; Bougainville commande sa division
5 septembre 1781Bataille de la ChesapeakeL’Auguste
janvier 1782Opérations dans les AntillesBougainville demeure chef de division
12 avril 1782Bataille des SaintesL’Auguste ; Bougainville commande la division de l’arrière-garde
1782-1783Suite de la guerre et conseil de guerre
1784Examen de sa conduite aux Saintes
1790Commandement de l’escadre de Brest
1791-1792Dernières fonctions navales
1er janvier 1792Promu vice-amiral
1811Mort à Paris
Annexe 2 — Jean-François de Galaup de La Pérouse : dates, fonctions et commandements
DateÉvénement / fonctionBâtiment(s) et commandant(s)
23 août 1741Naissance près d’Albi
1756Entre aux Gardes de la MarineBrest
1757Première campagneLe Célèbre, escadre du comte Dubois de La Motte
1758Campagne de LouisbourgLa Zéphyr, escadre du comte du Chaffault
août 1758Changement de bâtimentLe Cerf
16 mai 1759EmbarquementLe Formidable, commandé par Louis de Saint-André du Verger
20 novembre 1759Bataille des Cardinaux ; blessé et prisonnierLe Formidable
1763-1764Reprise du serviceLe Robuste
1er octobre 1764Promu enseigne de vaisseau
1765-1766Campagnes et navigationL’Adour, puis Le Gave
1767Premier commandementL’Adour
1768CommandementLa Dorothée
1769CommandementLe Bugalet
1771-1772Campagnes dans les Antilles et à Saint-DomingueLa Belle-Poule
1773-1777Service dans l’océan IndienLa Seine, puis Les Deux-Amis
4 avril 1777Promu lieutenant de vaisseau
1777Chevalier de Saint-Louis
1779Commandement de frégate pendant la guerre d’AmériqueL’Amazone
1779Combat de la Grenade et opérations aux AntillesL’Amazone
1780Promu capitaine de vaisseau
1780-1781Commandement de frégateL’Astrée
21 juillet 1781Combat au large du cap BretonL’Astrée, avec L’Hermione, commandée par Latouche-Tréville
1782Mission de la baie d’HudsonLe Sceptre — La Pérouse ; L’Astrée — Fleuriot de Langle ; L’Engageante — André-Charles de La Jaille
31 mai 1782Départ du Cap-FrançaisDivision de La Pérouse
juillet-septembre 1782Destruction des établissements britanniques de la baie d’HudsonLa Pérouse commande la division
6 septembre 1782Lettre au ministre de la MarineLa Pérouse se qualifie « capitaine de vaisseau, commandant une division du Roi », à bord du Sceptre
1783Mariage avec Éléonore Broudou
1785Promu brigadier des armées navales
26 juin 1785Reçoit ses instructions pour le voyage autour du mondeLa Boussole — La Pérouse ; L’Astrolabe — Fleuriot de Langle
1er août 1785Départ de BrestLa Boussole et L’Astrolabe
2 novembre 1786Promu Chef d’escadre
1786-1787Exploration du Pacifique et de l’AsieLa Boussole — La Pérouse ; L’Astrolabe — Fleuriot de Langle
décembre 1787Mort de Fleuriot de LangleL’Astrolabe passe sous le commandement de Clonard
1788Derniers déplacements connusLa Boussole / L’Astrolabe
1788Disparition de l’expédition à Vanikoro

[1] Les formes et titres retenus dans le présent article tiennent compte de leur chronologie. Louis-Antoine de Bougainville (1729-1811) n’est pas encore comte pendant la guerre d’Indépendance américaine : il ne reçoit ce titre qu’en 1808, sous Napoléon Ier ; il est nommé chef d’escadre en décembre 1779. Jean-François de Galaup de La Pérouse (1741-1788) n’est pas davantage comte durant les campagnes américaines : Louis XVI lui confère le titre de comte de La Pérouse en 1785, lorsqu’il lui confie la préparation de l’expédition autour du monde. Pour la période 1778-1783, on emploiera donc simplement les noms de Bougainville et de La Pérouse, conformément aux usages contemporains. V. Bibliothèque nationale de France, notices d’autorité « Bougainville, Louis Antoine de (1729-1811) » et « La Pérouse, Jean-François de Galaup (1741-1788 ; comte de) » ; Château de Versailles, « Le comte de La Pérouse, 1741-1788 », notice consacrée à Jean-François de Galaup. Cette différence de statut social et nobiliaire mérite d’être relevée par comparaison avec Armand-Guy Simon de Coëtnempren, comte de Kersaint (1742-1793), issu d’une ancienne noblesse bretonne et déjà titulaire d’un comté pendant la période considérée. Sur ce dernier, v. François Souty, « Armand-Guy Simon de Coëtnempren, comte de Kersaint (1742-1793): un marin des Lumières dans le renouveau de la puissance navale française pendant la guerre d’Indépendance américaine », Le Diplomate Média, 2026, 56 p., étude consacrée à sa carrière navale, à ses innovations techniques, à son action coloniale et à sa pensée stratégique.

[2] Jean Meyer et Martine Acerra, Histoire de la Marine française : des origines à nos jours, Rennes, Éditions Ouest-France, 1994, 427 p., notamment p. 175-207, pour la situation de la Marine française après 1763, les réformes entreprises sous Louis XV et Louis XVI et la remontée en puissance précédant la guerre d’Indépendance américaine.

[3] Voir l’article précité à note 1, F. Souty, op.cit. V. également, François SoutyTrois Rivières et l’Histoire. La Guyane néerlandaise occidentale (Demerary, Essequibo, Berbice) au XVIIIe siècle (1790-1796), thèse de doctorat, préparée sous la direction de Frédéric Mauro, professeur à l’Université Paris X-Nanterre et à l’Institut des Hautes Études de l’Amérique latine (Université Paris III-Sorbonne Nouvelle), Paris, 1995, 2 vol., 519 p. Cette recherche, consacrée à l’histoire politique, économique et administrative des colonies de Demerary, Essequibo et Berbice, comportait déjà plusieurs développements relatifs à l’expédition de 1781 et au gouvernement exercé par le comte de Kersaint. V. également F. Souty, « Le comte de Kersaint et la fondation de Longchamp en Guyane néerlandaise (1750-1810) », dans L. Vidal et É. D’Orgeix (dir.), Les villes françaises du Nouveau Monde, des premiers fondateurs aux ingénieurs du roi (XVIᵉ-XVIIIᵉ siècles), coéd. Somogy Éditions d’Art – Centre international de la Mer – Centre des archives d’outre-mer – Archives nationales – FLASH, Paris-Rochefort-Aix-en-Provence-La Rochelle, 1999, p. 130-135.

[4] Louis-Antoine de BougainvilleTraité du calcul intégral, pour servir de suite à l’Analyse des infiniment petits de M. le marquis de l’Hôpital, Paris, Desaint & Saillant, 1754-1756, 2 vol. ; sur sa formation scientifique, v. John DunmoreStorms and Dreams: Louis de Bougainville: Soldier, Explorer, Statesman, Sydney, University of New South Wales Press, 2005, p. 15-30 ; Étienne TaillemiteBougainville et ses compagnons autour du monde, 1766-1769, Paris, Imprimerie nationale, 1977, t. I, p. 9-18.

[5] Le régiment d’Apchon-Dragons était un régiment de dragons de l’armée royale dont la dénomination provenait du nom de son mestre de camp propriétaire, le comte d’Apchon, selon l’usage de l’Ancien Régime. Les dragons, à l’origine des fantassins montés, constituaient au XVIIIᵉ siècle une troupe polyvalente capable de combattre à cheval comme à pied. Sur l’organisation et les dénominations des régiments de dragons, v. Pierre Lemau de La JaissePlans des principales places de guerre et postes de France, Paris, 1736-1738 ; Louis SusaneHistoire de la cavalerie française, Paris, Hetzel, 1874-1875, t. III, p. 102-105.

[6] Sur les fonctions respectives de Montcalm et de Vaudreuil en Nouvelle-France, v. Louis-Joseph de MontcalmJournal du marquis de Montcalm durant ses campagnes en Canada de 1756 à 1759, texte établi et publié par l’abbé H.-R. Casgrain et L.-J. Demers, Québec, L.-J. Demers, 1895, Collection des manuscrits du maréchal de Lévis, t. VII, p. 17-118 ; John DunmoreStorms and Dreams, op. cit., p. 28-45.

[7] Louis-Joseph de MontcalmJournal du marquis de Montcalm durant ses campagnes en Canada de 1756 à 1759, op. cit., t. VII, notamment p. 17-31.

[8] Chouaguen (Oswego) désigne l’ensemble fortifié britannique établi à l’embouchure de la rivière Oswego, sur la rive sud-est du lac Ontario, dans l’actuel État de New York, et non dans les environs immédiats de la ville de New York. Ce point stratégique commandait l’une des principales voies de communication entre le Saint-Laurent, les Grands Lacs et l’intérieur de l’Amérique du Nord. En août 1756, Montcalm dirige l’expédition française qui s’empare des forts de Chouaguen et détruit les établissements britanniques, consolidant temporairement la maîtrise française du lac Ontario. Bougainville, alors aide de camp de Montcalm, participe à l’opération et est notamment chargé de missions de reconnaissance et de transmission.  Fort William Henry, que les Français désignent également sous le nom de fort George, est un ouvrage britannique construit en 1755 à l’extrémité méridionale du lac George, dans l’actuel État de New York. Il contrôlait, avec Fort Edward sur l’Hudson, l’important axe de communication reliant la vallée de l’Hudson au lac Champlain. Montcalm en fait le siège du 3 au 9 août 1757 ; la garnison britannique commandée par le lieutenant-colonel George Monro capitule le 9 août. Bougainville participe à l’expédition et est chargé par Montcalm de porter à Vaudreuil la nouvelle de la capitulation

[9] Les opérations de Carillon se déroulent en 1758 autour du fort de Carillon (aujourd’hui Ticonderoga, dans l’État de New York), ouvrage français commandant le passage entre le lac Champlain et le lac George. En juillet 1758, le général britannique James Abercrombie engage contre la position française une armée très supérieure en nombre, forte d’environ 15 000 à 16 000 hommes. Montcalm, disposant d’environ 3 600 hommes, organise la défense de l’ouvrage et repousse le 8 juillet l’assaut britannique, infligeant à l’ennemi des pertes considérables. Bougainville, alors premier aide de camp de Montcalm, participe directement à la défense et est blessé au cours de la bataille. La victoire de Carillon constitue le dernier grand succès français en Amérique du Nord avant l’offensive britannique de 1759. Les archives du Service historique de la Défense conservent notamment les relations du combat de Carillon ainsi que plusieurs lettres et mémoires de Montcalm, Vaudreuil et Bougainville relatifs à la campagne de 1758.

[10] Sur le rôle de Bougainville dans les campagnes de 1756-1759, v. Archives nationales d’outre-mer, « Louis Antoine, comte de Bougainville », notice biographique ; Répertoire du patrimoine culturel du Québec, « Bougainville, Louis-Antoine de », notice biographique ; dictionnaire Biographique du Canada, « Louis-Antoine de Bougainville ». Étienne TaillemiteDictionnaire des marins français, Paris, Tallandier, 2002, 573 p., notice « Bougainville », p. 63-64 ; John DunmoreStorms and Dreams, op. cit., p. 28-57.

[11] Sur les activités de Bougainville comme aide de camp de Montcalm et sur ses mémoires adressés à la Cour concernant la défense de la Nouvelle-France, v. Louis-Joseph de MontcalmJournal du marquis de Montcalm durant ses campagnes en Canada de 1756 à 1759, texte établi et publié par H.-R. Casgrain et L.-J. Demers, Québec, L.-J. Demers, 1895, Collection des manuscrits du maréchal de Lévis, t. VII, p. 17-118 ; H.-R. CasgrainGuerre du Canada, 1756-1760 : Montcalm et Lévis, Québec, 1891-1892, notamment le récit de l’expédition de Chouaguen, où Bougainville apparaît comme l’aide de camp chargé d’observer et de consigner les lieux et informations recueillis au cours de la marche ; Archives nationales d’outre-mer, « Louis Antoine, comte de Bougainville », notice biographique, qui rappelle son rôle de capitaine de dragons et d’aide de camp de Montcalm. Les Mémoires de Bougainville et son Voyage autour du monde permettent en outre de suivre la permanence de cette culture de l’observation géographique et scientifique après son passage dans la Marine et durant toute sa carrière dans cette nouvelle arme.

[12] Service historique de la Défense, Bibliothèque de la Marine, « Admission de Bougainville dans la marine en qualité de capitaine de vaisseau, “à compter du 13 juin 1763 qu’il a eu son premier brevet de capitaine de vaisseau pour la campagne” », Brest, 6 avril 1770, cote C 7 ; Dictionnaire biographique du Canada, « Bougainville, Louis-Antoine de », notice biographique ; Sénat, « Louis-Antoine Bougainville – Comte d’Empire (1729-1811) ». 

[13] Olivier Chaline, La Marine de Louis XV. Une politique navale au milieu du XVIIIᵉ siècle, Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2014, notamment p. 365-410, sur les conséquences de la guerre de Sept Ans, la reconstruction navale et la formation d’une nouvelle génération d’officiers de Marine.

[14] Martine Acerra et Jean Meyer, La puissance maritime française au XVIIIᵉ siècle : de la guerre de Succession d’Autriche à la fin de l’Ancien Régime, Paris, SEDES, 1997, p. 189-220, sur le lien entre reconstruction navale, expansion impériale et développement des grandes expéditions océaniques.

[15] Étienne Taillemite, Dictionnaire, op.cit. ; Étienne Taillemite, Les hommes qui ont fait la Marine française, Paris, Perrin, 2008, p. 271-280 ; Michel Verge-Franceschi, La Marine française au XVIIIe siècle, Les espaces maritimes, Paris, SEDES, 1996, 251 p., notice « Bougainville », p. 415.

[16] Louis-Antoine de BougainvilleVoyage autour du monde, par la frégate du Roi La Boudeuse et la flûte L’Étoile, en 1766, 1767, 1768 et 1769, Paris, Saillant & Nyon, 1771, chap. I-III. Bougainville précise lui-même que le retard de L’Étoile « a allongé [sa] campagne de près de huit mois ». 

[17] Louis-Antoine de BougainvilleVoyage autour du monde, op. cit., chap. VI-VIII ; v. également Étienne Taillemite (éd.), Bougainville et ses compagnons autour du monde, 1766-1769. Journaux de navigation, Paris, Imprimerie nationale, 1977, 2 vol. La BnF présente cette édition comme la restitution des journaux de navigation de l’expédition.

[18] Louis-Antoine de BougainvilleVoyage autour du monde, op. cit., chap. IX-XI, consacrés à Tahiti, à sa position géographique et au départ de l’île ; v. également Anne SalmondThe Trial of the Cannibal Dog: The Remarkable Story of Captain Cook’s Encounters in the South Seas, New Haven, Yale University Press, 2003, pour la mise en perspective des premiers contacts européens avec les sociétés polynésiennes.

[19] Louis-Antoine de BougainvilleVoyage autour du monde, op. cit., chap. XII-XIV, notamment sur la navigation après Tahiti, les difficultés rencontrées dans les archipels et les Moluques. La table de l’édition originale distingue notamment les chapitres consacrés aux « difficultés de la navigation dans les Moluques » et à la sortie du détroit de la Sonde

[20] Étienne Taillemite (éd.), Bougainville et ses compagnons autour du monde, 1766-1769. Journaux de navigation, op. cit. ; Louis-Antoine de BougainvilleVoyage autour du monde, op. cit. Le voyage constitue le premier tour du monde français réalisé sous pavillon royal et dure près de deux ans et demi.

[21] Sur l’expédition du commodore George Anson (1740-1744), sa préparation, la composition de l’escadre, les difficultés du passage du cap Horn, les pertes considérables dues notamment au scorbut, la perte successive de plusieurs bâtiments et la capture du galion espagnol Nuestra Señora de Covadonga, v. George AnsonA Voyage Round the World in the Years 1740, 1, 2, 3, 4, compiled and published under his direction by Richard Walter, London, John and Paul Knapton, 1748, notamment chap. I-VII ; éd. critique, Glyndwr Williams (éd.), Documents Relating to Anson’s Voyage Round the World, 1740-1744, London, Navy Records Society, 1967, Publications of the Navy Records Society, vol. CIX, xiii-303 p., notamment p. 34-39 (instructions données à Anson), 199-207 et 230-232 ; George AnsonAnson’s Voyage Round the World in the Years 1740-44, avec une introduction de Percy G. Adams et les notes préliminaires de G. S. Laird Clowes, New York, Dover Publications, 1974, xiv-lxiv-402 p., notamment p. 1-70 et 155-205 ; Stephen R. BownScurvy: How a Surgeon, a Mariner, and a Gentleman Solvedthe Greatest Medical Mystery of the Age of Sail, New York, Thomas Dunne Books/St. Martin’s Press, 2003, notamment p. 37-51 et 68-73, pour la catastrophe sanitaire de l’expédition d’Anson et son rôle dans la prise de conscience progressive de la gravité du scorbut ; v. également Eleanora C. Gordon, « Scurvy and Anson’s Voyage Round the World: 1740-1744. An Analysis of the Royal Navy’s Worst Outbreak », Bulletin of the History of Medicine, vol. 58, n° 2, 1984, p. 155-168.

[22] Louis-Antoine de Bougainville, Voyage autour du monde, par la frégate du Roi La Boudeuse et la flûte L’Étoile, en 1766, 1767, 1768 et 1769, Paris, Saillant et Nyon, 1771, « Préface », p. I-XVI (pagination selon l’édition originale) ; voir également Étienne Taillemite (éd.), Bougainville et ses compagnons autour du monde, 1766-1769 : journaux de navigation, Paris, Imprimerie nationale, 1977, 1056 p., en particulier introduction, p. 9-52.

[23] Sur le voyage de Bougainville et sa rencontre avec Tahiti, v. Étienne TaillemiteBougainville et ses compagnons autour du monde, 1766-1769, Paris, Imprimerie nationale, 1977, 2 vol., notamment t. I, p. 45-120 et t. II, p. 9-55 ; Louis-Antoine de Bougainville, Voyage autour du monde par la frégate du roi La Boudeuse et la flûte L’Étoile, en 1766, 1767, 1768 & 1769, Paris, Saillant & Nyon, 1771, notamment p. 202-225 pour Tahiti. 

[24] Sur le premier voyage de Cook et la confrontation de ses observations avec celles de ses prédécesseurs, v. J. C. Beaglehole (éd.), The Journals of Captain James Cook on His Voyages of Discovery, vol. I, The Voyage of the Endeavour, 1768-1771, Cambridge, Cambridge University Press for the Hakluyt Society, 1955, notamment p. 87-110 et 170-210 ; John GascoigneCaptain Cook: Voyager Between Worlds, Cambridge, Cambridge University Press, 2007, p. 82-125. Sur la dimension scientifique comparée des deux expéditions, v. John DunmoreStorms and Dreams: Louis de Bougainville, Soldier, Explorer, Statesman, Sydney, University of New South Wales Press, 2005, p. 189-240.

[25] Étienne Taillemite (éd.), Ibid., notamment l’introduction générale consacrée à la formation militaire de Bougainville, à son passage dans la Marine royale et aux objectifs politiques et scientifiques de l’expédition de 1766-1769.

[26] Étienne Taillemite, Dictionnaire, op.cit., notice « Jean-François de Galaup, comte de La Pérouse », p. 313-316 ; voir également Étienne Taillemite, Les hommes qui ont fait la Marine française, Paris, Perrin, 2008, p. 297-301.

[27] M. Vergé-Franceschi, op. cit.

[28] Olivier Chaline, La Marine de Louis XV, op.cit., notamment p. 337-372 sur « La reconstruction navale après 1763 et la nouvelle génération des officiers de Marine ».

[29] Jean Meyer et Martine Acerra, Histoire de la Marine française op.cit., p. 145-170 ; voir également Martine Acerra et Jean Meyer, La Grande-Bretagne et la mer. Les enjeux maritimes de la puissance britannique au XVIIIᵉ siècle, Paris, Economica, 1990, p. 201-220.

[30] Sur la génération d’officiers issue de la guerre de Sept Ans et sur les conceptions nouvelles de la puissance maritime française : François Caron, Histoire de l’exploitation industrielle des mers, Paris, Presses de l’École nationale des Ponts et Chaussées, 2007, p. 85-96 ; Olivier Chaline, op. cit., p. 373-405. V. également Michel Verge-Franceschi, La Marine Françaiseop. cit.

[31] François Souty, « Armand-Guy Simon de Coëtnempren, comte de Kersaint (1742-1793), op.cit.

[32] Sur la carrière militaire de La Pérouse avant 1785 et son intégration dans la politique maritime de Louis XVI : John Dunmore, Monsieur de La Pérouse, 1741-1788. The Great French Pacific Expedition, Fairfield, Ye Galleon Press, 1985, p. 21-45 ; voir également Jean-François de Galaup, comte de La Pérouse, Voyage de La Pérouse autour du monde, publié par M. L.-A. Milet-Mureau, Paris, Imprimerie de la République, an V (1797), t. I, introduction, p. I-XVIII.

[33] Jonathan R. Dull, The French Navy and American Independence: A Study of Arms and Diplomacy, 1774-1787, Princeton, Princeton University Press, 1975, 410 p., notamment p. 121-155 ; voir également Marie-Jeanne Rossignol, Le gouvernement français et la guerre d’Indépendance américaine, Paris, Economica, 1991, p. 45-72.

[34] Martine Acerra et Jean Meyer, La France et l’Atlantique op.cit., p. 115-150 ; Olivier Chaline, La Marine de Louis XV. Op.cit., p. 365-405.

[35] Jonathan R. Dull, The French Navy and American Independence: op.cit.., notamment p. 121-155.

[36] Louis-Antoine de Bougainville, Voyage autour du monde, par la frégate du Roi La Boudeuse et la flûte L’Étoile, en 1766, 1767, 1768 et 1769, Paris, Saillant et Nyon, 1771 ; Étienne Taillemite (éd.), Bougainville et ses compagnons autour du monde, 1766-1769, op.cit., p. 9-52.

[37] Jean-Christophe Chaumery, Chesapeake, la victoire navale française qui changea le monde, préface de l’amiral Nicolas Vaujour, chef d’état-major de la Marine, Paris, Editions Pierre de Taillac, 2024, 351 p. Sur la bataille navale cruciale de la Chesapeake, v. en particulier le très beau chapitre « l’estocade du comte de Grasse  à la Chesapeake » p.166-188.

[38] François Souty, « Armand Guy de Kersaint (1742-1793), op.cit. ; voir également Jonathan R. Dull, op. cit., p. 280-305.

[39] Jonathan R. Dull, The French Navy and American Independence, op.cit.; p. 155-190.

[40] Claude Farrère, Histoire de la Marine française, Paris, Flammarion, 1934, p. 395-405 ; voir également Jonathan R. Dull, op. cit., p. 177-183.

[41] Étienne Taillemite, Dictionnaire op.cit., notices « Bougainville » et « d’Estaing » ; Étienne Taillemite, Les hommes qui ont fait la Marine française, Paris, Perrin, 2008, p. 271-280.

[42] Sur l’expédition de Savannah et le rôle de Bougainville au sein de l’escadre du comte d’Estaing, v. R. de Kérallain, « Bougainville à l’escadre du Cte d’Estaing, guerre d’Amérique, 1778-1779 », Journal de la Société des américanistes, t. XIX, 1927, p. 155-206, spéc. p. 180-206 pour la campagne de 1779 et l’expédition de Savannah ; Alexander A. LawrenceStorm over Savannah: The Story of Count d’Estaing and the Siege of the Town in 1779, Athens, University of Georgia Press, 1952, rééd. 2009 ; Jonathan R. DullThe French Navy and American Independence. A Study of Arms and Diplomacy, 1774-1787, Princeton, Princeton University Press, 1975, p. 183-194 ; Dominique Le BrunBougainville, Paris, Éditions de l’Archipel, 2014, 303 p., pour la trajectoire de Bougainville entre carrière navale, exploration et culture des Lumières.

[43] Le sabordage délibéré du navire de sixième rang HMS Rose, un navire obsolète de 20 canons à la coque très altérée, et du brick-sloop HMS Savannah dans lechenal de la rivière, visait à empêcher les navires français de l’escadre d’exercer leur appui-feu à l’accès à la ville.

[44] Étienne Taillemite, La Marine de Louis XVI, Paris, Éditions Ouest-France, 1982, p. 75-105.

[45] Anne Pons, Lapérouse, Paris, Gallimard, 2010, coll. Folio, 306 p.

[46] Jonathan R. Dull, The French Navy and American Independence, op.cit., spéc. p. 190-250.

[47] Étienne Taillemite, Dictionnaire des marins français, Paris, Tallandier, 2002, 575 p., notice « La Pérouse (Jean-François de Galaup, comte de) », p. 313-316.

[48] Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), Dictionnaire d’histoire maritime, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2002, notice « Frégate », p. 635-637.

[49] François Souty, « Armand Guy de Kersaint (1742-1793) », op.cit. ; Étienne Taillemite, Les hommes qui ont fait la Marine française, Paris, Perrin, 2008, 470 p., p. 297-301.

[50] Jonathan R. Dull, The French Navy and American Independenceop. cit., p. 250-275.

[51] Ibid.

[52] Jonathan R. Dull, Ibid., spéc. p. 190-250.

[53] Anne Pons, La Pérouse, le gentilhomme de la mer, Paris, Gallimard, 2012, 464 p., chapitres consacrés aux campagnes américaines et à l’expédition de la baie d’Hudson.

[54] Jean-François de Galaup, comte de La Pérouse, Voyage de La Pérouse autour du monde, publié conformément au décret du 22 avril 1791 et rédigé par M. L.-A. Milet-Mureau, Paris, Imprimerie de la République, an V (1797), t. I, pièces historiques et relation des campagnes antérieures à l’expédition du Pacifique. V. Lettre de La Pérouse au marquis de Castries, 6 septembre 1782, publiée dans la Gazette de France, supplément, 1782, où La Pérouse est désigné comme « capitaine de vaisseau, commandant une division du Roi » ; v. également Étienne Taillemite, Dictionnaire des marins français, Paris, Tallandier, 2002, notice « La Pérouse (Jean-François de Galaup, comte de) » ; Anne Pons, La Pérouse. Le voyage sans retour, Paris, Gallimard, 2015, passages consacrés à l’expédition de la baie d’Hudson ; Dominique Le Brun, Bougainville, op.cit., pour la comparaison avec les carrières navales de la même génération.

[55] Jules Verne, La Pérouse, Paris, Magellan, 2008, cité par Anne Le Brun, op.cit., p 64.

[56] Anne Pons, La Pérouse, le gentilhomme de la mer, op. cit., notamment les développements consacrés au choix royal de 1785.

[57] Étienne Taillemite, La Marine de Louis XVI, Paris, Éditions Ouest-France, 1982, 240 p., p. 150-175.

[58] Étienne Taillemite, Dictionnaire des marins français, Paris, Tallandier, 2002, 575 p., notice « Bougainville (Louis-Antoine de) », p. 67-69 ; Étienne Taillemite, Les hommes qui ont fait la Marine française, Paris, Perrin, 2008, 470 p., p. 113-119.

[59] Jonathan R. Dull, The French Navy and American Independence, op.cit., spéc. p. 17-46 sur la reconstruction navale française après la guerre de Sept Ans, p. 96-126 sur la préparation de la Marine française à la guerre contre la Grande-Bretagne et p. 190-250 sur l’organisation des campagnes navales françaises pendant la guerre d’Indépendance américaine ; Étienne Taillemite, La Marine de Louis XVIop.cit., spéc. p. 11-42 sur la la renaissance navale française après 1763, p. 87-116 sur les réformes, constructions et formation des officiers ; Olivier Chaline, La mer et la France. Quand les Bourbons voulaient dominer les océans, Paris, Flammarion, 2016, 456 p., spéc. p. 257-320 sur la Marine française à la veille et pendant la guerre d’Amérique.

[60] Dictionnaire biographique du Canada, vol. V, 1801-1820, notice « Bougainville » ; Dominique Le Brun, op.cit. ; Mary Anne Thompson, The Voyage of Louis-Antoine de Bougainville, Oxford, Oxford University Press, 2010.

[61] Jonathan R. Dull, op.cit., p. 260-290.

[62] Samuel Eliot Morison, The Great American Naval Battle of the Revolution: The Battle of the Chesapeake Bay, New York, Oxford University Press, 1969, p. 185-230 ; Jonathan R. Dull, op. cit., p. 300-325.

[63]  Jean-Christophe Chaumery, Chesapeake, la victoire navale française qui changea le monde, op.cit. à note 29., p. 171. Louis-Philippe de Rigaud, marquis de Vaudreuil (1724-1802), fils du gouverneur général de la Nouvelle-France Philippe de Rigaud de Vaudreuil, entre jeune dans la Marine royale où il participe à la guerre de Succession d’Autriche puis à la guerre de Sept Ans. Promu chef d’escadre en 1781, il commande l’avant-garde de l’escadre du comte de Grasse pendant la campagne des Antilles. À la bataille des Saintes (12 avril 1782), il prend le commandement de la flotte française après la capture du Ville de Paris et parvient à rallier une partie de l’escadre, sauvant ainsi plusieurs vaisseaux de ligne de la destruction ou de la capture. Son témoignage revêt une importance particulière puisqu’il fut à la fois l’un des principaux acteurs de la bataille et l’un des officiers appelés à apprécier la conduite de Bougainville lors du conseil de guerre de 1784. Sur sa carrière, v. Étienne TaillemiteDictionnaire des marins français, Paris, Tallandier, 2002, p. 557-559 ; Jonathan R. DullThe French Navy and American Independence. Op.cit., p. 295-306 ; Michel Vergé-FranceschiLes Officiers généraux de la Marine royale (1715-1774). Op.cit., t. II, p. 1518-1523 (notice biographique de la famille Rigaud de Vaudreuil).

[64] Ibid., p. 170-171.

[65] Olivier Chaline, La mer et la France, op.cit., p. 340-360.

[66] George Rodney cité par le contre-amiral François Caron, La Victoire volée, bataille de la Chesapeake, Pars, Service historique de la Marine, 1989, 611p., v. en particulier p.413. Cette phrase essentielle de l’amiral Rodney est fort justement placée en exergue au chapitre « Dans le sillage de la Chesapeake », par Jean-Christophe Chaumery, op.cit. p. 191.

[67] Étienne Taillemite, Dictionnaire des marins françaisop.cit., notice « La Pérouse (Jean-François de Galaup, comte de) », p. 313-316.

[68] Jonathan R. Dull, op.cit., p. 190-250.

[69] Sur les expériences de Claude François-Dorothée de Jouffroy d’Abbans (1751-1832) et les premières réalisations françaises de navigation à vapeur, v. C.-F.-D. de Jouffroy d’AbbansDes bateaux à vapeur, par M. le Mis de Jouffroy, Paris, Le Normant, 1816, 40 p., notamment p. 5-16, où l’auteur expose rétrospectivement ses travaux et les expériences de navigation ; Louis FiguierLes Merveilles de la science, ou Description populaire des inventions modernes, t. I, Paris, Furne, Jouvet et Cie, 1867, « Les bateaux à vapeur », p. 149-261, spéc. p. 158-163 pour les premières expériences et p. 163-168 pour les travaux de Jouffroy sur le Doubs, notamment l’expérience du Palmipède en juin-juillet 1776 ; ibid., p. 168-172, pour la transformation du dispositif et la construction du bateau à roues ; p. 172-174, pour l’expérience du Pyroscaphe sur la Saône à Lyon, le 15 juillet 1783 et le procès-verbal dressé à cette occasion. V. également H. W. DickinsonA Short History of the Steam Engine, Cambridge, Cambridge University Press, 1938, XVI-255 p., notamment p. 185-206, sur les pionniers de la machine à vapeur et ses premières applications, ainsi que Jacqueline MologniClaude-Dorothée de Jouffroy d’Abbans, Paris, Imprimerie nationale, 2006. Pour la notice d’autorité et les différentes formes du nom, v. Bibliothèque nationale de France, « Jouffroy d’Abbans, Claude François (1751-1832) », notice d’autorité, qui le donne notamment comme réalisateur du Pyroscaphe.

[70] Olivier Chaline, op. cit.

[71] Anne Pons, La Pérouse, le gentilhomme de la mer, Paris, Gallimard, 2012, 464 p., chapitres consacrés au choix royal de 1785 et à la préparation de l’expédition ; Étienne Taillemite, La Marine de Louis XVI, Rennes, Ouest-France, 1982, 240 p., p. 150-175.

[72] Cette parole est traditionnellement rapportée par plusieurs mémorialistes de la Révolution ; elle est devenue l’un des épisodes les plus célèbres de la mémoire de Louis XVI. Si son authenticité ne peut être établie avec une certitude absolue, elle est généralement tenue pour vraisemblable au regard de l’intérêt personnel que le roi porta à la préparation de l’expédition de La Pérouse. V. notamment John DunmoreWhere Fate Beckons: The Life of Jean-François de La Pérouse, Sydney, Allen & Unwin, 2006, p. 291-293 ; Anne PonsLapérouse. Un destin français autour du monde, Paris, Perrin, 2006, p. 393-396 ; John RobsonThe Captain Cook Encyclopedia, Londres, Chatham Publishing, 2004, p. 317-318 (entrée « La Pérouse »).

[73] Dictionnaire de biographie du Canada, op.cit. à note 45. Anne Pons, op.cit.

[74] Étienne Taillemite, La Marine de Louis XVIop.cit., p. 11-42 ; Olivier Chaline, La mer et la France. op.cit.., p. 257-320.

[75] Jean Meyer et Martine Acerra, Histoire de la Marine française des origines à nos joursop.cit., p. 225-275 ; Étienne Taillemite, Les hommes qui ont fait la Marine françaiseop.cit.., p. 95-145.

[76] Dictionnaire biographique du Canada, « Bougainville, Louis-Antoine de », notice biographique, s. d., qui précise que Bougainville épousa à Brest, le 27 janvier 1781, Marie-Joséphine de Longchamps-Montendre, fille de Claude-Charles de Montendre, lieutenant de vaisseau mort au combat; Louis Antoine de Bougainville, acte de mariage, paroisse Saint-Louis de Brest, 25 janvier 1781, transcription généalogique reproduisant l’acte paroissial, lequel qualifie Bougainville de « chef d’escadre des armées navales, maréchal des camps et armées du Roi » et donne comme père de l’épouse Claude de Longchamps-Montendre, lieutenant des vaisseaux du Roi ; ce dernier servait comme premier lieutenant, faisant fonction de capitaine en second, à bord du Diadème, vaisseau de 74 canons commandé par le comte de Breugnon, lorsqu’il fut tué au combat en mer en 1760 durant la guerre de Sept ans; v. également Anne PonsBougainville. Navigateur et explorateur, Paris, Gallimard, coll. « Découvertes », 2005, pour la place de Bougainville dans la Marine et son environnement familial.

[77] Sur le mariage de Kersaint avec Claire Louise Françoise de Paule d’Alesso d’Éragny, célébré en Martinique en 1772, et sur l’ascendance maternelle de leur fille Claire de Kersaint, future duchesse de Duras, v. Philippe de Chastellux, « Bicentenaire de l’exécution du conventionnel Armand de Kersaint », Généalogie et Histoire de la Caraïbe, n° 51, juill.-août 1993, p. 835, qui donne : « x Martinique 1771 Claire Louise Françoise de Paule d’Alesso d’Eragny » ; Doris Y. Kadish, «Voices of Daughters and Slaves: Claire de Duras », in Fathers, Daughters, and Slaves: Women Writers and French Colonial Slavery, Liverpool, Liverpool University Press, 2012, p. 103-126, spéc. p. 103-104, qui présente Claire-Louise-Françoise de Paul d’Alesso d’Eragny comme issue d’une famille martiniquaise riche et influente et comme cousine germaine du comte d’Ennery, gouverneur des îles françaises des Antilles ; v. également Odile Métais-Thoreau, Une femme rare, la duchesse de Duras, Paris, Éditions Télémaque, 2010, passages consacrés à la famille de Claire de Duras. V. aussi F. Souty, « Armand Guy de Kersaint (1742-1793)», op.cit. ; Étienne Taillemite, Dictionnaire des marins français, Paris, Tallandier, 2002, notice «Kersaint », p. 289-291

[78] Sur Louise-Éléonore Broudou (1755-1807), son milieu familial, sa rencontre avec La Pérouse à l’île de France et leur mariage à Paris le 8 juillet 1783, v. Anne PonsLa Pérouse, Paris, Gallimard, coll. « Folio Biographies », n° 73, 2010, notamment les développements consacrés au séjour de La Pérouse à l’île de France et à sa relation avec Éléonore Broudou ; Stéphane de La Nicollière-Teijeiro, « Madame de La Pérouse, Louise-Éléonore Broudou », Revue de Bretagne et de Vendée, 1892, 2e semestre, p. 133-143, étude ancienne consacrée à sa famille et à ses origines nantaises ; v. également Association des Tarnais de Paris, « Éléonore Broudou, l’épouse de notre célèbre compatriote Lapérouse », Journal L’Autan. Le journal des Tarnais de Paris, n° 5, décembre 2021, p. 3, qui rappelle qu’Abraham Broudou, son père, était armateur à Nantes avant de devenir administrateur de l’hôpital de Port-Louis à l’île de France et rapporte l’opposition initiale du père de La Pérouse à cette union, considérée comme une mésalliance sociale. Les trois lettres autographes de La Nicollière-Teijeiro relatives à la famille Broudou sont conservées à la Bibliothèque municipale de Nantes, Ms 3536.

[79] Jonathan R. Dull, The French Navy and American Independence, op.cit., p. 250-340.

[80] Maximilien Robespierre, « Discours sur les droits politiques des hommes de couleur », séance de l’Assemblée constituante du 13 mai 1791, dans Œuvres de Maximilien Robespierre, Paris, Phénix Éditions, 2000, t. VII, p. 365 ; v. également Archives parlementaires de 1787 à 1860, t. XXVI, Paris, Librairie administrative P. Dupont, 1887, p. 46-47.


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François Souty

François Souty

François Souty est Président exécutif du Cabinet LRACG Conseil en stratégies européennes et droit de la concurrence, enseignant à Excelia Business School (La Rochelle-Tours-Cachan), à l’Université Catholique de l’Ouest (Niort) et chargé d’enseignements à la Faculté de Droit de l’Université de Nantes. Auparavant Expert National Détaché auprès de la Commission Européenne (rapporteur antitrust sur les marchés financier de 2018 à 2021 et chargé d’affaires internationales de concurrence à la DG Concurrence de 2021 à 2024), il a été conseiller économique européen pour la politique de la concurrence auprès du gouvernement de Géorgie à Tbilisi en 2017-2018. Longtemps Directeur départemental de la DGCCRF au ministère de l’Économie et des Finances (1982 à 2024), il a été également professeur-associé à l’Université de La Rochelle (1996-2018). Membre des comités d’experts de la concurrence de l’OCDE et de la CNUCED de 1992 à 2018, il a participé aux travaux de l’OMC sur le commerce international et la politique de la concurrence de 1997 à 2004. Un des fondateurs du Cercle Jefferson, du Cercle K2, de la revue Concurrences en 2004, il est auteur d’une douzaine de livres ou rapports internationaux et de plus d’une centaine d’articles académiques en droit et politique de la concurrence et en histoire économique. Il prépare actuellement la 5e édition de «Droit et politique de la concurrence de l’Union Européenne »  chez LGDJ-Montchrestien (coll. Clefs). Il est auteur d’une thèse de doctorat en histoire économique à l’Université de Paris III sur les monopoles des Compagnies des Indes néerlandaises au XVIIIe siècle. François Souty est Officier de l’Ordre National du Mérite.

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