PORTRAIT – Kenneth Waltz : Le théoricien qui voyait dans l’anarchie internationale la vraie grammaire du pouvoir

PORTRAIT – Kenneth Waltz : Le théoricien qui voyait dans l’anarchie internationale la vraie grammaire du pouvoir

lediplomate.media — imprimé le 20/08/2026
Kenneth Waltz
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par La Rédaction 

Le 17 juin 2026, à Versailles, Donald Trump et le président iranien Massoud Pezeshkian ont signé, chacun depuis leur capitale, un protocole en quatorze points scellant la fin d’une guerre déclenchée fin février par Israël et les États-Unis contre le programme nucléaire iranien. Premier engagement de Téhéran : ne jamais développer d’arme atomique. Il y a pourtant peu de spectacles qui auraient autant amusé, ou inquiété, le politologue américain Kenneth Waltz, mort en 2013, tant cet accord contredit frontalement l’une des thèses les plus provocantes qu’il ait jamais défendues, celle d’une bombe iranienne qui aurait stabilisé plutôt que déstabilisé le Moyen-Orient. Fondateur du néoréalisme, ce courant qui a dominé pendant un demi-siècle l’étude des relations internationales, Waltz n’a cessé de répéter une idée simple mais dérangeante : ce n’est ni la nature humaine ni le caractère des régimes qui explique la guerre et la paix entre nations, mais la structure même, anarchique et sans arbitre, du système international dans lequel elles évoluent.

Du front européen aux amphithéâtres de Columbia : la naissance d’une théorie systémique

Kenneth Neal Waltz naît en 1924 à Ann Arbor, dans le Michigan, et sert comme officier durant la Seconde Guerre mondiale avant de reprendre des études qui le mènent jusqu’au doctorat de l’université Columbia, obtenu en 1954. Cette expérience directe du second conflit mondial, puis la tension permanente de la guerre froide naissante qu’il observe comme jeune universitaire, nourrissent chez lui une insatisfaction croissante envers les explications traditionnelles de la guerre, jugées trop centrées sur la psychologie des dirigeants ou sur la nature des régimes politiques, incapables selon lui de rendre compte des régularités observables dans le comportement des grandes puissances à travers les siècles.

C’est cette insatisfaction qui donne naissance, en 1959, à son premier ouvrage majeur, où Waltz propose une classification devenue depuis un classique incontournable de toute introduction aux relations internationales : les explications de la guerre peuvent se ranger en trois niveaux d’analyse distincts, celui de l’individu et de sa psychologie, celui de l’État et de son régime intérieur, et celui, souvent négligé jusque-là, du système international lui-même, cette arène sans autorité centrale où chaque État doit assurer seul sa propre sécurité. Cette dernière dimension, que Waltz jugera de plus en plus déterminante à mesure que sa pensée mûrit, deviendra le cœur de toute son œuvre ultérieure.

Professeur influent à l’université de Californie à Berkeley puis à Columbia, Waltz construit patiemment, au fil des décennies, une réputation de théoricien rigoureux et systématique, soucieux de doter les relations internationales d’une véritable armature scientifique comparable à celle des sciences économiques, plutôt que de la laisser aux mains de la seule érudition historique ou diplomatique. Cette ambition scientiste, qui lui vaudra autant d’admirateurs que de détracteurs, trouve son aboutissement dans l’ouvrage qui fera sa gloire définitive, publié en 1979.

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Le néoréalisme : l’anarchie, la bipolarité et le pari controversé de la bombe iranienne

Avec sa théorie de la politique internationale, Waltz fonde ce qu’il est convenu d’appeler le néoréalisme, ou réalisme structurel, courant qui va dominer sans partage le débat académique américain pendant plusieurs décennies. Sa thèse centrale rompt radicalement avec le réalisme classique d’un Hans Morgenthau, qui expliquait la quête de puissance des États par une nature humaine intrinsèquement avide de domination. Pour Waltz, peu importe que les dirigeants soient vertueux ou cyniques, démocrates ou despotes : c’est la structure anarchique du système international, cette absence de tout gouvernement mondial capable de faire respecter des règles communes, qui contraint mécaniquement chaque État à assurer sa propre sécurité par ses propres moyens, cette logique d’auto-assistance qui structure, selon lui, l’essentiel du comportement des grandes puissances à travers l’Histoire, des cités grecques rivales de l’Antiquité jusqu’aux superpuissances de la guerre froide.

De cette architecture théorique découle l’une de ses conclusions les plus discutées : contrairement à l’intuition commune qui redoute la multiplication des grandes puissances comme facteur de stabilité accrue, Waltz soutient que les systèmes bipolaires, comme celui qui opposa les États-Unis et l’Union soviétique après 1945, sont structurellement plus stables que les systèmes multipolaires, comme celui qui précipita l’Europe dans la catastrophe de 1914. Moins il y a de grandes puissances à surveiller, explique-t-il, moins les risques de mauvais calcul et d’alliances imprévisibles se multiplient, et plus chaque camp peut évaluer avec clarté les intentions et les capacités de son unique rival.

C’est cette même logique structurelle qui conduit Waltz, dans les années 1980 puis à nouveau au tournant des années 2010, à défendre l’une des thèses les plus provocantes jamais soutenues par un théoricien académique de premier plan : loin de redouter systématiquement la prolifération nucléaire, Waltz estime qu’une diffusion mesurée de l’arme atomique pourrait, dans certains contextes régionaux, produire davantage de stabilité que d’instabilité, en dotant chaque camp d’une capacité de dissuasion mutuelle qui rend le coût d’une guerre ouverte tout simplement prohibitif. Il ira jusqu’à soutenir explicitement, dans un article retentissant publié en 2012, que l’acquisition de l’arme nucléaire par l’Iran contribuerait à rétablir un équilibre stratégique stabilisateur face à un Israël déjà doté de l’arme atomique, s’appuyant notamment sur l’exemple des relations sino-soviétiques des années 1960, où la dissuasion nucléaire mutuelle avait, selon lui, empêché toute escalade malgré une hostilité déclarée entre Pékin et Moscou.

Versailles, juin 2026 : le pari de Waltz démenti par les armes plutôt que par les faits

Rien n’illustre mieux, à sa manière, l’actualité paradoxale de Waltz que le dénouement de la guerre déclenchée fin février 2026 par Israël et les États-Unis contre le programme nucléaire iranien. Après plusieurs mois d’un conflit qui a fait des milliers de morts, essentiellement en Iran et au Liban, et ébranlé les marchés mondiaux du pétrole via le détroit d’Ormuz, Washington et Téhéran ont fini par signer, le 17 juin 2026 au château de Versailles côté américain, un protocole d’accord en quatorze points dont le tout premier engagement iranien est sans ambiguïté : ne jamais produire d’arme nucléaire. Le monde réel de 2026 a ainsi choisi, à coups de bombes puis de négociations, exactement l’inverse du scénario que Waltz avait théorisé quinze ans plus tôt, préférant la prévention armée du nucléaire iranien à l’hypothèse d’un équilibre de la terreur régional stabilisateur.

Faut-il pour autant enterrer la pertinence de la grille néoréaliste ? Rien n’est moins sûr. Car c’est précisément la logique structurelle chère à Waltz, celle d’un système anarchique où chaque puissance doit assurer sa propre sécurité faute d’arbitre supérieur, qui explique tout autant la détermination israélienne et américaine à empêcher coûte que coûte l’émergence d’un nouvel État nucléaire hostile, que le pari inverse qu’il avait lui-même défendu pour l’Iran. Les deux positions, en apparence contradictoires, procèdent d’ailleurs du même diagnostic structurel : dans un monde sans gouvernement mondial, la possession ou la privation de l’arme ultime demeure la variable décisive du rapport de force, ce qui explique que la question nucléaire continue, plus d’un siècle après l’invention de la bombe, à concentrer l’essentiel des tensions stratégiques les plus vives de la planète, de l’Iran à la Corée du Nord en passant par les arsenaux plus anciens de l’Inde, du Pakistan ou d’Israël.

Le monde de 2026 met également à l’épreuve l’autre grand pilier de la théorie waltzienne, celui de la stabilité comparée des systèmes bipolaires et multipolaires. Alors que la rivalité sino-américaine, la guerre d’usure en Ukraine, la fragmentation du Moyen-Orient et la montée de puissances intermédiaires comme l’Inde ou la Turquie dessinent un paysage résolument multipolaire, l’on retrouve précisément les symptômes que Waltz redoutait pour ce type de configuration : multiplication des foyers de crise simultanés, difficulté croissante à hiérarchiser les priorités stratégiques pour chaque grande puissance, risques accrus de mauvais calculs faute d’un face-à-face binaire aussi lisible que celui de la guerre froide. Il est vrai que le néoréalisme n’avait pas davantage anticipé l’effondrement pacifique de l’Union soviétique en 1991, faille structurelle de la théorie que ses détracteurs n’ont jamais manqué de lui opposer, preuve qu’aucune grille systémique, aussi rigoureuse soit-elle, ne saurait épuiser à elle seule la complexité du réel.

La structure explique beaucoup, elle ne dicte jamais tout

Kenneth Waltz meurt en 2013 sans avoir vu le monde trancher définitivement le débat qu’il avait lui-même ouvert sur la prolifération nucléaire iranienne, débat que la guerre puis l’accord de Versailles viennent de refermer en 2026, mais dans un sens diamétralement opposé au sien. Cette défaite posthume d’une de ses thèses les plus audacieuses ne disqualifie pourtant pas l’ossature théorique qu’il a léguée à des générations entières de diplomates, de militaires et d’universitaires : celle d’un monde sans arbitre supérieur, où chaque puissance doit apprendre, à ses risques et périls, à assurer seule sa propre survie.

La leçon la plus durable de Waltz, à l’heure où la planète bascule vers une multipolarité aussi incertaine que celle qu’il jugeait la plus dangereuse de toutes les configurations possibles, tient en une conviction qu’il n’a cessé de marteler jusqu’à sa mort : comprendre la structure du système international n’autorise jamais à prédire avec certitude la décision d’un État en particulier, mais elle permet, à tout le moins, de comprendre pourquoi tant de nations, confrontées aux mêmes contraintes anarchiques, finissent par converger vers des comportements étonnamment similaires, quelles que soient leurs idéologies, leurs cultures ou la vertu proclamée de leurs dirigeants.

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