ANALYSE – Les obsèques de Ratko Mladić : Miroir d’un désaccord géopolitique plus profond entre l’UE et le monde serbe

ANALYSE – Les obsèques de Ratko Mladić : Miroir d’un désaccord géopolitique plus profond entre l’UE et le monde serbe

lediplomate.media — imprimé le 11/09/2026
Les obsèques de Ratko Mladić
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Pierre-Emmanuel Thomann – Géopolitologue

Le 7 septembre 2026, des milliers de Serbes se sont rassemblés à Belgrade pour les funérailles de Ratko Mladić, ancien chef militaire des Serbes de Bosnie, décédé en détention où il purgeait une peine à perpétuité pour génocide. Bruxelles a immédiatement dénoncé toute « glorification » de cette figure condamnée par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY), rappelant que cela constituait un « test important » pour la candidature serbe à l’UE. Au-delà de l’émotion suscitée par cet épisode, il révèle un désaccord de fond, plus ancien et plus large, entre la lecture qu’en fait l’Union européenne et celle que porte une large partie de l’opinion serbe.

Un cadre juridique au service d’un rapport de force

L’UE justifie sa position par le droit international : Mladić a été reconnu coupable de génocide pour le massacre de Srebrenica, en application d’un jugement du TPIY. Mais ce cadre juridique mérite d’être interrogé sur son impartialité. L’OTAN a mené, en 1999, une campagne militaire contre la Yougoslavie sans mandat des Nations unies, une agression, selon le droit international classique, qu’aucune instance occidentale n’a jamais qualifiée comme telle. Le TPIY, financé par l’ONU mais façonné par une forte influence occidentale, n’a jamais sérieusement instruit les plaintes déposées contre des frappes de l’OTAN ayant fait des victimes civiles, bombardement de la télévision serbe, du pont de Grdelica, de l’ambassade chinoise à Belgrade. La procureure Carla Del Ponte elle-même a reconnu avoir classé ce dossier sans enquête approfondie.

Ce déséquilibre n’est pas anecdotique : il révèle qu’un même acteur, l’alliance occidentale, a mené la guerre puis jugé ses adversaires, sans jamais s’exposer au même examen. Poussé à son terme, ce constat invite à interroger la neutralité du droit international tel qu’il a été mobilisé dans ce conflit : loin d’un arbitrage impartial, il a pu fonctionner comme un habillage juridique légitimant un rapport de forces géopolitique déjà tranché sur le terrain, celui des vainqueurs jugeant les vaincus.

Un processus de démantèlement à interpréter sur les temps longs de la géopolitique

Comprendre la condamnation de Mladić exige de la replacer dans un processus plus large : celui du démembrement méthodique de la Yougoslavie entre 1991 et 1999. Ce processus a été porté par des puissances aux intérêts géopolitiques convergents. Berlin, en reconnaissant unilatéralement la Slovénie et la Croatie dès décembre 1991, a entraîné les autres membres de la CEE derrière un fait accompli. Washington, après avoir un temps soutenu l’unité yougoslave, a poussé à l’échec des négociations de paix en Bosnie, encourageant Alija Izetbegović à rejeter le plan Carrington-Cutileiro en mars 1992, avant de soutenir la fédération musulmano-croate contre les Serbes. Enfin, l’intervention de l’OTAN au Kosovo en 1999 a achevé ce processus, ouvrant la voie à l’indépendance de 2008.

Dans cette lecture, la Bosnie-Herzégovine et le Kosovo apparaissent moins comme des nations organiquement constituées que comme des entités construites pour consolider un nouvel ordre spatial unipolaire dans les Balkans, sous direction américaine et allemande, la France et le Royaume-Uni s’étant progressivement alignés sur ces priorités plutôt que de réactiver leurs alliances historiques, notamment française, avec la Serbie.

La Serbie et la question allemande

Une observation géohistorique éclaire ce processus : à chaque cycle d’unification allemande, 1871, 1990, a correspondu un cycle de fragmentation yougoslave. Ce parallèle n’a rien de fortuit : la Yougoslavie, comme la Tchécoslovaquie, avait été créée après 1918 pour contenir la puissance allemande en Europe centrale ; leur dissolution simultanée depuis 1990 s’inscrit dans le même mouvement de recomposition géopolitique consécutif au renouveau de la puissance allemande réunifiée.

Ce même mouvement de reconfiguration a touché l’espace post-soviétique : plus de 15 000 kilomètres de nouvelles frontières sont apparus en Europe depuis 1989, un phénomène que les États occidentaux ont validé lorsqu’il servait leurs intérêts,  indépendance croate, slovène, bosniaque, kosovare, mais qu’ils refusent dès lors qu’il s’exerce en sens contraire, qu’il s’agisse du retour de la Crimée à la Russie en 2014, de l’intégration du Donbass en 2022, ou de l’aspiration de la Republika Srpska à se rapprocher de la Serbie. Le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, invoqué pour démembrer la Yougoslavie, se voit ainsi refusé aux Serbes de Bosnie.

Un objectif géopolitique : encercler et vassaliser la Serbie

L’UE et l’OTAN ne peuvent accepter la remise en cause des entités nées de ce processus — la dissolution de la Bosnie de Dayton ou celle du Kosovo signifierait l’effondrement de deux décennies de politique occidentale dans les Balkans. L’objectif qui sous-tend l’élargissement européen dans la région n’est donc pas d’abord d’intégrer ces nations pour elles-mêmes, mais de les arrimer à un espace euro-atlantique exclusif, en synergie avec la stratégie américaine d’encerclement de l’Eurasie, dans laquelle l’UE joue le rôle de Rimland. La pression exercée sur Belgrade, exigence de sanctions contre la Russie, normalisation forcée avec Pristina, vise moins l’adhésion serbe pour son propre bénéfice que l’éloignement de Belgrade de ses partenariats traditionnels avec la Russie et, désormais, la Chine.

L’adhésion elle-même n’offrirait d’ailleurs à la Serbie qu’un statut de second rang : financements limités face aux priorités accordées à l’Ukraine et à la Moldavie, poids institutionnel réduit, ouverture économique risquant de favoriser une captation par des intérêts extérieurs plutôt qu’un développement national. S’y ajouterait une pression sociétale de transformation culturelle et identitaire, présentée comme une condition d’adhésion aux « valeurs européennes ».

Une autre voie : la diplomatie multivectorielle

Cette analyse plaide pour que la Serbie et la Republika Srpska préservent leur autonomie stratégique plutôt que de rejoindre des alliances euro-atlantiques exclusives, en cultivant des partenariats multiples, avec certains États européens comme l’Italie, l’Autriche ou la Hongrie, tout en maintenant leurs liens historiques avec la Russie et leurs relations croissantes avec la Chine. Pour la France elle-même, renouer avec le monde serbe, dans la tradition gaulliste d’une diplomatie d’équilibre des puissances, servirait un intérêt géopolitique propre : celui d’une Europe moins exclusivement alignée sur l’axe germano-américain, plus ouverte à une architecture continentale incluant la Russie.


#Serbie, #RatkoMladic, #UnionEuropeenne, #UE, #Balkans, #Belgrade, #Bosnie, #BosnieHerzegovine, #RepublikaSrpska, #Srebrenica, #Kosovo, #Yougoslavie, #OTAN, #Geopolitique, #RelationsInternationales, #Europe, #Russie, #Chine, #EtatsUnis, #Allemagne, #France, #Washington, #Bruxelles, #Moscou, #GuerreYougoslavie, #GuerreBosnie, #TPIY, #DroitInternational, #CrimesDeGuerre, #Dayton, #Pristina, #AleksandarVucic, #ElargissementUE, #Diplomatie, #Souverainete, #AutonomieStrategique, #MondeMultipolaire, #OTAN1999, #PolitiqueEuropeenne, #Histoire

Pierre-Emmanuel

Pierre-Emmanuel THOMANN

Pierre-Emmanuel THOMANN est un enseignant et chercheur français en géopolitique. Il est titulaire d'un doctorat de l'Institut Français de Géopolitique (IFG-Université Paris VIII, France). Ses analyses géopolitiques portent sur l’espace mondial, euro-atlantique, euro-méditerranéen et eurasiatique, les relations franco-allemandes et le projet européen, ainsi que les relations Europe-Russie dans le contexte de la multipolarité émergente et des doctrines géopolitiques concurrentes. Il est également spécialisé dans la cartographie géopolitique ainsi que dans les aspects géopolitiques de la numérisation et de l'intelligence artificielle. Il a créé le site web de géopolitique (www.eurocontinent.eu).
Il contribue régulièrement à des conférences internationales et a publié des articles en France (université Paris VIII, Revue Hérodote, Revue Défense Nationale, CF2R), en Russie (Académie diplomatique du ministère russe des Affaires étrangères, Université Lomonossov, RANEPA, HSE Saint-Pétersbourg et Moscou, RUDN), en Ouzbékistan (conférences organisées par le gouvernement ouzbek), en Italie (Festival de géopolitique Limes), ainsi qu'en Serbie, mais aussi a des conférences de l'UNESCO, l'ONU, l'OSCE, les BRICS et l'OCS. Il enseigne les politiques de défense comparées (Etats-Unis, Russie, Chine, France, Royaume-Uni-Allemagne) selon un angle géopolitique ainsi que la coexistence culturelle et religieuse en Russie à l'Institut Catholique de Vendée (ICES) à La Roche-sur-Yon, France. Il a précédemment enseigné à l'Université Lyon III Jean Moulin, ainsi qu'à l'Emlyon Business School, à Lyon en France.

▼ Lire la biographie complète
Retour en haut