DÉCRYPTAGE – Le huitième front d’Israël : La bataille américaine des esprits

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Quand la puissance militaire ne suffit plus
Israël affirme avoir combattu sur sept fronts depuis le 7 octobre 2023. Il en existe pourtant un huitième, moins visible mais peut-être plus décisif : celui de l’opinion publique américaine. Une bataille menée non avec des divisions blindées ou des avions de combat, mais avec des sociétés de communication, des groupes de pression, des créateurs de contenus, des campagnes publicitaires et, désormais, des systèmes d’intelligence artificielle.
Selon une enquête de Nick Cleveland-Stout, publiée par le Quincy Institute for Responsible Statecraft, le gouvernement israélien aurait consacré depuis octobre 2023 plus d’un milliard de dollars à sa diplomatie publique. Plus de 100 millions auraient été dépensés aux États-Unis dans le cadre des activités soumises à la législation sur les représentants d’intérêts étrangers.
Cette hausse spectaculaire traduit moins une démonstration de confiance que l’ampleur d’une inquiétude. Les dirigeants israéliens disposent encore d’un soutien considérable dans les institutions américaines, mais ils constatent que leur influence historique ne suffit plus à empêcher l’érosion de leur image dans la société.
À lire aussi : DÉCRYPTAGE – Contrôle des messageries : L’Europe avance
De l’influence indirecte à l’intervention gouvernementale
Pendant des décennies, la relation entre Washington et Tel-Aviv s’est appuyée sur un vaste réseau américain composé d’organisations politiques, de donateurs privés, d’associations chrétiennes évangéliques et de groupes favorables à Israël. Leur financement américain et leur indépendance officielle vis-à-vis du gouvernement israélien les dispensaient généralement de s’enregistrer comme représentants directs d’une puissance étrangère.
Le changement intervenu depuis 2023 est considérable. Israël ne se contente plus de bénéficier de cet environnement favorable : son gouvernement engage directement des entreprises spécialisées afin de contrôler les messages, de cibler certaines catégories sociales et de répondre rapidement aux crises politiques.
Dix-sept nouvelles sociétés se seraient enregistrées en 2024 et 2025 pour travailler en faveur d’intérêts israéliens. Une partie importante des contrats passe par le groupe français Havas Media, qui sous-traite ensuite certaines opérations à des entreprises américaines.
L’objectif est précis : reconquérir les milieux dans lesquels le soutien à Israël s’érode le plus rapidement, notamment les jeunes, les conservateurs et certains chrétiens évangéliques. Ce recul inquiète d’autant plus les autorités israéliennes que ces groupes constituaient jusqu’ici les piliers sociaux de l’alliance avec Washington.
À lire aussi : La loi SREN, ce tombeau de nos libertés
Des créateurs de contenus aux robots conversationnels
Les méthodes employées dépassent la communication diplomatique traditionnelle. Elles comprennent le financement de créateurs de contenus, l’achat d’espaces publicitaires, l’envoi massif de messages téléphoniques, l’organisation de voyages pour des journalistes, des responsables religieux et des personnalités influentes.
En 2025, le ministère israélien des Affaires étrangères aurait financé environ 300 délégations, réunissant 6 000 participants originaires de 70 pays. Ces visites permettent de sélectionner les interlocuteurs, de construire un récit cohérent et d’établir des relations durables avec ceux qui peuvent ensuite influencer leur propre public.
La nouveauté la plus importante concerne l’intelligence artificielle. Des entreprises sont chargées de créer des réseaux de sites et de contenus susceptibles d’influencer les informations utilisées par les robots conversationnels. L’enjeu ne consiste plus seulement à convaincre les internautes directement, mais à agir sur les sources à partir desquelles les systèmes automatiques fabriquent leurs réponses.
Cette stratégie ouvre une nouvelle dimension de la guerre de l’information. Il ne s’agit plus simplement d’occuper les réseaux sociaux, mais d’intervenir en amont sur l’environnement documentaire qui façonnera la connaissance de millions d’utilisateurs.
À lire aussi : La loi SREN, ce tombeau de nos libertés
La transparence américaine à l’épreuve
Ces opérations ne sont pas nécessairement illégales. La législation américaine autorise les activités d’influence conduites pour le compte d’États étrangers, à condition qu’elles soient déclarées. Le problème réside dans l’application incomplète des obligations de transparence.
Certaines entreprises auraient fourni des informations insuffisantes sur leurs activités. Des créateurs de contenus rémunérés n’auraient pas toujours révélé leurs relations financières avec le gouvernement israélien. D’autres organisations exerçant apparemment des activités politiques auraient évité l’enregistrement obligatoire.
Il existe donc un écart entre la légalité formelle et la possibilité pour les citoyens américains de savoir qui finance réellement les messages qu’ils reçoivent. Une démocratie peut difficilement évaluer une campagne d’influence si son origine demeure dissimulée derrière une succession de sous-traitants.
À lire aussi : Djihad Islamique : Exclusive Insights into Dark Ideologies
Une puissance politique devenue économique
La bataille de l’image est aussi un marché. Les crédits proposés pour la diplomatie publique israélienne en 2026 atteindraient 2,35 milliards de shekels, soit environ 750 millions de dollars. Cette économie nourrit des sociétés de conseil, des agences de publicité, des groupes de communication et des intermédiaires numériques.
L’argent public israélien entre ainsi dans le système américain de fabrication du consentement. Il finance des emplois, des contrats et des réseaux professionnels qui ont ensuite intérêt à maintenir la perception d’une menace permanente contre Israël. L’influence devient un secteur économique dont les acteurs sont rémunérés pour produire de la légitimité politique.
Cette dépense doit être rapprochée des quelque 300 milliards de dollars d’aide que les États-Unis auraient accordés à Israël depuis 1948. La relation ne repose donc pas uniquement sur une proximité diplomatique ou idéologique : elle constitue un système économique et militaire où se croisent aide publique, ventes d’armes, campagnes électorales et contrats de communication.
À lire aussi : TRIBUNE – Les sales ingérences de l’Union européenne
Le message peut-il effacer la politique ?
Malgré les sommes engagées, l’opinion américaine continue de se détourner d’Israël, particulièrement parmi les jeunes. Le paradoxe est évident : plus les opérations militaires à Gaza, au Liban et en Iran deviennent impopulaires, plus le gouvernement israélien investit pour expliquer que le problème réside dans une communication insuffisante.
Mais aucune campagne ne peut durablement séparer l’image d’un État de ses décisions. On peut améliorer un récit, sélectionner les chiffres, inviter des personnalités ou saturer les réseaux numériques. Il est beaucoup plus difficile de convaincre un public que ce qu’il voit quotidiennement n’existe pas ou ne doit pas influencer son jugement.
Israël pourrait donc remporter certaines batailles techniques tout en perdant progressivement la guerre politique. Ses messages peuvent pénétrer les réseaux sociaux, les églises, les universités et les systèmes d’intelligence artificielle sans inverser l’évolution de l’opinion.
Le huitième front révèle ainsi une faiblesse stratégique. Une puissance capable de frapper ses adversaires dans toute la région découvre qu’elle ne peut pas contraindre une société étrangère à approuver ses choix. Lorsque la diplomatie publique devient le substitut d’une révision politique, la propagande ne résout plus la crise : elle en confirme l’existence.
#Israel, #EtatsUnis, #IsraelUSA, #Geopolitique, #Influence, #Diplomatie, #DiplomatiePublique, #SoftPower, #Lobbying, #OpinionPublique, #Propagande, #Communication, #GuerreInformationnelle, #IntelligenceArtificielle, #IA, #Chatbots, #ReseauxSociaux, #Desinformation, #InfluenceNumerique, #Washington, #TelAviv, #Gaza, #MoyenOrient, #PolitiqueAmericaine, #PolitiqueIsraelienne, #RelationsInternationales, #FARA, #Havas, #Medias, #CreateursDeContenu, #CommunicationPolitique, #GuerreDeLInformation, #Strategie, #SoftPowerIsraelien, #OpinionAmericaine, #AideAmericaine, #Defense, #Evangelistes, #GenerationZ, #Information
