DÉCRYPTAGE – Soudan, la guerre importée qui détruit un pays

DÉCRYPTAGE – Soudan, la guerre importée qui détruit un pays

lediplomate.media — imprimé le 29/10/2026
Réalisation Le Lab Le Diplo
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)

Les appareils sans pilote étendent le conflit au-delà du front. Mais leur véritable moteur réside dans les approvisionnements extérieurs, les intérêts régionaux et une économie qui rend la poursuite des combats profitable

Au Soudan, on se bat pour le pouvoir, mais on détruit les conditions nécessaires pour gouverner. Un marché frappé anéantit commerces et réserves alimentaires. Une centrale électrique endommagée arrête les pompes à eau, les hôpitaux et les laboratoires. Un aéroport rendu inutilisable interrompt les liaisons et les secours. La multiplication des appareils sans pilote permet aux belligérants d’étendre ces destructions jusque dans les zones épargnées par les combats terrestres.

La guerre entre les Forces armées soudanaises, dirigées par Abdel Fattah al-Burhan, et les Forces de soutien rapide de Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemedti, révèle ainsi une contradiction : les capacités militaires augmentent tandis que le pays perd sa population, ses infrastructures et ses activités productives. Les puissances extérieures contribuent à rendre cette évolution possible. Armes, composants, assistance et financements relient le champ de bataille soudanais à des intérêts qui dépassent largement ses frontières.

Frapper loin ne signifie pas gagner

Sur le plan militaire, les appareils sans pilote permettent d’observer le territoire, de repérer des cibles et d’attaquer des dépôts, des véhicules et des liaisons logistiques sans exposer directement un équipage. Pour une formation paramilitaire, ils constituent également un moyen de compenser, au moins partiellement, son infériorité face à une aviation conventionnelle.

Leur efficacité dépend toutefois de renseignements fiables, des communications, de la maintenance et de la disponibilité des munitions. La précision annoncée d’un système ne garantit pas la pertinence de la cible choisie. Dans les zones habitées, dépôts, marchés et voies de circulation peuvent en outre se trouver à proximité immédiate : une erreur d’identification ou un choix délibérément indiscriminé entraîne des conséquences dévastatrices.

Surtout, détruire un objectif ne revient pas à contrôler une province. Pour occuper et conserver un territoire, il faut des unités terrestres, des approvisionnements et une autorité capable de l’administrer. Les appareils peuvent faciliter une avancée, mais aussi permettre à celui qui recule de continuer à frapper.

Il peut en résulter une guerre plus résistante aux revers militaires. Perdre une ville ne signifie pas nécessairement perdre la capacité d’interrompre ses liaisons ou d’endommager ses installations. Le front se déplace, tandis que la vulnérabilité des populations demeure.

Les fournisseurs entrent dans la chaîne de commandement

Les Forces de soutien rapide seraient approvisionnées en systèmes chinois par l’intermédiaire des Émirats arabes unis, qui nient soutenir le groupe. Les accusations concernent également des structures logistiques et des activités au-delà de la frontière tchadienne. L’armée soudanaise a, pour sa part, élargi l’utilisation de systèmes turcs et iraniens.

Ces attributions doivent être examinées séparément. Le lieu de fabrication d’une arme, son itinéraire de livraison et la nationalité de ceux qui l’utilisent sont des éléments distincts. La découverte d’un composant étranger ne démontre pas automatiquement que le gouvernement du pays producteur a autorisé une opération donnée.

Une réalité stratégique demeure cependant : les systèmes complexes nécessitent une assistance continue. Celui qui fournit pièces détachées, munitions, formation et renseignements peut acquérir une influence sur leur destinataire. Le soutien extérieur contribue donc à déterminer combien de temps une armée peut combattre et quelles opérations elle est capable de mener.

La présence de fournisseurs liés à des pays appartenant à une même alliance ne démontre pas davantage l’existence d’une politique commune. Au Soudan se croisent intérêts nationaux, relations commerciales et rivalités régionales. Tout ramener à un seul camp empêche de comprendre qui soutient qui, par quels intermédiaires et dans quels objectifs.

L’économie de la destruction

Le Soudan suscite l’intérêt en raison de sa position entre la mer Rouge, la vallée du Nil et l’Afrique sahélienne, mais aussi pour son or, ses terres agricoles et ses corridors commerciaux. Le contrôle de ces ressources peut financer la guerre et offrir aux soutiens extérieurs des instruments d’influence.

C’est ici qu’apparaît le nœud géoéconomique. L’économie civile a besoin de routes sûres, d’énergie et de marchés ouverts. L’économie de guerre peut, en revanche, prospérer grâce à l’extraction illégale, à la contrebande, aux réquisitions et aux prélèvements imposés par les groupes armés. La dévastation appauvrit la société, tandis que certains groupes continuent d’en tirer des revenus.

Frapper les installations électriques ou les transports provoque en outre des dommages qui se prolongent bien après l’attaque : récoltes qui ne parviennent pas aux marchés, denrées qui se détériorent, entreprises qui ferment, familles qui épuisent leurs dernières économies. À la destruction matérielle s’ajoute la dispersion des compétences. La fuite des médecins, des techniciens, des agriculteurs et des commerçants rend toute reconstruction plus difficile.

Une guerre qui traverse les frontières

Le risque régional concerne autant les armes que les connaissances nécessaires pour les employer. Opérateurs, intermédiaires et réseaux d’approvisionnement peuvent circuler entre le Soudan, le Tchad, la Libye et le Sahel. Le transfert des capacités les plus avancées à d’autres groupes armés n’est pas inévitable, mais la durée du conflit multiplie les occasions de le voir se produire.

La réponse exige donc une pression sur les circuits qui alimentent la guerre : livraisons, transports, financements et assistance. Les restrictions sur les fournitures doivent s’accompagner de contrôles effectifs et d’accords humanitaires vérifiables. Une zone d’exclusion aérienne poserait, quant à elle, d’immenses problèmes militaires et politiques : surveillance, bases, règles d’engagement et volonté d’affronter ceux qui la violeraient.

Le facteur décisif reste le calcul des soutiens extérieurs. Tant qu’approvisionner un belligérant promet davantage d’influence que la poursuite de la guerre ne leur coûte, la diplomatie disposera de peu de possibilités. Et le Soudan continuera de perdre ce qu’aucune victoire militaire ne pourrait lui rendre rapidement : une société capable de vivre, de produire et de se reconnaître dans un même État.


#ConflitSoudanais, #GuerreAuSoudan, #ForcesArméesSoudanaises, #ForcesDeSoutienRapide, #AbdelFattahAlBurhan, #MohamedHamdanDagalo, #Hemedti, #ÉconomieDeGuerre, #Soudan, #Afrique, #ConflitArmé, #ApprovisionnementMilitaire, #InfluenceExtérieure, #ÉconomieDeLaDestruction, #OrSoudanais, #MerRouge, #ValléeDuNil, #AfriqueSahélienne, #Contrebande, #Réquisitions, #FournisseursMilitaires, #ÉmiratsArabesUnis, #Iran, #Tchad, #Libye, #Sahel, #ZonesDExclusionAérienne, #Diplomatie, #Reconstruction, #GuerreCivile

gagliano

Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
 
Ouvrages en italien
 
Découvrez ses ouvrages en italien sur Amazon.
https://www.amazon.it/Libri-Giuseppe-Gagliano/s?rh=n%3A411663031%2Cp_27%3AGiuseppe+Gagliano
 
Ouvrages en français
https://www.va-editions.fr/giuseppe-gagliano-c102x4254171
 
Liens utiles
 
Biographie sur le site du Cestudec
http://www.cestudec.com/biografia.asp
 
Intelligence Geopolitica
https://intelligencegeopolitica.it/
 
Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis
https://centrostudistrategicicarlodecristoforis.wordpress.com/?_gl=1*1nwazl2*_gcl_au*MTY0MDE3Njc2LjE3Mjg3NDI3NTM

▼ Lire la biographie complète
Défiler vers le haut