DÉCRYPTAGE – Tchad, la démocratie sous tutelle militaire

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Déby resserre l’étau sur les oppositions
Le Tchad entre dans une phase de plus en plus dure de sa crise politique. L’arrestation, le mois dernier, de huit dirigeants du Groupe de Concertation des Acteurs Politiques, la principale coalition opposée au gouvernement, n’est ni un épisode isolé ni un simple incident administratif. C’est une pièce supplémentaire dans la construction d’un système où le pouvoir militaire, dynastique et présidentiel tend à réduire progressivement tout espace d’opposition.
La dissolution du GCAP et la déclaration d’illégalité de ses activités révèlent une dynamique désormais évidente : le gouvernement de Mahamat Déby Itno ne se contente pas d’affronter ses adversaires sur le terrain politique, il cherche à les déplacer dans le champ de l’illégalité. C’est une technique ancienne des régimes autoritaires : on commence par délégitimer l’opposition, puis on la dissout, enfin on l’arrête. Le résultat est une vie publique institutionnelle en apparence, mais verrouillée dans les faits.
Le cas est d’autant plus grave qu’il survient dans un moment de forte tension sociale. Le GCAP avait convoqué une manifestation pour le 2 mai, tandis que Les Transformateurs, principal parti d’opposition en dehors de cette coalition, ont appelé à une journée nationale de protestation le 29 avril pour demander la libération de leur dirigeant Succès Masra. Le pouvoir a répondu par la formule la plus simple : prévenir la rue en frappant l’organisation politique.
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Une transition devenue régime
Mahamat Déby est au pouvoir depuis avril 2021, après la mort de son père Idriss Déby, qui avait gouverné le pays pendant trente ans. La succession n’a pas suivi le parcours constitutionnel prévu, mais a été gérée par l’appareil militaire. Depuis lors, la transition est devenue une forme de continuité dynastique.
Le scrutin de mai 2024, marqué par des accusations de fraudes et de violences, n’a pas résolu le problème de la légitimité. Il lui a simplement donné une forme électorale. Le passage le plus révélateur est venu avec la modification constitutionnelle qui a supprimé la limitation des mandats présidentiels et porté la durée du mandat de cinq à sept ans. Dans un pays gouverné depuis environ un demi-siècle par des élites militaires, une telle réforme n’ouvre pas la démocratie : elle la referme.
Le message est clair. Le pouvoir n’entend pas préparer l’alternance, mais l’empêcher. Il ne veut pas normaliser la transition, mais la transformer en régime. La Constitution, au lieu de limiter le président, devient l’instrument de prolongation de son pouvoir.
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Le cas Masra et la neutralisation de l’alternative
La détention de Succès Masra est le symbole de cette phase. Ancien premier ministre, puis opposant emprisonné et condamné à vingt ans de prison, Masra représente une figure particulièrement dangereuse pour le pouvoir : non seulement un contestataire extérieur, mais un homme qui a connu de l’intérieur le mécanisme politique du régime et qui conserve une base sociale importante.
L’accusation de diffusion de messages de haine et d’incitation à des violences communautaires dans le sud du pays s’inscrit dans l’une des fractures les plus délicates du Tchad : celle qui oppose les communautés agricoles sédentaires, souvent chrétiennes et méridionales, aux communautés pastorales nomades ou semi-nomades, majoritairement musulmanes et septentrionales. C’est une fracture réelle, mais aussi politiquement manipulable.
Depuis des décennies, le pouvoir tchadien repose sur un équilibre fragile entre appartenances régionales, militaires, ethniques et religieuses. Lorsque le conflit entre agriculteurs et éleveurs est politisé, la répression peut être présentée comme une défense de l’ordre public. Ainsi, l’opposant n’est plus combattu comme adversaire politique, mais comme supposé facteur de déstabilisation sociale.
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La stratégie de la répression et de la cooptation
La répression n’est toutefois pas le seul instrument. Le pouvoir utilise aussi la cooptation. L’entrée récente au gouvernement d’anciens membres des Transformateurs, parmi lesquels Moustapha Masri et Sitack Yombatina Béni, montre le second visage de la stratégie présidentielle : diviser, absorber, offrir des postes, isoler le dirigeant emprisonné, vider l’opposition de l’intérieur.
Quand la violence ne suffit pas, viennent les fonctions. Quand la prison produit des martyrs, le gouvernement tente de créer des dissidences internes, des courants modérés, d’anciens fidèles transformés en fonctionnaires du système. C’est une technique très efficace dans des pays où la pauvreté est massive, où l’État reste le principal distributeur de ressources et où la carrière politique dépend souvent de l’accès au pouvoir central.
Dans un Tchad où plus de 40 % de la population vit avec moins de 2,15 dollars par jour et où la pauvreté multidimensionnelle touche la grande majorité des citoyens, la cooptation n’est pas un détail. C’est un levier structurel. Celui qui contrôle l’État contrôle les salaires, les protections, la sécurité, les nominations, l’accès aux réseaux économiques et administratifs.
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Un pays pauvre mais stratégique
Le Tchad est extrêmement pauvre, mais stratégiquement central. Il se situe au croisement du Sahel, du Sahara, de l’Afrique centrale et du bassin du lac Tchad. Il partage ses frontières avec le Soudan, la Libye, le Niger, le Nigeria, le Cameroun et la République centrafricaine. Chaque crise régionale passe, directement ou indirectement, par N’Djamena.
C’est pourquoi le régime tchadien a souvent bénéficié d’une tolérance internationale supérieure à celle accordée à d’autres gouvernements africains. Le Tchad est considéré comme un pivot militaire dans la lutte contre le jihadisme, l’instabilité sahélienne et les pénétrations hostiles. Cette centralité géopolitique a permis pendant des années à la famille Déby de se présenter comme un rempart contre le chaos. D’abord avec Idriss Déby, puis avec son fils Mahamat.
Le problème est que cette logique transforme la stabilité en alibi. La communauté internationale dénonce les abus, mais craint l’effondrement du pays. Elle condamne la répression, mais continue à considérer le Tchad comme un acteur indispensable. Ainsi, le pouvoir militaire apprend qu’il peut aller très loin sans payer un prix décisif.
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La variable soudanaise
À cela s’ajoute la guerre au Soudan. L’arrivée de plus d’un million de réfugiés a aggravé une situation économique et sociale déjà dramatique. Les provinces orientales, surtout celles situées près de la frontière, subissent une pression croissante : rareté de l’eau, compétition pour les ressources, tensions entre communautés locales et nouveaux arrivants, fragilité administrative, trafics, insécurité.
Les affrontements dans la province du Wadi Fira, nés selon la version officielle autour de l’utilisation d’un puits et ayant dégénéré en dizaines de morts, montrent la fragilité du tissu social. Dans un pays déjà marqué par des divisions internes, l’urgence des réfugiés peut devenir le détonateur de nouvelles violences.
Du point de vue stratégique, le Tchad risque d’être emporté par deux crises simultanées : la crise interne, liée à la fermeture autoritaire du régime, et la crise régionale, produite par l’effondrement soudanais. Si ces deux crises se rejoignent, le pays pourrait devenir le nouvel épicentre de l’instabilité sahélienne et centrafricaine.
La dimension militaire du pouvoir
Le Tchad est un État où l’armée n’est pas seulement une institution. Elle est le cœur du pouvoir. La légitimité politique naît de la force armée, de la capacité à contrôler le territoire, de la fidélité des unités militaires et de la gestion des alliances tribales et régionales.
Mahamat Déby ne gouverne pas comme un président civil soutenu par l’armée. Il gouverne comme l’expression directe de l’appareil militaire. Cela explique pourquoi chaque protestation est perçue non comme une dynamique démocratique normale, mais comme une menace potentielle contre l’ordre étatique. Dans un système de ce type, l’opposition n’est jamais pleinement légitime : elle est toujours soupçonnée d’ouvrir la voie à la fragmentation, au coup d’État, à la guerre civile, à l’ingérence extérieure.
La répression du GCAP et des Transformateurs répond à cette logique sécuritaire. Le gouvernement ne veut pas seulement éviter des manifestations. Il veut empêcher que la protestation devienne coalition sociale, que la coalition devienne mouvement national, que le mouvement national devienne défi au monopole militaire du pouvoir.
Le risque de fermeture totale
Le grand paradoxe est que la répression, présentée comme instrument de stabilité, peut produire de l’instabilité. Fermer tout espace légal à l’opposition signifie pousser une partie de la contestation vers la clandestinité, l’exil, la radicalisation ou l’alliance avec des groupes armés. Dans un pays traversé par des fractures territoriales, ethniques et sociales, ce risque est immense.
La journée du 20 octobre 2022, restée dans les mémoires comme le « jeudi noir », demeure une plaie ouverte. Les centaines de manifestants tués ou arrêtés lors des protestations contre la prolongation de la transition ont marqué le rapport entre le régime et la société. Depuis lors, le message est clair : la rue ne sera pas tolérée si elle remet en cause le pouvoir.
Mais un État qui ne laisse aucun exutoire politique accumule de la pression. Et lorsque cette pression ne trouve pas de canaux institutionnels, elle peut exploser ailleurs.
Le Tchad et l’ordre africain qui change
La crise tchadienne doit être replacée dans le cadre plus large du Sahel. Le Mali, le Niger et le Burkina Faso ont déjà rompu avec l’Occident et se sont rapprochés de nouveaux parrains stratégiques. Le Soudan est ravagé par la guerre. La Libye reste fragmentée. Le bassin du lac Tchad demeure vulnérable aux réseaux jihadistes. Dans ce contexte, le Tchad apparaît comme l’un des derniers piliers de l’ancien système de sécurité régional.
Mais un pilier ne peut être solide que s’il repose sur de véritables bases sociales. Si le pouvoir se maintient uniquement par l’armée, la répression et la cooptation, la stabilité est plus apparente que réelle. Le régime peut durer, mais la société s’éloigne. Les oppositions peuvent être arrêtées, mais non effacées. Les protestations peuvent être interdites, mais non les causes qui les produisent.
Le Tchad est entré dans une phase dangereuse. L’arrestation des dirigeants du GCAP, la détention de Masra, la mise hors la loi des oppositions, la réforme constitutionnelle favorable au président, la pression des réfugiés soudanais et la militarisation du pouvoir indiquent une direction précise : non pas l’ouverture, mais la fermeture.
Mahamat Déby peut encore se présenter comme le garant de la stabilité dans une région bouleversée par le chaos. Mais une stabilité construite contre la société reste toujours fragile. Plus le régime réduit l’espace politique, plus il transforme la protestation en menace. Plus il assimile opposition et subversion, plus il prépare le terrain d’une crise future.
Le Tchad demeure une pièce stratégique essentielle. Mais c’est précisément pour cette raison que sa dérive autoritaire n’est pas une affaire intérieure marginale. C’est un problème régional. Si N’Djamena devait glisser vers une crise ouverte, tout l’arc allant du Soudan au Sahel occidental en serait affecté.
La question décisive est donc simple : le régime réussira-t-il à transformer sa force militaire en légitimité politique, ou continuera-t-il à utiliser la force précisément parce que cette légitimité lui manque ? Tant que la réponse restera la seconde, le Tchad ne sera pas stable. Il sera seulement contrôlé.
