TRIBUNE – Algérie : face aux incendies, la science et le civisme plutôt que les « dou’a »

TRIBUNE – Algérie : face aux incendies, la science et le civisme plutôt que les « dou’a »

lediplomate.media — imprimé le 27/07/2026
Algérie : face aux incendies
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Razika Adnani 

La planète connaît des étés caniculaires et pénibles, et les incendies de forêt transforment la saison estivale en une période de désolation, de deuil et de souffrance. L’Algérie n’échappe pas aux incendies et l’été 2026 restera, dans les mémoires, marqué par les flammes qui ont ravagé plusieurs régions du pays, ainsi que par l’épreuve douloureuse imposée à une population profondément touchée.

« Des « dou’a » contre les incendies »

Sur les réseaux sociaux, les Algériennes et les Algériens expriment leur inquiétude et leur détresse. Ce qui interpelle particulièrement, c’est le nombre élevé de celles et ceux qui ont publié des « dou’a » contre l’incendie c’est-à-dire des invocations à Dieu ou à d’autres forces métaphysiques afin qu’il leur vienne en aide et les protège des flammes menaçantes. Ces « dou’a » sont toutes postées en langue arabe. Les messages religieux qui ont une grande influence psychologique sur les individus sont exprimés en langue arabe et, de ce fait, plus le terrain est arabophone, plus le fondamentalisme islamique s’exprime.

L’habitude de se tourner vers les « dou’a » comme solution aux problèmes, notamment naturels, révèle la persistance d’une représentation magique du monde. Selon celle-ci, des forces surnaturelles pourraient, une fois implorées, intervenir directement dans l’ordre de la nature pour changer le monde, soustraire les êtres humains aux catastrophes et les préserver des malheurs. Pendant plusieurs siècles, cet esprit magique a été une des causes du sous-développement des sociétés musulmanes, et cela dans tous les domaines.

Esprit magique et défaite de la rationalité

Cet esprit magique est l’une des conséquences de la défaite, au XIIe siècle, de la pensée rationnelle et créatrice dans le monde musulman face à la révélation érigée en source exclusive de vérité. La guerre contre la pensée qui crée de nouvelles idées et qui est rationnelle, qu’on appelle « raison », a été menée par les littéralistes, les traditionalistes et tous les fondamentalistes. Sa défaite a eu lieu dans le domaine de la pensée musulmane avant de concerner toute la civilisation musulmane.

C’est l’époque où la pensée soufie, en particulier les théories du dévoilement « kachf » et des saints qui se situent à l’opposé de la rationalité, s’est affirmée. L’un des architectes de cette épistémologie qui rejette la pensée et la raison comme sources de connaissance est Abou Hamed Al-Ghazali (1058-1111), auteur de l’ouvrage L’Incohérence des philosophes (Tahâfut al-Falâsifa).

Dans cet ouvrage, l’auteur conteste le principe de causalité et rejette l’idée selon laquelle les phénomènes naturels obéissent à des lois. Pour lui, le lien entre la cause et l’effet n’a rien de nécessaire, car la volonté divine demeure l’unique cause véritable de ce qui advient dans le monde, et Dieu ne se soumet à aucune loi. Il prend pour exemple : « Lacombustion du coton lorsqu’il entre en contact avec le feu. Nous admettons qu’il puisse y avoir contact entre les deux sans qu’il y ait combustion, tout comme nous admettons que le coton puisse se transformer en cendres brûlées sans avoir été en contact avec le feu. » écrit-il. Ainsi, pour lui, la nature ne répond pas à des lois, mais à la décision divine, qui n’obéit elle-même à aucun ordre ni à aucune loi. « Il est au contraire possible, par la puissance divine, de créer la satiété sans nourriture, la mort sans décapitation, ou encore de maintenir la vie malgré la décapitation. » affirme-t-il. La pensée d’Al-Ghazali, surnommé « la preuve de l’islam », à qui revient beaucoup dans l’élaboration des théories du dévoilement et des saints, a exercé pendant des siècles une grande influence sur la culture et les mentalités des sociétés musulmanes. Elle a contribué à faire reculer la raison, comme faculté rationnelle, et l’esprit scientifique au profit de l’esprit magique et de la superstition. Pendant des siècles, face aux difficultés, les musulmans ont imploré Dieu et attendu son intervention ; phénomène qui était très répandu en Algérie. Il faudra attendre la fin du XVIIIe siècle pour que les sociétés musulmanes prennent pleinement conscience de leur retard face à l’Occident.

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Contre les incendies, les « dou’a » ne constituent pas une solution

Les Algériens, comme tous les musulmans, ne peuvent pas se protéger des incendies en implorant l’intervention de forces métaphysiques pour leur venir en aide. Les « dou’a » ne peuvent sauver les gens ni leurs biens, car Dieu n’intervient pas dans le monde pour en modifier le cours ni pour sauver les êtres humains des catastrophes naturelles et des malheurs. Concernant les musulmans, le Coran lui-même les avertit dans le verset 11 de la sourate 13, Le Tonnerre, que « Dieu ne change pas l’état d’un peuple tant que celui-ci ne change pas ce qui est en lui-même ». Les « dou’a » peuvent nourrir des espoirs. Cependant, ce sont des espoirs négatifs qui affaiblissent la volonté d’agir chez les femmes et les hommes. Seul le travail peut transformer l’espoir en réalité. Il est le facteur de développement des peuples, de leur prospérité et de leur bonheur. Voilà pourquoi, contre les menaces des incendies, il faut du travail avec des actions réelles, efficaces et concrètes, capables d’en réduire les dangers.

Le civisme comme première réponse

L’action la plus importante est celle qui relève du civisme. Il est essentiel que chacun apprenne à respecter les espaces naturels et s’interdise d’y abandonner le moindre déchet susceptible de provoquer ou de favoriser un départ de feu, que ce soit en forêt ou dans tout autre lieu public. En Algérie, de nombreuses forêts sont malheureusement réduites à l’état de décharges à ciel ouvert, ce qui accroît leur vulnérabilité face aux incendies. Il faut des mesures rigoureuses pour assainir ces espaces et sanctionner toute personne qui porte atteinte à l’environnement. Il faut également encourager la plantation d’arbres et de végétaux. La végétation demeure l’un des moyens les plus efficaces pour atténuer les effets de la chaleur et améliorer durablement la qualité de vie. Chaque citoyen doit contribuer, à son échelle, à rendre son environnement plus vert. Ceux qui disposent d’un jardin peuvent aménager des réserves d’eau destinées à recueillir les pluies de la saison humide afin de les utiliser durant les périodes de sécheresse. Pour cela, il faut que l’individu soit convaincu qu’il est l’artisan de son destin. S’il éprouve le besoin de faire appel à la foi, celle-ci ne doit intervenir qu’après l’action, jamais avant.

La technologie, un moyen efficace 

Une autre action essentielle contre les incendies consiste à développer les moyens technologiques. Jamais l’être humain n’a disposé d’outils aussi performants pour prévenir, surveiller et maîtriser les feux. Les drones et les robots peuvent aujourd’hui jouer un rôle déterminant : ils permettent de repérer rapidement les départs de feu, de localiser les points chauds, de surveiller les forêts, y compris la nuit, et d’intervenir dans les zones dangereuses ou difficiles d’accès où l’action humaine est limitée. Aux États-Unis, les recherches avancent déjà dans ce domaine. L’Algérie doit donc mener une politique ambitieuse pour maîtriser ces technologies, depuis leur fabrication jusqu’à leur utilisation, afin que les incendies de forêt ne soient plus une source récurrente de malheur et de souffrance pour la population.

En conclusion, ce ne sont ni les forces métaphysiques ni les miracles qui transformeront la réalité des Algériens, mais leur capacité à se reconnaître comme sujets responsables de leur propre histoire. Pas seulement face aux incendies, mais à tous les problèmes et en premier lieu ceux de la sécurité et de l’environnement. Le monde ne change pas par l’attente passive d’une intervention surnaturelle, mais par la raison, le travail, la volonté et l’engagement collectif. La véritable puissance morale ne consiste donc pas à fuir le réel dans l’invocation, mais à puiser au fond de soi l’énergie nécessaire pour agir sur le réel. Les musulmans ne changeront leur monde que lorsqu’ils seront convaincus que leur destin n’est pas écrit d’avance : il se construit par leurs choix, leurs efforts et leur responsabilité.

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Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur


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Razika Adnani

Razika Adnani est philosophe, islamologue et conférencière franco-algérienne. Membre du Conseil d’orientation de la Fondation de l’Islam de France et membre du conseil scientifique du centre civique du fait religieux, elle est auteure de plusieurs ouvrages, dont « La nécessaire réconciliation, Laïcité et islam, mission possible ? » et « Maghreb : l’impact de l’islam sur l’évolution sociale et politique », une étude socio-politique publiée par Fondapol en décembre 2022. https://www.razika-adnani.com/

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