TRIBUNE – Des ambassadeurs de plateau de télévision !

Par Jean Daspry, Pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques
« Comme si les ambassadeurs, eux-mêmes, les Excellences, étaient autre chose que des grandes ignorances servies par des petites habiletés ». Ainsi le Comte de Saint-Aulaire, lui-même Ambassadeur, décrit, il y a tout juste un siècle, ses collègues du Quai d’Orsay ! Le jugement est peu amène. Mais, ne comporte-t-il pas une part de vérité, de justesse à la lumière de l’évolution du métier au cours des décennies passées ? La question mérite d’être posée. Les anciens ambassadeurs s’imaginent toujours qu’ils auraient pu accomplir ce que l’ambassadeur en charge ne sait pas faire, mais qu’ils n’ont pas fait eux-mêmes, lorsqu’ils en avaient la possibilité. Qu’en est-il de nos jours de nos Excellences lorsqu’elles entrent dans la corporation des retraités ? Outre la rédaction de leurs Mémoires, certains – de plus en plus nombreux – se recyclent dans la communication. Ils commentent utilement une actualité internationale chargée sur les plateaux de télévision des chaînes d’information en continue avec, pour certains, aisance et habileté. Cette pratique ne constitue-t-elle pas une rupture par rapport au temps révolu où les diplomates étaient les adeptes du ministère du silence ? Ne porte-t-elle pas en germe le dévoiement du Service de l’État à travers un ministère de la parole ?
Les ambassadeurs d’antan : le ministère du silence
Le XXe siècle se situe dans la lignée d’une longue tradition de diplomates, d’ambassadeurs muets vis-à-vis de l’extérieur, qu’ils soient en activité ou retraités. Ils préfèrent réserver la primeur de leurs réflexions au plus haut échelon de l’État.
Les diplomates en activité. Il fut un temps révolu où les diplomates, devoir de réserve oblige, étaient adeptes de la bouche cousue dans leurs relations avec les médias : presse écrite, parlée et télévisée … hormis une pratique parcimonieuse du « off » avec quelques journalistes de confiance triés sur le volet. Toutes les questions qui leur sont posées par les journalistes sont illico renvoyées au porte-parole, directeur de la communication du Ministère des Affaires étrangères qui leur fournit la réponse adéquate. Réponse longuement réfléchie, mûrie entre les Services et le Cabinet du ministre pour éviter tout dérapage incontrôlé. On l’aura compris. La parole est rare et parfaitement calibrée. Un porte-parole du Quai d’Orsay, de nature taiseuse, n’est-il pas affublé, par quelques journalistes facétieux, du qualificatif peu élogieux de « porte-silence » ? Aux journalistes, revient le rôle de commentateur de l’actualité internationale ! Aux diplomates, revient le rôle d’analyste des mouvements de fond de la société internationale. Chacun chez soi et les vaches seront bien gardées.
Les diplomates retraités. Il fut un temps révolu où les diplomates ayant quitté les ors de la Carrière s’astreignent à une saine distance vis-à-vis des médias inquisiteurs et, parfois, peu regardants sur la vérification et la qualité de l’information. Ils jouent à cache-cache avec les folliculaires avide de scoops et de confidences volées. Existe entre les deux corporations une sorte d’entente tacite au terme de laquelle les uns et les autres se croisent mais s’évitent. Seule entorse admise, la rédaction des Mémoires qui permet à nos Excellences à bicorne de démontrer leurs immenses talents de tête et de plume ! Certains excellent dans le genre à tel point que l’on utilise le terme de diplomates (par nécessité) écrivains (par amour) pour les qualifier Les exemples ne manquent pas. Ainsi, les historiens disposent de relations de première main de la Grande et de la petite Histoire qu’ils adorent décrypter ex-post.
Mais, le monde change et les pratiques diplomatiques évoluent au nom de la sainte transparence et de l’adaptation au monde numérique réel ou virtuel, des réseaux (a) sociaux et autres gaités de l’escadron de l’e-génération, de l’Intelligence artificielle n’ayant rien à voir avec l’intelligence humaine …
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Les ambassadeurs du présent : le ministère de la parole
Le XXIe siècle marque à l’évidence une rupture fondamentale avec les pratiques anciennes de non-communication des diplomates, ambassadeurs avec leur environnement extérieur. Ils privilégient une parole débridée qu’ils soient en activité ou retraités.
Les diplomates en activité. Aujourd’hui, et encore plus, demain, les masques tombent. Le diplomate communique du matin au soir, commente tout et rien sur les blogs, les sites … Il est abonné aux Facebook, Instagram, Whatsapp, TikTok … et autres joyeusetés de la galaxie numérique. Il comptabilise scrupuleusement ses « followers », francophonie oblige. Chaque Ambassade dispose d’un site sur lequel l’Ambassadeur informe le bon peuple de France et de la terre entière de ses turpitudes et de celle de la « Grande nation » dont il est le digne représentant. La communication constitue désormais une part importante de son activité au détriment de sa fonction périmée d’analyste, voire de prévisionniste d’un monde en total bouleversement. L’ambassadeur et ses ouailles deviennent des commentateurs à chaud de l’actualité au lieu d’être des analystes froids des évolutions de long terme de la gouvernance mondiale. Ils s’en délectent comme de la dégustation d’un grand cru. Ils en redemandent lorsque l’offre médiatique se tarit par le jeu de la politique de l’essuie-glace, un évènement chassant l’autre.
Les diplomates retraités. Aujourd’hui, et encore plus, demain, les Ambassadeurs adoptent une attitude ouverte, proactive vis-à-vis des médias qui les sollicitent pour porter la bonne parole sur les plateaux des chaînes d’information en continue que sont BFM-TV, LCI, France Info, moins sur Cnews qui sent le soufre. Ils continuent de publier leurs Mémoires, miroir de leur plume alerte mais ils communiquent à tort et à travers, miroir de leur parole éloquente. Certains sont devenus les coqueluches de ces médias qui en redemandent. Nous pensons bien évidemment à l’auguste Gérard Araud promu au titre envié de consultant affaires internationales et diplomatiques sur LCI. Ce qui lui vaut de percevoir quelques espèces sonnantes et trébuchantes non négligeables qui viennent compléter sa modeste retraite d’Ambassadeur de France dignitaire, le maréchalat de la diplomatie française. Il n’y a pas de petits profits pour les grands hommes. Le monde est un théâtre déconcertant, les révolutions sont nomades, les ambassadeurs pérorent pour le plus grand bien de l’humanité reconnaissante. Passer de la dignité d’ambassadeur de France à la dignité d’ambassadeur de plateau de télévision, par les temps qui courent, n’a rien d’étonnant. Cela fait tendance surtout lorsque l’on est à tu et à toi avec les Darius Rochebin et les Margot Haddad.
Les mercenaires des médias ?
« Un ambassadeur de France ne se couche pas » dit tout haut le général de Gaulle en 1965 à propos d’un ambassadeur photographié par Paris Match dans sa résidence alors que se déroule un coup d’état dans son pays de résidence. Tout et dit et bien dit de notre point de vue. Les Ambassadeurs, y compris ceux qui ne sont plus en activité, ne sont pas des animaux de cirque. Ils devraient s’en tenir à une réserve de bon aloi destinée à ne pas abaisser leur fonction de Représentant et de grand serviteur de l’État. Où sont donc passés les ambassadeurs d’antan ? L’ambassadeur qui, avec la discrétion de l’ancienne diplomatie reste en retrait et conserve sa dignité, contre vents et marées à l’abri des effets de mode. Le fidèle ambassadeur n’est-il pas celui qui tempère les excès de toutes sortes, en premier lieu ceux des perroquets à carte de presse et à la langue bien pendue et non pas celui qui les encourage volontairement pour briller et en recevoir la récompense pécuniaire à laquelle il a droit ? À l’issue de ce voyage non exhaustif au bout de la diplomatie française, une question importante est posée : à quand la création d’une dignité d’ambassadeur des plateaux de télévision en continue ?
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