DÉCRYPTAGE – Colombie, la croix et le poing de fer

DÉCRYPTAGE – Colombie, la croix et le poing de fer

lediplomate.media — imprimé le 17/09/2026
DÉCRYPTAGE – Colombie, la croix et le poing de fer

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)

De la Espriella gouverne comme s’il était toujours en campagne électorale

Un mois après son investiture, Abelardo de la Espriella a déjà clairement défini le langage de sa présidence : religion, sécurité et images soigneusement mises en scène pour transformer l’autorité en spectacle. Le nouveau chef de l’État colombien, représentant de la droite radicale, apparaît vêtu d’un uniforme militaire vert, marche parmi les cadavres de criminels présumés tués pendant des opérations de l’armée, salue les soldats et promet une guerre sans hésitation contre les organisations armées.

Les critiques suscitées par cette exhibition de la mort comme un trophée ne l’ont pas incité à la prudence. De la Espriella a, au contraire, répété la scène quelques jours plus tard. Le message est simple : après les années de dialogue tentées par son prédécesseur Gustavo Petro, l’État recommence à montrer ses muscles. Peu importe que ces négociations aient également échoué en raison de la fragmentation des groupes criminels et de l’imbrication désormais presque inextricable entre guérilla, trafic de drogue, extraction illégale d’or et contrôle des périphéries.

De la Espriella sait que l’insécurité constitue l’une des principales préoccupations des Colombiens. C’est pourquoi il transfère des détenus, visite des casernes, porte des vêtements militaires et se fait photographier auprès des « ennemis » tués. Ce n’est pas seulement de la propagande : c’est une stratégie de légitimation fondée sur l’idée que la force peut remplacer la politique.

La religion comme programme de gouvernement

L’autre pilier de la nouvelle présidence est le catholicisme. Pendant la cérémonie d’investiture, quatre guides spirituels ont invité le public à prier, tandis qu’une statue de Notre-Dame de Fatima avait été placée sur l’estrade. Un juge en a ensuite ordonné le retrait. Le président a formellement respecté la décision, mais il a conclu un discours par l’exclamation « Vive le Christ-Roi », transformant l’affrontement judiciaire en occasion politique.

Ce choix est calculé. Les sondages indiquent que l’Église catholique conserve en Colombie un taux d’adhésion compris entre 65 et 70 %, nettement supérieur aux 49 % obtenus par le président lors des élections. Courtiser l’électorat religieux signifie donc élargir la base sociale du gouvernement et présenter la droite non seulement comme garante de l’ordre, mais aussi comme gardienne de l’identité nationale.

Deux tendances coexistent cependant au sein de l’exécutif. La première veut rouvrir la guerre culturelle autour des droits civils, à commencer par l’avortement, et traduire la morale religieuse dans la législation. La seconde, technocratique et dirigée par le vice-président José Manuel Restrepo, devrait rassurer les marchés, les entreprises et les investisseurs. Pour l’instant, la composante idéologique semble l’emporter : De la Espriella continue à se comporter comme un candidat, tandis que la gestion économique du pays demeure à l’arrière-plan.

La sécurité transformée en doctrine militaire

Le retour à la politique du poing de fer peut produire des résultats immédiats. L’arrestation de plusieurs dirigeants criminels et une coopération plus étroite avec les États-Unis garantissent à Bogotá des renseignements, des moyens et des capacités opérationnelles supérieures. Washington considère le nouveau président comme un interlocuteur plus fiable que Petro et paraît disposé à renforcer la collaboration contre les trafiquants de drogue et les groupes armés.

Cette doctrine présente néanmoins des risques évidents. Après un bombardement dans le département du Guaviare, au cours duquel trois mineurs ont été tués, un juge a ordonné de ne plus mener d’opérations aériennes dans les zones où la présence d’enfants est connue. Le conflit entre la présidence et la magistrature est donc appelé à s’aggraver. L’efficacité militaire ne peut pas se mesurer uniquement en comptant les cadavres : une opération qui élimine quelques combattants, mais nourrit la vengeance et le recrutement, peut transformer un succès tactique en défaite stratégique.

La Colombie connaît parfaitement ce mécanisme. Des décennies d’opérations militaires ont affaibli les organisations traditionnelles sans éliminer les causes territoriales de la violence. Chaque groupe démantelé laisse souvent la place à des structures plus petites, moins politiques et davantage liées aux économies clandestines.

Le gouffre des finances publiques

Alors que le président promet le retour à l’ordre, le budget raconte une tout autre histoire. Les dépenses devraient augmenter de 8 % par rapport au gouvernement Petro, avec des hausses des retraites et des salaires ainsi que le maintien des subventions aux carburants. Pour 2027, un déficit équivalant à 9,4 % du produit intérieur brut est prévu : selon l’institut financier Morgan, il s’agirait du deuxième résultat le plus mauvais de l’histoire colombienne.

De la Espriella a gelé le prix de l’essence, annoncé un soutien à la construction des nouvelles lignes du métro de Bogotá et promis une augmentation de l’allocation destinée aux personnes âgées. Les ressources nécessaires font toutefois défaut. Le gouvernement risque donc de financer le consensus immédiat par la dette, en reportant les réductions de dépenses et les hausses d’impôts jusqu’à la fin de la période d’enthousiasme.

La contradiction est manifeste : le président veut apparaître comme le restaurateur de l’autorité, mais il pourrait être contraint de réduire les prestations sociales et les subventions au moment même où il demande à la population de soutenir sa politique sécuritaire. Le poing de fer coûte cher, tandis que la propagande religieuse ne coûte presque rien. Aucune bénédiction ne peut cependant rééquilibrer un budget hors de contrôle.

Un pouvoir qui redoute les questions

Le nouvel exécutif entretient enfin un rapport problématique avec l’information. Les ministres doivent obtenir une autorisation avant de s’adresser à la presse ; le porte-parole prononce des déclarations sans accepter de questions ; des documents internes évoquent la nécessité de privilégier les médias considérés comme favorables et de diffuser des contenus positifs.

De la Espriella veut contrôler simultanément la rue, le récit et le symbole. La croix sert à consacrer le pouvoir, l’uniforme à le représenter et le silence des journalistes à le protéger. Cette construction peut se révéler politiquement efficace, du moins jusqu’au moment où la sécurité se détériorera et où les comptes publics présenteront leur facture. En Colombie comme ailleurs, gouverner par la peur est relativement facile. Gouverner lorsque la peur ne suffit plus est beaucoup plus difficile.


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gagliano

Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
 
Ouvrages en italien
 
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Liens utiles
 
Biographie sur le site du Cestudec
http://www.cestudec.com/biografia.asp
 
Intelligence Geopolitica
https://intelligencegeopolitica.it/
 
Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis
https://centrostudistrategicicarlodecristoforis.wordpress.com/?_gl=1*1nwazl2*_gcl_au*MTY0MDE3Njc2LjE3Mjg3NDI3NTM

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