DÉCRYPTAGE – La Chine découvre la face sombre de l’intelligence artificielle

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Lorsque le chef des services de renseignement chinois s’exprime publiquement, chaque mot doit être pesé. Chen Yixin, ministre de la Sécurité d’État, a averti que le développement rapide de l’intelligence artificielle pouvait menacer la sécurité politique, institutionnelle et idéologique de la Chine. Pékin affirme ainsi que cette technologie, en plus d’être un instrument économique et militaire, peut devenir une arme dirigée contre la stabilité du Parti communiste chinois.
L’intervention de Chen Yixin distingue six catégories de risques. La première concerne la survie du système politique. Selon lui, des forces hostiles pourraient utiliser de faux enregistrements audiovisuels, des textes et des images artificiels ainsi que des armées automatisées de provocateurs pour fabriquer des rumeurs politiques et attiser les divisions. Il s’agirait d’une guerre cognitive capable de frapper non pas un bâtiment, mais la confiance de la population dans les institutions. C’est la première déclaration publique structurée du ministère chinois de la Sécurité d’État sur les dangers de l’intelligence artificielle. "Financial Times" (https://www.ft.com/content/8715d1c6-054d-4eab-bcad-147acebfd2a9)
La peur de la machine qui persuade
Le point décisif n’est pas technologique, mais politique. Pour Pékin, la sécurité nationale coïncide avant tout avec la sécurité du pouvoir, du système politique et de l’idéologie. Une fausse information devient donc une menace stratégique lorsqu’elle est susceptible d’ébranler l’autorité du Parti. L’intelligence artificielle générative rend ce type d’opération moins coûteux et plus difficile à attribuer : elle peut imiter la voix d’un dirigeant, falsifier des documents et créer des milliers d’identités numériques.
Un paradoxe apparaît alors. Un système conçu pour surveiller la société dépend de sa capacité à distinguer le vrai du faux, la contestation authentique de l’opération étrangère, l’erreur du sabotage. Si cette distinction devient incertaine, le contrôle produit davantage d’insécurité et réclame toujours plus de contrôle.
Chen Yixin souligne ensuite les risques pesant sur les infrastructures essentielles. L’intelligence artificielle peut repérer des vulnérabilités, relier différentes voies d’attaque et réduire les coûts ainsi que les compétences nécessaires pour frapper les secteurs de l’énergie, des transports, de la finance, des télécommunications et de l’industrie de défense. La loi chinoise sur la cybersécurité soumet ces secteurs à une protection renforcée et prévoit la conservation des données sur le territoire national ainsi que des vérifications concernant les fournisseurs. "Centre chinois d’évaluation de la sécurité informatique" (https://www.itsec.gov.cn/fgbz/gjbz/202512/t20251229_246181.html)
Données, microprocesseurs et souveraineté
La troisième préoccupation concerne l’espionnage. Des services étrangers pourraient utiliser la collecte automatisée, l’analyse des données et le profilage pour reconstituer des informations confidentielles, des secrets industriels et des données personnelles. L’utilisation de systèmes étrangers par des entreprises ou des responsables chinois pourrait également entraîner le transfert d’informations hors du pays. Pour Pékin, les données ne sont donc pas seulement une ressource économique, mais une matière première stratégique.
La sécurité rejoint ici la géoéconomie. Chen dénonce le risque de voir les pays les plus avancés sur le plan technologique utiliser les contrôles à l’exportation, les listes d’exclusion et les systèmes fermés pour monopoliser l’intelligence artificielle. Le pays visé n’est pas nommé, mais il est difficile de ne pas reconnaître les États-Unis, qui limitent la vente à la Chine des microprocesseurs les plus avancés. Washington présente ces restrictions comme une mesure de sécurité nationale ; Pékin les décrit comme l’expression d’une hégémonie technologique.
La Chine investira donc encore davantage dans les microprocesseurs nationaux, les centres de calcul, les modèles linguistiques et les réserves de données. Mais l’autosuffisance a un coût : elle réduit la coopération scientifique et oblige les entreprises étrangères à choisir où conserver leurs données et mener leurs recherches. L’intelligence artificielle risque de suivre la trajectoire des télécommunications : non plus un réseau mondial, mais des blocs technologiques placés sous la surveillance des États.
La nouvelle dimension de la guerre
Le dernier risque concerne la transformation militaire. Chen reconnaît que l’intelligence artificielle est en train de passer d’une fonction auxiliaire à un rôle central dans la fusion des renseignements, la désignation des objectifs, l’aide à la décision et les opérations cognitives. Celui qui parvient à relier plus rapidement les capteurs, l’analyse des données et les systèmes d’armes peut frapper avant son adversaire. "Business Insider" (https://www.businessinsider.com/china-spy-chief-beijing-ai-regulation-biggest-risks-2026-9)
Mais une erreur dans les données, la manipulation d’un algorithme ou un faux signal peuvent accélérer l’escalade avant qu’un contrôle humain puisse intervenir. Pour une puissance engagée dans le détroit de Taïwan, en mer de Chine méridionale et dans la compétition stratégique avec les États-Unis, il ne s’agit pas d’une question théorique. La guerre cognitive peut précéder la guerre conventionnelle en frappant les communications, la confiance dans les chaînes de commandement et la volonté de résistance de la population.
La réponse proposée par Chen consiste à renforcer la direction exercée par le Parti sur les réseaux et les données, à construire un système national de prévention et à promouvoir des règles internationales hostiles à la domination technologique d’un nombre restreint de pays. Cette solution correspond parfaitement au modèle chinois : davantage de centralisation, davantage de contrôle et davantage de souveraineté numérique.
Mais le véritable message est ailleurs. La Chine n’a nullement l’intention de ralentir la course à l’intelligence artificielle ; elle craint d’en perdre le contrôle. Elle veut utiliser les algorithmes pour accroître sa productivité, ses capacités militaires et ses moyens de surveillance, sans permettre que ces mêmes instruments deviennent des vecteurs de déstabilisation. C’est la vieille ambition de toutes les grandes puissances : posséder l’arme sans avoir à en subir les effets.
La bataille décisive ne porte donc pas seulement sur celui qui construira le système le plus puissant, mais sur celui qui contrôlera les données, les infrastructures et les récits produits par les machines. L’intelligence artificielle promettait d’automatiser l’avenir. Elle est également en train d’automatiser la méfiance entre les États.
#SécuritéInternationale, #Chine, #IntelligenceArtificielle, #ChenYixin, #PartiCommunisteChinois, #SécuritéPolitique, #GuerreCognitive, #SouverainetéNumérique, #Technologie, #Cybersécurité, #Espionnage, #Microprocesseurs, #Géoéconomie, #Renseignement, #Infrastructures, #Données, #Surveillance, #Stabilité, #Pouvoir, #Idéologie, #Rumeurs, #Confiance, #PartiCommuniste, #Pékin, #SécuritéNationale, #Réseaux, #Contrôle, #Prévention, #RèglesInternationales, #DominationTechnologique, #CompétitionStratégique, #DétroitDeTaïwan, #MerDeChineMéridionale, #ÉtatsUnis, #HégémonieTechnologique, #Autosuffisance, #CoopérationScientifique, #BlocsTechnologiques
