DÉCRYPTAGE – Badakhchan, or et guérilla : Pourquoi Fateh et Haseeb devaient être neutralisés

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Retour sur deux opérations et une même logique de pouvoir
Il y a quelques semaines, la reddition, puis la détention du mollah Juma Khan Fateh, ainsi que la mort du commandant Haseeb Qowa-i-Markaz, frappent deux adversaires très différents. Fateh était un dirigeant taliban entré en conflit avec le sommet du mouvement ; Haseeb appartenait au Front national de résistance et combattait ouvertement le régime.
Il n’existe pas de preuves publiques suffisantes permettant d’affirmer que les deux opérations ont été planifiées conjointement par la Direction générale du renseignement des talibans. Elles répondent cependant à la même nécessité stratégique : éliminer dans le nord de l’Afghanistan tout centre armé capable de contrôler un territoire, des hommes, des voies de communication et des ressources sans dépendre de Kaboul ou, plus précisément, de la direction talibane installée à Kandahar.
Fateh représentait la désobéissance intérieure ; Haseeb, la résistance extérieure. Le premier démontrait que l’Émirat n’était pas monolithique ; le second rappelait que la conquête de 2021 n’avait pas totalement supprimé les structures militaires de l’ancien front septentrional.
Fateh et la transformation des vainqueurs en rebelles
Juma Khan Fateh était un commandant taliban tadjik disposant de sa propre base sociale dans les districts septentrionaux du Badakhchan. Cette autonomie même le rendait précieux pendant la guerre et dangereux après la victoire.
Les talibans ont conquis l’Afghanistan grâce à une structure composée de commandants locaux, de réseaux familiaux, d’autorités religieuses et de groupes capables de se financer de manière autonome. Une fois parvenue au pouvoir, la direction a cependant dû transformer cette coalition militaire en un appareil étatique centralisé.
Cette transition implique le désarmement des commandants, le remplacement des fidélités personnelles par une chaîne de commandement nationale et le transfert des rentes locales entre les mains du gouvernement. Celui qui refuse devient inévitablement un rebelle, même s’il a combattu pendant vingt ans sous la même bannière.
Dans le cas de Fateh, la rupture serait née du contrôle des mines d’or, des nominations administratives et de la demande de dissoudre ou d’intégrer ses forces. Après presque une semaine de combats dans le district de Nusay, le commandant s’est rendu avec plusieurs de ses hommes et a été placé sous le contrôle des autorités talibanes.
Cette reddition ne constitue pas seulement une victoire militaire. Elle représente un avertissement adressé aux autres commandants tadjiks, ouzbeks et locaux : aucune légitimité acquise sur le champ de bataille ne permet de défier l’autorité centrale.
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La mine comme banque du commandant
Au Badakhchan, l’or n’est pas seulement une ressource économique. Il constitue une forme de pouvoir politique. Les activités extractives, souvent artisanales ou dépourvues d’autorisation, financent des combattants, permettent d’acheter du carburant et des armes et alimentent des systèmes locaux de protection.
Des sources afghanes ont rapporté que le gouvernement provincial aurait envoyé environ mille hommes pour reprendre le contrôle des zones minières et ordonné la fermeture de près de deux mille sites considérés comme illégaux. Des installations de traitement auraient été détruites et des commandants, des membres de leurs familles et des intermédiaires liés aux différentes factions talibanes auraient été arrêtés.
Ces chiffres ne peuvent pas être vérifiés de manière indépendante, mais ils indiquent l’ampleur du conflit. Le gouvernement ne cherche pas seulement à imposer la légalité : il entend transférer vers le centre une part croissante des rentes minières.
Le contrôle des concessions permet également de négocier avec des investisseurs étrangers, notamment chinois. Une mine administrée par un commandant local produit de l’argent et de l’autonomie ; la même mine contrôlée par le gouvernement produit des recettes, des relations diplomatiques et une forme de reconnaissance internationale.
La centralisation peut accroître les revenus de l’État, mais elle risque de priver les communautés locales des bénéfices économiques. Si les profits sont transférés ailleurs et que la population ne récolte que les dégâts environnementaux, les impôts et la répression, la pacification militaire préparera la révolte future.
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Haseeb et la guerre invisible du Nord
Haseeb Qowa-i-Markaz, également connu sous le nom de Haseeb Panjshiri, représentait une menace différente. Il provenait des structures militaires de l’ancien gouvernement et était devenu l’un des commandants les plus visibles du Front national de résistance.
Sa mort a été confirmée aussi bien par le Front que par le porte-parole des talibans. Les premières informations évoquent une opération menée après la localisation de ses déplacements. Les détails concernant le lieu, les modalités de l’embuscade et d’éventuelles infiltrations restent toutefois incomplets.
Si l’opération a été préparée grâce à une information provenant de l’intérieur, le résultat le plus important n’est pas la mort elle-même, mais la capacité des services talibans à pénétrer les communications de la résistance. Dans une guérilla clandestine, connaître l’itinéraire d’un commandant signifie avoir identifié au moins une partie de son réseau de relations.
Haseeb possédait une expérience, un prestige et des rapports personnels difficiles à remplacer. Son élimination peut réduire temporairement la capacité du Front à coordonner ses cellules entre le Panjshir, le Parwan, le Baghlan et les provinces du nord-est.
Cela ne signifie pas pour autant que la résistance ait été anéantie. Les Nations unies ont recensé des dizaines d’actions revendiquées par les groupes antitalibans, tout en n’en vérifiant qu’une partie et en estimant qu’ils ne constituent pas encore une menace décisive pour le régime. Leur force ne réside pas dans la conquête de vastes territoires, mais dans leur capacité à démontrer que l’Émirat ne peut contrôler chaque vallée sans recourir à un appareil permanent de surveillance et de répression.
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Le Badakhchan comme charnière géopolitique
Le Badakhchan partage une frontière avec le Tadjikistan, rejoint la Chine par le corridor du Wakhan et se trouve relié aux régions montagneuses conduisant vers le Pakistan, le Panjshir et l’Hindou Kouch. Il constitue donc simultanément une périphérie pauvre et une charnière géopolitique.
Pour la Chine, il représente une possible voie d’accès aux ressources minières et une zone à protéger contre la présence de militants ouïghours. Pour le Tadjikistan, il s’agit d’une frontière difficile à contrôler, caractérisée par des affinités linguistiques et familiales avec les populations afghanes. Pour la Russie, c’est le seuil méridional de l’Asie centrale. Pour le Pakistan, enfin, l’ensemble du nord de l’Afghanistan s’inscrit dans le problème plus vaste des groupes armés qui traversent les frontières.
L’analyse initiale affirme que les talibans voudraient transférer des combattants étrangers entre le Panjshir et le Badakhchan afin de créer une zone de protection contre la résistance et une base pour des opérations djihadistes régionales. Cette reconstitution ne dispose pas, pour le moment, de confirmations publiques suffisantes.
Les rapports des Nations unies décrivent néanmoins un environnement permissif pour plusieurs organisations armées internationales, notamment Al-Qaïda, le Mouvement des talibans pakistanais et des formations originaires d’Asie centrale. Ce contexte rend le risque général plausible, mais ne démontre pas l’existence d’un projet particulier de transfert vers le Badakhchan.
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Les trois scénarios possibles
Dans le premier scénario, le gouvernement parvient à désarmer les commandants locaux, élimine les principaux dirigeants de la résistance et centralise le contrôle des mines. Le Badakhchan devient une province mieux contrôlée et une source régulière de recettes.
Dans le deuxième, la répression provoque une fragmentation permanente. Les grands commandants disparaissent, mais de petits groupes continuent de frapper des fonctionnaires, des véhicules et des installations. Le régime contrôle les villes et les routes principales sans parvenir à neutraliser les réseaux montagnards.
Dans le troisième, le transfert de combattants provenant d’autres régions ou de l’étranger modifie les équilibres ethniques et provoque des tensions avec les populations tadjikes et ismaéliennes. La province pourrait alors passer du statut de problème intérieur afghan à celui de question de sécurité pour la Chine et l’Asie centrale.
Le contrôle n’est pas encore la stabilité
La neutralisation de Fateh et de Haseeb constitue un succès pour le régime. Mais contrôler une province ne signifie pas la stabiliser. Au cours des semaines précédentes, le directeur provincial de l’information et le maire de Faizabad avaient été tués, tandis que d’autres attaques continuaient de remettre en cause le récit d’une pacification complète.
Les talibans peuvent conquérir les mines, occuper les districts et écarter les commandants. Il leur sera beaucoup plus difficile de construire un ordre accepté par les communautés locales.
Le Badakhchan révèle ainsi le véritable problème de l’Émirat : transformer une victoire militaire en État sans détruire les équilibres locaux qui avaient rendu cette victoire possible. Fateh et Haseeb ont été neutralisés parce qu’ils représentaient deux obstacles différents. Mais les causes qui avaient favorisé leur influence — marginalisation, rentes minières, rivalités ethniques et absence de représentation politique — demeurent toutes présentes.
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