DÉCRYPTAGE – Afghanistan : L’or qui pourrait briser les talibans

DÉCRYPTAGE – Afghanistan : L’or qui pourrait briser les talibans

lediplomate.media — imprimé le 22/08/2026
Afghanistan : L’or
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

La révolte de Fateh au Badakhshan ne constitue pas encore une guerre civile, mais elle frappe le pouvoir d’Hibatullah à son point le plus vulnérable : l’unité du mouvement

Un rapport confidentiel de dix-sept pages, daté du 10 août et fondé sur l’interception de communications entre les structures talibanes du Badakhshan et du Panchir, attribue au mollah Juma Khan Fateh le projet de constituer une formation autonome appelée « Front du Nord de Fateh ». L’authenticité du document et certains de ses contenus ne peuvent être vérifiés par des sources indépendantes. Les événements qui ont suivi semblent toutefois confirmer au moins l’existence d’une fracture armée.

Depuis le 11 août, dans le district de Nusay, les forces envoyées par le gouvernement taliban combattent les hommes de Fateh. Le commandant a publiquement appelé ses partisans et la population locale à résister. Le 13 août, des hélicoptères talibans auraient bombardé ses positions, tandis que des renforts venus de Kaboul, Kunduz et Balkh auraient été transférés au Badakhshan. Certaines sources ont également évoqué la chute d’un hélicoptère, circonstance qui reste à vérifier. Les affrontements ne relèvent désormais plus d’un simple différend administratif. 

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Derrière la rébellion, il y a l’or

Le conflit trouve son origine dans le contrôle des mines d’or du Badakhshan. Fateh, commandant tadjik solidement implanté dans la région de Darwaz, aurait utilisé une partie des revenus de l’extraction clandestine pour acheter des armes, organiser des dépôts et consolider un réseau principalement composé de combattants talibans non pachtounes.

Le pouvoir de Kandahar a d’abord tenté de l’éloigner de sa base en le nommant vice-gouverneur de la province méridionale de Zabul, avant de le destituer en juin dernier. Les médiations conduites par d’importants représentants talibans n’ont pas permis de résoudre le conflit. L’ordre de remettre les armes et la suspension de certaines activités minières ont finalement transformé l’affrontement économique en confrontation militaire. 

L’or ne représente pas seulement une rente personnelle. Dans un Afghanistan isolé, doté d’un système bancaire fragile et de faibles recettes fiscales, les mines, les douanes et les trafics frontaliers constituent les fondements matériels du pouvoir. Celui qui contrôle l’extraction paie des hommes, achète des fidélités et construit sa propre administration. Kandahar ne peut donc tolérer qu’un commandant provincial dispose de ressources économiques et militaires indépendantes.

La contestation locale est également nourrie par la conviction que les contrats miniers favorisent des hommes proches du sommet taliban et des exploitants étrangers à la région, ne laissant aux communautés du Badakhshan que les dégâts environnementaux, l’insécurité et une part infime des bénéfices. Des tensions et des affrontements autour des mines avaient déjà été signalés avant la révolte actuelle. 

Le facteur ethnique

Les talibans n’ont jamais constitué une organisation parfaitement homogène, mais leur centre politique et religieux reste largement pachtoune et concentré à Kandahar. Fateh peut tenter de transformer une querelle minière en mobilisation des combattants tadjiks, ouzbeks et issus des communautés septentrionales ayant participé à la conquête de 2021 sans obtenir une part proportionnelle du pouvoir.

C’est là que réside la menace la plus sérieuse pour Hibatullah Akhundzada. Une rébellion locale peut être réprimée ; une séparation fondée sur la combinaison du ressentiment ethnique, de l’autonomie économique et de la disponibilité des armes pourrait en revanche gagner d’autres provinces.

Le précédent de Mansour Dadullah, qui refusa en 2015 l’autorité du sommet taliban et participa à la création d’une faction dissidente, montre que le mouvement sait éliminer militairement ses opposants internes. Mais il démontre également que l’obéissance religieuse n’efface ni les rivalités personnelles, ni les divisions tribales, ni les intérêts économiques.

Une bataille difficile, mais encore circonscrite

Sur le plan militaire, Fateh ne semble pas disposer, du moins pour l’instant, de forces suffisantes pour menacer Kaboul ou renverser le gouvernement. Le sommet taliban possède des effectifs plus nombreux, des moyens aériens, des services de renseignement et la capacité de transférer des unités depuis d’autres provinces.

Le commandant rebelle conserve néanmoins trois avantages : sa connaissance du territoire, son enracinement dans les communautés locales et la nature montagneuse du Badakhshan. Dans un tel environnement, même une formation numériquement inférieure peut se disperser, frapper les voies de ravitaillement et contraindre le gouvernement à maintenir des milliers d’hommes dans une région périphérique.

Le danger augmenterait si Fateh établissait des relations opérationnelles avec le Front national de résistance d’Ahmad Massoud ou avec le Front pour la liberté de l’Afghanistan. Il n’existe actuellement aucune preuve suffisante d’une telle alliance. Une convergence entre dissidents talibans et opposition armée transformerait cependant un règlement de comptes interne en un nouveau front contre l’Émirat.

La Chine, la Russie et l’Asie centrale observent

Le Badakhshan partage ses frontières avec le Tadjikistan, le Pakistan et la Chine par l’intermédiaire du corridor du Wakhan. Une insurrection prolongée menacerait les activités minières, les voies commerciales et la sécurité de l’Asie centrale. Pékin s’inquiète à la fois pour ses intérêts économiques et pour une éventuelle circulation de combattants vers le Xinjiang. Moscou et les gouvernements d’Asie centrale redoutent les infiltrations, la contrebande et le retour d’organisations armées le long de la frontière tadjike.

La partie reste donc afghane, mais elle possède déjà une dimension géoéconomique régionale. Si Kandahar réprime rapidement Fateh, le monopole taliban de la force en sortira renforcé. Si les affrontements s’étendent, l’or du Badakhshan pourrait devenir le combustible d’une rébellion septentrionale.

Nous n’assistons pas encore à la désintégration des talibans. Nous assistons toutefois à l’épreuve la plus concrète de leur unité depuis leur retour au pouvoir : non pas une controverse théologique, mais une lutte pour l’argent, les armes, le territoire et la représentation ethnique. C’est précisément ce qui la rend dangereuse.

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Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
 
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