TRIBUNE – Agrément ou désagrément : L’impromptu de Washington 

TRIBUNE – Agrément ou désagrément : L’impromptu de Washington 

lediplomate.media — imprimé le 08/09/2026
trump

Par Jean Daspry, Pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques

« Les ambassadeurs sont une espèce à part marquée par des singularités très tranchées, et ces singularités sont encore rehaussées par la situation et le caractère personnel et politique du souverain qui les envoie ou qui les reçoit » (Stendhal, 1828). C’est le moins que l’on puisse dire en 2026 du psychodrame qui se joue entre Emmanuel Macron et Donald Trump à propose de l’accréditation de notre nouvel Ambassadeur aux États-Unis. La procédure semble aujourd’hui au point mort en raison d’un tweet malencontreux de notre Ambassadeur, Représentant permanent de la France auprès de l’ONU (New York) stigmatisant la diplomatie américaine dans le domaine des droits de l’homme, de la femme et des autres espèces protégées. Afin de mieux comprendre les tenants et aboutissants de cette « comedia del arte » à la sauce diplomatique, il importe de rappeler les étapes successives devant conduire à l’accréditation d’un Ambassadeur représentant la France auprès d’un gouvernement étranger. Une procédure d’agrément qui s’apparente au fait du Prince pour les deux États concernés. Une fois, cette étape franchie, s’ouvre la procédure d’accréditation stricto sensu. Dans le cas d’espèce, elle conduit, ô surprise – à renvoyer le postulant Lechevallier à l’écurie.

La procédure d’agrément : le fait du Prince 

Rappelons pour mémoire que la procédure de nomination d’un Ambassadeur représentant la France auprès d’un État étranger se déroule en deux temps successifs que certains – en particulier nos perroquets à carte de presse et autres experts auto-désignés de plateau de télévision – ont trop tendance à ignorer !

La désignation par la France de son Ambassadeur auprès d’un État

Cette fonction revient au Président de la République conformément aux dispositions de l’article 13 de la Constitution française du 4 octobre 1958 ainsi libellé :

« Le Président de la République signe les ordonnances et les décrets délibérés en Conseil des ministres.

Les conseillers d’Etat, le grand chancelier de la Légion d’honneur, les ambassadeurs et envoyés extraordinaires, les conseillers maîtres à la Cour des comptes, les préfets, les représentants de l’Etat dans les collectivités d’outre-mer régies par l’article 74 et en Nouvelle-Calédonie, les officiers généraux, les recteurs des académies, les directeurs des administrations centrales, sont nommés en Conseil des ministres ».

Telle est la théorie. En pratique, nous pouvons distinguer deux catégories de procédure. La première dite de la « transparence » relève de la compétence du Ministre de l’Europe et des Affaires étrangères. Son choix est entériné par le Président de la République après avis du Premier Ministre. Elle porte sur une grande majorité des deux cents postes du circuit diplomatique. La seconde, que certains qualifient « d’opaque » est le fait du Prince qui se réserve de nommer aux postes les plus prestigieux du monde les personnes (hauts fonctionnaires ou non) qui lui sont proches et dévoués corps et âme, comme cela se pratique dans les Républiques bananières. Elle porte sur une minorité de postes. Elle est particulièrement prisée lors des fins de règnes du Chef de l’État et s’assimile, par bien des égards, à une vulgaire opération de recasage des copains, voire des coquins. C’est ce que nous constatons aujourd’hui à quelques mois de la fin du mandat jupitérien avec les recasages à jet continu des rats qui quittent le navire.

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L’accréditation de cet Ambassadeur de France par le pays hôte

Une fois le candidat idoine désigné par Paris, vient le temps de sa présentation aux autorités locales afin qu’elles entérinent ce choix au travers de la procédure rigoureuse d’accréditation. L’Ambassadeur encore en activité est instruit très officiellement de prendre sa canne et son chapeau pour vanter les mérites incommensurables du nouvel élu. Ceci prend normalement la forme d’une note verbale – qui a pour particularité d’être écrite – par laquelle est présenté à qui de droit le CV de futur homme ou de la femme au bicorne à plume et qui demande de faire connaître la réponse des autorités locales dans des délais raisonnables. Ce délai est fonction de plusieurs paramètres : qualité des relations bilatérales, climat du moment … Dans une immense majorité des cas, la réponse est positive. Après quoi est organisée par le Protocole local la cérémonie de remise des lettres de créance du nouvel Ambassadeur au Chef de l’État ou au Roi, prince désigné pour. Ce n’est qu’à l’issue de ce long chemin initiatique que la nomination est entérinée officiellement et que le nouvel Ambassadeur peut débuter officiellement sa mission.

À notre connaissance, le seul cas récent de refus d’accréditation d’un Ambassadeur de France fut celui de Laurent Stefanini choisi par François Hollande – dont il avait été le chef du Protocole après avoir été celui de Nicolas Sarkozy – pour représenter notre pays auprès du Saint-Siège. Après un long bras de fer avec les soutanes, Monsieur Blaguounette avait dû battre retraite en rase campagne. Le Saint-Siège reprochait au postulant son militantisme – avéré ou imaginé – pour la cause homosexuelle. L’intéressé s’estime toujours d’un complot ourdi par certains de ses chers collègues du Quai d’Orsay. L’Histoire jugera …

À ce jour, et jusqu’à plus ample informé, l’Ambassadeur de France désigné pour y représenter notre pays auprès des États-Unis n’a, semble-t-il pas passé la seconde étape du processus.

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La procédure d’agrément : Lechevallier à l’écurie  

La procédure d’accréditation d’un Ambassadeur n’intervient jamais dans un « res nullius ». Le climat général des relations bilatérales dans lequel elle intervient peut avoir des effets positifs (accélération) ou négatifs (freinage ou blocage). Après la philippique de la France contre les méchants États-Unis à New York (au Machin) vient le temps du retour de bâton des « States » à Washington (DC).

La philippique de la France contre les États-Unis à New York

L’Administration Trump a la mémoire longue et la rancœur tenace surtout au moment où la « Grande Nation » lui propose la candidature d’un nouvel Ambassadeur de France aux États-Unis, qui plus est très proche d’Emmanuel Macron. La vengeance est un plat qui se mange froid sur les bords du Potomac surtout en cette période de canicule. Quels sont les échos qui nous reviennent de Washington sur la raison de l’ire de l’homme à la mèche blonde ?

Un conflit diplomatique qui remonte à quelques semaines : les États-Unis se sont farouchement opposés au renouvellement du mandat – pour quatre ans – du Haut-commissaire aux droits de l’homme aux Nations Unies (ONU), l’Autrichien Volker Türk. Ce qui est le point de départ d’une escalade de tensions. « [Volker Türk] passe son temps à faire la leçon à des démocraties libres et souveraines comme les États-Unis qui appliquent les lois et sécurisent leurs frontières, tout en faisant preuve de mansuétude envers les pires oppresseurs de la planète », s’est emporté Jeff Bartos, ambassadeur américain pour la gestion et la réforme des Nations Unies, soutenu par la Russie et Israël. Foncièrement en désaccord avec cette approche, la Représentation française auprès de l’ONU monte alors au créneau à son tour sur le réseau X : « Les États-Unis étaient autrefois un phare des droits humains. Ce n’est plus le cas. Aujourd’hui, ils se retrouvent aux côtés de la Corée du Nord, du Nicaragua, du Mali et de la Russie, isolés. Et le monde ne les écoute plus. » Quelques jours plus tard, la sentence américaine tombe : l’arrivée du prochain ambassadeur français sur ses terres est renvoyée aux calendes grecques. « Les États-Unis sont très déçus par les propos irresponsables et irrespectueux tenus par les Français. Nous répondons de manière appropriée à leurs commentaires », explique un agent du Département d’État américain auprès du quotidien Le Mondele 30 juillet. Un tel refus de la part de Washington est une première pour la France éternelle et « embêteuse du monde » pour reprendre la formule du diplomate écrivain, Jean Giraudoux dans L’impromptu de Paris.

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Le retour de bâton des États-Unis contre la France à Washington

Quel constat peut-on dresser aujourd’hui ? La route d’un des diplomates français les plus expérimentés, Aurélien Lechevallier, en direction des États-Unis, se retrouve, du moins pour un temps si ce n’est définitivement, barrée. C’est un départ aux Amériques de Donald Trump qui se retrouve compromis. Aurélien Lechevallier, nommé ambassadeur de France aux États-Unis le 20 juillet, n’est plus certain de poser ses bagages à Washington fin septembre prochain. Alors que le diplomate de 49 ans devait prendre la suite de Laurent Bili, en poste depuis 2023, son grand voyage aux States st pour l’heure ajourné, si ce n’est bloqué indéfiniment. « For sure » !

Qui est ce haut fonctionnaire qui a pour nom Aurélien Lechevallier ? Directeur du cabinet du ministre des Affaires étrangères de Jean-Noël Barrot depuis 2023, ce haut fonctionnaire est rodé aux rouages de la diplomatie. Passé par HEC, il partage les bancs de Sciences Po Paris et de l’École nationale d’administration (ENA) avec le futur président de la République, Emmanuel Macron (promotion Léopold Sédar Senghor, 2004). Il en relate d’ailleurs des anecdotes dans le magazine des anciens l’école de la rue Saint-Guillaume. Resté dans les petits papiers d’Emmanuel Macron, il prend en main le volet international de sa première campagne électorale en 2017. Côté diplomatie, son expérience est longue : conseiller politique aux États-Unis entre 2007 et 2010, il monte progressivement en grade. D’abord à la tête de l’Institut français du Liban, il est ensuite ambassadeur en Afrique du Sud, avant de rejoindre la direction du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères comme directeur général de la mondialisation au quai des brumes, puis en tant que Directeur de cabinet du ministre Jean-Noël Barrot. Parmi les conseillers diplomatiques les plus appréciés d’Emmanuel Macron, il se voit confier des dossiers importants par le chef de l’État dès son premier mandat : il suit de près les conflits au Moyen-Orient et le renforcement des relations Afrique-France. Si ces dernières sont aujourd’hui mal en point, il défend une tout autre approche en 2017, dans un entretien accordé au Point« Emmanuel Macron veut ancrer cette relation dans une ambition plus large, un grand partenariat entre l’Europe, l’Afrique et la Méditerranée, les « routes de la liberté et de la responsabilité » », explique-t-il alors en langage technocratique. Le résultat est loin des espérances de notre oracle à la petite semaine

C’est peu dire que ce camouflet diplomatique, cette claque américaine est destinée, en priorité à Jupiter dont Donald Trump choisit aujourd’hui de faire sa tête de « Türk ». La diplomatie des chiffonniers pratiquée par certains de nos Ambassadeurs les plus capés rencontre rapidement ses limites. Mais, ils sont rarement sanctionnés à due proportion de leur forfait. Pourquoi ?

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Des dangers de la diplomatie du Tweet ! 

« Cessons la diplomatie du tweet » souligne Dominique de Villepin dans l’une de ses interventions publiques en 2026. On ne saurait être plus clair pour en dénoncer les méfaits d’une diplomatie de la com’ inconsciente et inconséquente qui peuvent s’avérer catastrophiques. Nous en avons un exemple tangible avec les ratés entourant la nomination de notre nouvel Ambassadeur aux États-Unis, le sieur Aurélien Lechevallier. Son collègue, Représentant permanent de la France auprès de l’ONU – qui fut en son temps porte-parole de Jacques Chirac et proche de Dominique de Villepin – aurait gagné à s’en souvenir en se lançant dans une querelle doctrinale stupide. Et cela à deux titres. Le premier est que l’on ne s’attaque pas impunément et frontalement aux États-Unis si l’on n’a pas assuré auparavant ses arrières. Ce qui ne semble pas être le cas dans le cas d’espèce. Le second est que l’on ne joue pas au petit soldat en utilisant à tort et à travers les réseaux sociaux pour montrer ses muscles lorsque l’on veut stigmatiser les Américains. On le fait plus subtilement et plus élégamment. En conclusion d’une procédure d’agrément qui tourne au désagrément, nous pourrions conclure par une formule lapidaire : l’impromptu de Washington.

Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur


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Jean Daspry

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