PORTRAIT – Allen Dulles, l’homme qui transforma la CIA en arme secrète de l’Amérique

Par la rédaction du Diplomate
Il ne fonda pas la CIA, mais il contribua plus que quiconque à lui donner le visage qui allait fasciner, inquiéter et parfois hanter le reste du monde. Lorsque Allen Welsh Dulles prend la tête de l’Agence en 1953, les États-Unis disposent déjà d’un service de renseignement extérieur créé six ans plus tôt dans le sillage de l’OSS. Lorsqu’il la quitte en novembre 1961, après le désastre de la baie des Cochons, la CIA est devenue autre chose : un instrument planétaire capable d’espionner l’Union soviétique depuis la stratosphère, de financer des partis et des journaux, de soutenir des guérillas, d’organiser des opérations psychologiques, de renverser des gouvernements et de mener des programmes scientifiques clandestins dont certains franchiront largement les limites éthiques et juridiques. L’Iran en 1953 et le Guatemala en 1954 constituent ses victoires les plus célèbres ; l’Indonésie, le Tibet, Cuba et les premières opérations au Vietnam révèlent l’étendue d’un système qui faisait de l’action clandestine l’un des instruments ordinaires de la puissance américaine. À Washington, la situation était d’autant plus exceptionnelle que son frère, John Foster Dulles, dirigeait simultanément la diplomatie américaine comme secrétaire d’État de Dwight Eisenhower. L’un parlait officiellement aux gouvernements pendant que l’autre agissait dans l’ombre. Derrière cette formidable concentration d’influence se trouvait une conviction propre aux premières années de la guerre froide : face à l’Union soviétique, il existait entre la diplomatie et la guerre un immense territoire gris où les États-Unis devaient apprendre à combattre sans déclarer la guerre. Allen Dulles en fut probablement le plus grand architecte. Et aussi l’un des hommes qui en révélèrent les dangers.
De l’OSS à la CIA : quand Washington découvre la guerre secrète
Allen Dulles naît en 1893 dans une famille qui semble avoir fait de la politique étrangère américaine une affaire presque domestique. Son grand-père John Watson Foster et son oncle Robert Lansing ont occupé des fonctions majeures dans la diplomatie américaine ; son frère aîné John Foster Dulles deviendra secrétaire d’État. Allen entre lui-même dans le service diplomatique en 1916. Mais c’est la Seconde Guerre mondiale qui révèle véritablement sa vocation.
En 1942, il rejoint l’Office of Strategic Services, l’OSS de William Donovan, ancêtre direct de la CIA. Installé à Berne, en Suisse neutre, Dulles se trouve au centre d’un extraordinaire carrefour d’espions, de diplomates, de militaires, d’hommes d’affaires et d’opposants allemands au nazisme. Il entretient des contacts avec des membres de la résistance allemande et participe, à la fin de la guerre, aux négociations secrètes de l’opération Sunrise qui conduisent à la reddition des forces allemandes en Italie du Nord avant la capitulation générale du Reich. L’expérience est fondatrice : Dulles découvre qu’un réseau personnel, quelques intermédiaires bien choisis et une négociation conduite loin des chancelleries peuvent parfois produire des effets stratégiques considérables.
L’Amérique elle-même hésite pourtant encore sur ce qu’elle veut faire de son renseignement. Truman dissout l’OSS en octobre 1945. Une partie de ses structures survit dans la Strategic Services Unit, puis apparaît le Central Intelligence Group en 1946. Le National Security Act du 26 juillet 1947 crée enfin la Central Intelligence Agency, opérationnelle à partir de septembre. La CIA n’est donc pas l’œuvre de Dulles : elle précède son arrivée. Mais les premières années de la guerre froide vont rapidement transformer sa mission. Les archives historiques de l’Agence montrent d’ailleurs que Frank Wisner et Dulles exerçaient déjà une influence considérable avant même que ce dernier n’en prenne officiellement la direction.
Car Washington découvre presque immédiatement que contenir l’Union soviétique ne peut se résumer à collecter des renseignements.
L’Italie constitue l’un des premiers laboratoires. Il faut ici rectifier une chronologie souvent simplifiée : les élections décisives ont lieu le 18 avril 1948, et non en 1947. Les États-Unis redoutent alors une victoire du Front démocratique populaire dominé par les communistes et les socialistes. Washington engage une importante campagne politique, économique et psychologique pour soutenir les forces anticommunistes, tandis que des opérations clandestines américaines interviennent dans la bataille électorale. La Démocratie chrétienne d’Alcide De Gasperi remporte finalement largement le scrutin.
L’expérience italienne est capitale parce qu’elle contribue à institutionnaliser ce qui était encore expérimental. En décembre 1947, la directive NSC 4-A avait confié à la CIA les opérations psychologiques clandestines destinées à contrer l’influence soviétique. En juin 1948, NSC 10/2 élargit considérablement le champ : propagande, guerre économique, sabotage, soutien aux mouvements clandestins, guérillas et forces anticommunistes peuvent désormais entrer dans l’arsenal secret américain, à condition que la responsabilité de Washington puisse être officiellement niée.
La France devient elle aussi un terrain majeur de cette confrontation. À partir de 1947, les grandes grèves, la puissance du Parti communiste français et l’influence de la CGT inquiètent Washington. Les Américains soutiennent alors les réseaux syndicaux anticommunistes, notamment à travers des organisations syndicales américaines et leurs relais européens. À Marseille, les enjeux prennent une dimension stratégique particulière : le port constitue une artère essentielle du commerce méditerranéen et bientôt de l’effort occidental en Indochine. Il serait toutefois trop simple d’écrire que la CIA aurait à elle seule « brisé les grèves françaises de 1949 » : les opérations américaines se mêlent à l’action du gouvernement français, aux divisions du mouvement syndical et aux réseaux anticommunistes locaux. C’est précisément ce qui caractérise la méthode naissante : intervenir suffisamment pour modifier un rapport de forces, mais pas assez ouvertement pour apparaître comme l’acteur principal.
Dans le même temps, les États-Unis récupèrent une partie du savoir-faire de renseignement allemand contre l’Union soviétique. Le cas le plus spectaculaire est celui du général Reinhard Gehlen, ancien responsable du renseignement militaire allemand sur le front de l’Est. À la fin de la guerre, Gehlen dissimule ses archives puis se livre aux Américains. Washington comprend rapidement l’intérêt de ses connaissances sur l’Armée rouge. Une organisation constituée autour de lui et comprenant de nombreux anciens membres des services allemands travaille d’abord sous tutelle du renseignement militaire américain. Là encore, la chronologie mérite d’être précisée : ce n’est pas la CIA qui « évacue l’appareil de renseignement nazi juste avant la fin de la guerre ». Gehlen se livre aux Américains en 1945 ; son organisation passe ensuite sous responsabilité de la CIA en 1949 et devient finalement l’un des noyaux du futur BND ouest-allemand. Cette coopération, efficace contre l’URSS mais moralement et opérationnellement problématique en raison du passé de certains recrutés et des infiltrations soviétiques, résume déjà les ambiguïtés de la guerre froide : l’ennemi d’hier peut devenir une source utile contre l’ennemi de demain.
Allen Dulles arrive donc dans une institution qui a déjà commencé sa transformation.
Il va lui donner une tout autre dimension.
Dulles, Hoover, Wisner, Bissell, Helms, Angleton : les « vaches sacrées » du renseignement américain
Il serait pourtant trompeur de raconter cette histoire comme celle d’un seul homme. L’Amérique des années 1950 et 1960 possède ses propres « vaches sacrées » du renseignement, personnages devenus presque intouchables à Washington parce qu’ils détiennent des secrets, contrôlent des réseaux et survivent aux administrations qui passent. Autour de Dulles apparaît ainsi une génération dont les méthodes et les rivalités façonneront durablement l’État de sécurité nationale américain.
Le plus puissant de tous ne travaille même pas à la CIA. J. Edgar Hoover règne sur le FBI depuis 1924 et y restera jusqu’à sa mort en 1972 : quarante-huit années à la tête d’une institution qu’il a largement façonnée à son image. Sous son autorité, le Bureau devient simultanément une police fédérale moderne et un gigantesque appareil de renseignement intérieur. L’anticommunisme lui fournit une légitimité politique considérable, tandis que les dossiers accumulés par le FBI et la connaissance intime qu’il possède de Washington renforcent son autonomie. COINTELPRO, lancé en 1956 contre le Parti communiste avant d’être étendu à d’autres organisations, illustrera ensuite les dérives possibles de cet empire intérieur : infiltrations, opérations de déstabilisation et tentatives de discrédit contre des mouvements parfois parfaitement légaux. Le FBI reconnaît aujourd’hui lui-même que certaines de ces pratiques allèrent trop loin.
À la CIA, Frank Wisner incarne la guerre politique. Ancien de l’OSS, patron de l’Office of Policy Coordination, il est l’un des principaux bâtisseurs de l’appareil clandestin chargé de mener propagande, subversion, soutien aux mouvements anticommunistes et opérations paramilitaires. Avant même l’arrivée de Dulles à la direction, Wisner dispose d’une autonomie et de moyens considérables. L’histoire officielle de la CIA reconnaît qu’à la fin des années 1940, lui et Dulles sont déjà devenus deux des personnages les plus influents de l’univers du renseignement américain.
Richard Bissell représente une autre espèce de grand professionnel du secret : le technocrate brillant devenu organisateur d’opérations clandestines. Il joue un rôle essentiel dans le programme U-2 puis succède à Wisner à la tête des opérations. C’est lui qui se trouve au cœur de la préparation de la baie des Cochons. Son intelligence et son audace sont largement reconnues ; l’échec cubain montrera également combien la sophistication intellectuelle ne protège pas contre les erreurs d’appréciation stratégique.
Richard Helms, plus discret, moins flamboyant, appartient lui aussi à cette aristocratie clandestine. Ancien de l’OSS, professionnel du renseignement avant tout, il traverse les purges et les changements d’administration avec une remarquable habileté. Il deviendra lui-même directeur de la CIA de 1966 à 1973. Là où Dulles incarne presque publiquement le gentleman espion, Helms cultive le secret comme une seconde nature.
Enfin, James Jesus Angleton règne sur le contre-espionnage. Dulles le nomme en 1954 à la tête du Counterintelligence Staff, poste qu’il conservera pendant vingt ans. Personnage d’une intelligence redoutable, passionné de poésie autant que de labyrinthes soviétiques, Angleton devient progressivement obsédé par la possibilité que le KGB ait infiltré la CIA. Sa proximité avec Dulles est exceptionnelle : une histoire interne de l’Agence rapporte qu’il le raccompagnait régulièrement chez lui, bénéficiant ainsi d’un accès personnel au directeur sans commune mesure avec sa position officielle dans l’organigramme. Après l’assassinat de Kennedy, il s’intéressera naturellement au passage de Lee Harvey Oswald en URSS et aux informations du transfuge soviétique Yuri Nosenko, qu’il soupçonnera longtemps d’être un agent de désinformation.
Dulles est donc moins un monarque solitaire que le centre d’une constellation.
Hoover contrôle le renseignement intérieur. Wisner construit la guerre politique. Bissell associe technologie et action clandestine. Helms incarne la continuité professionnelle. Angleton recherche les taupes. Dulles, lui, dispose d’un avantage supplémentaire : l’accès au sommet de l’État et une compréhension presque instinctive de la manière dont une opération secrète peut devenir un instrument de politique étrangère.
Iran, Guatemala, Vietnam, Indonésie : l’âge d’or des opérations clandestines
Dulles rejoint officiellement la CIA en 1951. Eisenhower le nomme Director of Central Intelligence en février 1953. Il devient le premier civil à occuper durablement cette fonction et restera à la tête de l’appareil jusqu’en novembre 1961, soit plus longtemps que tout autre directeur de la CIA depuis sa création.
Le contexte lui est extraordinairement favorable. Eisenhower veut contenir l’expansion soviétique sans engager les États-Unis dans une succession de guerres conventionnelles aussi coûteuses que la Corée. L’action clandestine offre une solution séduisante : elle paraît moins chère, plus souple et politiquement moins risquée qu’une intervention militaire ouverte. Dulles comprend immédiatement les possibilités de cette doctrine. Son frère John Foster dirige le département d’État. Les deux hommes ne « contrôlent » évidemment pas à eux seuls la politique extérieure américaine — Eisenhower reste le décideur — mais rarement deux frères auront occupé simultanément des positions aussi importantes dans l’appareil de puissance d’une grande nation.
L’Iran constitue le premier triomphe.
En 1951, le Premier ministre Mohammad Mossadegh nationalise l’Anglo-Iranian Oil Company. Le conflit avec Londres se double progressivement, à Washington, de la crainte de voir l’instabilité iranienne profiter au parti communiste Tudeh et, à terme, à l’Union soviétique. En août 1953, la CIA et le MI6 britannique conduisent l’opération TPAJAX, restée célèbre sous le nom d’Ajax. Propagande, financement de relais politiques, contacts militaires, mobilisation de réseaux dans les rues : après une première tentative qui échoue, Mossadegh est renversé et le shah Mohammad Reza Pahlavi consolide son pouvoir.
Pour la CIA, c’est une victoire spectaculaire. Et peut-être le début d’une dangereuse illusion.
Un gouvernement peut apparemment être renversé avec relativement peu d’hommes, d’argent et de moyens comparativement à une guerre. La CIA en tire la conviction que l’action clandestine peut produire des transformations géopolitiques majeures sans intervention militaire américaine directe. La propre littérature historique de l’Agence reconnaît que le succès iranien, puis celui du Guatemala, contribua à installer une certaine confiance excessive qui pèsera plus tard dans la baie des Cochons.
Le Guatemala confirme l’impression.
En 1954, le président Jacobo Árbenz poursuit une réforme agraire affectant notamment les immenses propriétés de la United Fruit Company. Washington considère parallèlement que son gouvernement laisse croître l’influence communiste. La CIA lance PBSUCCESS. Une petite force commandée par Carlos Castillo Armas pénètre au Guatemala depuis le Honduras. Militairement, elle n’est pas en mesure de conquérir le pays. Mais la CIA mène une remarquable opération de guerre psychologique : émissions radio, rumeurs, pressions diplomatiques et démonstrations aériennes contribuent à donner l’impression d’une force beaucoup plus importante et d’une intervention américaine potentiellement imminente. L’armée guatémaltèque refuse finalement de soutenir Árbenz, qui démissionne.
Deux opérations, deux gouvernements renversés.
La tentation de croire à une recette est immense.
Mais la CIA de Dulles ne travaille pas seulement au renversement des gouvernements.
Aux Philippines, le personnage central est Edward Lansdale, spécialiste américain de contre-insurrection, qui conseille Ramon Magsaysay dans la lutte contre l’insurrection Huk puis entretient avec lui une relation politique étroite. Magsaysay bat le président Elpidio Quirino lors de l’élection de 1953. Là encore, parler d’un « coup d’État de la CIA contre Quirino » serait inexact : il s’agit d’une élection, dans laquelle l’influence américaine, les conseils de Lansdale et l’environnement anticommuniste jouent un rôle important. Magsaysay devient ensuite l’une des vitrines asiatiques de la stratégie américaine de contre-insurrection.
Lansdale réapparaît presque immédiatement dans un autre théâtre appelé à devenir beaucoup plus tragique : le Vietnam.
Après Dien Bien Phu et les accords de Genève de 1954, Washington considère progressivement le Sud-Vietnam comme un verrou essentiel de l’endiguement en Asie. La Saigon Military Mission, dirigée par Lansdale, mène des opérations politiques et psychologiques tandis que les États-Unis soutiennent l’ascension de Ngo Dinh Diem. La CIA est déjà présente lorsque ce qui reste encore une conséquence de la décolonisation française commence à devenir une guerre américaine. Dulles ne connaîtra pas l’escalade massive de Johnson, mais une partie de l’infrastructure clandestine qui accompagnera l’engagement américain se met en place sous son règne.
L’Indonésie montre toutefois les limites du modèle.
En 1957-1958, Washington s’inquiète de l’évolution du président Sukarno, de la progression du Parti communiste indonésien et du rapprochement avec le bloc soviétique. La CIA soutient alors des militaires et mouvements rebelles sur les îles périphériques. Elle fournit des armes et des avions ; des appareils liés à l’Agence effectuent même des bombardements contre les forces gouvernementales. Le 18 mai 1958, le pilote américain Allen Pope est abattu et capturé, fournissant une preuve embarrassante de l’implication américaine. L’opération échoue à renverser Sukarno.
Dulles découvre alors une règle qu’il aurait peut-être dû davantage méditer : une opération clandestine cesse d’être clandestine lorsque l’adversaire capture votre pilote.
Mais pendant que la CIA apprend à renverser, soutenir ou déstabiliser des gouvernements, une autre révolution se produit dans le ciel.
Dulles comprend très tôt que la technologie peut modifier radicalement le renseignement. À partir de 1954, il soutient le développement par les Skunk Works de Lockheed d’un appareil extraordinaire : le U-2. Capable d’évoluer à environ 70 000 pieds, il doit photographier les installations militaires soviétiques depuis une altitude alors considérée comme inaccessible aux chasseurs et aux défenses antiaériennes. Les photographies obtenues donnent à Washington une connaissance sans précédent des capacités stratégiques soviétiques et contribuent notamment à réduire certaines estimations exagérées de la puissance militaire de Moscou.
La CIA n’est plus seulement une organisation d’espions.
Elle devient une puissance technologique.
Le succès dure jusqu’au 1er mai 1960, lorsque le U-2 de Francis Gary Powers est abattu au-dessus de l’Union soviétique. Khrouchtchev dispose du pilote, de l’épave et donc de la preuve. Washington nie d’abord avant d’être publiquement confondu. Le sommet de Paris prévu entre Eisenhower et Khrouchtchev en subit directement les conséquences.
Encore une fois, le renseignement produit de la puissance jusqu’au moment où le secret disparaît.
Tibet, MK-Ultra et baie des Cochons : lorsque la CIA découvre les limites de sa propre puissance
Le Tibet constitue une autre facette de cette guerre mondiale menée dans les marges.
À partir de la seconde moitié des années 1950, la CIA entraîne et soutient des résistants tibétains opposés au pouvoir chinois. Certains sont formés clandestinement hors du Tibet, notamment aux États-Unis, tandis que des opérations de ravitaillement sont organisées. Lorsque l’insurrection de Lhassa éclate en mars 1959, le dalaï-lama fuit le Tibet et atteint l’Inde à la fin du mois. Il est fréquent de résumer l’épisode en affirmant que « la CIA sauva le dalaï-lama ». La réalité est plus nuancée : l’Agence soutenait effectivement la résistance tibétaine et ses réseaux furent impliqués dans l’environnement clandestin entourant la fuite, mais le dalaï-lama quitta Lhassa avec son entourage tibétain et l’Inde de Nehru lui accorda l’asile.
L’épisode illustre néanmoins l’extraordinaire extension géographique de l’Agence de Dulles. En moins d’une décennie, ses opérations touchent l’Europe occidentale, l’Iran, l’Amérique centrale, l’Asie du Sud-Est, l’Indonésie, le Tibet, le Moyen-Orient et bientôt Cuba.
Mais derrière ces opérations spectaculaires existe une histoire beaucoup plus sombre.
En 1953 débute MK-Ultra, programme de recherches clandestines consacré aux techniques d’interrogatoire et à la modification du comportement. La peur américaine est alors nourrie par les récits de « lavage de cerveau » communiste, notamment après la guerre de Corée. Sous l’autorité de la CIA de Dulles, des expériences utilisent notamment le LSD et d’autres substances psychoactives. Certaines sont conduites sur des individus qui ignorent qu’ils participent à une expérimentation. Des décennies plus tard, les enquêtes du Congrès révéleront l’ampleur des violations éthiques. Une partie considérable des archives sera détruite en 1973 sur ordre du directeur Richard Helms, rendant impossible une reconstruction exhaustive du programme.
Avec MK-Ultra apparaît le versant le plus inquiétant de la culture clandestine façonnée pendant cette période : lorsque le secret devient lui-même un mode de gouvernement, les contrôles ordinaires peuvent s’effacer.
Et puis vient Cuba.
Après la révolution de 1959, Fidel Castro se rapproche progressivement de Moscou. Eisenhower autorise la CIA à préparer une opération destinée à provoquer son renversement. Des exilés cubains sont recrutés et entraînés. Lorsque Kennedy entre à la Maison-Blanche en janvier 1961, il hérite donc d’un plan déjà très avancé.
La baie des Cochons est souvent racontée comme l’échec personnel d’Allen Dulles. C’est trop simple.
La CIA porte une responsabilité considérable dans le fiasco. Elle surestime les chances de provoquer un soulèvement contre Castro, sous-estime la capacité des forces cubaines et construit une opération dont le succès dépend de conditions politiques et militaires extrêmement fragiles. Les enquêtes conduites après le désastre critiqueront sévèrement sa planification.
Mais Kennedy modifie également les conditions militaires dans lesquelles l’opération avait été pensée.
Craignant que l’implication américaine devienne trop visible, le président limite l’appui aérien et annule notamment une frappe prévue contre les forces aériennes cubaines à un moment critique. Les exilés de la Brigade 2506 débarqués dans la baie des Cochons se retrouvent rapidement isolés, tandis que l’aviation castriste peut encore intervenir. Cela ne signifie pas qu’un soutien aérien américain complet aurait nécessairement assuré le renversement de Castro : cette hypothèse demeure débattue et les faiblesses du plan étaient beaucoup plus profondes. Mais réduire l’épisode à « Dulles a conçu une opération qui a échoué » occulte la rupture entre le concept élaboré sous Eisenhower et les contraintes imposées par Kennedy.
Le fiasco résulte donc d’une combinaison particulièrement toxique : surestimation de la CIA, ambiguïtés politiques de la nouvelle administration et refus d’assumer ouvertement les moyens militaires qu’aurait exigés une opération dont Washington voulait simultanément nier la responsabilité.
C’est précisément le paradoxe de l’action clandestine poussé jusqu’à l’absurde.
Pour réussir, il aurait fallu intervenir davantage. Pour rester clandestin, il fallait intervenir moins. Kennedy choisit la seconde option. Castro choisit de gagner. En trois jours, l’affaire est terminée.
Kennedy assume publiquement la responsabilité de l’échec, mais l’heure des comptes commence à Washington. Allen Dulles quitte la direction de la CIA en novembre 1961, remplacé par John McCone. Le plus long règne de l’histoire de l’Agence s’achève sur son humiliation la plus spectaculaire.
Il existe une ironie historique presque parfaite dans cette chute. L’Iran et le Guatemala avaient convaincu une partie de la CIA qu’une poignée d’hommes travaillant dans l’ombre pouvait modifier l’histoire d’un pays.
Cuba lui rappelle qu’un peuple, une armée et un régime politique ne sont pas des pièces que l’on déplace indéfiniment sur un échiquier.
Kennedy, Dulles et Dallas : l’ombre qui ne disparaîtra jamais complètement
L’histoire aurait pu s’arrêter là. Elle ne le fit pas.
Le limogeage de Dulles après la baie des Cochons nourrit une hostilité durable entre l’ancien patron de la CIA et la Maison-Blanche Kennedy. Il convient cependant de distinguer ici les faits établis des reconstructions ultérieures. Les rapports entre Kennedy et Allen Dulles furent profondément dégradés après Cuba ; l’administration Kennedy voulut reprendre en main une CIA dont elle jugeait les opérations insuffisamment contrôlées. John Foster Dulles, lui, était mort en 1959, avant l’arrivée de Kennedy à la présidence : parler des « frères Dulles » haïssant ensemble le président Kennedy serait donc chronologiquement impossible. Mais il existe bien une opposition entre le système de politique étrangère incarné par les frères Dulles sous Eisenhower et une partie des ambitions de la nouvelle génération Kennedy.
À cette hostilité s’ajoutaient d’autres conflits avec les « barons » de l’appareil de sécurité. Robert Kennedy, devenu Attorney General, entretint notamment des relations exécrables avec J. Edgar Hoover. Les documents conservés par le FBI lui-même témoignent de ce « bad blood » et des affrontements sur les écoutes, les droits civiques, l’anticommunisme intérieur et l’autonomie du Bureau. Hoover avait dirigé le FBI bien avant l’arrivée des Kennedy et survivrait encore près de neuf ans à l’assassinat de JFK.
Puis survient le 22 novembre 1963. John Fitzgerald Kennedy est assassiné à Dallas.
Le président Lyndon Johnson crée quelques jours plus tard la commission chargée d’établir les circonstances de sa mort. Parmi ses sept membres figure un homme dont la présence ne cessera d’alimenter les interrogations : Allen Dulles, l’ancien directeur de la CIA que Kennedy avait évincé deux ans auparavant.
L’ironie est considérable.
L’homme qui avait dirigé pendant huit ans l’organisation clandestine la plus puissante des États-Unis se retrouve chargé d’enquêter sur l’assassinat du président qui l’avait congédié, alors même que Lee Harvey Oswald avait vécu en Union soviétique, fréquenté des milieux pro-castristes et s’était rendu quelques semaines auparavant à Mexico, où il avait cherché à entrer en contact avec les représentations soviétique et cubaine.
À partir de là naîtra l’une des plus grandes controverses de l’histoire américaine.
Les théories mettant en cause la CIA sont innombrables. Certaines évoquent directement Dulles ; d’autres des officiers ou anciens officiers de l’Agence, des exilés cubains anticastristes furieux de l’abandon de la baie des Cochons, des réseaux liés aux opérations contre Castro ou encore des relations clandestines entre la CIA et le crime organisé. Les révélations ultérieures sur les tentatives américaines d’assassinat de Fidel Castro — y compris les contacts entre la CIA et des figures de la Mafia — donneront à ces soupçons une matière historique réelle, sans pour autant démontrer un lien avec Dallas.
Un élément nourrit particulièrement la controverse : Dulles connaissait l’existence des projets de la CIA contre Castro, mais la Commission Warren n’en fut pas pleinement informée. Une enquête ultérieure du Congrès releva précisément que Dulles, contrairement vraisemblablement aux autres membres de la Commission, connaissait les opérations d’assassinat conçues pendant son passage à la tête de l’Agence. Des documents déclassifiés montrent également qu’il entretint pendant les travaux de la Commission des contacts avec son ancienne institution.
Ce fait est troublant. Il n’est pas une preuve de complicité dans l’assassinat. La distinction est essentielle.
La Commission Warren conclut en 1964 que Lee Harvey Oswald avait agi seul. Mais les interrogations ne disparaissent pas. Dans les années 1970, les révélations sur les opérations clandestines de la CIA, les complots contre Castro, COINTELPRO et d’autres abus de l’appareil de renseignement conduisent le Congrès à rouvrir une partie du dossier.
En 1979, le House Select Committee on Assassinations arrive à une conclusion plus complexe. Il considère, sur la base des éléments dont il disposait alors, que Kennedy fut « probablement » assassiné à la suite d’un complot, tout en étant incapable d’en identifier les autres participants. Surtout, le comité affirme explicitement n’avoir trouvé aucune preuve d’une implication institutionnelle de la CIA, du FBI ou du Secret Service. Il juge néanmoins que l’enquête initiale sur l’existence éventuelle d’un complot avait été insuffisante et que la CIA avait mal collecté et partagé certaines informations.
Il faut donc tenir simultanément deux réalités.
Les soupçons visant la CIA appartiennent légitimement à l’histoire de l’affaire Kennedy parce qu’ils reposent notamment sur des conflits politiques réels, des opérations secrètes réellement dissimulées à l’époque et des défaillances documentées dans la transmission des informations. Mais aucune preuve historique établie ne permet aujourd’hui d’affirmer que Dulles ou la CIA ont organisé l’assassinat de Kennedy.
Cette prudence n’interdit pas l’interrogation. Elle la rend simplement plus solide.
C’est précisément ce que Le Diplomate avait déjà abordé dans l’article de Roland Lombardi consacré au mythe Kennedy, « John Fitzgerald Kennedy, un grand président… Vraiment ? ». Au-delà de l’image glamour construite autour de JFK, le texte revenait sur les contradictions de sa présidence et sur la manière dont sa mort contribua à transformer un président au bilan discuté en véritable icône politique.
La question du pouvoir invisible américain réapparaissait sous une autre forme dans l’édito consacré à Richard Nixon, à partir du film d’Oliver Stone. Roland Lombardi y rappelait la métaphore de la « Bête » utilisée par Stone : un système où s’entremêlent institutions, argent, grandes entreprises, renseignement, médias et réseaux d’influence, auquel le cinéaste rattache sa lecture des traumatismes politiques américains des années 1960 et 1970. Il s’agit évidemment de la vision d’Oliver Stone, non d’un fait historique établi ; mais elle dit quelque chose de la méfiance née à cette époque envers ce qu’Eisenhower lui-même avait appelé le « complexe militaro-industriel ». « Avant Trump, cet autre président américain encore détesté : Richard Nixon »
L’affaire Dulles possède ainsi une dimension presque romanesque. Il bâtit la CIA moderne. Kennedy le congédie. Kennedy est assassiné deux ans plus tard. Et Lyndon Johnson rappelle Dulles pour enquêter sur sa mort…
Cela ne démontre rien. Mais cela suffisait amplement pour fabriquer un mystère américain qui, plus de soixante ans après Dallas, n’a jamais complètement disparu.
Allen Dulles, ou la naissance de l’État clandestin américain
Réduire Allen Dulles à un aventurier cynique serait pourtant manquer l’essentiel.
Il appartient à une génération américaine traumatisée successivement par la montée des totalitarismes, Pearl Harbor, la Seconde Guerre mondiale, l’expansion soviétique en Europe orientale, la victoire communiste en Chine, la bombe atomique soviétique et la guerre de Corée. Pour ces hommes, la guerre froide n’est pas une construction intellectuelle : elle ressemble au commencement possible d’une troisième guerre mondiale.
Dulles en tire une conclusion. Puisque l’affrontement direct entre les États-Unis et l’URSS pourrait conduire à l’apocalypse nucléaire, une partie de leur confrontation doit se dérouler ailleurs : dans les élections italiennes, les syndicats européens, les rues de Téhéran, les casernes du Guatemala, les montagnes tibétaines, les jungles indonésiennes, les laboratoires secrets et à vingt kilomètres d’altitude au-dessus de l’Union soviétique.
C’est probablement là son véritable héritage.
Avant lui, les États-Unis possédaient déjà des espions et pratiquaient déjà l’action clandestine. Sous sa direction, celle-ci devient l’un des instruments permanents de la stratégie globale américaine. La CIA qu’il laisse en 1961 dispose d’une culture opérationnelle, de réseaux internationaux, d’importants moyens financiers, de capacités technologiques et d’une relation institutionnelle avec la Maison-Blanche qui n’ont plus grand-chose à voir avec l’organisme encore hésitant créé en 1947.
C’est aussi à cette époque que naît l’image d’une CIA devenue, selon une formule qui fera florès, une sorte d’« État dans l’État ». L’expression est historiquement séduisante mais doit être maniée avec précaution. La CIA ne fut jamais juridiquement souveraine : le président demeurait au sommet de la chaîne de décision et Eisenhower mit progressivement en place des mécanismes destinés à examiner les grandes opérations clandestines. Pourtant, les documents aujourd’hui déclassifiés montrent combien l’autonomie pratique de l’Agence avait pu devenir considérable. Au début des années 1950, aucune autorité extérieure au directeur de la CIA et au président ne possédait encore un pouvoir permanent lui permettant d’ordonner, d’administrer ou d’arrêter directement ses opérations clandestines ; et même après la création des mécanismes de coordination sous Eisenhower, l’initiative demeurait largement entre les mains de l’Agence. Le secret, le cloisonnement des informations, la nécessité du déni plausible et l’expertise technique des opérationnels produisaient une asymétrie fondamentale : comment contrôler efficacement une opération dont ceux qui sont chargés de la contrôler ne connaissent parfois qu’une partie ? (Bureau de l’historien)
Cette autonomie s’inscrit en outre dans un phénomène américain beaucoup plus vaste : la constitution de ce qu’Eisenhower appellera, dans son discours d’adieu du 17 janvier 1961, le « complexe militaro-industriel ». L’ancien commandant suprême des forces alliées en Europe ne dénonçait évidemment pas l’existence d’une industrie de défense, qu’il jugeait indispensable dans la confrontation avec l’URSS ; il avertissait en revanche ses compatriotes contre l’acquisition d’une « influence injustifiée » par la combinaison d’un immense appareil militaire permanent et d’une industrie d’armement devenue considérable. Le paradoxe est saisissant : c’est précisément sous ses deux mandats que cette architecture de sécurité nationale avait pris une ampleur sans précédent, portée par la guerre froide, la dissuasion nucléaire, l’aéronautique, les missiles, le renseignement électronique et les programmes les plus secrets. (Bibliothèque présidentielle Eisenhower)
La CIA de Dulles se situe au cœur de cette nouvelle constellation sans pour autant se confondre avec elle. Les relations nouées autour du U-2 en donnent une illustration presque parfaite. Pour concevoir l’avion espion, l’Agence associe ses propres hommes à l’US Air Force, aux ingénieurs de Lockheed et à quelques-uns des scientifiques les plus brillants du pays. Richard Bissell coordonne un réseau où se croisent Kelly Johnson et les Skunk Works de Lockheed, Edwin Land de Polaroid, James Baker de Harvard, James Killian du MIT et les spécialistes militaires du renseignement aérien. La CIA contrôle le programme, l’Air Force y participe massivement et l’industrie privée fournit les technologies. Lorsque le successeur du U-2 doit être développé, la CIA attribue encore en 1959 à Lockheed le contrat du futur A-12 OXCART. Dans ces programmes, la frontière entre renseignement, armée, recherche scientifique et industrie devient extrêmement poreuse. (CIA)
Il ne faut pas pour autant imaginer une organisation unique et secrète où CIA, Pentagone et industriels auraient poursuivi exactement les mêmes intérêts. Ils furent aussi concurrents. L’histoire officielle du programme U-2 montre les rivalités entre l’Agence et l’US Air Force pour le contrôle des moyens de reconnaissance. C’est précisément ce qui rend le système plus intéressant qu’une théorie simpliste du complot : il ne repose pas nécessairement sur une direction occulte commune, mais sur une convergence d’intérêts entre institutions qui disposent chacune de leurs objectifs, de leurs budgets, de leurs réseaux et de leur culture. Le renseignement veut savoir. Les militaires veulent disposer de capacités supérieures. Les industriels veulent obtenir des contrats et développer des technologies. Les responsables politiques veulent préserver la supériorité stratégique américaine. Dans la confrontation avec l’URSS, ces intérêts différents peuvent converger suffisamment pour créer un appareil de puissance extraordinairement difficile à contrôler de l’extérieur.
Et le phénomène ne disparaît nullement avec 1960 ou avec le départ de Dulles. Il change de forme. Le contrôle présidentiel et interadministrations des opérations clandestines est renforcé à la fin de l’ère Eisenhower puis après la baie des Cochons ; le Special Group se réunit plus régulièrement, Kennedy demande au général Maxwell Taylor de revoir les capacités paramilitaires américaines et les grandes opérations sont davantage intégrées aux mécanismes de décision de la Maison-Blanche. Mais la coopération entre renseignement, Défense, recherche scientifique et industrie se poursuit et s’approfondit avec les satellites de reconnaissance, l’A-12, l’électronique, les systèmes spatiaux et bientôt l’immense appareil technologique de la guerre du Vietnam. L’État dans l’État n’est donc peut-être pas la meilleure définition juridique de la CIA ; il décrit en revanche assez bien le sentiment qu’a pu produire une institution disposant de ses propres avions, de ses propres réseaux, de budgets secrets, d’armées clandestines, de sociétés-écrans et de la capacité d’intervenir à des milliers de kilomètres du territoire américain sans que le public, et parfois une grande partie du pouvoir politique, connaisse immédiatement l’étendue de ses activités. (Bureau de l’historien)
Cette proximité entre pouvoir clandestin, puissance militaire, technologie et industrie permet également de mieux comprendre l’avertissement d’Eisenhower. Son discours de 1961 ne visait pas spécifiquement la CIA. Mais les deux phénomènes appartiennent au même moment historique : la naissance d’un appareil permanent de sécurité nationale dont la taille, les moyens et la continuité finissent par dépasser très largement les administrations présidentielles qui se succèdent. (Bibliothèque présidentielle Eisenhower)
Le bilan reste profondément contradictoire.
Le U-2 constitue une réussite technologique et stratégique remarquable. Certaines opérations de renseignement permettent aux dirigeants américains de mieux connaître leur adversaire et, paradoxalement, peuvent réduire le risque d’une guerre née d’une mauvaise estimation. Les réseaux occidentaux participent à la résistance à l’expansion soviétique. Mais les renversements iranien et guatémaltèque auront des conséquences politiques durables, les interventions clandestines contribueront parfois à déstabiliser les sociétés qu’elles prétendaient protéger, et MK-Ultra demeure l’un des exemples les plus sombres de ce que peut produire une institution secrète lorsqu’elle s’affranchit de garde-fous suffisants.
Surtout, Dulles laisse derrière lui une question qui n’a jamais vraiment quitté les démocraties.
Jusqu’où un État peut-il aller pour se défendre sans finir par contredire les principes qu’il affirme défendre ?
La guerre froide apporta une réponse pragmatique : très loin, pourvu que cela demeure secret.
Allen Dulles fut l’un des hommes qui poussèrent cette logique le plus loin. Il avait compris avant beaucoup d’autres que dans l’âge nucléaire, la puissance ne se mesurerait plus seulement au nombre de divisions, de porte-avions ou de bombardiers. Elle dépendrait aussi de la capacité à connaître les intentions de l’adversaire, influencer une société étrangère, soutenir clandestinement un allié, manipuler une information, pénétrer un gouvernement ou modifier un rapport de forces sans apparaître officiellement sur le champ de bataille.
Ce modèle survivra largement à son créateur.
Le Vietnam, le Laos, le Chili, l’Afghanistan, l’Amérique centrale et bien d’autres théâtres prolongeront ensuite, avec des fortunes diverses et parfois tragiques, cette conception de l’action clandestine. Mais lorsque Dulles meurt en 1969, l’institution qu’il avait dirigée est déjà devenue l’une des organisations les plus célèbres et les plus redoutées du monde.
Il n’avait pas créé la CIA. Il avait contribué à inventer ce que le monde allait désormais entendre par ces trois lettres.
#Renseignement, #CIA, #AllenDulles, #GuerreFroide, #ÉtatsUnis, #OpérationsClandestines, #PolitiqueÉtrangère, #Espionnage, #SécuritéNationale, #JohnFosterDulles, #BaieDesCochons, #MKUltra, #ComplexeMilitaroIndustriel, #FBI, #JEdgarHoover, #RichardBissell, #FrankWisner, #JamesAngleton, #RichardHelms, #Indonésie, #Vietnam, #Tibet, #Cuba, #FidelCastro, #Kennedy, #CommissionWarren, #AssassinatDeKennedy, #OpérationsPsychologiques, #RéseauxInternationaux, #InfluencePolitique, #HistoireAméricaine, #PolitiqueDeSécurité, #ÉtatClandestin, #PouvoirInvisible, #ConflitSoviétique, #StratégieGlobale
