ANALYSE – Bab el-Mandeb : Quand les Houthis tiennent l’Égypte et l’Arabie saoudite à la gorge

ANALYSE – Bab el-Mandeb : Quand les Houthis tiennent l’Égypte et l’Arabie saoudite à la gorge

lediplomate.media — imprimé le 26/09/2026
Réalisation Le Lab Le Diplo
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Par Olivier d’Auzon – Découvrez son dernier ouvrage chez Erick Bonnier : AFRIQUE 3.0

Face à la résurgence des attaques houthies, l’Égypte et l’Arabie saoudite scellent une entente tactique. Objectif : sauver le corridor de Bab el-Mandeb, artère vitale du commerce mondial et talon d’Achille de leurs économies respectives. Mais cette alliance de nécessité suffira-t-elle à contenir une menace qui, elle, ne faiblit pas ?

Un corridor sous haute tension

Depuis juillet 2026, les rebelles houthis, soutenus par Téhéran, ont rouvert un front que l’on croyait gelé. Frappes de drones et de missiles contre les villes du sud saoudien : Abha, Khamis Mushait, Jizan, Najran, attaques contre les installations d’Aramco, blocus maritime décrété contre les navires saoudiens : Riyad encaisse. Plus grave, les Houthis ont étendu leur emprise sur les voies maritimes, capturant des îles stratégiques à l’entrée sud de la mer Rouge, dont les îles Hanish, et resserrant leur étau sur le détroit de Bab el-Mandeb. Point de passage obligé vers le canal de Suez, ce goulet est devenu une arme entre leurs mains.

Conséquence immédiate : Riyad a dû fermer temporairement son pipeline Est-Ouest, artère vitale pour exporter son brut via la mer Rouge, après une attaque attribuée à des drones. Une décision lourde, qui prive le marché d’une partie de l’offre saoudienne déjà tendue.

Le canal de Suez, en convalescence fragile

Pour l’Égypte, la stabilité de ce corridor n’est pas une option. Après une longue période de détournements liés aux attaques en mer Rouge depuis fin 2023, le canal de Suez avait amorcé une reprise : au dernier trimestre 2025, les revenus ont progressé de 24,5 %, le trafic de 9 % et le tonnage de 24,2 %.

Sur l’exercice 2024-2025, les perturbations ont toutefois coûté environ 2 milliards de dollars de recettes au Caire, selon le ministère des Finances.

Depuis début 2026, plusieurs grands armateurs ont rétabli des services via Suez, et l’autorité du canal table sur une amélioration supplémentaire au second semestre. Mais les analystes avertissent : une nouvelle crise en mer Rouge, avec blocages ou assurances prohibitives, pourrait inverser cette tendance et renvoyer une partie du trafic vers le cap de Bonne-Espérance. Un scénario noir pour les devises égyptiennes et les projets d’investissement liés au canal.

Pourquoi un accord égypto-saoudien maintenant ?

L’entente entre Le Caire et Riyad répond à une double urgence. Sécuriser les flux énergétiques saoudiens, d’abord : avec le détroit d’Ormuz largement perturbé par la guerre régionale, la mer Rouge et le pipeline vers la Méditerranée sont devenus des exutoires critiques pour le brut saoudien. Préserver les revenus de transit égyptiens, ensuite : l’Égypte dépend du canal et des infrastructures connexes, comme le pipeline SUMED, pour des recettes en devises essentielles à son équilibre macroéconomique.

Dans ce contexte, la coordination politique, sécuritaire et de renseignement entre les deux pays vise à dissuader de nouvelles attaques houthies, protéger les navires et maintenir ouvertes les voies maritimes. Une coopération de circonstance, fondée sur un intérêt commun, mais qui ne dit rien sur les divergences de fond entre les deux capitales.

Scénarios de disruption et impacts possibles

Si les Houthis parvenaient à bloquer durablement Bab el-Mandeb ou à multiplier les attaques contre les navires, les conséquences seraient lourdes. Coûts logistiques en hausse, d’abord : allongement des trajets, primes d’assurance et fret plus chers pour les lignes Asie-Europe. Ralentissement du trafic à Suez, ensuite : retour partiel des détournements, érodant la reprise enregistrée en 2025-2026. Pression sur les marchés pétroliers, enfin : toute réduction de l’offre saoudienne ou perturbation des routes d’exportation se traduit rapidement par une volatilité des cours.

Pour l’heure, Le Caire et Riyad affichent une ligne commune : protéger la navigation, limiter l’escalade et éviter qu’une nouvelle crise ne vienne compromettre la fragile reprise du corridor mer Rouge–Suez.

Mais cette unité de façade masque une réalité plus trouble : ni l’Égypte ni l’Arabie saoudite ne disposent des moyens militaires nécessaires pour neutraliser seules la menace houthie. Leur alliance est défensive, non offensive. Et elle dépend, in fine, de la capacité ou de la volonté de Washington à contenir Téhéran et ses proxies.

Une alliance de circonstance, pas une stratégie

L’entente égypto-saoudienne est donc utile, mais fragile. Elle protège des intérêts immédiats sans répondre à la cause profonde de l’instabilité : l’ancrage des Houthis dans l’« Axe de la résistance » et leur capacité à transformer un détroit en levier de chantage permanent. Tant que cette question restera sans réponse, la mer Rouge demeurera ce qu’elle est devenue : un front ouvert, où chaque accalmie n’est qu’une parenthèse avant la prochaine tempête.

Sources principales

  • Egypt’s Sisi, Saudi Arabia’s crown prince move to protect Red Sea shipping route carrying 12% of global trade, Business Africa, 16 septembre 2026
  • WorldOil (Bloomberg), “Saudi Arabia halts energy operations after Houthi attacks”, 8 sept. 2026 :
  • Iran International, “Iran-backed Houthis attack Saudi cities and energy …”, 8 sept. 2026
  • AGBI, “How Houthi attacks widen risks beyond Saudi oilfields”, 9 sept. 2026

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Olivier d'Auzon

Olivier d’Auzon est consultant juriste auprès des Nations unies, de l’Union européenne et de la Banque mondiale. Il a notamment publié : Piraterie maritime d’aujourd’hui (VA Éditions), Et si l’Eurasie représentait « la nouvelle frontière » ? (VA Éditions), L’Inde face à son destin (Lavauzelle), ou encore La Revanche de Poutine (Erick Bonnier).

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