ANALYSE – Meloni absente à l’ONU : L’alliée de Trump refuse le face-à-face

ANALYSE – Meloni absente à l’ONU : L’alliée de Trump refuse le face-à-face

lediplomate.media — imprimé le 26/09/2026
Réalisation Le Lab Le Diplo
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Angélique Bouchard

Giorgia Meloni ne sera pas à New York cette semaine. Un responsable l’a confirmé à Fox News Digital. Pour la première fois depuis une quinzaine d’années — si l’on excepte la parenthèse sanitaire de 2020, où le débat s’était largement tenu à distance —, un chef du gouvernement italien manque le débat de haut niveau de l’Assemblée générale des Nations unies. La présidente du Conseil invoque un calendrier saturé : six sommets en trois semaines et demie, « plusieurs dossiers » à traiter à Rome. L’explication n’est pas fausse. Elle n’épuise pas le geste. L’absence épargne à Meloni et à Donald Trump une nouvelle confrontation en face à face, au terme d’une séquence où l’alliance la plus chaude du couple transatlantique s’est inversée en échange public d’humiliations.

Seule dirigeante européenne présente à l’investiture de Trump en 2025, reçue au Bureau ovale le 17 avril de la même année, Meloni était le visage que Washington pouvait montrer à l’Europe. En juin 2026, le président américain a déclaré qu’elle l’avait « supplié » de poser pour une photo au G7. Meloni a répondu que ni elle ni l’Italie ne mendient. Antonio Tajani a annulé un déplacement aux États-Unis. En juillet, à la veille du sommet de l’OTAN à Ankara, Trump a republié une photographie d’elle le regardant, assortie de la légende : « INJONCTION RESTRICTIVE NÉCESSAIRE. » Les deux se sont encore trouvés en Turquie, sans entretien bilatéral inscrit au programme, avec toutefois la possibilité de se croiser au dîner des dirigeants ou en séance plénière. Trump a accusé Rome de lui refuser pistes et bases pour l’Iran. L’Italie accueille encore près de 13 000 militaires américains. L’Assemblée générale, elle, s’ouvre sans Meloni.

Ce n’est pas un gel soudain. C’est une désescalade physique après une escalade verbale. En juin, l’injure et l’annulation de Miami. En juillet, on se voit encore à l’OTAN, sans se parler en tête-à-tête. En septembre, on ne se voit plus. Meloni ne peut pas rendre les bases ; elle ne veut plus la photo.

L’absence : quinze ans de présence, un calendrier et un évitement

Associated Medias le rappelle : la participation italienne au débat annuel était devenue une constante. Meloni rompt la série. Tajani, lui, sera à la tribune mercredi. Devant l’ANSA, le ministre des Affaires étrangères a tenu le langage que Rome réserve aux institutions : « Nous considérons les Nations unies comme l’instrument fondamental pour parvenir à la paix partout. Nous voulons un rôle plus fort des Nations unies, nous sommes présents dans de nombreuses initiatives et nous avons un candidat italien à la tête de la FAO. Il y a une grande attention du côté italien. »

Ce double langage est la vraie ligne italienne. À l’ONU, on sépare l’institution et l’homme : on envoie le ministre, on tient la FAO, on parle de paix. En juin, le même Tajani annulait le Forum Italie–États-Unis prévu à Miami les 21 et 22 juin, parce que « les paroles graves et offensantes du président Trump envers la présidente du Conseil Giorgia Meloni offensent toute l’Italie ». Présence multilatérale, distance bilatérale. Le calendrier saturé n’est pas un prétexte inventé. Il n’épuise pas le geste.

Interrogé par Fox News Digital sur l’absence de Meloni, un haut responsable de l’administration Trump a préféré parler des entretiens du président avec d’autres chefs d’État et de l’engagement avec les partenaires du Golfe sur l’Iran. Le propos est diplomatique. Il vaut aussi classement : Rome n’est plus, cette semaine, dans le cercle immédiat.

La 81ᵉ session s’ouvre le 22 septembre sous le thème « Restaurer la confiance, gérer la transformation : une ONU qui délivre pour tous ». Stéphane Dujarric, porte-parole de l’Organisation, a annoncé 73 chefs d’État, 45 chefs de gouvernement, 49 ministres, 11 vice-présidents et un prince héritier, environ mille demandes d’entretiens bilatéraux, cent soixante-huit événements. L’atmosphère au siège ? Il l’a dite d’un mot : « high stress ». Meloni n’y sera pas. Tajani y parlera. L’Italie reste présente. Le sommet politique, lui, a choisi de ne pas croiser Trump dans les couloirs de Manhattan — après l’avoir encore croisé, malgré tout, à Ankara.

De la photo du G7 à l’« injonction restrictive » d’Ankara

Le conflit n’est pas né sur l’East River. Il a éclaté après le G7, lorsque Trump a déclaré à La7 : « Elle voulait tellement une photo avec moi. Je ne l’aurais pas prise, mais j’ai eu pitié d’elle. Elle est probablement heureuse que je lui aie parlé. Je n’étais pas obligé de lui parler. »

Meloni a répondu par l’intermédiaire de Reuters. « Les déclarations de Donald Trump sont complètement inventées. Je suis franchement stupéfaite. Je ne sais pas pourquoi le président des États-Unis se comporte ainsi envers ses alliés : ce n’est d’ailleurs pas la première fois. » Puis la phrase devenue ligne officielle : « Il y a une chose dont il devrait se souvenir : ni moi ni l’Italie ne mendions jamais. » Elle ajoutait qu’il était « décevant qu’il ne montre pas la même détermination envers les ennemis de l’Occident et des États-Unis, dont il traite au contraire les dirigeants avec bien plus d’indulgence ».

Tajani, à un événement de Sky TG24, a choisi la litote atlantiste : « Les déclarations de Trump contre Meloni parlent d’elles-mêmes. Nous sommes convaincus que les relations transatlantiques vont bien au-delà des déclarations individuelles. » Le même jour, il annulait Miami. Rubio devait y prendre la parole le lundi. Le ministre italien n’y est pas allé.

Fox le note ailleurs : les brouilles personnelles de Trump, de l’Italie à Israël, montrent combien sa politique étrangère est affaire de personnes autant que de dossiers. La photographie du G7 n’est pas un accident de communication. C’est la méthode : l’allié est traité comme un courtisan, la pitié remplace le protocole, la vérité sociale tient lieu de communiqué. L’annulation du forum de Miami — affaires, investissement, science et innovation — le confirme. L’humiliation n’a pas seulement brisé le cérémonial ; elle a fermé un canal commercial au moment même où Trump se flattait encore, face à Meloni, de négocier des accords de commerce. Quand Tajani décommande les 21 et 22 juin, ce n’est pas seulement l’honneur de la présidente du Conseil qu’il dit défendre. C’est l’idée qu’on puisse encore séparer les affaires de l’affront.

Le 7 juillet, à la veille du sommet de l’OTAN en Turquie, Trump a relancé. Dimanche, sur Truth Social, une photographie de Meloni le regardant, et la légende en capitales : « INJONCTION RESTRICTIVE NÉCESSAIRE. » Fox titre sans détour : le président « taquine » Meloni d’une nouvelle salve alors que le sommet met les alliés face à face. Trump a atterri à Ankara le mardi, accueilli par Recep Tayyip Erdogan ; Meloni y était aussi. Aucune rencontre bilatérale n’était inscrite. Ils pouvaient néanmoins se frôler au dîner des dirigeants, en plénière, dans les réunions de chefs d’État — assez près pour que l’affront reste public, assez loin pour qu’il n’y ait plus de tête-à-tête. Le porte-parole de Meloni a refusé de commenter. La Maison Blanche non plus.

Le fond n’était pas la photographie. C’était l’Iran. Meloni s’était opposée à l’action militaire américaine et avait jugé « inacceptable » la critique trumpienne du pape Léon XIV. Trump a écrit en juin qu’elle « s’en sort mal en Italie quant à son niveau de popularité, peut-être parce qu’elle a refusé les États-Unis d’Amérique, un pays qui aime et protège vraiment l’Italie, lorsqu’il s’est agi d’empêcher l’Iran d’obtenir ou de développer une arme nucléaire (mais l’OTAN aussi, d’ailleurs !) ». Il lui reprochait de n’avoir pas laissé les forces américaines utiliser « pistes d’atterrissage et pistes » italiennes : « un grand inconvénient logistique ». Il a parlé d’un manque de « courage ».

Le dossier militaire donne à la phrase son poids. Fin 2025, selon le Defense Manpower Data Center, près de 13 000 militaires américains d’active étaient stationnés en Italie — Vicence, Aviano, Naples, Sicile —, répartis sur six bases, l’un des plus grands dispositifs américains en Europe. Meloni a dit qu’elle ne soutiendrait aucun effort visant à réduire cette présence, au moment même où Trump poussait à repositionner les forces en Europe. Depuis le Bureau ovale, il a déclaré qu’il « devrait probablement » peser un retrait en Italie aussi : « Pourquoi pas ? L’Italie ne nous a été d’aucune aide, et l’Espagne a été horrible. » Le détroit d’Ormuz, a-t-il ajouté, les Européens l’utilisent ; « nous, non. Nous n’en avons pas besoin. Nous avons beaucoup de pétrole. »

L’asymétrie commande la suite. Meloni a besoin des 13 000 hommes et du parapluie américain ; elle ne peut pas « rendre » Vicence ou Aviano sans ouvrir une crise de sécurité intérieure et atlantique. Trump a besoin des pistes pour l’Iran ; il peut menacer un retrait, comme il l’a fait pour les 5 000 soldats d’Allemagne, sans que Rome puisse répondre par une rupture. Chacun tient l’autre. L’absence à l’ONU est le geste de celle qui ne peut pas céder les bases et ne veut plus la photo — le seul levier qui reste lorsqu’un allié transforme l’humiliation en méthode.

Entre les deux, Rubio a été envoyé comme réparateur. En mai 2026, le secrétaire d’État devait se rendre au Vatican et à Rome : cardinal Pietro Parolin, ministres italiens des Affaires étrangères et de la Défense, éventuellement Meloni. Le Pentagone venait d’annoncer le retrait d’Allemagne. Trump attaquait Léon XIV sur Truth Social : « faible sur le crime », « terrible pour la politique étrangère », « arrête de céder à la gauche radicale ». Le pape avait dit n’avoir « aucune crainte de l’administration Trump », puis : « Je n’entrerai pas dans le débat. » Rubio et JD Vance avaient assisté à la messe d’inauguration de Léon XIV et l’avaient rencontré en privé dès mai 2025. Trump, dans son discours sur l’état de l’Union, avait loué Rubio au point de plaisanter qu’il pourrait le licencier pour être « trop apprécié ». La médiation existe. L’absence à l’ONU, après le face-à-face contraint d’Ankara, dit qu’elle n’a pas refermé la plaie.

New York sans Meloni : l’oreille de l’Amérique se mesure ailleurs

Plus de cent présidents et premiers ministres descendent sur Manhattan. L’ordre du jour est saturé : guerre entre les États-Unis et l’Iran entrée dans son septième mois, Houthis en mer Rouge, Ukraine, tensions israélo-palestiniennes, Soudan, climat, intelligence artificielle. Masoud Pezeshkian, Volodymyr Zelensky, Benyamin Netanyahou, Sergueï Lavrov sont attendus. Reuters, le 18 septembre, notait que les alliés européens et asiatiques avaient largement résisté aux appels américains à s’impliquer plus directement contre Téhéran, et que la guerre prolongée avait tendu les relations de Washington avec certains partenaires. Meloni est l’illustration italienne de cette résistance. Son absence la rend visible sans discours.

Sous les cortèges se joue une autre compétition : capter l’attention des États-Unis. Frank Ahrens, directeur de BGR Analytics, le dit à Fox News Digital : « C’est leur moment pour s’emparer d’une part de l’esprit américain, c’est sûr. » L’indice BGR 2026 classe cent quatre-vingt-dix-sept pays selon leur empreinte aux États-Unis — économie, culture, diplomatie, institutions, géopolitique, réseaux sociaux. Le Japon est premier pour la troisième année, devant l’Allemagne, le Canada, le Royaume-Uni et la Corée du Sud. Le sentiment en ligne pèse 20 % de l’indice, juste derrière l’empreinte culturelle (24 %). Les liens institutionnels et l’orientation vers l’extérieur comptent 16 % chacun ; le nœud géopolitique, 10 % ; la taille économique, 8 % ; le lobbying à Washington, 6 %.

Ahrens : « Nous avons examiné 4 900 milliards de données sur une année entière, parce que nous savons qu’une campagne sur les réseaux peut vraiment déplacer la perception d’un pays aux États-Unis. » Bahreïn a grimpé de vingt-deux places (97ᵉ en 2024, 75ᵉ en 2026) grâce au sentiment en ligne, à un siège tournant au Conseil de sécurité, à une Coupe du Golfe et à une escale du USS Nimitz. La Géorgie a chuté de trente et un rangs (73ᵉ à 104ᵉ), sur fond de troubles et d’arrestations de journalistes. L’« effet Freddy » — un supporter allemand dont les récits de voyage aux États-Unis ont circulé — a coïncidé avec une hausse de 13 % du sentiment favorable à l’Allemagne en trois semaines. BGR y voit une part substantielle de la réaction suscitée par ces publications, sans établir de manière indépendante qu’il en soit la cause unique. Ahrens en tire une leçon plus large : on ne « reverse engineer » pas un Freddy. Ce que l’épisode montre, c’est qu’une parole authentique perce encore. Et il prévient : faire du bruit n’est pas exercer une influence. « Pour rester sur le radar, il faut de vraies réalisations. »

L’ironie diplomatique est cruelle. L’Allemagne gagne des points d’image grâce à un supporter de football. L’Italie, six bases et 13 000 hommes, perd le face-à-face avec l’homme qui, un an plus tôt, l’avait reçue comme seule Européenne à l’investiture. L’Italie n’est pas citée en tête de l’indice dans le corpus. Elle n’avait pas besoin d’un récit viral. Elle avait l’oreille personnelle du président. L’Assemblée générale de 2026 montre l’inverse : l’alliée qui avait cette oreille a choisi de ne pas entrer dans la salle. Tajani parlera. Meloni gérera les dossiers à Rome. Trump rencontrera d’autres chefs d’État. La part d’attention italienne, cette semaine, passe par l’absence autant que par la tribune — après un sommet de l’OTAN où l’on s’était encore vu sans se parler en tête-à-tête.

*

* *

Meloni ne boycotte pas l’ONU par doctrine. Elle évite un homme. Quinze ans de présence italienne au débat de haut niveau s’arrêtent sur un calendrier — et sur une photographie dont Trump a fait une humiliation au G7, une « injonction restrictive » à la veille d’Ankara, un refus de pistes pour l’Iran, la défense d’un pape américain traité de « terrible ». « Ni moi ni l’Italie ne mendions jamais. » La phrase tient. Les 13 000 soldats tiennent. Meloni a même dit qu’elle ne soutiendrait aucun retrait. L’alliance, elle, a basculé du registre de l’investiture à celui du dîner de l’OTAN sans bilatérale, puis de l’Assemblée générale sans la présidente du Conseil.

New York mesurera cette semaine qui a l’oreille de l’Amérique : le Japon, l’Allemagne, le Canada, selon BGR ; le Golfe et l’Iran, selon la Maison Blanche. L’Italie mesurera ce qu’il reste d’une amitié affichée lorsque le président des États-Unis dit avoir eu « pitié » de sa principale alliée européenne, puis poste qu’il lui faudrait une ordonnance d’éloignement. Tajani ira à la tribune. Meloni restera à Rome. Ce n’est pas un détail de protocole. C’est le prix, pour l’instant, d’avoir dit non sur l’Iran sans cesser d’héberger l’armée américaine — et d’avoir croisé Trump à Ankara assez près pour ne plus vouloir le croiser à Manhattan.


#Politique, #ONU, #Italie, #ÉtatsUnis, #GiorgiaMeloni, #DonaldTrump, #Diplomatie, #ConflitDiplomatique, #AssembléeGénéraleONU, #RelationsTransatlantiques, #AffairesÉtrangères, #ItalieÉtatsUnis, #GouvernementItalien, #AntonioTajani, #BasesMilitaires, #Iran, #OTAN, #PolitiqueÉtrangère, #G7, #InjonctionRestrictive, #Vatican, #PapeLéonXIV, #Rubio, #BGRAnalytics, #IndiceBGR, #ConflitTransatlantique

Angélique Bouchard

Angélique Bouchard

Diplômée de la Business School de La Rochelle (Excelia - Bachelor Communication et Stratégies Digitales) et du CELSA - Sorbonne Université, Angélique Bouchard, 25 ans, est titulaire d’un Master 2 de recherche, spécialisation « Géopolitique des médias ». Elle est journaliste indépendante et travaille pour de nombreux médias. Elle est en charge des grands entretiens pour Le Dialogue.

▼ Lire la biographie complète
Retour en haut