ANALYSE – Des guerres sans buts ni stratégies

ANALYSE – Des guerres sans buts ni stratégies

lediplomate.media — imprimé le 28/08/2026
Des guerres sans buts ni stratégies
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Olivier Dujardin

Au Moyen-Orient comme en Ukraine, deux conflits s’enlisent sous nos yeux sans qu’on parvienne encore à en saisir la logique. D’un côté, une Russie qui continue de grignoter quelques kilomètres carrés sans réelle valeur stratégique. De l’autre, des États-Unis contraints de ralentir leur effort de guerre faute de munitions, sans être parvenus à atteindre un objectif aussi flou que mouvant et qui semble désormais se réduire au simple retour à la situation d’avant-guerre. Dans les deux cas, une question s’impose : à quoi bon continuer ?

On se limite ici à la seule rationalité militaire sur la base des éléments connus, le reste relève d’autres logiques, politiques ou symboliques, qui ne sont pas notre sujet.

Ukraine : une guerre qui ne mène nulle part

Pourquoi ce conflit se poursuit-il encore ? Du côté russe, ni le renversement du régime de Kiev ni l’installation d’un pouvoir pro-russe ne sont aujourd’hui envisageables. L’Ukraine s’est durablement détachée de la Russie : elle ne sera ni neutre ni satellite de Moscou, deux objectifs désormais hors de portée même si Moscou arrivait à conquérir tout l’est de l’Ukraine jusqu’au Dniepr. Une neutralisation militaire du pays supposerait une capitulation pure et simple, pas totalement impossible si jamais l’Ukraine venait à manquer de trop de soldats ou que la Russie puisse gagner une supériorité aérienne suffisante mais cette hypothèse est très difficile à prévoir et n’apparaît pas forcément probable compte tenu du soutien occidental persistant. Quant au seul objectif encore accessible — la non-adhésion de l’Ukraine à l’OTAN — il a déjà été entériné par Washington.

Que peut donc encore espérer le pouvoir russe de la poursuite des combats ? Conquérir le Donbass dans son intégralité pour le “principe” ? Au-delà de quelques milliers de kilomètres carrés dévastés et vidés de leurs habitants, il n’y a plus grand-chose de stratégique à y récupérer. Moscou peut déjà revendiquer une forme de victoire : avoir conquis environ 20 % du territoire ukrainien et surtout avoir tenu tête à une coalition regroupant une bonne partie des pays les plus riches du monde. Mais depuis le début de l’année 2026, les frappes ukrainiennes en profondeur se sont considérablement intensifiées, mettant à mal les infrastructures russes, notamment énergétiques et logistiques. Plus le temps passe, plus la guerre coûte cher à la Russie, sans qu’aucun gain stratégique visible ne vienne justifier cette facture croissante.

Côté ukrainien, la situation n’est guère meilleure. La seule logique qui semble subsister est de faire payer à la Russie le prix fort, tout en reculant le moins possible en semblant ne pas voir qu’elle en paye également le prix fort. Aucun espoir réaliste de reconquête territoriale, un pays exsangue qui ne survit que grâce à l’aide européenne et qui aurait déjà perdu entre 25 et 30 % de sa population dont une majorité a trouvé refuge à l’étranger.

Sur le terrain, chaque camp s’attaque méthodiquement aux infrastructures vitales de l’autre. Les Ukrainiens frappent les raffineries, les dépôts de carburant, les usines et les circuits logistiques russes, s’en prennent aux navires en mer Noire et en mer d’Azov, détruisent les stations électriques de Crimée et coupent les axes routiers qui l’alimentent. En retour, les Russes démantèlent systématiquement l’industrie de défense ukrainienne, ciblent le réseau ferroviaire en détruisant les locomotives, s’attaquent aux stations-service, aux ponts, aux ports — au point de quasiment paralyser le trafic maritime ukrainien — et continuent de viser les axes logistiques, malgré les filets de protection censés les couvrir.

C’est un jeu d’épuisement mutuel, sans perspective ni horizon de cessez-le-feu, pendant que les morts continuent de s’accumuler. Or l’histoire enseigne que ce type de guerre d’usure, si elle produit bien des effets économiques, débouche rarement sur une victoire stratégique décisive. Les États-Unis en font eux-mêmes l’expérience en Iran. Si la puissance combinée de l’armée américaine et de l’armée israélienne échoue à obtenir un résultat clair, comment espérer que la Russie l’emporte face à une Ukraine maintenue sous perfusion européenne ou que l’Ukraine l’emporte face à la Russie ?

L’objectif ukrainien se situe peut-être ailleurs : payer par le sang le prix de son intégration européenne. Une intégration qui pourrait s’avérer coûteuse pour l’Europe elle-même, tant la facture de la reconstruction et de l’accueil de l’Ukraine dans l’Union risque d’être lourde pour des économies déjà fragilisées par des niveaux d’endettement élevés.

Militairement, la Russie a gagné, mais elle est en train de perdre sa victoire. L’Ukraine, elle, a perdu mais elle est peut-être en train de “gagner” sa défaite ce qui restera un maigre lot de consolation.

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Iran contre États-Unis : une dissuasion mutuelle sans issue

Là encore, on est loin des ambitions initiales. Oubliée, la chute du régime iranien. Oubliée, la démilitarisation du pays. Le programme nucléaire iranien reste actif dans les discours, maintenu en vie notamment par le lobbying israélien, sans que plus personne ne croie sérieusement que Washington puisse y faire quoi que ce soit. Le seul objectif encore affiché semble être la réouverture du détroit d’Ormuz qui était pourtant déjà ouvert avant le début du conflit. Et pour l’instant, le seul développement notable reste ironiquement un blocage ciblé, par les Houthis, du détroit de Bab-el-Mandeb pour les navires saoudiens.

Les États-Unis et Israël ont certes fait une démonstration de force spectaculaire, frappant durement le territoire iranien. Mais après ? L’Iran encaisse, s’appuie sur des infrastructures militaires largement enterrées depuis longtemps pour préserver l’essentiel de ses capacités et riposte en frappant les bases américaines de la région. Le coût de ces frappes est élevé pour les Américains : bases lourdement endommagées, stocks de munitions offensives et défensives consommés à un rythme insoutenable au point que, fin juillet 2026, les États-Unis ont dû ralentir leurs opérations et rationner l’usage de leurs missiles Patriot, acceptant que certains objectifs potentiels des Iraniens deviennent secondaires à défendre. Un renversement de situation pour le moins gênant pour la première armée du monde.

Pourquoi, alors, continuer ? Sans doute pour ne pas avoir à admettre que l’Iran a tenu bon ce qui, compte tenu du rapport de forces initial, équivaut déjà à une victoire pour Téhéran. Pour les États-Unis, c’est l’échec de la force brute et pour l’Iran, c’est la victoire de la résistance.

Il est toujours plus facile de commencer une guerre que de l’arrêter

Lancer une offensive peut se décider unilatéralement. L’arrêter exige d’être au moins deux.

La Russie ne peut plus espérer de gain stratégique substantiel en poursuivant les combats : le Donbass est devenu un objectif davantage symbolique que réellement utile. Depuis début 2026, le coût du conflit s’est fortement alourdi pour Moscou, qui aurait rationnellement dû y mettre fin dès la fin 2025, tant le rapport entre les gains espérés et les coûts engagés est devenu défavorable. Le constat est similaire côté ukrainien, même si les difficultés y sont davantage dissimulées. Les deux camps semblent aujourd’hui prisonniers de leur propre discours et, peut-être, de l’ego de leurs dirigeants alors même qu’aucun des deux n’a rationnellement intérêt à poursuivre les hostilités.

Côté américain, la situation est plus inconfortable encore : l’intervention militaire a dégradé la situation régionale au lieu de l’améliorer, laissant Washington coincé entre la perspective d’un échec stratégique et la volonté de rétablir a minima la situation d’avant-guerre, pour pouvoir revendiquer une victoire de façade. Côté iranien, ce conflit imposé aura finalement permis de démontrer une solidité de régime bien supérieure à ce que Washington anticipait et de rendre tangible sa capacité d’influence sur la région. Paradoxalement, cette guerre permet à l’Iran d’afficher sa puissance, alors même qu’il en ressortira militairement affaibli.

Ces deux conflits rappellent une évidence : la puissance brute, sans stratégie claire, ne produit aucune victoire durable. Au bout du compte, il n’y a que des perdants humains et économiques sans même parler du coût écologique monstrueux de ces guerres où des millions de tonnes d’hydrocarbures partent en fumée, au mieux, dans l’indifférence générale, voire avec satisfaction selon chez qui cela brûle. Malgré tout, tous les protagonistes ont les moyens de continuer la guerre. Aucune des actions menées n’est, dans ces conflits, suffisamment décisive pour briser le cycle adaptation/réaction de l’adversaire, ce qui prolonge d’autant les guerres. Ce qui fait un grand chef de guerre n’est pas seulement sa capacité à gagner des batailles mais aussi à savoir s’arrêter à temps.

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Olivier Dujardin

Olivier Dujardin

Olivier Dujardin possède plus de 25 ans d’expérience dans la guerre électronique, le traitement des signaux radar et l’analyse des systèmes d’armes. Après avoir exercé des fonctions opérationnelles dans ces domaines, il a occupé des postes d’expert technique en renseignement d’origine électromagnétique (ROEM). Auteur de nombreux articles publiés au CF2R sur le renseignement, les systèmes d’armes et les opérations militaires, il intervient aujourd’hui comme expert indépendant auprès de l’industrie de défense et des institutions.

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