TRIBUNE – La mémoire vive – Expérience sensorielle de l’amnésie ou comment la mémoire nous construit

TRIBUNE – La mémoire vive – Expérience sensorielle de l’amnésie ou comment la mémoire nous construit

lediplomate.media — imprimé le 28/08/2026
La mémoire vive
Photo Hagay Sobol

Par Hagay Sobol

Et si, face à la saturation du présent, la seule résistance consistait à apprendre à questionner ?

«…l’appartement devenait plus petit chaque jour… et le soleil n’y entrait plus. » – Boris Vian, L’Écume des jours

Ce matin, je me suis éveillé vierge de toute mémoire, dans une petite pièce aux murs blancs, avec pour seules lucarnes des écrans. Le mobilier est sommaire, impersonnel. Sur une étagère grêle reposent quelques rares ouvrages.

Il fait froid.

Où suis-je ? Qui suis-je ?

Je ne me souviens que de mon nom.

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Suspendu dans le temps et l’espace, je n’ai aucun repère. Aucun miroir, aucun souvenir. Figé dans un présent immobile, je m’observe, cherchant un indice dans mes gestes, dans la sensation de mon propre corps, pour savoir si je suis encore en train de rêver.

Seule source de mouvement, le cristal liquide déverse son flot d’images et de sons : inflation, chômage, violence, guerres, réchauffement climatique, prix de l’essence… Puis, sans transition, surgissent des paysages paradisiaques pour les prochaines vacances.

Les voix se succèdent, se chevauchent parfois, sans jamais se répondre. Une image chasse l’autre avant même d’avoir pris sens. La lumière bleue accroche le regard, mais ne retient rien.
Tout semble urgent, mais rien ne s’inscrit.

Quel est le sens de ce flux continu ? De qui parle-t-il, et à qui ?

Je sens monter en moi une tension encore contenue. Comme si quelque chose résistait, sans pouvoir encore se formuler. Les cibles désignées, les oppositions tranchées, les raccourcis incessants dessinent un monde étriqué, refermé sur lui-même, où la diversité semble n’être que celle des formes de rejet.

Je n’en sais toujours pas plus sur moi-même.

Photo Hagay Sobol

Dois-je me définir à partir de ce qu’il m’est donné à voir, ou bien partir à la recherche de la moindre bribe de ce qui me manque ?

Je détourne les yeux des écrans. Leur lumière persiste un instant sous mes paupières. Mon regard se porte sur la frêle bibliothèque.

A mesure que j’avance, la température se réchauffe et l’odeur des livres m’enrobe.

Parmi les rares ouvrages, un atlas géographique.

Photo Hagay Sobol

Je l’ouvre.

Le papier rugueux crisse sous mes doigts. Les cartes s’étalent, silencieuses. Le monde, soudain, retrouve une ampleur inattendue. Certains lieux omniprésents à l’écran y apparaissent presque insignifiants, tandis que d’autres, immenses, semblent n’avoir jamais été nommés.

Pourquoi ce décalage ? Pourquoi ces absences ?

Soudain, ce n’est plus un trouble. C’est la colère.

Je repose l’atlas et saisis un petit opuscule aux caractères étranges.

Il raconte l’histoire d’un peuple opprimé, aspirant à sa libération. Un peuple qui a tout oublié, sauf ses noms de famille et sa manière de se vêtir.

Je prononce mon nom à voix basse. Il résonne étrangement dans la pièce, comme s’il n’était pas encore tout à fait le mien.

De quoi est-il porteur ?


Il me désigne, mais surtout il m’inscrit dans une lignée. Il suppose une transmission, un lien invisible vers ce qui précède et possiblement vers ce qui suivra, vers d’autres horizons.

Et l’habit ?


Peut-être n’est-il pas seulement ce que l’on porte, mais ce que l’on donne à voir : une manière de se tenir, d’agir, d’habiter le monde.

Nom et habit, deux traces visibles de quelque chose qui les dépasse.

Plus loin, le texte évoque quatre figures : le sage, l’impie, le simple, et celui qui ne sait pas questionner.

Parmi eux, lequel suis-je ?

Sans doute un peu tous, successivement.


À mon réveil, j’étais le simple, découvrant un monde sans passé. Puis, face aux contradictions, une forme de révolte m’a gagné – moins un refus qu’un besoin irrépressible de comprendre.

Alors j’ai commencé à questionner.

Peut-être est-ce là une voie vers la sagesse – non comme un état, mais comme une vigilance.

Je n’ai pas encore de réponse.

Mais ce texte, ouvert, plus interrogatif qu’affirmatif, agit en moi comme une respiration nouvelle. Il m’enjoint moins à conclure qu’à chercher. 

Peu à peu, des fragments émergent : une odeur fugace, une lumière, un geste oublié. Les murs cessent d’être uniformes ; des nuances apparaissent. L’espace se dilate.

Était-ce une amnésie choisie pour échapper à la violence du monde, ou un enfermement imposé dont je n’aurais pas eu conscience ?

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Je l’ignore encore.

Mais une certitude se dessine, fragile et essentielle : tout commence par une question.

La question ouvre le champ des possibles, là où la réponse, trop vite adoptée, enferme – occultant ce qui n’a pas encore été exploré.

Je me sens comme délesté du poids des certitudes imposées – au moins en partie.

C’est alors qu’une porte s’entrouvre, là où il n’y avait rien quelques instants auparavant.

Je suis sur le seuil…

Photo Hagay Sobol

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Hagay Sobol

Hagay Sobol

Hagay Sobol, Professeur de Médecine est également spécialiste du Moyen-Orient et des questions de terrorisme. A ce titre, il a été auditionné par la commission d’enquête parlementaire de l’Assemblée Nationale sur les individus et les filières djihadistes. Ancien élu PS et secrétaire fédéral chargé des coopérations en Méditerranée. Il est Président d’honneur du Centre Culturel Edmond Fleg de Marseille, il milite pour le dialogue interculturel depuis de nombreuses années à travers le collectif « Tous Enfants d’Abraham ».

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