RENSEIGNEMENT – Israël espionne-t-il les États-Unis ? L’histoire secrète d’une alliance sous surveillance

RENSEIGNEMENT – Israël espionne-t-il les États-Unis ? L’histoire secrète d’une alliance sous surveillance

lediplomate.media — imprimé le 28/08/2026
Israël espionne-t-il les États-Unis
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Une alerte inhabituelle au sein du renseignement américain

Au début du mois de juin, l’Agence américaine de renseignement de la défense aurait diffusé une note interne de sept pages ordonnant de porter au niveau « critique » les mesures de vigilance concernant Israël. L’information, attribuée à deux responsables du renseignement et à un ancien fonctionnaire américain, suggère que Washington redoute une intensification des activités israéliennes destinées à connaître les intentions réelles de l’administration Trump au sujet de l’Iran et du Liban.

La mesure aurait des conséquences concrètes. Les responsables américains envoyés en Israël devraient renforcer la protection de leurs appareils électroniques, limiter les documents transportés, éviter les conversations sensibles dans des lieux non sécurisés et se montrer plus prudents lors des rencontres avec leurs homologues israéliens.

La Maison-Blanche a démenti l’existence d’un problème particulier, tandis que le Pentagone a refusé de commenter. L’ambassade d’Israël à Washington a affirmé que son pays ne recueillait aucun renseignement sur les institutions ou les fonctionnaires américains. Ces réactions étaient prévisibles : reconnaître publiquement une crise de confiance affaiblirait l’image d’une alliance présentée depuis des décennies comme indissoluble.

Il faut néanmoins distinguer la vraisemblance d’une opération de renseignement de sa démonstration formelle. L’existence de cette note n’établit pas, à elle seule, qu’une campagne israélienne ait été découverte. Elle indique cependant que certains secteurs de l’appareil américain jugeraient le risque suffisamment sérieux pour modifier leurs règles de sécurité.

Pourquoi espionner son principal protecteur ?

À première vue, l’hypothèse paraît paradoxale. Israël reçoit des États-Unis une aide militaire considérable, l’accès à des technologies avancées, des renseignements satellitaires, une coopération antimissile et une protection diplomatique essentielle. Mais c’est précisément cette dépendance qui rend l’information américaine si importante.

Pour les dirigeants israéliens, connaître les intentions de Washington avant qu’elles ne deviennent publiques permettrait d’anticiper une négociation avec Téhéran, une limitation des livraisons d’armes, un changement de doctrine régionale ou une pression en faveur d’un cessez-le-feu. Le renseignement servirait donc moins à préparer une confrontation avec les États-Unis qu’à réduire l’incertitude créée par les décisions du protecteur.

L’Iran représente le premier enjeu. Israël veut savoir si Washington envisage une opération militaire, une reprise des négociations nucléaires ou une politique de temporisation. Il cherche également à déterminer dans quelles circonstances les forces américaines interviendraient pour défendre Israël, protéger les bases américaines du Golfe ou sécuriser les voies maritimes.

Le Liban constitue le second dossier sensible. Une confrontation générale avec le Hezbollah pourrait entraîner des frappes contre les infrastructures israéliennes, une intervention iranienne indirecte et une mobilisation accrue des moyens américains dans la région. Connaître à l’avance les limites posées par Washington, permettrait à Israël d’adapter ses opérations et, éventuellement, de placer les États-Unis devant le fait accompli.

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Jonathan Pollard, le précédent qui ne disparaît pas

L’affaire Jonathan Pollard demeure le symbole de l’espionnage israélien aux États-Unis. Analyste civil travaillant pour la marine américaine, Pollard fut arrêté en novembre 1985 alors qu’il tentait d’obtenir refuge auprès de l’ambassade d’Israël à Washington.

Son habilitation lui permettait d’accéder à une quantité exceptionnelle de documents classifiés. Pendant environ dix-sept mois, il transmit à ses correspondants israéliens des études militaires, des évaluations techniques, des photographies satellitaires et des dossiers concernant les capacités militaires des pays arabes, les défenses aériennes soviétiques, le programme de missiles égyptien et les recherches nucléaires pakistanaises.

Il communiqua également des informations sur les méthodes américaines de collecte du renseignement. Pour Washington, le dommage ne résidait donc pas seulement dans le contenu des documents, mais dans la possibilité de comprendre comment les États-Unis obtenaient leurs informations, quelles sources ils utilisaient et quelles zones ils surveillaient.

Les interlocuteurs de Pollard appartenaient notamment au Bureau des relations scientifiques, organisme israélien chargé de l’acquisition clandestine de technologies militaires et scientifiques. Parmi eux figuraient Rafi Eitan, conseiller influent et responsable de ce service, l’officier de l’armée de l’air Aviem Sella et le diplomate Yosef Yagur.

Pollard fut condamné à la réclusion criminelle à perpétuité. Il retrouva la liberté en 2015, après trente années de détention. Les gouvernements israéliens successifs exercèrent des pressions constantes pour obtenir sa libération. À la fin des années 1990, le directeur de l’Agence centrale de renseignement, George Tenet, aurait même menacé de démissionner si le président Bill Clinton acceptait de le libérer dans le cadre de négociations avec Israël.

L’affaire provoqua une crise diplomatique, mais elle ne modifia pas durablement les rapports stratégiques. L’aide militaire américaine continua, la coopération entre les services fut maintenue et Israël ne subit aucune sanction comparable à celles qui auraient probablement frappé un autre pays. Cette absence de conséquences majeures a contribué à installer l’idée que certaines activités israéliennes pouvaient être politiquement absorbées par Washington.

Armes nucléaires, chasseurs et systèmes antimissiles

Un autre dossier apparut en 2008 avec l’arrestation de Ben-Ami Kadish, ingénieur ayant travaillé au centre militaire de Picatinny, dans le New Jersey. Il fut accusé d’avoir remis à un représentant israélien, entre 1979 et 1985, des documents concernant notamment l’armement nucléaire américain, le chasseur F-15 et le système antimissile Patriot.

Son contact aurait été le même responsable israélien que celui qui avait supervisé Pollard. Cette continuité renforça le soupçon que les deux affaires ne relevaient pas d’initiatives individuelles, mais d’une politique organisée d’acquisition de renseignements scientifiques et militaires.

D’autres incidents concernèrent les relations entre entreprises américaines et israéliennes. En 1986, des employés des Industries aéronautiques israéliennes furent expulsés des États-Unis, soupçonnés d’avoir obtenu illégalement des renseignements appartenant à une société américaine spécialisée dans les systèmes de reconnaissance photographique.

Des techniciens israéliens travaillant avec une entreprise américaine dans une installation protégée du New Jersey auraient également tenté d’accéder à des projets liés à l’Agence nationale de sécurité. La coopération industrielle offrait un avantage évident : les personnes concernées n’avaient pas besoin de pénétrer clandestinement dans une installation puisqu’elles y entraient en qualité de partenaires.

Télécommunications et puissance des données

L’évolution technologique a progressivement déplacé le centre de gravité du renseignement. Il ne s’agit plus seulement de photographier des documents ou de recruter un fonctionnaire, mais d’accéder aux infrastructures par lesquelles circulent les communications.

Plusieurs entreprises israéliennes ont occupé des positions importantes dans les domaines de la cybersécurité, de la facturation téléphonique, de l’interception électronique et du traitement des données. Cette présence s’explique d’abord par l’excellence technologique israélienne et par les relations étroites entre l’armée, les services de renseignement, les universités et les entreprises privées.

Elle soulève cependant une question de sécurité : une société ayant accès à l’architecture d’un réseau, à ses mécanismes de maintenance ou à ses métadonnées peut, théoriquement, acquérir une connaissance considérable des communications. Les métadonnées ne révèlent pas nécessairement le contenu d’une conversation, mais elles indiquent qui communique avec qui, à quelle fréquence, depuis quel lieu et pendant combien de temps. Elles permettent ainsi de reconstituer des réseaux politiques, diplomatiques et opérationnels.

Des journalistes et des spécialistes du renseignement ont soupçonné certaines sociétés israéliennes d’avoir offert aux services de leur pays des possibilités d’accès aux communications américaines. Ces accusations n’ont pas toutes été judiciairement établies. Elles illustrent néanmoins un problème devenu central : lorsqu’un État confie ses infrastructures sensibles à des entreprises étrangères, la frontière entre coopération économique et vulnérabilité stratégique devient extrêmement étroite.

L’affaire « Mega » et les limites de l’enquête

En 1997, une communication interceptée par l’Agence nationale de sécurité évoqua un mystérieux informateur désigné sous le nom de « Mega ». Un responsable de l’ambassade d’Israël à Washington aurait souhaité lui demander un document confidentiel concernant les garanties données par le secrétaire d’État Warren Christopher à Yasser Arafat au sujet du retrait israélien d’Hébron.

Le directeur du service de renseignement extérieur israélien aurait refusé d’autoriser la demande, par crainte de compromettre la source. L’interception fut transmise au Bureau fédéral d’enquête, qui tenta d’identifier l’informateur présumé parmi plusieurs responsables américains de haut rang.

L’enquête ne déboucha pas sur une identification judiciaire définitive. Elle renforça cependant l’impression que toute investigation concernant Israël rencontrait rapidement des obstacles politiques. Plusieurs enquêteurs auraient estimé qu’insister sur l’hypothèse d’un espionnage israélien pouvait compromettre leur carrière.

Cette dimension institutionnelle est essentielle. Le problème n’est pas seulement de savoir si une opération clandestine a existé, mais si les structures américaines disposent de la liberté politique nécessaire pour l’examiner jusqu’au bout.

Le réseau du Pentagone et le rôle des groupes d’influence

En 2004, le Bureau fédéral d’enquête et le ministère américain de la Justice ouvrirent une enquête sur la transmission de renseignements concernant la politique des États-Unis au Moyen-Orient. Le colonel Lawrence Franklin, employé de l’Agence de renseignement de la défense, fut accusé d’avoir communiqué des informations classifiées à deux responsables du Comité américain pour les affaires publiques israéliennes.

Des dizaines de documents confidentiels furent découverts à son domicile. L’affaire fit apparaître un circuit particulièrement délicat : des informations produites au sein du Pentagone auraient été transmises à des responsables d’une organisation d’influence, susceptibles de les communiquer ensuite à des représentants israéliens.

L’enquête suscita des interrogations autour de plusieurs personnalités favorables à une politique américaine étroitement alignée sur les intérêts israéliens. Elle ne permit cependant pas d’établir l’existence d’un vaste réseau contrôlé depuis Tel-Aviv. Les poursuites contre les responsables du groupe d’influence furent finalement abandonnées, tandis que Franklin reconnut sa culpabilité.

Cette affaire montrait la difficulté de distinguer l’espionnage classique de la circulation politique des informations. Dans une alliance aussi intégrée, un document peut passer d’un fonctionnaire à un conseiller, puis à un représentant d’intérêts et enfin à une ambassade sans qu’apparaisse immédiatement une organisation clandestine structurée.

Une relation militaire profondément asymétrique

Les États-Unis demeurent la puissance dominante. Ils disposent de moyens satellitaires, électroniques, humains et financiers infiniment supérieurs à ceux d’Israël. Il serait donc naïf de penser que Washington ne surveille pas, lui aussi, les décisions de son allié. Les opérations militaires israéliennes peuvent mettre en danger les forces américaines, bouleverser les marchés énergétiques ou provoquer une guerre régionale que les États-Unis chercheraient à éviter.

Israël possède toutefois un avantage spécifique : sa capacité à influencer directement le débat politique américain et à intégrer ses entreprises dans l’appareil technologique occidental. Il bénéficie également d’un statut militaire particulier lui permettant d’accéder à des armements avancés tout en préservant sa supériorité qualitative sur les autres puissances régionales.

Cette relation produit une forme de dépendance réciproque. Israël a besoin des armes, des financements et du soutien diplomatique américains. Washington utilise Israël comme partenaire militaire, centre de renseignement et puissance de projection indirecte au Moyen-Orient. Mais chacun redoute que l’autre ne poursuive des objectifs incompatibles avec les siens.

Les conséquences géopolitiques et géoéconomiques

Une crise ouverte aurait des effets dépassant largement les relations bilatérales. Elle pourrait remettre en cause le partage de renseignements sur l’Iran, la coopération antimissile et certains programmes communs de défense. Elle provoquerait également des tensions au sein des entreprises américaines utilisant des technologies israéliennes de cybersécurité ou de télécommunication.

Toute sanction économique importante paraît toutefois improbable. Les industries militaires des deux pays sont désormais profondément imbriquées. Les financements américains accordés à Israël sont largement dépensés auprès des fabricants d’armes des États-Unis. Les programmes communs de défense antimissile soutiennent des entreprises, des laboratoires et des emplois des deux côtés.

Rompre cette coopération aurait donc un coût industriel pour Washington lui-même. Tel-Aviv le sait et peut considérer que l’interdépendance économique limite le risque de représailles durables.

Sur le plan géopolitique, une confrontation publique profiterait à l’Iran, à la Russie et à la Chine, qui chercheraient à exploiter toute fissure entre les deux alliés. Washington aurait par conséquent intérêt à traiter discrètement le problème, tandis qu’Israël pourrait nier les accusations sans craindre une rupture stratégique.

L’alliance n’abolit pas la méfiance

L’éventuelle alerte de l’Agence américaine de renseignement de la défense ne constituerait donc pas une anomalie historique. Elle s’inscrirait dans une longue série d’affaires montrant que les relations entre Israël et les États-Unis reposent simultanément sur la coopération, la dépendance et la défiance.

Israël cherche à préserver sa liberté d’action face à l’Iran, au Hezbollah et aux autres forces régionales. Les États-Unis veulent empêcher que cette liberté ne les entraîne dans une guerre décidée sans eux. Le contrôle de l’information devient ainsi le véritable champ de bataille entre les deux partenaires.

L’alliance reste solide, mais elle n’est ni sentimentale ni aveugle. Elle repose sur des intérêts convergents qui peuvent, à certains moments, devenir contradictoires. Dans cet univers, les alliés ne cessent pas de s’espionner : ils le font précisément parce qu’ils savent combien les décisions de l’autre peuvent peser sur leur propre sécurité.

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Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
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