ANALYSE – Liban : Du port aux tunnels, le danger que l’État refuse de voir

ANALYSE – Liban : Du port aux tunnels, le danger que l’État refuse de voir

lediplomate.media — imprimé le 26/08/2026
Liban : Du port aux tunnels
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Pierre Sassine

Les informations faisant état d’un vaste réseau souterrain du Hezbollah, susceptible de s’étendre bien au-delà du Sud-Liban vers la Békaa, le Kesrouan, Jbeil et le Chouf, ne posent pas seulement la question de ce qui s’est passé pendant la guerre. Elles interrogent la capacité de l’État libanais à prévenir un danger avant qu’il ne devienne une catastrophe. Le précédent du port de Beyrouth devrait avoir définitivement interdit une chose : savoir qu’un risque existe, puis attendre qu’il frappe pour demander qui était responsable.

L’État ne découvre pas les tunnels

Selon des informations rapportées ces derniers jours par MTV, des infrastructures souterraines attribuées au Hezbollah s’étendraient de la Békaa vers le Kesrouan et Jbeil, jusqu’au Chouf. Les tracés évoqués doivent naturellement être vérifiés. Mais le débat ne peut pas être réduit à la fiabilité d’une carte ou à l’origine d’une information. L’existence de tunnels militaires du Hezbollah est publiquement connue depuis des années. Dès 2018, certains tunnels proches de la frontière avaient été identifiés puis confirmés par la FINUL. Par la suite, des médias et centres de recherche étrangers ont évoqué des infrastructures beaucoup plus vastes, reliant plusieurs régions du Liban. Autrement dit, l’État libanais ne découvre pas aujourd’hui qu’il existe un sujet appelé « tunnels ».

C’est une distinction essentielle. Un rapport confidentiel peut se perdre dans une administration, être mal transmis ou retenu par un service. Une information publique ne peut pas connaître le même sort. Elle peut être vraie ou fausse, exagérée, orientée ou même provenir d’un adversaire. Mais lorsqu’elle concerne directement la souveraineté du territoire et la sécurité de la population, elle crée une obligation : vérifier. Un État n’a pas à croire une accusation parce qu’elle est publique ; il doit précisément disposer des moyens de déterminer si elle est fondée. Lorsqu’un sujet aussi grave est évoqué pendant des années sans provoquer, à la hauteur de l’enjeu, une volonté politique durable d’établir le vrai et le faux, l’ignorance cesse progressivement d’être une explication.

Cette responsabilité dépasse d’ailleurs les seuls gouvernements. Elle concerne, à des degrés différents, ceux qui ont exercé l’autorité, ceux qui ont participé aux institutions et ceux qui avaient pour fonction de les contrôler. Les moyens d’un ministre, d’un chef de service, d’un député de la majorité ou d’un parlementaire d’opposition ne sont évidemment pas les mêmes. Mais la responsabilité publique ne consiste pas uniquement à disposer d’une information secrète. Elle consiste aussi à poser les questions que la sécurité des citoyens impose. On peut, dans la vie politique ordinaire, avoir un pied dans l’action et un autre dans le commentaire, participer au pouvoir tout en prenant ses distances avec lui. Lorsque sont en jeu la sécurité nationale et l’intégrité du territoire, cette posture trouve sa limite. Le responsable public ne peut redevenir simple spectateur au moment où les conséquences de l’action ou de l’inaction apparaissent.

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Le véritable danger est peut-être devant nous

La question la plus inquiétante n’est pourtant pas seulement de savoir depuis quand ces tunnels existent. Elle est de savoir où ils vont et, surtout, où ils débouchent. Si les informations concernant le Kesrouan, Jbeil ou le Chouf devaient être confirmées, nous ne parlerions plus uniquement d’infrastructures installées dans des régions où le Hezbollah dispose traditionnellement d’une forte implantation. Nous parlerions d’un réseau militaire susceptible de pénétrer des espaces où sa présence armée visible provoquerait immédiatement une réaction politique et sociale.

Une infrastructure souterraine n’a pas d’intérêt militaire par sa seule longueur. Elle relie des points, dessert des accès, permet le stockage, le déplacement, le repli ou le déploiement. Dès lors, si certaines galeries atteignent réellement des régions éloignées des zones habituelles d’implantation du Hezbollah, il faut connaître leurs sorties, leurs fonctions et leur environnement. Peuvent-elles permettre le déplacement clandestin d’hommes ou de matériel ? Des dépôts ou des installations se trouvent-ils sous des villages ou à proximité de zones résidentielles ? Certaines infrastructures sont-elles encore opérationnelles ? Ce ne sont pas des questions destinées à alimenter une polémique politique. Ce sont exactement les questions qu’un État chargé de la sécurité de son territoire devrait se poser avant tout le monde.

Car le danger peut concerner directement des populations qui ignorent totalement ce qui existe sous leurs pieds. Un village dont les habitants n’ont aucun lien avec le Hezbollah peut devenir une cible si une infrastructure militaire clandestine est installée sous ses terres ou dans son voisinage. Une population peut découvrir l’existence d’un tunnel au moment même où celui-ci est visé par une frappe. Et dans un pays dont les équilibres restent fragiles, la possibilité de faire apparaître discrètement des hommes armés ou des équipements militaires dans une région où ils ne sont normalement pas présents constituerait également un risque intérieur. On parle depuis longtemps d’un « État dans l’État ». L’existence éventuelle d’un vaste réseau interrégional conduirait à une réalité encore plus préoccupante : une géographie militaire sous le territoire de l’État, échappant à son commandement mais pouvant déterminer demain le lieu d’une confrontation.

Du nitrate aux tunnels : prévenir avant de compter les victimes

C’est ici que le parallèle avec le port de Beyrouth devient impossible à éviter. Pendant des années, du nitrate d’ammonium est resté entreposé au cœur de la capitale. Des alertes avaient été lancées, des documents avaient circulé, le danger avait été évoqué bien avant le 4 août 2020. Là encore, il serait trop facile de réduire la catastrophe à la question de savoir quel responsable détenait exactement quel document à quelle date. Institutionnellement, le problème était connu. Ce qui a manqué, c’est la transformation de cette connaissance en décision. Le danger avait été signalé à ceux qui avaient la responsabilité de le traiter, et pourtant il est resté.

Après l’explosion, le Liban a assisté à la fragmentation habituelle de la responsabilité : l’un avait transmis, l’autre n’était pas compétent, un troisième savait partiellement, un quatrième expliquait qu’il appartenait à une autre autorité d’agir. À force de distribuer l’information entre les institutions, on finit par distribuer également la responsabilité jusqu’à ce qu’elle semble ne plus appartenir à personne. C’est précisément cette mécanique qu’il faut empêcher de se reproduire avec les tunnels. Rien ne permet aujourd’hui d’établir publiquement un lien matériel entre la cargaison du port et les infrastructures souterraines du Hezbollah ; cette question peut être étudiée sans être transformée en certitude. Mais le parallèle politique et institutionnel est déjà suffisamment lourd : dans les deux cas, un danger majeur peut être connu, signalé ou publiquement évoqué sans que l’État aille jusqu’au bout de ce qu’il devrait vouloir savoir.

La différence est que, cette fois, il est peut-être encore possible d’agir avant la catastrophe. Les autorités libanaises doivent réclamer les cartes disponibles, obtenir les coordonnées des sites signalés, vérifier les tracés, distinguer les installations civiles des infrastructures militaires et informer les populations concernées. Si les informations sont fausses, l’État doit être capable de le démontrer. Si elles sont exactes, il devra déterminer depuis quand ces infrastructures existent, à quoi elles servent, qui les connaissait et pourquoi elles ont pu être maintenues en dehors de son autorité.

Le risque le plus grave n’est donc peut-être pas celui que le Liban vient de traverser pendant deux années de guerre. Il pourrait être celui qui demeure enfoui et que l’on découvrira demain lorsqu’un quartier sera frappé, lorsqu’un village apprendra qu’une installation militaire se trouvait sous ses terres ou lorsqu’un tunnel débouchera là où personne n’imaginait qu’il pouvait arriver. Le Liban a déjà payé le prix d’un danger que l’État connaissait suffisamment pour devoir agir mais qu’il n’a pas empêché. Cette fois, il ne pourra pas attendre les victimes pour rouvrir le dossier et demander qui savait. La responsabilité politique commence précisément avant la catastrophe : au moment où l’on sait qu’il y a quelque chose à vérifier et où l’on décide, malgré tout, de regarder ailleurs.

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Pierre Sassine

Pierre Sassine

Pierre Sassine, né en 1967 au Liban, est un chrétien patriote engagé au sein de la diaspora libanaise.
Témoin des profondes mutations politiques de son pays, il développe très tôt un attachement aux valeurs de liberté et de souveraineté.
Installé en France, il s’implique activement dans la défense des causes libanaises et dans la promotion d’une vision démocratique et pluraliste du Liban.
Son engagement se manifeste à travers sa participation à divers débats publics, ses échanges avec les institutions et son implication dans les initiatives citoyennes.
Son parcours reflète la détermination d’un patriote résolument attaché à l’héritage spirituel et culturel du Liban.
Il occupe aujourd’hui le poste de Représentant du « Forum des Cèdres » en France et auprès de l’Union européenne.

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