DÉCRYPTAGE – Trump ébranle les alliances américaines, de Séoul au sultanat d’Oman

DÉCRYPTAGE – Trump ébranle les alliances américaines, de Séoul au sultanat d’Oman

lediplomate.media — imprimé le 26/08/2026
Trump ébranle les alliances américaines
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Une diplomatie fondée sur l’incertitude

Avec Donald Trump, les alliances ne sont plus présentées comme des engagements durables, mais comme des contrats dont le prix et l’utilité doivent être constamment renégociés. Après avoir soumis les Européens à une forte pression sur les dépenses militaires, la Maison-Blanche applique désormais cette méthode à deux partenaires essentiels : la Corée du Sud en Asie orientale et le sultanat d’Oman dans le golfe Persique.

Les situations sont différentes, mais la logique demeure la même. Washington menace de réduire sa protection lorsque ses alliés refusent de s’aligner totalement sur ses objectifs. Cette stratégie peut arracher des concessions immédiates, mais elle affaiblit progressivement la confiance sur laquelle repose la puissance mondiale américaine.

Séoul sacrifiée au dialogue avec Pyongyang ?

Le 17 août, Trump a ordonné une réduction substantielle des grandes manœuvres militaires annuelles entre les États-Unis et la Corée du Sud, quelques heures avant leur commencement. Ces exercices de onze jours devaient tester la capacité des forces américaines et sud-coréennes à répondre à une offensive générale de la Corée du Nord.

Environ 28 000 militaires américains sont stationnés en permanence en Corée du Sud. Leur présence ne constitue pas seulement une protection de Séoul : elle représente l’un des piliers du dispositif stratégique américain en Asie du Nord-Est, avec les bases situées au Japon et à Guam.

Trump a justifié sa décision par le coût des manœuvres et par la qualité de ses relations personnelles avec Kim Jong-un. Il a également reproché à la Corée du Sud de ne pas avoir soutenu militairement Washington dans la guerre contre l’Iran. La sécurité de la péninsule coréenne devient ainsi une monnaie d’échange dans un contentieux qui lui est extérieur.

La réduction des exercices ne signifie pas nécessairement un retrait américain. Elle peut servir à créer un climat favorable à des négociations avec Pyongyang. Mais lorsqu’elle est décidée sans coordination visible avec Séoul, elle produit un double effet : la Corée du Nord obtient une concession sans avoir préalablement réduit ses capacités, tandis que la Corée du Sud découvre que la garantie américaine peut dépendre des priorités personnelles du président des États-Unis.

Les conséquences militaires

La portée opérationnelle de la décision dépendra de l’ampleur réelle des restrictions. Les manœuvres conjointes permettent de vérifier les chaînes de commandement, les communications, les renforts, la défense antimissile et l’intégration des forces aériennes, navales et terrestres. Leur réduction prolongée pourrait diminuer la capacité des deux armées à combattre ensemble dans les premières heures d’un conflit.

Le problème est aggravé par le redéploiement vers le Moyen-Orient d’une partie des systèmes antimissiles Patriot et THAAD précédemment stationnés en Corée du Sud. Même temporaire, ce transfert indique que Washington doit répartir des moyens insuffisants entre plusieurs théâtres simultanément menacés.

Séoul pourrait donc accélérer la construction d’une défense plus autonome. Le président Lee Jae-myung souhaite achever le transfert aux autorités sud-coréennes du contrôle opérationnel des forces nationales en temps de guerre, encore confié à un commandement dirigé par les États-Unis.

À plus long terme, l’incertitude pourrait relancer le débat sur une capacité nucléaire sud-coréenne. Une telle évolution bouleverserait l’équilibre régional, inquiéterait le Japon et encouragerait une nouvelle course aux armements. Elle offrirait également à la Chine un argument pour renforcer son arsenal, alors même que Washington affirme vouloir contenir Pékin.

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Le paradoxe nord-coréen

L’ouverture américaine intervient alors que la coopération militaire entre Pyongyang et Moscou s’est considérablement renforcée. La Corée du Nord fournit des armes et des hommes à la Russie, tandis qu’elle peut recevoir en échange des technologies, des connaissances opérationnelles et une assistance dans les domaines balistique, spatial ou sous-marin.

Réduire la pression militaire sans obtenir de contrepartie vérifiable risque donc d’être interprété comme une victoire politique de Kim Jong-un. Mais l’immobilisme comportait lui aussi des dangers : les exercices étaient régulièrement dénoncés par Pyongyang comme la préparation d’une invasion et alimentaient une spirale de démonstrations militaires.

Le véritable problème n’est pas l’ouverture du dialogue, mais l’absence apparente d’une négociation structurée. Une désescalade durable supposerait des mesures réciproques, progressives et contrôlables. Faute de garanties, la détente devient un pari personnel dont Séoul supporte l’essentiel du risque.

L’Oman pris entre Washington et Téhéran

Dans le golfe Persique, l’administration Trump s’en prend à un partenaire dont la valeur réside précisément dans sa neutralité. Depuis plusieurs décennies, le sultanat d’Oman maintient des relations avec les États-Unis, les monarchies arabes et l’Iran. Cette position lui a permis d’accueillir des négociations discrètes et de transmettre des messages lorsque les canaux officiels étaient interrompus.

Selon les déclarations rapportées, Trump aurait menacé l’Oman de frappes si Mascate s’interposait dans la confrontation avec l’Iran. Cette pression aurait été provoquée par l’annonce d’un accord irano-omanais concernant les routes de navigation dans le détroit d’Ormuz.

L’accord prévoirait une organisation coordonnée du trafic : les navires entreraient dans le Golfe près des côtes iraniennes et en sortiraient à proximité du territoire omanais. Des détails resteraient néanmoins à définir avant la publication d’une déclaration commune.

Pour Mascate, cette initiative répond à une nécessité vitale. Le sultanat ne peut accepter qu’une confrontation prolongée transforme ses eaux territoriales et son économie portuaire en champ de bataille. Il cherche donc moins à choisir le camp iranien qu’à empêcher l’effondrement de la sécurité maritime régionale.

Ormuz, artère de l’économie mondiale

Le détroit d’Ormuz demeure l’un des passages énergétiques les plus importants de la planète. Une fermeture prolongée ou un blocus militaire provoquerait une augmentation du coût du pétrole, du gaz naturel liquéfié, des assurances maritimes et du transport des marchandises.

La hausse du pétrole de la mer du Nord au-dessus de 90 dollars le baril et celle du gaz européen illustrent déjà la nervosité des marchés. Les conséquences les plus lourdes toucheraient les économies importatrices d’Asie et d’Europe, mais également les monarchies du Golfe, dont les exportations dépendent de la liberté de navigation.

Même les États-Unis, devenus un grand producteur d’hydrocarbures, ne seraient pas entièrement protégés. Une augmentation mondiale des prix se transmettrait aux carburants, au transport et à l’inflation intérieure. Elle avantagerait certains producteurs américains, mais réduirait le pouvoir d’achat des ménages et compliquerait la politique monétaire.

La fragilité du dispositif américain

Les États-Unis disposent habituellement d’environ 40 000 militaires répartis dans une vingtaine de bases au Moyen-Orient. Toutefois, les missiles et les appareils sans pilote iraniens ont montré que ces installations pouvaient devenir des cibles coûteuses à protéger.

L’hypothèse d’une réduction du dispositif américain ne signifie pas nécessairement un abandon de la région. Washington pourrait privilégier des forces navales, aériennes et spatiales déployées à distance, moins vulnérables que de grandes bases permanentes. Mais cette transformation réduirait sa capacité de réaction immédiate et accroîtrait les doutes de ses partenaires.

Menacer l’Oman serait particulièrement contre-productif. Le sultanat offre aux forces américaines des facilités logistiques importantes et constitue l’un des rares intermédiaires encore capables de communiquer avec Téhéran. Détruire ce canal reviendrait à supprimer un instrument qui pourrait devenir indispensable pour mettre fin au conflit.

Une stratégie de déstabilisation ?

On peut interpréter la politique américaine comme une volonté d’affaiblir les régions énergétiques concurrentes afin de favoriser les exportations américaines de pétrole et de gaz. Les crises au Moyen-Orient, les sanctions contre la Russie et les pressions exercées sur les acheteurs d’hydrocarbures non américains ont effectivement renforcé la place des fournisseurs des États-Unis sur le marché européen.

Mais l’idée d’un plan unique poursuivi méthodiquement depuis quinze ans doit être maniée avec prudence. Les interventions américaines ont souvent produit des effets avantageux pour certains secteurs économiques, tout en entraînant des coûts militaires, budgétaires et diplomatiques considérables pour Washington. Le désordre peut être exploité sans avoir nécessairement été entièrement programmé.

La méthode Trump paraît surtout combiner transaction commerciale, intimidation et imprévisibilité. Elle vise à obliger les partenaires à payer davantage, à acheter américain et à s’aligner politiquement. Son défaut principal est stratégique : une alliance utilisée uniquement comme moyen de pression finit par perdre sa crédibilité.

Des alliés poussés vers l’autonomie

La Corée du Sud et l’Oman pourraient parvenir à la même conclusion. Séoul cherchera à renforcer ses capacités nationales et à diversifier ses partenariats militaires. Mascate tentera de préserver son dialogue avec l’Iran tout en évitant une rupture avec Washington.

Les deux pays restent trop intégrés aux systèmes américains pour s’en détacher rapidement. Leurs armées utilisent des équipements américains, leurs économies dépendent de réseaux financiers dominés par le dollar et leur sécurité repose encore largement sur la présence des États-Unis. Cette dépendance donne à Trump un puissant moyen de pression, mais elle ne garantit pas une obéissance permanente.

Washington peut contraindre ses alliés à court terme. Il ne peut toutefois leur demander indéfiniment de croire à des garanties que son propre président présente comme révocables. La puissance américaine ne repose pas seulement sur ses armes ou sa monnaie : elle dépend aussi de la certitude que ses engagements survivront aux crises et aux changements de gouvernement.

En traitant chaque alliance comme un marché susceptible d’être annulé, Trump pourrait obtenir des concessions immédiates, mais accélérer la naissance du monde qu’il prétend empêcher : un système plus fragmenté, plus militarisé et dans lequel les partenaires des États-Unis chercheront à assurer seuls leur survie.

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Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
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