ANALYSE – Bab el-Mandeb : La France est-elle en train de perdre la mer Rouge ?

Par Olivier d’Auzon – Découvrez son dernier ouvrage chez Erick Bonnier : AFRIQUE 3.0
L’Égypte, l’Érythrée, la Somalie et le Soudan veulent désormais parler d’une seule voix sur la sécurité de la mer Rouge. Derrière le vocabulaire policé de la diplomatie, c’est une nouvelle réalité stratégique qui se dessine : les États riverains entendent reprendre la main sur un espace maritime que les puissances occidentales ont longtemps considéré comme relevant de leur influence. Et la France risque d’en payer le prix.
Le 4 octobre 2026, Abdel Fattah al-Sissi, Isaias Afwerki, Hassan Sheikh Mohamud et le général Abdel Fattah al-Burhan se sont retrouvés à El-Alamein, sur la côte méditerranéenne égyptienne. À l’issue de la rencontre, les quatre dirigeants ont annoncé la mise en place d’un « mécanisme régulier » de coordination sécuritaire.
La formule pourrait sembler anodine. Elle ne l’est pas.
Car le communiqué final affirme que « la gouvernance de la mer Rouge doit rester la responsabilité des États riverains de la région ». En clair, les capitales de la région entendent affirmer leur souveraineté sur un espace stratégique où interviennent depuis des années les États-Unis, les Européens, les Nations unies et différentes coalitions navales.
Le message est d’autant plus significatif qu’il intervient au moment où l’équilibre sécuritaire de la mer Rouge est profondément bouleversé.
Le retour de la souveraineté régionale
Les quatre pays réaffirment leur attachement à la liberté et à la sécurité de la navigation internationale dans la mer Rouge, le golfe d’Aden et le détroit de Bab el-Mandeb. Mais ils insistent parallèlement sur la responsabilité première des États de la région.
Cette nuance est essentielle.
Elle signifie que la sécurité maritime ne serait plus conçue comme un problème que les puissances extérieures peuvent traiter à la place des riverains, mais comme une question relevant d’abord de ces derniers.
C’est une évolution stratégique majeure.
Depuis plusieurs décennies, la mer Rouge est devenue l’un des principaux carrefours de la mondialisation. Du canal de Suez au détroit de Bab el-Mandeb, les navires reliant l’Europe à l’Asie empruntent un corridor dont la vulnérabilité est devenue évidente avec la multiplication des attaques contre le trafic commercial.
Or, face à cette crise, les puissances occidentales peinent à imposer leur agenda.
L’opération européenne Aspides, lancée en 2024 pour contribuer à la protection de la navigation commerciale, illustre cette difficulté. La présence navale européenne permet de sécuriser ponctuellement certains bâtiments, mais elle ne règle pas la question politique et stratégique de fond : qui contrôle réellement l’architecture de sécurité de la mer Rouge ?
Le sommet d’El-Alamein apporte une première réponse : les riverains veulent reprendre l’initiative.
Le Nil au cœur du bras de fer
L’autre volet du communiqué concerne le Nil. Les quatre États insistent sur le respect du droit international, l’obligation d’éviter un dommage significatif aux autres États et la nécessité de notification, de consultation et de consensus.
Le message vise évidemment l’Éthiopie et le contentieux autour du Grand Ethiopian Renaissance Dam (GERD).
Pour Le Caire, le barrage constitue une question existentielle. L’Égypte dépend presque entièrement du Nil pour ses ressources en eau et considère donc toute modification durable du débit du fleuve comme une question de sécurité nationale.
En réaffirmant le principe du refus des actions unilatérales susceptibles de porter atteinte aux intérêts des États en aval, les quatre pays consolident ainsi la position égyptienne.
Le dossier du Nil et celui de la mer Rouge se rejoignent ici : dans les deux cas, Le Caire cherche à constituer un environnement régional favorable à ses intérêts stratégiques.
La Somalie et le verrou du Somaliland
Autre point particulièrement sensible : la Somalie.
Les quatre dirigeants ont réaffirmé leur soutien à l’intégrité territoriale du pays et rejeté toute reconnaissance du Somaliland.
Cette position prend une dimension particulière depuis le rapprochement entre l’Éthiopie et Hargeisa. Addis-Abeba cherche depuis plusieurs années à sécuriser un accès durable à la mer, alors que le Somaliland contrôle une portion stratégique du golfe d’Aden.
Pour Mogadiscio, toute reconnaissance internationale du Somaliland constitue une menace directe à son intégrité territoriale.
Pour l’Éthiopie, l’accès à la mer est au contraire devenu une priorité stratégique.
Le contrôle des côtes somaliennes n’est donc plus seulement une question de politique intérieure : il participe désormais d’une compétition régionale beaucoup plus large autour de la mer Rouge et du golfe d’Aden.
En soutenant explicitement Mogadiscio, l’Égypte, l’Érythrée et le Soudan contribuent à fermer la porte à une éventuelle stratégie éthiopienne de projection maritime.
L’Afrique doit décider, mais qui paiera ?
Le sommet réclame également un financement « prévisible et durable » pour l’AUSSOM, la mission de soutien de l’Union africaine en Somalie, afin de permettre aux forces somaliennes d’assumer progressivement la responsabilité de leur propre sécurité.
Le paradoxe est révélateur.
Le message politique est : l’Afrique doit décider. Le message financier est : l’extérieur doit continuer à payer.
Cette contradiction ne doit toutefois pas masquer une tendance de fond : les États africains cherchent de plus en plus à reprendre le contrôle des dispositifs de sécurité sur leur propre continent, tout en contestant les mécanismes de tutelle qui ont longtemps accompagné l’intervention internationale.
Le Soudan, autre pièce du puzzle
Le Soudan complète ce dispositif.
Les quatre dirigeants ont réaffirmé leur soutien à l’unité, à la souveraineté et aux institutions de l’État soudanais, tout en rejetant la création de structures de gouvernance parallèles.
La formulation est lourde de sens dans un pays déchiré par la guerre entre les forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide.
Elle constitue un soutien politique important au principe de préservation de l’État soudanais et à son unité territoriale.
Elle témoigne surtout de la volonté des États riverains de la mer Rouge de prévenir la fragmentation politique de leurs voisins — fragmentation qui pourrait ouvrir la voie à de nouvelles ingérences et à une multiplication des acteurs armés dans une zone déjà particulièrement instable.
Et la France dans tout cela ?
C’est ici que le sujet devient particulièrement préoccupant pour Paris.
La France dispose encore d’atouts considérables dans cette région : présence militaire à Djibouti, implantation à La Réunion, marine nationale, intérêts économiques et positionnement historique dans l’océan Indien.
Mais disposer de moyens ne signifie pas nécessairement disposer d’une influence politique équivalente.
Or, dans la nouvelle architecture qui se dessine, la France n’apparaît pas comme un acteur central.
Ni la France, ni l’Union européenne, ni l’OTAN ne sont au cœur de ce nouveau mécanisme régional.
Cela devrait pourtant interpeller Paris.
Car le mouvement observé à El-Alamein correspond à une tendance beaucoup plus large : les États du Sud veulent désormais définir eux-mêmes les règles de sécurité de leur environnement immédiat.
L’époque où les puissances occidentales pouvaient concevoir les architectures de sécurité de la région puis demander aux États riverains de les appliquer touche peut-être à sa fin.
Bab el-Mandeb : le réveil brutal
Le contexte maritime rend cette évolution encore plus importante.
Le détroit de Bab el-Mandeb est devenu l’un des points de tension majeurs du commerce mondial. Les attaques des Houthis contre des navires commerciaux ont contraint de nombreux armateurs à modifier leurs routes et à contourner l’Afrique par le cap de Bonne-Espérance.
Pour l’Égypte, la facture est considérable.
La diminution du trafic dans le canal de Suez prive le pays de recettes essentielles. Pour Le Caire, la sécurité de la mer Rouge n’est donc pas une abstraction géopolitique : elle touche directement les finances de l’État et la stabilité économique du pays.
L’Égypte a ainsi toutes les raisons de vouloir construire une architecture sécuritaire régionale sur laquelle elle puisse peser directement.
L’Érythrée, de son côté, contrôle une façade maritime stratégique. La Somalie dispose d’un littoral immense sur le golfe d’Aden et l’océan Indien. Le Soudan occupe une position clé sur la rive occidentale de la mer Rouge.
Ces quatre États ont donc un intérêt commun évident : empêcher que leur espace maritime soit durablement organisé sans eux.
La France peut-elle encore peser ?
La question n’est pas de savoir si la France doit se retirer de la mer Rouge. Elle serait absurde.
La question est plutôt de savoir comment elle peut y rester influente dans un environnement où les États riverains revendiquent désormais une souveraineté stratégique beaucoup plus affirmée.
Paris possède encore des cartes. Sa présence à Djibouti, sa marine, son implantation dans l’océan Indien et son expérience en matière de sécurité maritime constituent des atouts rares.
Mais ces atouts ne valent que s’ils sont accompagnés d’une véritable stratégie politique.
La France ne peut plus se contenter de défendre la « liberté de navigation » tout en laissant d’autres définir les règles politiques de l’espace maritime dans lequel cette navigation doit s’exercer.
Elle doit dialoguer directement avec les capitales riveraines, comprendre leurs priorités, accepter la montée en puissance des mécanismes africains et défendre ses intérêts sans donner le sentiment de vouloir administrer la région à leur place.
Autrement dit : il ne s’agit plus seulement de patrouiller en mer Rouge. Il faut être présent autour de la table où se décide son avenir.
Le sommet d’El-Alamein constitue peut-être un avertissement.
La mer Rouge n’est plus un simple corridor commercial sous protection occidentale. Elle redevient un espace de compétition entre puissances régionales, où se mêlent souveraineté, sécurité maritime, ressources en eau, accès aux ports et rivalités territoriales.
Et si Paris continue de regarder cette transformation depuis la rive, il risque de découvrir trop tard qu’une nouvelle architecture régionale s’est construite sans lui.
#SécuritéInternationale, #MerRouge, #France, #Égypte, #Érythrée, #Somalie, #Soudan, #BabElMandeb, #StratégieMaritime, #SouverainetéRégionale, #CommerceMondial, #CanalDeSuez, #Géopolitique, #Afrique, #OcéanIndien, #DétroitDeBabElMandeb, #Houthis, #NavigationCommerciale, #UnionEuropéenne, #OTAN, #Djibouti, #LaRéunion, #MarineNationale, #SécuritéMaritime, #RivalitésTerritoriales, #RessourcesEnEau, #AccèsAuxPorts, #CompétitionRégionale, #StratégiePolitique, #ArchitectureSécuritaire, #MécanismesAfricains, #LibertéDeNavigation, #GouvernanceMaritime, #GolfeDAden, #Somaliland, #GrandEthiopianRenaissanceDam, #GERD, #AddisAbeba, #Hargeisa, #Mogadiscio
