DÉCRYPTAGE – Guerre États-Unis/Iran : Le conflit vise désormais les grandes routes du pétrole

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Après Ormuz, Bab el-Mandeb risque à son tour de devenir un front de la crise régionale
Le conflit entre les États-Unis et l’Iran ne se mesure plus seulement au nombre de bombardements, de missiles interceptés ou d’infrastructures détruites. Le véritable enjeu est désormais le contrôle des routes maritimes par lesquelles transite une part essentielle de l’énergie mondiale.
Alors que les attaques américaines contre le territoire iranien se poursuivent et que Washington cherche à isoler les ports de la République islamique, la crainte grandit de voir Téhéran étendre la pression au détroit de Bab el-Mandeb, porte méridionale de la mer Rouge. L’Iran pourrait agir par l’intermédiaire d’Ansar Allah, le mouvement yéménite plus connu sous le nom de Houthis, qui a démontré ces dernières années sa capacité à menacer les navires commerciaux, les ports et les infrastructures énergétiques à l’aide de missiles, d’embarcations explosives et de drones.
Ce serait un changement d’échelle. Le détroit d’Ormuz et Bab el-Mandeb ne constituent pas deux théâtres séparés, mais les deux extrémités d’un même système énergétique et commercial. Le premier contrôle la sortie du golfe Persique ; le second relie l’océan Indien à la mer Rouge, puis au canal de Suez. Mettre simultanément les deux passages sous pression reviendrait à transformer la guerre contre l’Iran en une crise mondiale des communications maritimes.
Le Yémen revient au centre de la guerre régionale
Ces derniers jours, les Houthis sont redevenus des acteurs de premier plan dans l’affrontement. Après avoir accusé l’Arabie saoudite d’avoir bombardé l’aéroport de Sanaa, dans une attaque ensuite revendiquée par le gouvernement yéménite reconnu internationalement, le mouvement a lancé des missiles et des drones contre des objectifs saoudiens.
Cet épisode montre à quel point la trêve informelle ayant réduit les affrontements directs entre Riyad et les Houthis reste fragile. Pour l’Arabie saoudite, la réouverture du front yéménite constituerait un grave problème militaire et économique. Le royaume a investi des ressources considérables dans la diversification de son économie, le tourisme, les infrastructures et les grands projets urbains. Une nouvelle campagne d’attaques contre les aéroports, les raffineries, les oléoducs ou les terminaux pétroliers porterait atteinte à l’image de stabilité nécessaire pour attirer les capitaux étrangers.
Pour Téhéran, au contraire, le Yémen représente un levier peu coûteux. L’Iran n’a pas besoin de contrôler directement chaque opération. Il suffit que les Houthis conservent une capacité crédible de menace contre la navigation pour obliger les États-Unis, l’Arabie saoudite et leurs alliés européens à disperser navires, systèmes antimissiles et moyens de surveillance sur une zone immense.
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La stratégie militaire de la dispersion
Sur le plan militaire, l’Iran ne peut rivaliser avec la supériorité aéronavale américaine. Il peut cependant multiplier les fronts et augmenter le coût de la guerre. Sa force réside dans sa capacité à utiliser des alliés régionaux, des missiles relativement peu coûteux et des drones pour contraindre l’adversaire à mobiliser des systèmes défensifs beaucoup plus onéreux.
Défendre simultanément Ormuz, Bab el-Mandeb, la mer Rouge, les bases américaines du Golfe, les ports saoudiens et les infrastructures énergétiques exige des moyens considérables. Chaque missile abattu peut apparaître comme une victoire tactique, mais une défense prolongée épuise rapidement les stocks de munitions, les personnels et les ressources financières.
Les Houthis n’ont pas nécessairement besoin de fermer entièrement Bab el-Mandeb. Pour obtenir un résultat stratégique, il peut suffire de rendre le passage assez dangereux pour inciter les compagnies maritimes à éviter la route. Le risque, plus encore que les dommages matériels, devient ainsi une arme.
L’Arabie saoudite prise entre Ormuz et la mer Rouge
Au cours des derniers mois, face à la diminution du trafic passant par Ormuz, l’Arabie saoudite a cherché à utiliser davantage son réseau d’oléoducs vers la mer Rouge. Le pétrole extrait dans les régions orientales peut être transféré vers les terminaux occidentaux, évitant ainsi le détroit placé sous la menace iranienne.
Cette solution présente toutefois une limite évidente : si Bab el-Mandeb devenait lui aussi dangereux, le pétrole saoudien destiné aux marchés asiatiques devrait supporter des coûts plus élevés, des risques accrus et des itinéraires moins efficaces. La géographie, qui semblait offrir à Riyad une échappatoire à la pression iranienne dans le Golfe, pourrait devenir une seconde vulnérabilité.
Un blocage simultané, même partiel, des deux détroits provoquerait une hausse des prix du pétrole et du gaz, des primes d’assurance et des coûts du transport maritime. Les conséquences ne concerneraient pas seulement les pays producteurs, mais aussi la Chine, l’Inde, le Japon, la Corée du Sud et l’Europe, tous fortement dépendants des importations énergétiques.
La guerre économique frapperait surtout l’Asie
La dimension géoéconomique est décisive. Une part importante des exportations énergétiques du Golfe est destinée aux marchés asiatiques. Si Ormuz et Bab el-Mandeb devenaient simultanément instables, les économies d’Asie orientale seraient contraintes de payer plus cher et de rechercher d’autres fournisseurs.
La Chine se retrouverait dans une position particulièrement délicate. Pékin est un grand acheteur de pétrole iranien, saoudien et provenant des autres producteurs du Golfe. Une interruption prolongée du trafic pénaliserait l’industrie chinoise, ralentirait la croissance et augmenterait le coût des importations.
La crise pourrait ainsi produire un résultat paradoxal : en frappant l’Iran, les États-Unis risqueraient de déstabiliser les approvisionnements énergétiques de leurs propres alliés asiatiques et de la Chine, tout en renforçant le poids international des producteurs américains de pétrole et de gaz.
Un conflit aux frontières désormais indéfinies
La possible réouverture du front yéménite montre que la guerre ne possède plus de limites géographiques clairement définies. L’Iran, le Yémen, l’Arabie saoudite, le golfe Persique et la mer Rouge font désormais partie d’une même architecture de crise.
Washington peut frapper les infrastructures iraniennes, mais Téhéran conserve la capacité de déplacer l’affrontement vers les routes du commerce mondial. Les États-Unis dominent l’espace aérien et les mers ouvertes ; l’Iran exploite la géographie des détroits, sa profondeur régionale et le réseau de ses alliés.
Le véritable danger ne réside pas seulement dans une fermeture de Bab el-Mandeb. Il tient à la transformation des grandes routes énergétiques en instruments permanents de pression politique et militaire. À ce stade, même une trêve entre les États-Unis et l’Iran pourrait ne plus suffire : les acteurs locaux, les rivalités yéménites et les inquiétudes saoudiennes continueraient d’alimenter une crise devenue plus vaste que ses protagonistes initiaux.
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