ANALYSE – Brésil : Flávio Bolsonaro devance Lula, la gauche latino-américaine au bord du gouffre ?

ANALYSE – Brésil : Flávio Bolsonaro devance Lula, la gauche latino-américaine au bord du gouffre ?

lediplomate.media — imprimé le 07/10/2026
Crédit photo : Facebook / Flávio BolsonaroCrédit photo : Facebook / Flávio Bolsonaro

Par Angélique Bouchard

Donné favori, Luiz Inácio Lula da Silva termine deuxième du premier tour, le 4 octobre, derrière Flávio Bolsonaro, fils aîné d’un ancien président qui purge vingt-sept ans de prison. Plus de deux millions de voix séparent les deux hommes avant le second tour du 25 octobre. À Washington, à Pékin et à Tel-Aviv, on mesure l’enjeu : le plus grand pays d’Amérique latine va-t-il rejoindre la vague conservatrice qui a balayé le continent, ou en rester le dernier contrepoids ?

Personne, ou presque, n’avait écrit ce scénario. À la veille du scrutin, le dernier Datafolha accordait encore cinq points d’avance au président sortant (38 % contre 33 %). Au soir du 4 octobre, la quasi-totalité des bulletins dépouillés, Flávio Nantes Bolsonaro, sénateur de Rio, recueille environ 47 % des suffrages valides, contre 45 % pour Lula ; Fox News, sur 99 % des urnes, affichait 47,2 % contre 44,9 %. Aucun des deux n’atteint la majorité absolue, et le second tour aura lieu le 25 octobre. Mais l’ordre d’arrivée a valeur de verdict provisoire. Depuis son quartier général de Brasília, le candidat du Parti libéral (PL) a salué ses quelque cinquante-six millions d’électeurs, davantage que son père au premier tour de 2022, avant de proclamer « la fin de l’ère du PT ». Formule de tribune, sans doute. Il reste qu’un président qui a exercé trois mandats et en brigue un quatrième sort second d’une élection qu’on lui promettait, et que la question posée sans ménagement par la chaîne américaine (aurait-il dû se représenter ?) circule désormais jusque dans son propre camp.

Un dauphin désigné depuis une cellule

Rien, dans le parcours de Flávio, ne relève de l’improvisation. Né le 30 avril 1981 à Resende, ville de l’Académie militaire d’Agulhas Negras où son père fut cadet, fils aîné de Jair Bolsonaro et de Rogéria Nantes Braga, avocat diplômé de l’université Candido Mendes, il entre à l’Assemblée législative de Rio en 2003, à vingt et un ans, plus jeune élu de la législature, avec un peu plus de trente et un mille voix. Quatre mandats suivront jusqu’en 2019, consacrés aux thèmes de la maison : sécurité publique, peine de mort, conservatisme moral, soit le répertoire paternel en moins tonitruant. En 2018, l’année où Jair conquiert le palais du Planalto, il enlève un siège de sénateur avec 4,38 millions de voix et devient l’un des relais officieux de l’exécutif.

Le nom lui ouvre des portes ; il charrie aussi un passif. L’affaire dite de la rachadinha, la confiscation présumée d’une partie des salaires de ses collaborateurs à l’Assemblée de Rio, l’a poursuivi même après l’annulation de pièces de procédure. En 2026, un volet lié au biopic consacré à son père, Dark Horse, a rouvert le dossier.

Il n’était pas davantage le premier choix de la droite, qui espérait Tarcísio de Freitas, gouverneur de São Paulo. Celui-ci s’est récusé. En décembre 2025, c’est depuis sa cellule que Jair Bolsonaro a tranché en faveur de l’aîné. Flávio, alors âgé de quarante-quatre ans, a parlé d’une décision « irréversible », disant accepter « avec une grande responsabilité » la mission que lui confiait « le plus grand leader politique et moral du Brésil » : poursuivre leur « projet national ». Le père purge depuis septembre 2025 une peine de vingt-sept ans et trois mois pour avoir tenté de se maintenir au pouvoir après sa défaite de 2022 (complot, direction d’une organisation criminelle armée, tentative d’abolition de l’État de droit) et demeure inéligible jusqu’en 2030. Le fils hérite moins d’un programme que d’une détention, et d’un électorat qui n’a jamais accepté le verdict.

Eduardo, le troisième fils, résumait la situation sans fard en février, à Mar-a-Lago, en marge du Hispanic Prosperity Gala : son père avait « pris une grande décision » en reconnaissant qu’il ne pourrait pas se présenter, « parce qu’il est en prison. Injustement, mais il y est ». La feuille de route tenait en deux dossiers, l’économie et la sécurité, et en une accusation : « Tout le monde en a assez que Lula soutienne le Hamas, que la criminalité augmente, et qu’il ne fasse pas un bon travail sur l’économie. » La dispersion des candidatures à droite ne l’inquiétait pas : « Contre Lula, tout le monde sera ensemble. » Quant aux enquêtes qui annonçaient une réélection dès le premier tour, elles relevaient selon lui du « mensonge ». Sur ce point au moins, le 4 octobre lui a donné raison.

Les sondeurs, encore pris à contre-pied

Datafolha, l’institut de référence, publiait le 3 octobre sa dernière enquête : 38 % pour Lula, 33 % pour Flávio et, au second tour, un 46-44 que l’institut qualifiait lui-même d’égalité technique dans la marge d’erreur de deux points. Augusto Cury, psychiatre et auteur à succès, y grimpait à 8 %. Cité par Fox News Digital, le stratège Roberto Reis rappelle le grief que la droite brésilienne nourrit depuis une décennie : Datafolha aurait tendance à minorer les candidats opposés à Lula et au PT. Les précédents existent. Au premier tour de 2022, l’institut créditait Jair Bolsonaro de 36 % des suffrages valides ; il en avait obtenu 43.

L’erreur de cette année change pourtant de nature. Il ne s’agit plus d’un challenger sous-estimé de quelques points, mais d’un ordre d’arrivée inversé. La droite en tirera un argument de plus contre des instituts qu’elle accuse de rouler pour le PT. Les sondeurs, eux, devront expliquer comment un vote de cette ampleur a échappé à leurs échantillons, à trois semaines d’un second tour où leurs chiffres seront scrutés comme jamais.

Le Brésil qui produit contre le Nord-Est qui résiste

La carte reproduit celle de 2022, en plus tranchée. Flávio emporte le Sud, le Sud-Est et le Centre-Ouest. Sur décompte encore partiel, Fox relevait 52 % contre 38 % à São Paulo, premier collège électoral du pays, 48 % contre 43 % dans le Minas Gerais, baromètre historique de la présidentielle, et 53 % contre 39 % à Rio, fief de la famille. Lula garde Bahia, le Pernambouc, le Ceará, l’intérieur du Nord-Est et une partie de l’Amazonie, mais ce bastion ne compense plus la poussée du fils dans le Brésil agricole et industriel. Eduardo avait prédit l’effondrement de ce verrou, assurant que le Nord-Est n’était « plus une région sous le contrôle de Lula » et dénonçant l’assistencialismo, ces programmes sociaux que la droite assimile à de l’achat de voix. La prophétie ne s’est pas réalisée. Le verrou a toutefois assez cédé pour ne plus suffire.

Derrière les deux finalistes, Augusto Cury (Avante), Renan Santos (Missão), Ronaldo Caiado (PSD) et Romeu Zema (Novo) totaliseraient près de 8 % des voix, selon les premiers décomptes relayés par Fox. Trois d’entre eux penchent à droite, Cury se situe au centre, et Caiado, Santos et Cury ne donneraient pas de consigne de vote. Au Brésil, l’absence de consigne n’a rien de neutre : elle libère un réservoir, et c’est de Flávio que ce réservoir est le plus proche. Le pari de la multiplication des candidatures conservatrices, défendu par Eduardo, a payé au premier tour. Reste à le transformer le 25 octobre face à un Lula qui demeure l’un des meilleurs candidats de campagne de sa génération, adossé à un appareil intact.

Le dernier domino : ce que Washington, Pékin et Tel-Aviv attendent du 25 octobre

L’élection déborde ici largement l’affaire de famille. Chili, Argentine, Pérou, Équateur, Bolivie, Colombie : en quelques années, la droite a reconquis des capitales que la gauche croyait acquises. Restent à gauche, ou hors de l’orbite que Washington considère comme la sienne, Cuba, le Nicaragua, le Mexique, l’Uruguay et la Jamaïque. Aucun ne pèse le poids du Brésil : onzième économie mondiale selon le FMI, dixième selon la Banque mondiale, puissance agricole, gisement de minerais critiques, façade atlantique d’un continent que l’administration Trump entend réaligner. Le 25 octobre dira si ce dernier grand domino tombe.

Flávio a mené une partie de sa campagne hors des frontières. En mai, il était reçu à la Maison Blanche. Au menu : crime organisé, droits de douane et terres rares, ces matières pour lesquelles Washington cherche à réduire sa dépendance envers Pékin. Il y a plaidé pour l’inscription du Primeiro Comando da Capital (PCC) et du Comando Vermelho sur la liste des organisations terroristes étrangères. Le département d’État a donné son accord le 28 mai, avec effet en juin, au titre de la section 219 de la loi sur l’immigration et la nationalité. Le camp Lula y a vu une ingérence caractérisée, un blanc-seing accordé à l’opposant en pleine campagne ; la droite, l’aveu par Washington que le gouvernement sortant ne faisait pas le nécessaire contre les factions.

Le programme extérieur de Flávio tient en quelques lignes, chacune lourde de conséquences : accord de libre-échange avec les États-Unis, éventuellement étendu aux Amériques ; coopération sur les minerais critiques, relevée par la Folha de S. Paulo ; alignement assumé sur Israël ; fermeté accrue envers Pékin. Lula défend au contraire le partenariat chinois et une autonomie stratégique qui tourne volontiers à l’aigreur envers Washington et ses alliés, Israël en tête, au point qu’Eduardo en a fait un slogan : Lula « soutient le Hamas ».

Le paradoxe est économique. La Chine est le premier partenaire commercial du Brésil ; selon Reuters, les exportations agricoles brésiliennes vers ce pays ont dépassé 55 milliards de dollars en 2025. Soja, minerai de fer, viande : c’est la rente qui fait vivre le Centre-Ouest et une partie du Sud, précisément les régions qui viennent de voter Flávio. Washington, de son côté, a manié le bâton. En 2025, Donald Trump avait porté à 50 % les droits sur une large part des produits brésiliens au nom de la « chasse aux sorcières » visant Jair Bolsonaro, avant d’exempter notamment l’aéronautique civile, le jus d’orange et l’énergie. En juillet 2026, une nouvelle surtaxe d’environ 25 % a frappé quelque sept milliards de dollars d’exportations, assortie de restrictions sur les nouvelles demandes de visas permanents. Un exécutif bolsonariste promettrait de sortir de cette ornière ; un quatrième mandat de Lula la prolongerait. Mais une promesse de campagne ne vaut pas décret : l’agro-industrie et le secteur minier devront passer par le Congrès, et le soja vendu à Pékin ne se réoriente pas par communiqué.

Eduardo, lui, a déjà fixé le cap régional. Nicolás Maduro « n’est plus président », dit-il ; Daniel Ortega a fait arrêter les opposants qui osaient se présenter ; entre ces dirigeants et Chapo ou Pablo Escobar, il ne voit d’autre différence que la conquête des institutions. L’arrestation de Maduro « apporte de l’espoir », et pas seulement au Venezuela. Un Flávio élu ne serait donc pas un allié de circonstance : grâce pour son père, factions classées terroristes, minerais ouverts aux Américains, Israël plutôt que la ligne de Lula sur Gaza. Le plus grand État du continent cesserait d’être le contrepoids de la vague conservatrice, et Pékin perdrait son principal relais agricole dans l’hémisphère. Si Lula tient, l’Amérique latine restera un archipel dont le centre de gravité continue de regarder, au moins en partie, vers la Chine.

Moraes, la grâce et le clan : la vraie campagne

Pour une partie de l’électorat bolsonariste, l’adversaire n’était pas Lula mais le Supremo Tribunal Federal. Flavio Morgenstern, cité par Fox, le dit sans détour : l’élection opposait « tout le Brésil épris de liberté » à une Cour suprême qui concentrerait « tout le pouvoir ». Le juge Alexandre de Moraes en incarne la figure honnie. Au lendemain de la condamnation, Marco Rubio dénonçait les « persécutions politiques » de ce magistrat déjà sanctionné et promettait une réponse américaine à cette « chasse aux sorcières ». L’Itamaraty avait répliqué que cette menace « attaque l’autorité brésilienne » et ignore les « preuves accablantes » versées au dossier. Donald Trump, qui dit avoir suivi le procès, l’a rapproché de ce qu’on avait « essayé de faire » contre lui, avant de résumer : « C’était un homme bien. »

Depuis les États-Unis, Eduardo mène une campagne de pression maximale : sanctions contre le Brésil, application de la loi Magnitsky à Moraes, déjà obtenue avec l’appui de Scott Bessent et de Marco Rubio. Il se dit lui-même poursuivi pour avoir parlé aux autorités américaines, ce que Brasília considère selon lui comme une atteinte à la souveraineté nationale, et accuse le juge de ne pas avoir « le courage » de s’en prendre à Trump, Bessent et Rubio. La grâce promise couvrirait le père, le frère et « plus de 400 conservateurs ». Le 8 janvier 2023, jour du saccage des institutions à Brasília, Jair Bolsonaro se trouvait en Floride ; l’argument, répété à l’envi, est politique et ne règle rien sur le plan judiciaire. Le Congrès a voté un texte qui réduirait fortement la peine, Lula y a opposé son veto en janvier, les parlementaires peuvent tenter de le surmonter, et la Cour pourrait encore se prononcer sur la constitutionnalité de la loi. Eduardo y voit « un chapitre de plus » de l’« invasion » du politique par le judiciaire.

Pendant ce temps, le nom se convertit en sièges. Selon Fox, Michelle Bolsonaro, l’épouse de Jair, et Carlos, son deuxième fils, entreraient au Sénat, Jair Renan à la Chambre. Le PL viserait vingt-neuf sénateurs contre neuf pour le PT, et cent vingt et un députés contre soixante-dix-huit pour la fédération de gauche Brasil da Esperança. Décompte de soirée, à manier avec prudence ; la tendance, elle, se discute peu. Un président Bolsonaro disposerait d’une base au Congrès, quand un Lula réélu y serait plus isolé que jamais. Quant à Dark Horse, tourné avec Jim Caviezel dans le rôle du père, sous la direction de Cyrus Nowrasteh et sur un scénario de Mário Frias, ancien secrétaire à la Culture, il ne pèsera pas sur le 25 octobre. Il dit en revanche dans quel récit le clan entend s’inscrire : Carlos a remercié l’acteur pour « l’un des plus beaux cadeaux » de sa vie, au nom de « Dieu, Jésus et la liberté ».

Lula, le combat de trop ?

Lula demeure le seul nom capable de tenir la gauche rassemblée. En 2022, il avait promis de n’exercer qu’un mandat ; il est revenu sur sa parole. Libéré en 2019 à la faveur d’un revirement de jurisprudence de la Cour suprême, ses condamnations annulées en 2021, il avait battu Jair Bolsonaro d’un souffle, au terme du scrutin le plus serré depuis le retour de la démocratie en 1985. L’appareil est intact, le Nord-Est aussi. La légende du revenant l’est beaucoup moins. À quatre-vingts ans, briguer un quatrième mandat après une promesse non tenue relevait déjà du pari ; le premier tour en a fait monter la mise.

Le 25 octobre, Lula disposera de la machine du PT, de la fidélité du Nord-Est et d’un talent de campagne que personne ne lui conteste. Flávio arrivera avec l’élan du premier tour, le Brésil productif, des réserves de voix qui penchent à droite, le parrainage de Donald Trump et, chez les siens, la conviction que les juges en ont trop fait. Rien n’est joué. Le démenti infligé aux sondeurs, lui, est acquis : le fils d’un homme condamné à vingt-sept ans de prison aborde le second tour en tête, là où son père, libre, avait perdu d’un fil.


#Politique, #Brésil, #FlávioBolsonaro, #Lula, #JairBolsonaro, #AmériqueLatine, #Conservatisme, #GaucheLatinoAméricaine, #Washington, #Pékin, #TelAviv, #Datafolha, #PartiLibéral, #SécuritéPublique, #Économie, #Industrie, #ÉtatsUnis, #Chine, #Israël, #Hamas, #NordEstBrésilien, #CentreOuestBrésilien, #SãoPaulo, #MinasGerais, #SupremoTribunalFederal, #AlexandreDeMoraes, #DonaldTrump, #MarcoRubio, #EduardoBolsonaro, #MichelleBolsonaro, #CarlosBolsonaro, #JairRenan, #DarkHorse

Angélique Bouchard

Angélique Bouchard

Diplômée de la Business School de La Rochelle (Excelia - Bachelor Communication et Stratégies Digitales) et du CELSA - Sorbonne Université, Angélique Bouchard, 25 ans, est titulaire d’un Master 2 de recherche, spécialisation « Géopolitique des médias ». Elle est journaliste indépendante et travaille pour de nombreux médias. Elle est en charge des grands entretiens pour Le Dialogue.

▼ Lire la biographie complète
Retour en haut