EXCLUSIF – Le Grand Entretien avec Jean Michel Karam : « La France a encore les moyens de gagner la guerre économique »
Réalisation Le Lab Le Diplo
Ingénieur, inventeur, entrepreneur et investisseur franco-libanais, Jean Michel Karam appartient à cette catégorie relativement rare de dirigeants qui ont construit leur parcours à la frontière de la recherche scientifique et de l’entreprise. Né au Liban et marqué par la guerre qui ravage alors le pays, il rejoint la France à vingt ans pour poursuivre ses études. Diplômé de l’ESIEE Paris puis docteur en microélectronique, il travaille au CNRS avant de fonder en 1997 MEMSCAP, spécialisée dans les microsystèmes électromécaniques (MEMS), qu’il introduira en Bourse quelques années plus tard. Il poursuivra ensuite son aventure entrepreneuriale dans la beauté et les technologies avec IOMA puis IEVA Group qu’il introduira en bourse également, tout en développant de nouvelles activités d’investissement et d’accompagnement des entrepreneurs.
Le grand public l’a également découvert comme juré de l’émission Qui veut être mon associé ? sur M6, où son approche mêle investissement, expérience opérationnelle et accompagnement des entrepreneurs. Après deux saisons, quinze accords d’investissement ont été conclus sur le plateau, pour près de 1,4 million d’euros annoncés au moment des négociations. Une exposition médiatique qui prolonge, à sa manière, une conviction ancienne chez lui : l’entrepreneur n’est pas seulement celui qui imagine, mais celui qui transforme une idée en réalité.
Cette philosophie traverse son livre, La Réussite est en vous ! – Devenez l’entrepreneur dont le monde a besoin, paru en janvier 2026 aux éditions Michel Lafon. Jean Michel Karam y revient notamment sur son départ d’un Liban ravagé par la guerre, son arrivée en France, la recherche, l’entrepreneuriat et les épreuves qui ont façonné sa conception de la réussite. Plus qu’un récit personnel, l’ouvrage défend une certaine conception de l’entreprise, fondée sur la résilience, le travail, l’innovation et la transmission.
Le 1er octobre dernier, dans le cadre exceptionnel des Invalides, Jean Michel Karam concluait la soirée organisée par Maï-Linh Camus et Prisme Intelligence autour de la guerre économique par une intervention particulièrement remarquée, mêlant son expérience personnelle, émotion, humour et réflexion sur l’avenir. Une conclusion venant prolonger les échanges entre Claude Revel, Gérald Karsenti et Roland Lombardi sur l’intelligence artificielle, les normes, la souveraineté et la nouvelle compétition mondiale dans laquelle les entreprises françaises sont désormais plongées.
Pour Le Diplomate, Jean Michel Karam revient sur son parcours et porte son regard d’entrepreneur et d’ingénieur sur une question devenue éminemment géopolitique : dans un monde où technologie, industrie et puissance sont redevenues indissociables, la France dispose-t-elle encore des moyens de reprendre son destin économique en main ?
Propos recueillis par Roland Lombardi
Le Diplomate : Le 1er octobre, aux Invalides, vous avez conclu la soirée consacrée à la guerre économique par une intervention particulièrement personnelle, où vous avez parlé de votre parcours, de l’épreuve, de l’entreprise, mais aussi de la nécessité de croire encore dans notre capacité à agir. Après des échanges parfois sévères sur le retard français et européen face aux États-Unis et à la Chine, vous avez choisi de terminer sur une note d’espoir. Était-ce précisément le message que vous vouliez transmettre : regarder lucidement notre déclassement sans céder au fatalisme ?
Jean Michel Karam : Oui. C’était exactement ça.
Ce soir-là, tout ce qui a été dit était juste. Claude Revel, Gérald Karsenti, vous-même : les normes qu’on subit, nos dépendances technologiques, l’écart avec les Américains et les Chinois… Je ne conteste rien. En 2001, quand j’ai introduit MEMSCAP en Bourse, les Américains étaient devant nous, mais on gagnait encore des matchs. Depuis, ils ont accéléré. Nous, nous avons continué à notre rythme. Et l’écart se creuse de jour en jour.
Mais j’ai dit aux Invalides une chose que je pense profondément : la guerre économique n’est pas nouvelle. Elle est simplement devenue visible. Moi, je l’ai connue avant qu’on lui donne un nom. Le Liban me l’a apprise deux fois. D’abord sous les bombes. Puis, plus récemment, en voyant mon pays perdre sa monnaie, ses banques, l’épargne de toute une vie et une bonne partie de sa jeunesse, sans qu’un seul char ait franchi sa frontière. L’effondrement économique est une défaite. Une vraie. Avec des vies brisées.
Alors oui, il faut regarder notre déclassement en face. Mais je ne voulais pas finir sur la peur. La peur paralyse, et un pays paralysé a déjà perdu. À la guerre, la peur au premier sifflement de balle vous sauve la vie : c’est la lucidité, elle vous fait courir vers l’abri. Le fatalisme, c’est la peur qui vous cloue sur place.
Le Liban m’a appris autre chose : on ne quitte pas un pays parce que c’est dur. Quand c’est dur, on tient, on résiste, on se bat. J’ai vécu quinze ans sous les bombes, et nous étions heureux sous les bombes. Je suis parti en 1990, le jour où l’espoir est mort. Pas avant. Un pays, ce n’est pas un hôtel. On ne le quitte pas parce que le service devient mauvais.
Et la France a tout pour gagner. Des ingénieurs parmi les meilleurs du monde. Des chercheurs reconnus. Des services de l’État d’une grande compétence. Une armée qui sait ce que veulent dire les mots anticipation et discipline. Et des entrepreneurs comme ce pays n’en a jamais eu autant. Pour Qui veut être mon associé Amplify, le programme dirigé par Michèle Benzeno, que j’accompagne, les 150 premières places sont parties en sept minutes ! Pour moi, l’espoir, c’est l’entrepreneur.
Mais j’ai été franc avec la salle, et je le suis avec vous : rien de tout cela ne suffira sans le travail, l’effort, le sacrifice. Il n’existe aucun raccourci. Aucune subvention miracle. La guerre économique n’est pas une fatalité, c’est un combat. Et un combat, ça se prépare. J’avais envie de demander à chacun de rentrer chez lui avec une seule question : « Qu’est-ce que je vais changer dès demain pour ne plus être surpris ? »
Votre propre histoire commence au Liban, en pleine guerre. Vous arrivez en France à vingt ans, devenez ingénieur puis docteur en microélectronique, passez par le CNRS avant de créer MEMSCAP, puis IOMA, IEVA Group et d’autres entreprises. Aujourd’hui, des millions de Français vous connaissent également comme juré de Qui veut être mon associé ? sur M6. Que reste-t-il, dans l’entrepreneur et l’investisseur que vous êtes devenu, du jeune Libanais qui a connu la guerre et dû tout reconstruire en arrivant en France ? Et lorsque vous jugez aujourd’hui un projet ou un entrepreneur, qu’est-ce qui compte davantage à vos yeux : l’idée, la technologie, le marché ou l’homme qui la porte ?
Ma vie tient en deux moitiés : vingt ans à survivre et à résister, puis trente-cinq ans à construire. La seconde doit tout à la première.
La nuit du 16 mars 1977, j’ai sept ans. Mon village est massacré. Je suis allongé dans le noir chez mes grands-parents et j’entends les pas des assassins s’arrêter devant notre porte… puis repartir. Le lendemain, on enterre nos voisins sur des portes arrachées en guise de cercueils, et nous partons sans rien. Réfugiés dans notre propre pays. Mon père est reparti de zéro, en vendant des œufs et de l’huile d’olive au volant de son pick-up. Ce jour-là, j’ai compris que tout peut s’écrouler en une nuit. Et qu’on reconstruit quand même.
Ça vous vaccine contre la peur. Tous les entrepreneurs que je croise ont peur de perdre. Moi, j’ai déjà tout perdu à sept ans, et je suis là. C’est ce qui m’a permis de ne pas trembler fin 2002, quand MEMSCAP a perdu 71 millions d’euros de commandes en une semaine.
Il en reste aussi une forme de légèreté, que certains prennent pour de l’arrogance : travailler sérieusement, sans se prendre au sérieux. Quand on a dansé sous les missiles le soir de ses dix-huit ans, on relativise un conseil d’administration difficile. Et il reste la devise de mon père, que je n’ai jamais lâchée : « Planifie ta vie comme si tu étais immortel, mais vis chaque jour comme si c’était le dernier. »
Pour votre deuxième question, la réponse est simple : l’homme. Ou la femme. Sans hésitation. Une idée se copie, se pivote, s’abandonne. J’en ai fait l’expérience : en 2014, j’ai lancé un produit qui avait derrière lui dix millions d’euros d’essais cliniques sur dix mille personnes. Il était excellent. Le marché n’était pas prêt. L’idée était juste, le timing était faux. Ce qui ne se remplace pas, c’est le capitaine. Sur une mer calme, deux bateaux identiques avancent au même rythme. C’est quand la houle se lève que la différence apparaît, et elle n’est jamais dans la coque.
Ce que je regarde en premier, c’est l’énergie. Avant les chiffres, avant le produit, avant le marché. Sur le plateau, j’envoie des stimuli : une remarque un peu rude, une question hors sujet, un silence. Ce n’est pas pour déstabiliser. Je veux savoir qui j’aurai au téléphone un dimanche soir de crise. La résilience, ça ne se déclare pas. Ça se teste. Ensuite, je me demande si mon écosystème peut changer sa trajectoire. Si, pendant qu’il parle, je ne vois pas déjà les trois appels que je passerai le lendemain, je ne suis pas le bon associé. Mon argent ne serait qu’un chèque parmi d’autres, et l’entrepreneur mérite mieux.
Il y a enfin un critère éliminatoire : le mensonge. Pas seulement le gros mensonge. Le chiffre d’affaires annoncé sans dire en combien de temps. Le « on est en discussion avec » qui veut dire « j’ai envoyé un mail ». Je repère ça en un clin d’œil.
La technologie, je sais l’évaluer, c’est mon métier d’origine. Le marché, je le regarde toujours avant le produit. Mais la tech est froide. Ce qui la rend vivante, c’est la personne qui la porte.
Dans votre livre, La Réussite est en vous !, vous racontez une trajectoire qui est tout sauf linéaire et vous insistez beaucoup sur l’épreuve, le travail, la résilience et la capacité à transformer les obstacles en force. À une époque où l’on parle beaucoup de déterminismes sociaux, de crise de l’ascenseur social et de perte du goût du risque, croyez-vous toujours que la réussite demeure d’abord une affaire de volonté individuelle ? Et que voudriez-vous transmettre à un jeune Français qui, aujourd’hui, doute de sa capacité à entreprendre, inventer ou simplement prendre son destin en main ?
Je ne suis pas naïf. Les cartes distribuées à la naissance ne sont pas les mêmes pour tout le monde. Et alors ? Seule compte la ligne d’arrivée.
Prenez un gamin de neuf ans qui joue dans son jardin pendant que les obus tombent autour de lui, dans un pays où l’État fournit une heure d’électricité par jour. Qui aurait misé dix euros sur lui ? Personne. Ce gamin, c’était moi. Je suis arrivé à Orly le 10 juillet 1990 avec un visa de tourisme et rien en poche. Si j’avais raté mes examens du premier trimestre à l’ESIEE, je perdais ma carte de séjour. Le risque, pour moi, ce n’était pas une métaphore.
Alors oui, je crois que la volonté reste le premier moteur. Mais elle ne suffit pas. Il faut de la chance, et il faut un réseau. La chance, je la vois comme le véhicule que Dieu choisit pour voyager incognito : encore faut-il être là pour monter dedans. Il y a la chance qu’on reçoit et celle qu’on produit, et celle qu’on produit est cumulative. Mais attention : la chance peut vous ouvrir une porte, elle ne vous sort jamais d’une crise. Ça, c’est le travail et la lucidité.
Le réseau, en revanche, est la vraie inégalité. C’est pour ça que j’ai créé une école d’entrepreneurs : donner des compétences et un carnet d’adresses à ceux qui n’en ont pas hérité. C’est la meilleure arme d’égalité que je connaisse.
Sur l’ascenseur social, je vais peut-être vous surprendre. La France est l’un des pays où il fonctionne encore le mieux, et les Français ne le savent pas. Au Liban, mes parents se sont saignés pour payer l’équivalent de 10 000 euros par an et par enfant d’école privée, parce que l’école publique ne fonctionnait plus. Ici, l’école est gratuite, l’hôpital soigne sans regarder votre carte bancaire. Les Français vivent au paradis et ils ne le savent pas. Ce qui grippe l’ascenseur, ce n’est pas qu’il manque des marches. C’est qu’on a fini par convaincre les jeunes que ça ne servait à rien de les monter. Le marché est dur, la France est difficile, les banques ne suivent pas ? Peut-être. Ça n’a jamais empêché personne de jouer.
Et puis il y a un problème culturel. Statistiquement, il est beaucoup plus difficile de devenir Michael Jordan que de devenir un très bon entrepreneur. Pourtant, nos enfants rêvent d’être footballeurs, pas patrons. Nous valorisons le sportif et nous nous méfions du patron.
À un jeune qui doute, je dirais trois choses. La première : lance-toi, mais sans parachute. Quand j’ai quitté le CNRS en 1997, la loi Allègre me permettait de retrouver mon poste en cas d’échec. J’ai refusé. Avec un parachute, tu l’ouvres à la première turbulence. Sans parachute, tu es obligé d’apprendre à voler. La deuxième : accepte l’échec. Fais une erreur par jour, mais jamais la même. On regrette beaucoup plus ce qu’on n’a pas fait que ses échecs, et même si ça casse, tu en ressors en valant beaucoup plus qu’avant. La troisième : entoure-toi, et lis. Beaucoup. C’est le seul point commun que je connaisse entre tous ceux qui ont vraiment réussi. Je n’ai pas réussi parce que je suis un être exceptionnel. J’ai réussi parce que j’ai été bien entouré.
Et c’est le meilleur moment de l’histoire pour entreprendre. Avec l’intelligence artificielle, un jeune de vingt ans à accès à des outils que je n’aurais jamais imaginés en créant MEMSCAP. Moi-même, je fais réaliser par une IA des valorisations qui demandaient trois mois de travail à tout mon service financier. Mais rien de magique n’arrive dans la zone de confort. Il faut viser la lune. Si tu vises la montagne, tu atterriras dans la vallée.
Vous êtes d’abord un ingénieur et un homme de technologie. Or la technologie est redevenue l’un des principaux instruments de la puissance : intelligence artificielle, semi-conducteurs, robotique, quantique, données, cybersécurité sont désormais au cœur de la rivalité entre les États-Unis et la Chine. La France et l’Europe possèdent encore des ingénieurs, des chercheurs et des entreprises de premier plan, mais peinent souvent à transformer l’innovation en puissance industrielle. Comment expliquez-vous ce paradoxe ? Sommes-nous encore capables d’inventer mais devenus incapables de produire, financer et faire grandir nos inventions ?
C’est la question qui me fait le plus mal, parce que je l’ai vécue de l’intérieur.
Quand j’ai commencé à travailler sur les MEMS, au début des années 1990, nous n’étions qu’une poignée de doctorants en Europe sur le sujet. Ces microsystèmes de l’épaisseur d’un cheveu sont aujourd’hui partout : dans les airbags, les smartphones, les avions, les satellites, jusque sur Mars. La France avait l’avance scientifique. Elle l’a encore dans beaucoup de domaines. Nos ingénieurs sont parmi les meilleurs du monde, avec un atout que les Américains n’ont pas : ils sont généralistes, ils voient l’ensemble du système.
Mais j’ai compris très vite une chose que personne ne m’avait apprise : dans la deeptech, on ne se bat pas contre des entreprises. On se bat contre des stratégies d’État. Mes premiers pas dans le business ont été soutenus financièrement par la DARPA, l’agence de recherche du Pentagone. En 2000, pour construire mon usine, j’avais besoin de 50 millions d’euros. Les fonds de la Silicon Valley m’ont proposé 75 millions de dollars, à une condition : passer sous drapeau américain. J’ai refusé, et je referais le même choix demain. Mais combien ont accepté ? Combien de nos plus belles technologies sont aujourd’hui américaines parce qu’à un moment, l’argent était là-bas et pas ici ?
Le paradoxe est là. Nous savons inventer. Ce que nous savons mal faire, c’est passer du prototype à la série. C’est là que meurent 90 % des belles idées. L’industrialisation demande de l’argent, du temps et un État qui accepte de prendre des risques. L’État américain est un super entrepreneur : il finance, il commande, il protège. Dès qu’il sent qu’une technologie est décisive, il ferme le robinet aux autres. Nous, nous saupoudrons un peu partout, et nous écrivons des normes. Vous l’avez dit vous-même aux Invalides : pendant que les autres inventaient l’IA, l’Europe inventait le bouchon attaché à la bouteille. Regardez la biotech : un dossier qui demande des centaines de millions avant le premier euro de chiffre d’affaires, aujourd’hui, je le déconseille en France. Il ira aux États-Unis.
Il y a aussi un problème d’échelle. Les montants d’argent public européen annoncés pour l’IA, comparés à ce qu’une seule start-up américaine lève en un tour, c’est une blague. Avec de tels montants, il n’y a que deux options : soit on concentre tout sur trois ou quatre chevaux et on les joue à fond, soit il vaut mieux donner cet argent aux agriculteurs.
Imaginez que Mark Zuckerberg soit né en France. Un gamin de vingt et un ans qui pique le trombinoscope de son école. Qui lui aurait donné 100 millions ? Personne. Il n’aurait même pas obtenu un rendez-vous. Ce n’est pas un manque d’intelligence ni de talents. C’est que nos talents, soit on leur coupe les ailes, soit ils s’envolent ailleurs.
Et puis il y a le temps. En Chine, on lance une nouvelle voiture en six à dix-huit mois, comme un téléphone portable. L’intelligence artificielle a encore tout accéléré : la collecte d’information, l’imitation, la manipulation. Ce qui prenait des mois prend des jours. Nos réflexes, eux, sont restés au rythme d’hier. Notre vraie faiblesse n’est pas un manque de talent. C’est un décalage de vitesse. Aujourd’hui, un entrepreneur européen doit dépenser dix fois plus d’énergie qu’un Américain ou un Chinois pour arriver au même endroit.
Est-ce irréversible ? Non. Nous avons des outils très efficaces, comme BPI France, et Nicolas Dufourcq qui tient le temple. L’IA ne remplacera pas l’humain. Mais ceux qui l’utilisent remplaceront ceux qui ne l’utilisent pas. Et ça vaut aussi pour les pays.
Vous avez créé, développé, financé et internationalisé des entreprises. Lorsque vous regardez aujourd’hui la guerre économique mondiale, quel diagnostic portez-vous sur la France ? On évoque régulièrement la fiscalité, le poids administratif, la dette, la désindustrialisation ou encore la difficulté à mobiliser suffisamment de capitaux pour faire émerger des géants technologiques. Mais notre pays conserve aussi une recherche de haut niveau, des infrastructures, une épargne considérable, des ingénieurs et de grands champions industriels. Quels sont, selon vous, nos trois principaux handicaps et, inversement, les atouts français que nous sous-estimons le plus ?
Je commence par les handicaps, puisqu’il le faut. J’en vois trois.
Le premier, c’est l’argent. Pas l’argent qui manque : l’argent qui ne travaille pas. En 2001, pour l’introduction en Bourse de MEMSCAP, j’ai rencontré 193 investisseurs en six mois. En 2026, pour celle d’IEVA Group, il restait une quinzaine de fonds capables d’investir dans une petite ou moyenne valeur cotée à Paris. Beaucoup de fonds ont disparu, ont fusionné ou ont envoyé leur argent aux États-Unis. C’est très, très dangereux. Heureusement, il y a eu la BPI France, qui a pris plus de 40 % de l’opération avec son nouveau fonds BlueSpring. Et il y a eu les particuliers : plus de 2500 actionnaires individuels, 30 % de l’offre. Ce sont eux, aujourd’hui, qui sauvent la Bourse de Paris. Or la souveraineté commence par l’actionnariat. Si nous ne finançons pas nos pépites, d’autres le feront. Et ils n’achèteront pas seulement des parts de société. Ils achèteront nos technologies, nos données et notre avenir.
Le deuxième, c’est un État qui dépense mal et qui s’endette sur le dos de ceux qui ne sont pas encore nés. Je ne me plains pas de payer des impôts. Payer des impôts, ce n’est pas grave. Ce qui est grave, c’est de mal utiliser le fruit de ces impôts. Quand on contracte une dette que remboursera un enfant qui n’est même pas né, c’est profondément antidémocratique. Et chaque fois qu’un gouvernement a besoin d’argent, il va le chercher dans les entreprises. Au lieu de se demander comment créer plus de richesse ou comment réduire notre train de vie et nos coûts, on se demande comment prendre encore plus sur ce qui existe. Résultat : on fait partir les riches, d’accord. Mais on fait aussi partir les ambitieux. Et ça, c’est grave.
Le troisième est culturel, et c’est peut-être le plus profond. Il y a beaucoup de jalousie en France. La Silicon Valley, ce n’est pas un bâtiment, c’est un état d’esprit : les gens dînent ensemble à dix-huit heures, se passent des contrats, se tirent vers le haut. Chez nous, dès que quelqu’un réussit, on lui met des coups dans les genoux. Un jeune qui se lance, on lui met 300 kilos sur le dos avant même qu’il ait fait le premier pas. Et il y a une forme de naïveté. Sur le plateau, je vois chaque semaine des entrepreneurs brillants, courageux, qui présentent leurs innovations sans protection, dévoilent leurs chiffres sans réfléchir et acceptent de l’argent sans jamais se demander qui se trouve vraiment derrière. Ce n’est pas leur faute. On leur apprend à pitcher, jamais à se protéger. Personne ne leur apprend à se poser la première question du renseignement économique : qui a intérêt à ce que j’échoue ?
Maintenant, les atouts. Ils sont immenses, et c’est pour ça que je reste optimiste.
D’abord l’épargne. Les Français ont plus de 6 400 milliards d’euros de patrimoine financier. Très peu de pays au monde disposent d’une telle réserve. Elle dort, mais elle est là.
Ensuite, nos ingénieurs et nos chercheurs, j’en ai parlé. Et des secteurs où nous sommes déjà champions du monde : l’aéronautique, le nucléaire, le luxe, la beauté. Les capteurs de MEMSCAP mesurent l’altitude de l’avion dans lequel vous voyagez et la pression artérielle dans les services de réanimation. Ce ne sont pas des détails.
Troisième atout, sous-estimé : l’État lui-même. Nos services publics font un travail remarquable, souvent dans l’ombre. Le problème, c’est que trop de PME et d’ETI ne savent pas qu’elles peuvent frapper à leur porte. Ou n’osent pas. Et notre modèle social, qui coûte cher, oui, mais qui permet de prendre des risques sans tout perdre. En 2003, quand j’ai dû licencier pour sauver MEMSCAP, j’en faisais des cauchemars. Je voyais ce salarié rentrer chez lui et annoncer à sa femme qu’il avait été viré. Puis j’ai compris : en France, on part avec un chèque, on a le chômage, et quand on est bon, on retrouve du travail. Licencier n’est pas tuer.
Et le dernier, celui qui me rend optimiste : l’envie. Les créations d’entreprises battent des records. Beaucoup de micro-entreprises, peu de moonshots, je vous l’accorde. Mais l’envie est là. Il faut simplement arrêter de la décourager.
Enfin, mettons-nous un instant à la place du décideur. La France est confrontée à une dette publique considérable, à des déficits persistants, à une croissance fragile et à une compétition internationale de plus en plus brutale. Si l’on vous donnait carte blanche pour engager cinq ou dix mesures économiques et industrielles capables de redresser le pays, quelles seraient vos priorités ? Que faudrait-il changer immédiatement pour libérer l’investissement, réindustrialiser, conserver nos talents, faire émerger davantage de champions technologiques français et, surtout, retrouver cette culture du risque et de la conquête sans laquelle aucune puissance économique ne peut durablement survivre ?
Je ne serai jamais président, rassurez-vous ! Mais si j’avais carte blanche, voilà ce que je ferais. Et vite, parce qu’en économie comme dans l’entreprise, le temps est l’ennemi. En 2002, pour sauver MEMSCAP, j’ai écrit le plan Utopia en moins de quarante-huit heures : 105 tâches. Si on en ratait une seule, la boîte coulait. On m’a reproché de décider trop vite. Je l’assume : on peut toujours corriger une décision, on ne récupère jamais le temps perdu. Un pays, c’est plus compliqué qu’une entreprise, mais la méthode est la même : un diagnostic de vérité, un plan, l’exécution, et l’exemplarité.
Un. Remettre l’épargne des Français au service de leurs entreprises, parce que la souveraineté commence par le capital. Je ne touche pas à l’assurance-vie, surtout pas. On garde tous ses avantages, à une seule condition : que 5 % de chaque contrat soient investis dans des PME et des ETI cotées à Paris. Sur un encours qui dépasse aujourd’hui 2 160 milliards d’euros, ça fait plus de 100 milliards. Ça suffit à réveiller la Bourse de Paris et à nous remettre dans la course. Sans dépenser un euro d’argent public.
Deux. Choisir nos chevaux. La France n’est plus celle de Louis XIV. Nous sommes un pays de la taille du Texas. On ne peut plus jouer les 52 cartes du jeu, sinon on perd. Choisissons-en quatre ou cinq et mettons-y tout le paquet : l’intelligence artificielle, où il faut aller très vite ; l’aéronautique, le spatial et la défense ; la santé et les technologies médicales ; le nucléaire ; la beauté et le luxe, où nous sommes déjà les meilleurs du monde. Mieux vaut être champion du monde dans quatre industries que médiocre dans vingt-cinq.
Trois. Des ponts, pas des murs, entre l’État et les entreprises. La DARPA a financé mes débuts ; c’est ça, un État sponsor. Que nos services, qui savent beaucoup de choses, partagent l’information avec les PME et les ETI de façon simple, rapide, humaine, et dans les deux sens. Un guichet unique où un patron de province peut dire : « On me fait une offre de rachat bizarre, qui est derrière ? » Et que l’État ose être le premier client de nos technologies stratégiques.
Quatre. Ressusciter ce qui marchait. En 1998, l’ANVAR, l’ancêtre de la BPI France, apportait 50 % de fonds non dilutifs à une société innovante, à condition qu’elle lève les 50 % restants. Si la boîte réussissait, elle remboursait. Si elle échouait, on effaçait. MEMSCAP a démarré comme ça : 1,5 million d’aide sur une levée de 2 millions. Remettons ce genre de mécanisme en place, et en grand. Donnons les moyens à la BPI France qui, encore une fois, a un très bon exécutif et qui travaille dur pour tenir l’écosystème entrepreneurial français.
Cinq. Une règle d’or budgétaire inscrite dans la Constitution, comme en Suisse. Interdiction de présenter un budget de fonctionnement en déficit. On a le droit de s’endetter pour investir, pas pour payer les dépenses courantes avec l’argent de nos petits-enfants.
Six. Une fiscalité stable, qui récompense le risque. Ce qui fait fuir les entrepreneurs, plus encore que le niveau de l’impôt, c’est l’instabilité. Ces contributions « temporaires » qui deviennent éternelles… Garantissons à ceux qui créent cinq ans sans changement des règles. Taxons moins celui qui réinvestit dans l’économie réelle que celui qui laisse dormir son argent. Et chaque fois qu’on crée une norme pour les entreprises, supprimons-en deux.
Sept. Faire de chaque salarié un actionnaire. Chez MEMSCAP, j’ai donné des stock-options à 100 % de mes salariés, et zéro à moi-même. Beaucoup de mes collaborateurs sont devenus millionnaires, et c’est ma plus grande fierté. Simplifions et allégeons massivement la fiscalité de l’actionnariat salarié dans les PME et les start-ups. C’est la meilleure arme pour garder nos talents. Quand vous possédez une part de votre entreprise, vous ne la quittez pas pour 10 % de salaire en plus à Londres ou à San Francisco.
Huit. Former dès le premier jour. À l’école, qu’un lycéen sache lire un compte de résultat, ce qu’est une marge, ce qu’est une dette. Dans les écoles d’ingénieurs, de commerce et les incubateurs, une hygiène informationnelle de base, aussi naturelle qu’un bilan comptable. On apprend à nos jeunes à pitcher. Apprenons-leur aussi à se protéger.
Neuf. S’entraîner comme on s’entraîne à la guerre. Les armées ne découvrent pas la crise le jour de la crise, elles la répètent. Que chaque ETI, et chaque PME stratégique, simule au moins une fois par an une cyberattaque, une campagne de désinformation, une offre hostile, la perte d’un fournisseur clé, avec l’appui des services de l’État. Une heure de simulation vaut mieux qu’une semaine de panique. Utopia, c’était une réaction. Ce qu’il nous faut aujourd’hui, c’est de l’anticipation.
Et dix, la plus importante, celle qui ne coûte rien : l’exemplarité et un discours de vérité. En 2003, quand j’ai dû licencier pour sauver MEMSCAP, j’ai commencé par diviser mon salaire par deux et renoncer à ma voiture de fonction. On ne demande pas d’efforts aux autres sans en faire soi-même. Le général de Gaulle s’entourait des meilleurs et vivait de manière exemplaire. Les Français ne sont pas réfractaires à l’effort. Ils sont réfractaires à l’injustice. Expliquez-leur jour et nuit la vérité sur la dette, sur les retraites, sur la compétition mondiale. Ils suivront.
La culture du risque, elle, ne se décrète pas. Elle revient quand les gens recommencent à croire que demain sera meilleur qu’aujourd’hui. La vraie guerre économique, au fond, c’est celle de l’espoir. Et celle-là, la France a encore tous les moyens de la gagner.
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