CINÉMA et GÉOPOLITIQUE – La Bataille de Gaulle, J’écris ton nom : Quand la France ne retient plus son souffle

CINÉMA et GÉOPOLITIQUE – La Bataille de Gaulle, J’écris ton nom : Quand la France ne retient plus son souffle

lediplomate.media — imprimé le 22/07/2026
La Bataille de Gaulle
Capture d’écran

Par Lionel Lacour

Après un premier opus consacré à la naissance de la France libre, Antonin Baudry signe avec La Bataille de Gaulle – J’écris ton nom une fresque historique d’une rare ambition, retraçant le combat politique, diplomatique et militaire du Général jusqu’à la Libération. Porté par Simon Abkarian dans le rôle de Charles de Gaulle et par Niels Schneider, remarquable en général Leclerc, entourés notamment de Félix Kysyl, Anamaria Vartolomei et Thierry Lhermitte, ce second volet dépasse le simple film de guerre pour offrir une véritable réflexion sur le leadership, la souveraineté nationale et l’incarnation de l’État. Pour Le Diplomate média, Lionel Lacour analyse une œuvre qui, au-delà de quelques libertés assumées avec la chronologie ou certains faits, restitue avec force le souffle de l’épopée gaullienne et rappelle combien le destin de la France s’est aussi joué dans la volonté inflexible d’un homme.

Le deuxième volet du diptyque consacré à de Gaulle pendant la Seconde guerre mondiale commence en janvier 1943. Sorti le 3 juin 2026, le premier épisode a montré comment le général a su imposer l’idée d’une France autre que celle de Vichy par sa force de conviction et son irréductible intransigeance. Ce second film, en salle depuis le 26 juin, insiste lui sur son combat sur plusieurs fronts jusqu’à faire de lui l’incarnation définitive de la France libre.

La réussite du cinéaste Antonin Baudry réside en plusieurs points. Le premier est incontestablement cinématographique. En situant l’action dans les différents lieux qui ont participé au destin de De Gaulle dans un montage efficace, le cinéaste réussit à créer immédiatement une tension chez les spectateurs. Tension sur la difficulté pour le général de s’imposer face à ceux qui veulent l’évincer, tension sur ce qui se passe sur le terrain et sur ce qui se passe dans les couloirs des palais du pouvoir. Ainsi, un des moments les plus formidables dans ce choix de montage est celui alterné entre le discours prononcé par de Gaulle à Alger et celui par Leclerc en Libye. Deux mobilisations différentes des masses leur faisant face, un seul même objectif : convaincre et emmener. Baudry réussit également à filmer les coups d’échecs entre les différents protagonistes alliés, entre les généraux français, Churchill et ses collaborateurs et Roosevelt et son état-major, tout en magnifiant les séquences de batailles. L’extraordinaire reconstitution de la bataille de Bir Hakeim menée par Koenig dans le premier opus est encore dépassée par celle menée par Leclerc face à la division Panzer du Maréchal Rommel. Suivre le néo-général à la canne fonçant sur les chars allemands comme l’a filmé Baudry donne un souffle rare à l’écran, retranscrivant à la fois un fait de guerre et une émotion folle devant le panache et le sens du sacrifice de l’officier français. Enfin, Baudry sait montrer autant que ne pas montrer. Le piège tendu par une telle histoire aurait été de tendre vers le docu-fiction tant les documentaires ou fictions précédentes ont laissé des traces, même inconscientes, dans les mémoires collectives. Pour éviter de sortir du point de vue de De Gaulle, Antonin Baudry et sa co-scénariste Bérénice Vila se sont affranchis des figures imposées de la reconstitution de ces images ou de séquences historiques, intégrant de fausses images d’archives, par exemple avec Churchill sont créées, ou d’authentiques images d’archives, le tout mêlé aux images réalisées pour le film. Des personnages sont créés, comme celui de Livia. Cette jeune femme juive amoureuse de Fernand Bonnier de la Chapelle, l’assassin de Darlan, devient dans cette deuxième partie la secrétaire de Jean Moulin – alors que c’était Daniel Cordier – puis résistante libérant Paris. Livia incarne ainsi une continuité cohérente entre la France d’avant la guerre et celle qui se libère de l’occupant. Figure héroïque féminine, juive, combattante de l’intérieur. Et si Baudry sait créer des figures symboliques, il sait aussi en effacer d’autres pour renforcer son propos. Ainsi, si l’arrivée du général à Paris après sa libération par les Résistants et la 2e DB de Leclerc est largement documentée, les scénaristes choisissent de pratiquement la faire disparaître pour proposer une autre séquence, un nouveau point de vue. Point de reconstitution des images d’archives avec le danger de produire une mauvaise copie. Mais une séquence puissante marquant l’accomplissement de la volonté de ce général fou de la France et seul en 1940 mais dont la nation lui fait désormais face, hors champ et pourtant immanquablement dans l’esprit des spectateurs à ce moment très précis.

C’est ainsi que la réussite du film tient dans son rapport à l’Histoire. L’esprit plus que la lettre. De nombreux historiens ont mentionné les erreurs factuelles présentes dans le film, noté l’exagération dans le film de l’idée de la monnaie de l’AMGOT, l’autorité militaire américaine des territoires occupés, censée devenir celle de la France après sa libération. Mais tous, ou presque, ont compris que ce film exaltait davantage le sens de l’Histoire que s’il avait été une leçon scrupuleuse. Par sa réalisation, le cinéaste raconte une épopée par un point de vue principal, celui d’un général qui n’a jamais été assuré d’être reconnu comme le chef d’une France Libre qu’il avait pourtant créée envers et contre tous, et soutenu par peu. Ces tous et ces peu constituent à la fois des points de vue secondaires du film et des éléments de compréhension du Général.

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En organisant son diptyque tel qu’il l’a fait, Aurélien Baudry montre aussi deux temps pour de Gaulle. Le premier était celui d’un exalté de la France. Et la journaliste Christine Clerc dans Les de Gaulle, une famille française, rappelait combien l’homme du 18 juin envisageait son destin à la tête de la France dès son enfance ! De cet homme incapable de faire un compromis est né la France Libre. Il fallait cette folie pour que l’idée s’impose à Churchill autant qu’aux quelques premiers Résistants, futurs compagnons de la Libération. Mais dans le second épisode, le cinéaste montre un général qui apprend l’art sinon du compromis, du moins l’art d’écouter les autres. Plusieurs séquences en attestent, notamment quand il échange avec Jean Moulin. Il n’impose pas son point de vue à celui qui lui propose une solution tout aussi impossible que celle de la France libre, à savoir rassembler les élus de tous les partis pour soutenir de Gaulle ! Baudry filme aussi un de Gaulle qui comprend enfin les points de vue du premier ministre britannique et du président américain, réalisant surtout que, comme lui, chacun joue la partition de l’intérêt de son propre pays. Ce de Gaulle plus politique est moins raide qu’en 1940 mais il n’en oublie pas pour autant son unique objectif. C’est donc un général étonnamment plus conciliant qui accepte les choix des Alliés, ce qui ne manque pas d’intriguer les spectateurs, rapidement ramenés à la volonté de De Gaulle. Le général a mué en chef politique se servant des décisions américaines pour mieux évincer le falot général Giraud, marionnette d’Eisenhower. À coups de séquences de points clés de l’Histoire tout en éludant certains autres, le réalisateur propose un discours historique certes incomplet voire partial mais totalement cohérent et juste pour saisir comment un général fraîchement nommé au lendemain d’une débâcle a cru pouvoir représenter la France ce 18 juin 1940 pour l’incarner totalement un jour d’août 1944 au balcon de la préfecture à Paris.

Par sa maîtrise cinématographique du récit historique, Antonin Baudry a appréhendé le message gaullien de rassembler tous les Français derrière sa personne et son signe de ralliement. Au panache blanc d’Henri IV devant rassembler des Français divisés répond la Croix de Lorraine devant unir tous les Français derrière l’idée de la France Libre. Cette épopée est constituée de figures humaines symboliques, dont les portrait constituent quasiment des logotypes. Le profil dégingandé et le nez saillant du général est devenu une image héroïque quand elle était présentée comme grotesque dans le premier épisode. Le képi, la moustache et la canne définissent tout aussi rapidement le général Leclerc, lui l’officier français issu de la grande noblesse, de son vrai nom Philippe de Hautecloque, mais intégrant tous les Français, Le film prétend d’ailleurs que la formule « Mort aux cons » leur appartient aux anarchistes que Leclerc a accepté dans son régiment pour la peindre ensuite sur la carrosserie de sa jeep. Ce slogan génial et particulièrement français dans l’esprit, trouve pourtant des explications diverses. Mais Baudry doit connaître ses classiques et comme le fit dire John Ford dans L’homme qui tua Liberty Valance, « Quand la légende est plus belle que la réalité, imprimez la légende. » 

Baudry montre ainsi combien le gaullisme naissant se définit par se capacité à rassembler des Français que tout oppose. C’est dans cette logique qu’il met en scène la réunion organisée par Jean Moulin pour fédérer tous les partis politiques et réseaux de Résistance aboutissant à la fondation du Conseil National de la Résistance. 

Mais le tour de force du cinéaste est d’avoir réussi dans ce film à faire de cette unité de circonstances à l’écran une autre unité, cette fois-ci devant l’écran. Hormis le succès populaire est aussi étrange que mérité, c’est surtout l’accueil par la presse qui ne manque pas d’étonner. La presse de droite, plutôt encline à apprécier habituellement la figure de De Gaulle, sans surprise ne tarit pas d’éloges. Mais la presse de gauche voire d’extrême gauche est tout aussi positive. Libération ou L’Humanité louent les qualités du film et sont assez peu critiques sur cet opus quand ils l’étaient davantage sur le premier. La critique des Inrockuptibles, magazine culturel de la sphère du milliardaire d’extrême gauche Mathieu Pigasse, est peut-être la plus surprenante de toutes, voyant dans le film de Baudry « un film résolument antifa, où les spectateur·rices sont incité·es à se révolter, à lutter, à désobéir s’il le faut, pour que les forces du mal, la bête immonde, ne reprennent jamais le pouvoir. » Il est peu certain que de Gaulle ait validé l’usage de cette écriture inclusive ! Ni qu’il n’ait jamais rejoint les groupuscules antifas contemporains ! Mais cet accueil quasi unanime démontre d’abord la qualité du film mais aussi que le message d’unité nationale du premier des Résistants a une portée qui perdure et dans lequel chacun peut se retrouver. 

Quand Leclerc  s’adresse à ses hommes en Afrique en leur disant « Quand vous rencontrerez des élus, vous pourrez leur demander pourquoi ils ont été aussi incompétents avant 1940 et pourquoi ils ont été aussi lâches depuis 1940 », c’est bien sûr la figure du général qui en sort grandie. Il n’a pas été incompétent, réclamant une armée renforcée de blindés dès les années 30 et gagnant la seule bataille contre l’Allemagne avant la défaite. Surtout, il n’a pas été lâche, lui. Ainsi, comment ne pas se retrouver gaulliste en 2026 comme on l’était en 1944. Comment ne pas être emporté par le souffle de ce film qui témoigne des valeurs qui ont animé d’abord un puis quelques fous transcendés par l’idée d’une France éternelle, pas seulement par ce qu’elle a été mais ce qu’elle doit encore être et faire. Un souffle qui s’est ensuite communiqué à toute une nation et qui lui a permis de retrouver la liberté. « J’écris ton nom ».  Oui mais voilà, un an après l’armistice du 8 mai 1945, de Gaulle est devenu gênant pour des partis politiques et n’est plus qu’un souvenir. Il est fort à parier que l’exaltation gaullienne de l’été 2026 soit suivie du même oubli en avril 2027, tout en voyant des candidats et des partis politiques en revendiquer le message et l’héritage. Pourtant, Aurélien Baudry, soutenu par une multitude de financeurs du cinéma français, à commencer par Pathé, a réussi son coup, celui de montrer que pour le général, à partir de1940, la France c’est de Gaulle, et de Gaulle, c’est la France. Le souffle gaullien n’est pas mort. Et c’est la leçon du succès de ce film dans les salles de cinéma. 

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Lionel Lacour

Lionel Lacour

Agrégé d’Histoire, créateur des conférences Histoire et Cinéma à l’Institut Lumière, du Festival Rencontres Droit Justice et Cinéma à Lyon, fondateur et dirigeant de Cinésium, agence événementielle dans le cinéma. Il est le créateur de CinéVisit, l'appli de ciné-tourisme

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