TRIBUNE – « Magnifique humanité » : Une Encyclique encyclopédique

Par Jean Daspry, Pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques
« Gouverner, c’est prévoir ». Si c’est de moins en moins le cas chez nos dirigeants politiques omnipotents et omniscients, c’est de plus en plus le cas chez certaines autorités religieuses. Nous pensons aujourd’hui au Pape Léon XIV avec son Encyclique intitulée « Magnifique humanité » consacrée à l’impact des nouvelles technologies, en particulier l’Intelligence artificielle (IA), sur l’évolution de nos sociétés au présent et au futur[1]. Une somme remarquable de plus de deux cents pages, organisée de façon très cartésienne et très pédagogique. Rien à voir avec les borborygmes et autres éructations de nos folliculaires et autres experts des plateaux de télévision, de nos adeptes de « la faute à pas de chance ». Sans parler des inutiles conférences internationales organisées par Emmanuel Macron. Sans parler du vide intellectuel de la pléthorique technostructure de l’Union européenne. Après une brillante introduction qui pose parfaitement le débat, le texte peut se diviser en deux parties égales : la théorie et la pratique. La conclusion élargit le débat. Après avoir présenté le socle conceptuel solide de l’approche papale, à savoir la Doctrine sociale de l’Église, nous analyserons leur mise en œuvre concrète que l’on peut résumer à travers le slogan figurant dans l’Encyclique : « Désarmez l’IA ! », repris dans de nombreux commentaires des médias[2].
Un socle conceptuel solide : la « Doctrine sociale de l’Église »
Une introduction remarquable pose parfaitement le sujet et définit les thèmes qui seront développés par la suite pour l’analyser sous toutes ses facettes. Après avoir rappelé de manière exhaustive le socle conceptuel de la religion catholique qui sous-tend la relation entre l’esprit et la technique au fil du temps, le Saint-Père en vient à la question générale que pose le développement incontrôlé de l’IA. Chaque époque risque de « construire un monde inhumain et plus injuste ». Si le développement de nouvelles technologies apporte des améliorations significatives des conditions de vie, il révèle le visage ambigu d’outils susceptibles de causer du tort lorsqu’ils ne sont pas au service du bien. Ne vivons-nous pas dans l’illusion d’une technique promettant de nous libérer de toute fragilité ? Le risque de dérapage de la mise en œuvre de l’IA ne tient-ils pas en partie au fait que son développement est le fait « d’acteurs privés, souvent transnationaux, dotés de ressources et de capacités d’intervention supérieures à celles de nombreux gouvernements » ? (p. 14). La puissance des développeurs de l’IA ne se déploie-t-elle pas en raison de la faiblesse de ses utilisateurs ?
Les trois premiers chapitres de l’ouvrage déclinent clairement la problématique, objet de l’Encyclique, tant dans sa dimension spirituelle (Chapitre 1 : « Une pensée dynamique fidèle à l’Évangile » et Chapitre 2 : « Fondements et principes de la Doctrine sociale de l’Église ») que dans sa dimension technique et sociétale (Chapitre 3 : « Technique et maîtrise. La grandeur de la personne humaine face aux promesses de l’IA »). Dans un plaidoyer pro domo, Léon XIV rappelle l’importance des fondements et des principes orientant la « Doctrine sociale de l’Église » au fil des siècles et des textes pertinents dans son approche des nouvelles technologies. Aujourd’hui, le défi, que doit relever l’homme, a pour nom IA, « paradigme technocratique et pouvoir numérique », est simple : conserver la grandeur de l’être humain au cœur de nos réponses en évitant les pièges du transhumanisme et du posthumanisme
Aujourd’hui, pour préparer demain, il nous appartient de « relever avec lucidité et responsabilité les défis de notre époque »
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Une mise en œuvre concrète : « Désarmez l’IA ! »
Cette Encyclique possède l’immense mérite de contextualiser la problématique de l’IA dans toutes ses dimensions : technique, sociétale, éthique, spirituelle, religieuse, internationale[3] … en restant fidèle aux fondamentaux de l’Église[4]. Y compris les médias peu portés sur les questions religieuses reconnaissent que le Pape lance « un débat qui a de la chaire »[5]. Les réponses multiples au défi que pose l’IA font l’objet des deux derniers chapitres, le 4 : « Préserver l’humain dans la transformation vérité, travail, liberté » et le 5 : « La culture du pouvoir et la civilisation de l’amour ».
Ainsi, Léon XIV définit à travers de longs développements pertinents et ô combien juste, la vérité comme bien commun dans une démocratie digne de ce nom, la dignité du travail dans la transition numérique et la préservation de la liberté face à la dépendance et à la marchandisation. Une belle approche de la gouvernance des nations en crise qui doit se soucier en priorité du sort des plus faibles et des plus fragiles. Un authentique programme de gauche diraient certains ! Un programme révolutionnaire, diraient d’autres. La démarche peut se résumer à travers la formule suivante : « … on comprend que la Doctrine sociale de l’Église n’est pas le fruit d’un projet élaboré derrière un bureau, mais le résultat d’un processus patient dans lequel chaque pape … offre une contribution originale à la lumière des ‘questions nouvelles’ de son temps » (pp. 53-54). Est ainsi posée une question simple mais vitale de nos jours : quelle société voulons-nous ? Nous apprécierions que nos dirigeants imbus d’eux-mêmes aient le courage de se poser pareilles questions pour répondre aux multiples défis existentiels du XXIe siècle. Vous n’y pensez pas. Ils ont mieux à faire surtout pérorer dans les médias.
Au-delà de la vision de chacune des sociétés, y compris avec leurs spécificités, Léon XIV développe sa vision de la société internationale en un temps où « la révolution numérique est en train de modifier la grammaire des conflits » (p. 171) et où « l’IA peut être une aide précieuse tout en nécessitant une approche mesurée et vigilante » (p. 106). Elle répond à quelques principes simples qui lui confèrent toute sa cohérence. Face à une civilisation marquée au sceau de la « culture du pouvoir » (qui se caractérise par une banalisation de la guerre, une force sans limites, le développement de nouvelles armes portées par l’IA, une crise du multilatéralisme, un prétendu réalisme politique), l’être humain doit privilégier la construction d’une « civilisation de l’amour » au sein de laquelle chacun pourra apporter sa pierre à l’édifice commun, désarmer les mots, construire la paix dans la justice, adopter le regard des victime, cultiver un sain réalisme, relancer le dialogue, la culture de la négociation, se convaincre de la nécessité de la diplomatie et du multilatéralisme. Vaste programme, comme aurait dit le général de Gaulle mais qui possède l’immense mérite de constituer une corpus doctrinal cohérent pour naviguer par ces temps mauvais au lieu de pratiquer la godille comme instrument diplomatique.
Pour prévenir tout malentendu sur le sens de sa démarche, Léon XIV souligne que « Désarmer l’IA ne signifie pas renoncer à la technologie, mais l’empêcher de dominer l’humain » (p. 108).
En guise de conclusion, le Pape en revient à un registre plus spirituel en nous livrant une « chant de l’espérance » qui a pour nom : « le Magnificat ». Ainsi, la boucle est bouclée !
L’insoupçonnable légèreté de l’être
« Le Pape, combien de divisions ? ». Telle est la réponse bien connue que fournit Staline à Churchill – en 1935 – qui lui demande de veiller au respect des libertés religieuses en Europe de l’Est. Si le Saint-Siège n’a pas d’armées en armes, il dispose d’une kyrielle de bons esprits qui pensent, réfléchissent, analysent, conceptualisent, expliquent, anticipent, proposent des solutions concrètes pour relever les grands défis de notre temps dans une approche globale. Nul ne peut le contester sauf à être sourd et aveugle. Nous en avons la preuve tangible aujourd’hui avec l’Encyclique « Magnifique humanité » que découvrent avec envie de nombreuses chancelleries mais aussi les premiers concernés par ce changement de paradigme induit par la montée en puissante rapide de l’IA[6]. Que n’y avaient-ils pensé plus tôt, eux qui vivent dans l’immédiateté sans se soucier d’une approche prospective de long terme dans le temps et dans l’espace ?[7] Léon XIV a l’immense mérite de poser une question simple « Que sommes-nous en train de construire ? » (p. 93) mais aussi de proposer « une approche mesurée et vigilante » (p. 99). Ainsi soit-il ! En dernière analyse, et sans grand risque d’erreur, nous pouvons affirmer, urbi et orbi, que le pari du Saint-Père est pleinement réussi avec la publication de sa « Magnifique humanité » qui est et sera assurément une encyclique encyclopédique.
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Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur
[1] Léon XIV, Magnifique humanité, Conférence des évêques de France/Bayard/Cerf/MAME, 2026.
[2] Sarah Belouezzane, Le pape appelle à « désarmer l’intelligence artificielle », Le Monde, 27 mai 2026, p. 4.
[3] Éditorial, IA, paix et humanité, le retentissant avertissement du pape, Le Monde, 27 mai 2026, p. 27.
[4] Jean-Marie Guénolé, Au Parlement espagnol, Léon XIV se démarque de son prédécesseur sous les applaudissements, Le Figaro, 9 juin 2026, p. 12.
[5] J-M. Th., IA du bobo pour Léon, Le Canard enchaîné, 27 mai 2026, p. 8.
[6] Arnaud Leparmentier, Face à l’IA, la crainte des jeunes cerveaux de San Francisco, M Le Magazine du Monde, 27 juin 2026, pp. 22 à 29.
[7] Stéphane Lauer, IA : le pape Léon XIV comble un vide politique, Le Monde, 2 juin 2026, p. 28.
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